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Affiche Pathé-Baby, le cinéma chez soi
Cinéma,  Exposition

Le Pathé-Baby ou le cinéma chez soi

Après l’exposition « Pathé-Rural. Le cinéma en campagne », qui prit fin le 1er novembre 2022, la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, dans le 13e arrondissement de Paris, organise cette fois « Pathé-Baby – Le cinéma chez soi », du 6 septembre 2022 au 4 mars 2023. Le Pathé-Baby vécut une longue aventure qui se termina au début des années soixante.

 

Depuis la fin du covid-19, le monde du cinéma constate amèrement la baisse de fréquentation de 30 % des salles obscures par rapport à 2019. Cette baisse n’est pas nouvelle. L’âge d’or du cinéma français prit fin en 1957, année où la fréquentation est passée en dessous de la barre des 400 millions d’entrées. C’était la télévision qui était responsable, disaient les experts. Puis vinrent les supports physiques : la cassette vidéo, le DVD, le Blu-ray et enfin les plateformes de vidéo à la demande (VOD), sans parler du piratage… Malgré toutes ces évolutions techniques, le cinéma en salle résiste.

Un projecteur familial

Si le « home cinéma », le cinéma à domicile au confort visuel et sonore optimal, apparut dans les années 2000 – système concurrençant aussi le cinéma en salle –, son ancêtre date d’octobre 1922 avec la commercialisation du Pathé-Baby, un petit projecteur qui permettait à la famille de projeter des films de moins de deux minutes, souvent des burlesques, ou de durée plus longue pour les adaptations de films, coupés et remontés, vus dans les salles de cinéma. Parallèlement aux fictions et documentaires, en s’abonnant, les utilisateurs recevaient, tous les quinze jours, dix mètres de bobine du journal d’actualités Pathé-Gazette. Plus tard, il devint mensuel avec des bobines de soixante mètres, l’équivalent de neuf minutes de projection.

C’était dans les pages « jouets » ou « équipements électriques » des catalogues des grands magasins que l’on retrouvait les deux versions de ce matériel : noir classique et luxe couleur ivoire. Les publicités soulignaient la robustesse et l’élégance des projecteurs et affirmaient que ceux-ci étaient des « cadeaux d’étrennes idéals ». Pour les acquérir, mentionnait la publicité de L’Illustration de décembre 1924 pour les « Grands magasins de la place Clichy » – situés jadis à l’angle des rues d’Amsterdam et de Saint-Pétersbourg –, il fallait débourser 385 francs, autrement dit 368 euros en 2022, ce qui mettait cet objet à la portée, sinon de la classe ouvrière, du moins de la petite bourgeoisie.

Publications et pédagogie

Autour du système de cinéma amateur Pathé-Baby, des publications étaient proposées par abonnement : un catalogue répertoriant les quelque deux-cents films disponibles et une revue, Le Cinéma chez soi, dans lequel on trouvait des informations pratiques : les conseils techniques sur la projection et la prise de vue, la liste des revendeurs des appareils. Le maillage territorial était dense, même dans les départements les moins peuplés comme le Cantal (Aurillac et Maurs) ou la Corrèze (Brive, Tulle).

Dans cette revue, Le Cinéma chez soi, la publicité n’était pas destinée aux seuls individus, mais aussi aux animateurs des patronages catholiques ou laïcs, aux maîtres d’école. Pour ces derniers était prévu un bulletin trimestriel, L’Écran scolaire. On y voyait des vues d’animaux, des sites géographiques comme le canal de Provence, photogrammes prélevés dans des films pédagogiques. Dans ces pages, les articles ne manquaient pas d’insister sur l’aspect instructif, c’est pourquoi l’enseignement par le film devait être au cœur du système éducatif : « Notre œuvre est une œuvre de défense laïque, et un acte de foi dans l’espoir que la Science est et sera dans les siècles futurs pour les hommes le “Flambeau de la justice” » (juillet-août-septembre 1936).

Une série de projecteurs

Dans les années trente, les projecteurs s’améliorèrent et apparurent le Pathé-Lux qui pouvait projeter jusqu’à cent mètres de pellicule (quinze minutes) ; le Pathé-Kid, un jouet pratique, simple, solide, bon marché pour les enfants turbulents ; le Pathé 9 type B, conçu pour les projections collectives, avec une lampe de 200 watts qui permettait une projection particulièrement lumineuse, idéale pour la longue distance et pour bénéficier d’un écran large. Dans les années cinquante, furent créés les projecteurs Pathé-Europ et Mirage, les derniers appareils 9,5 mm produits par Pathé. À partir de 1965 vint le règne du Super 8, un 8 mm amélioré, qui s’imposera auprès du public.

La caméra et Jacques Demy

L’autre versant du Pathé-Baby est la caméra à manivelle, fabriquée par la société Continsouza, qui fut commercialisée neuf mois après le projecteur. Elle coûtait 440 francs (420 euros en 2022), un prix relativement abordable. C’était un appareil de prise de vue léger et mince, livré avec un pied pour éviter les trépidations des cinéastes en herbe. Le rechargement se faisait en plein jour et les réglages étaient simples, seule l’ouverture du diaphragme, en fonction de l’intensité de la lumière, était délicate. La société Pathé suggérait des sujets à filmer et publia un Recueil de scénarios pour l’amateur cinéaste (1930). Un concours de courtes fictions fut même organisé par Le Cinéma chez soi.

À l’entrée de l’exposition sont projetés des extraits du film d’Agnès Varda, Jacquot de Nantes (1990), d’après les souvenirs de son compagnon, le cinéaste Jacques Demy (https://didiersaillier.com/jacques-demy-une-enfance-realisee/). Passionné par le cinéma, Jacquot, à 14 ans, achète une caméra Pathé-Baby et se lance dans un tournage d’animation, filmant, image par image (« stop motion »), des figurines découpées dans du carton. Il déclare à un camarade envoyer la pellicule imprimée « au laboratoire Pathé-Baby à Joinville-le-Pont », sur le ton de l’évidence comme si tout le monde connaissait l’adresse du fabricant ! Pathé-Baby fut un grand succès commercial qui vit 300 000 projecteurs vendus de par le monde entre 1922 et 1934. Grâce à cette invention, chacun pouvait filmer ses proches, créer des mini-fictions, et certains devenir, dans un avenir plus ou moins proche, des cinéastes professionnels, comme Jacques Demy.

 Didier Saillier

(Décembre 2022)

Photo : Affiche « Pathé-Baby, le cinéma chez soi » photographiée par l’auteur.

Un critique culturel et littéraire qui écrit sur les œuvres qui l'enthousiasment. « Rien de grand ne se fit jamais sans enthousiasme » Ralph Waldo Emerson (« Société et Solitude ») ; « La plus grande décadence dans ce monde est de perdre son enthousiasme. » H. W. Arnold

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