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« Le Cercle rouge », un tournage avec Jean-Pierre Melville
Cinéma,  Essai

« Le Cercle rouge », un tournage avec Jean-Pierre Melville

BorLe 17 septembre 2025 est paru aux Éditions Denoël l’ouvrage de Bernard Stora « Dans le Cercle rouge – le tournage du film de Jean-Pierre Melville au jour le jour », un journal de bord d’une aventure qui marqua la vie du jeune assistant.

 

Jean-Pierre Melville (1917-1973) est devenu une icône du cinéma grâce à son indépendance financière et artistique. Ses films plastiquement épurés ont servi de modèle à la Nouvelle Vague. Mais cette personne éprise de liberté aimait aussi exercer le pouvoir sur ses collaborateurs, attitude que l’on qualifierait aujourd’hui de harcèlement moral. Bernard Stora lui a consacré un livre, muri pendant de longues années, qui nous permet de comprendre cet exercice du pouvoir.

Adjoint

Bernard Stora (né en 1942) a été pendant près de vingt ans stagiaire, second assistant, premier assistant avant de devenir metteur en scène en 1983 avec Le Jeune marié. C’est avec Le Cercle rouge, en 1970, qu’il devint premier assistant. Grand honneur d’être l’adjoint d’un grand réalisateur, mais aussi grande tension nerveuse, en raison de l’attitude difficile, colérique, méprisante, de Jean-Pierre Melville, c’est pourquoi il convenait de conserver son sang-froid…

En effet, Jean-Pierre Melville avait un caractère pénible qui angoissait les membres de l’équipe technique et de la distribution. Il adressait des réprimandes pour des queues de cerise, ne remerciait jamais, n’exprimait pas son contentement après une scène réussie. Un technicien, un acteur n’étaient-ils pas payés pour ça ? Et sa mauvaise foi était légendaire : s’il arrivait en retard au tournage, c’est que personne ne l’avait réveillé !

Proie tentante

Stora nous révèle certains traits désagréables du cinéaste comme s’en prendre à une personne faible et l’humilier ou tout bonnement l’ignorer. C’est ce qui se passa avec la tentative d’éviction du cadreur Charles-Henri Montel, pourtant d’une grande compétence et possédant une longue expérience. Melville voulait s’en séparer pour le remplacer par Jean Charvein avec qui il s’était parfaitement entendu lors de son précédent film Le Samouraï. Alors, il trouva un prétexte : dans un plan apparaît un malencontreux pont qu’il aurait fallu cacher. Montel, « de constitution fragile, de tempérament réservé, c’est une proie tentante pour Melville », remarque l’auteur. Seulement, contre toute attente, la « proie » refusa de quitter le tournage, car il n’avait commis aucune faute. Pour lui, la suite du tournage fut rude…

Feuilles de service

Mais en contrepartie, le travail aux côtés du cinéaste de Bob le flambeur permettait d’assister à la résolution ingénieuse et surprenante de problèmes insolubles. Nous comprenons qu’un tournage n’est pas constitué que de relations humaines, bonnes ou mauvaises, mais aussi de moments techniques.

L’ouvrage prend sa source dans les « feuilles de service », autrement dit le programme du lendemain, que l’on remet aux techniciens et aux acteurs, sur lequel sont notés les lieux de rendez-vous et de tournage, les horaires, les décors, les accessoires, les costumes, les doublures lumière et de cascades, le nom des techniciens et des acteurs concernés, etc. Alors que Stora n’avait jamais conservé ces feuilles lors des tournages précédents et à venir, curieusement, il le fit pour Le Cercle rouge. Peut-être avait-il eu le pressentiment qu’il serait témoin et acteur d’un des meilleurs films français. Ces documents lui ont permis de réactiver sa mémoire comme une madeleine de Proust.

Du Méliès chez Melville

Chaque jour (ou plusieurs) de tournage devient un chapitre dans le livre. Une scène peut se tourner en un ou plusieurs jours, selon la difficulté. Elle est décrite avec force détails et Stora révèle comment Melville réussit à résoudre des difficultés. Par exemple, dans l’une des scènes d’ouverture, un train est filmé en hélicoptère qui s’élève, mais celui-ci ne pouvant pas décoller au pied de la voiture dans laquelle le personnage de Bourvil ouvre le store, les premiers mètres d’élévation sont filmés à partir d’une plateforme sur laquelle est fixée la caméra qui zoome en arrière donnant ainsi l’illusion de l’envolée. La deuxième partie de l’ascension est reprise par la caméra embarquée dans l’hélicoptère. Ce qui fait dire à Stora : « Il y a du Méliès chez Melville. Tromper le spectateur l’amuse. »

Termes énigmatiques

Un point fort de l’ouvrage est d’ordre pédagogique. Souvent, à la fin d’un chapitre, quelques pages (« En lisant la feuille de service ») sont consacrées à des phrases, à des recommandations sibyllines de Melville ou des termes énigmatiques mentionnés sur la feuille. Par exemple, « Grande marmite, chauffage, gant de crin, eau de Cologne à 90° » signifie qu’en janvier il fait froid et que Gian Maria Volonté et sa doublure passant en slip un ruisseau devront être frictionnés afin de ne pas tomber malade. De même, « machinistes : prévoir borniol » fait référence à « des pièces de tissu noir très épais qui servent à occulter les sources de lumière lorsque l’on tourne de jour des scènes supposées se passer la nuit. Le nom borniol vient de l’entreprise de pompes funèbres qui, à l’origine, utilisait de tels tissus. »

Seconds rôles

Au cours de ses commentaires, Bernard Stora établit de petites biographies d’acteurs de seconds rôles pour leur rendre hommage, eux qui n’ont pas souvent le projecteur braqué sur eux. Jean Champion, au visage connu, « figure familière et sympathique du cinéma des années 1960 » tient le rôle du garde-barrière ; Robert Favart, acteur de Sacha Guitry, interprète le vendeur du joailler Mauboussin ; Paul Amiot, quatre-vingt-quatre ans, après soixante ans de carrière, joue le directeur de l’IGS, la police des polices.

Bourvil, la révélation

Il faut rappeler les acteurs principaux présents dans ce film et leurs personnages : André Bourvil (François Mattei, un commissaire de police) ; Alain Delon (Corey, un gangster sorti récemment de prison) est d’une froideur animale et son jeu minimaliste ; Yves Montant (Jansen, un ancien policier alcoolique) joue l’angoisse avec brio ; Gian Maria Volonté (Vogel, un gangster en cavale) possède un charisme certain, François Perrier (Santi, le patron véreux d’une boîte de nuit) joue parfaitement l’homme inquiet.

L’acteur qui ne va pas de soi dans l’univers melvillien est certainement Bourvil, d’ailleurs le cinéaste hésitait à lui confier le rôle d’un commissaire, alors qu’il avait plutôt la fibre comique. Grâce au port d’un toupet pour dissimuler la calvitie de l’acteur, aux costumes sur mesure luxueux et élégant, un chapeau acheté place Vendôme, l’acteur et chanteur de « la taca-taca-tac-tactique du gendarme » devient méconnaissable. D’une grande sobriété, c’est la révélation du film.

L’ouvrage de Bernard Stora intéressera les amateurs des films de Jean-Pierre Melville, mais aussi ceux qui s’intéressent au déroulement d’un tournage. Stora fait figure de témoin d’un temps où les stars n’étaient pas uniquement les acteurs mais aussi les metteurs en scène.

 

Didier Saillier

(Mai 2026)

Photogramme du film Le Cercle rouge avec Alain Delon, Yves Montant et Gian Maria Volonte.

Bernard Stora, Dans le Cercle rouge – Le tournage de Jean-Pierre Melville au jour le jour, Denoël, 2025, 432 p., 26 €.

Un critique culturel et littéraire qui écrit sur les œuvres qui l'enthousiasment. « Rien de grand ne se fit jamais sans enthousiasme » Ralph Waldo Emerson (« Société et Solitude ») ; « La plus grande décadence dans ce monde est de perdre son enthousiasme. » H. W. Arnold

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