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« Play Time », la récréation de Jacques Tati
Cinéma

« Play Time », la récréation de Jacques Tati

Il y a quarante ans, le 4 novembre 1982, disparaissait Jacques Tati. Pour lui rendre hommage, revoyons en DVD (chez Wilde Side Vidéo, 2002) « Play Time » (1967), probablement son film le plus ambitieux qui le conduisit à un échec commercial, en raison de son coût trop élevé, et, par conséquent, à la ruine de sa société de production, Specta Films. Un film narquois qui montre l’évolution de la société française prenant pour modèle l’américanisation. En 1967, la culture française traditionnelle tendait à disparaître, mais le regard de Tati faisait de la résistance.

 

Jacques Tati (1907-1982), en l’espace de six films[1] a su se démarquer de ses illustres prédécesseurs burlesques : Mack Sennett, Max Linder, Buster Keaton, Charles Chaplin. Dans Les Vacances de monsieur Hulot, il crée un Français inadapté dans la société de la reconstruction, que l’on retrouve dans Mon Oncle, puis dans Play Time. Dans celui-ci, l’action se déroule dans un quartier de grands immeubles[2] au service de la consommation. Nous sommes au cœur de la nouveauté, lieu du gadget tout puissant, qui par définition ne sert à rien ou, au mieux, n’est pas essentiel : lunettes pliables pour se maquiller, balai muni de phares pour éclairer sous les meubles, poubelle en forme de colonne grecque qui se veut « culturelle ».

Verre et transparence

Quand monsieur Hulot sort de l’ascenseur d’un immeuble, siège d’une grande entreprise, pour tenter de rencontrer un cadre supérieur avec qui il a rendez-vous, il se retrouve sur une plateforme qui domine des bureaux labyrinthiques dont les plafonds sont absents. D’un regard circulaire, tout peut être contrôlé. Ce monde assaini est à la recherche de la transparence ; la dissimulation est redoutée. Les glaces en verre, faisant fonction de mur, empêchent les employés et visiteurs de se décontracter. Ils sont en permanence visibles, sous la surveillance mutuelle de chacun. Redescendu au rez-de-chaussée, monsieur Hulot enfin retrouve l’homme en question, seulement c’est son reflet qu’il voit, causé par les parois de verre. Quel est le plus réel ? L’image réfléchie ou l’homme cloné ?

Il en est de même chez Schneider, le vieux copain de régiment de monsieur Hulot, les grandes baies vitrées de son « home », qui donnent sur la rue, ne sont pas protégées des regards indiscrets par des rideaux. Les appartements de l’immeuble, en enfilade, sont conçus sur un modèle identique. Rien ne doit être dissimulé, le bonheur est présenté en spectacle aux passants : mobilier moderne et fonctionnel, objets pratiques, télévision qui est un objet hypnotisant sur lequel tous les regards de la famille convergent.

Ordre et voix aseptisée

La préoccupation majeure de la société est d’ordonner l’espace efficacement afin de ne pas laisser transparaître la fantaisie de la vie et de l’humanité. L’alignement est le passage obligé dans le paysage urbain. Les voitures sont rangées en épi, les lampadaires alignés, les tours uniformisées, la présence humaine est contrainte de s’adapter aux contours précis de la ville. L’architecture moderne oblige la circulation en ligne droite, seuls les angles droits permettent de modifier la trajectoire heurtée. Les couloirs interminables du siège de la grande entreprise sont bordés de bureaux identiques, telles des boîtes posées les unes à côté des autres.

Les personnages dans Play Time ne communiquent pas vraiment. Ils échangent des signes, des flots de paroles dépourvues de sens. Les dialogues sont difficilement audibles. Seuls quelques mots génériques parviennent au seuil de la compréhension. Les voix des hôtesses délivrent des messages informatifs sur le ton des annonces des aéroports. Ce sont des voix féminines privées de chaleur humaine. Leur personnalité est étouffée afin de créer une parole supposée pure. Seul l’accent du Midi de la France du serveur du restaurant Royal Garden rompt la parole aseptisée.

Ce monde privé d’humanité, se voulant trop parfait, est rappelé dans les tenues impeccables, propres et repassées. Les complets sombres avec cravates des hommes sont l’uniforme d’une armée de technocrates se ruant, par vagues successives, à l’assaut des affaires, de l’argent, du pouvoir. Les immeubles ultramodernes et les aéroports sont les lieux privilégiés de leurs activités. Les femmes, vêtues de robes un peu trop clinquantes pour être véritablement élégantes, se conforment à l’image de l’idéal féminin que l’Amérique a créée : une ménagère moderne et classique dans le même temps.

Américanisation

Toutes ces personnes affairées sont la plupart françaises, mais sous influence américaine, faite d’efficacité et de vitesse. Déjà, François, le facteur dans Jour de fête (1949), ne cessait de s’inspirer de l’Amérique pour effectuer ses tournées à vitesse grand V, « à l’américaine », selon son expression.

Un autre personnage important du film est collectif, c’est le groupe de touristes, provenant d’outre-Atlantique, qui vient non pour rencontrer des calques américains, mais de vrais Français traditionnels. Ces touristes, dans l’aéroport d’Orly – lieu exemplaire où il est malaisé de déterminer sur quel territoire il est situé –, sont filmés comme des enfants se laissant diriger par le guide, passablement dépassé par l’ampleur de la tâche : circonscrire et dénombrer les voyageurs agités. Les tentatives infructueuses de déterminer leur nombre sont tragiques, car l’échec est insupportable dans un monde qui prône l’efficacité à outrance.

Confrontation de langues

La langue anglaise, omniprésente dans le film et dans le titre même, nous signifie l’influence grandissante qu’exerçaient les États-Unis dans les années soixante. Citons Jacques Tati dans un entretien radiophonique : « J’aurais pu appeler ça Le Temps des loisirs, mais j’ai préféré prendre Play Time. Dans cette vie moderne parisienne, il est très chic d’employer des mots anglais pour vendre une certaine marchandise : on range des voitures dans des « parkings », les ménagères vont faire leurs courses au « supermarché », il y a un « drugstore », le soir au « night-club », on vend les liqueurs « on the rocks », on déjeune dans des « snacks » et quand on est très pressé dans des « quick ». Je n’ai pas trouvé de titre en français[3]. » L’anglais, langue internationale, fait irruption dans toute la société, même dans les grandes surfaces populaires, comme Prisunic, où les écriteaux sont donnés en français et en anglais.

Monsieur Hulot, ne parvenant pas à sortir de l’entrée de l’immeuble de son ami de régiment, Schneider, se voit interpellé par celui-ci : « C’est automatique, là, c’est écrit en anglais, dessous, “push !” ». Même si monsieur Hulot, à la fin du film, s’essaie à une phrase en anglais dans le Prisunic, manifestement, il n’est pas à l’aise avec cette langue. Comme les deux matrones qui entendent autour d’elles bruire l’anglais, Tati pourrait répliquer : « Ils ne peuvent pas parler le français comme tout le monde ! »

Bruits et silence

Dans ce monde de l’aberration et de l’impersonnel, les bruits s’imposent pour rappeler la présence de l’homme. Les technocrates ne sont pas parvenus à gommer complètement son passage. Ainsi, nous entendons les fauteuils en skaï aux bruits incongrus, le résonnement des pas sur le dallage, l’attaché-case crissant. Dans ce monde distant, l’idéal serait un monde insonorisé ; la trouvaille de la porte silencieuse est remarquable. Même les colères et les portes qui claquent sont silencieuses. L’affect ne se répand pas, il disparaît dans le silence ; l’absence de bruit résoudrait les interférences que provoque la vie en société. Le dérangement est supprimé en même temps que la communication ; les coups portés sur la porte pour signaler sa présence deviennent de ce fait inaudibles, inutiles et dérisoires, pour pénétrer dans la pièce, on pousse la porte par quasi effraction.

Face à ce décor angoissant s’oppose la musique de Francis Lemarque, légère, rassurante, populaire, qui ponctue le film en l’aérant. Les marées humaines, se déversant sporadiquement, sont accompagnées par cette musique, venue des temps anciens, du Paris prolétaire et de ses faubourgs, de ses bistrots aux comptoirs en zinc. Ce corps social déjà disparaissait en 1967, en raison de la réussite économique en France et de l’américanisation galopante.

Figure de la ronde

Malgré tout, Play Time se veut rassurant. Le film s’ouvre sur un ciel bleu, découpé quand même de nuages, et se referme sur une ronde de voitures autour d’une place. La figure du cercle est essentiellement humaine, car elle permet de retourner par le même passage. Il y a approfondissement, une recherche du sens de la vie. Le cercle, sur le modèle du système sanguin, s’oppose aux angles coupants des immeubles modernes.

La force de Jacques Tati est d’avoir été capable de s’être montré subversif sans s’indigner de la tyrannie du fonctionnel. Même si, selon le cinéaste, un film comique ne peut qu’être contestataire, il dénonce sur le ton gentiment humoristique les dérives de l’idéologie gestionnaire. La délicatesse de monsieur Hulot le conduit à se conformer au mode d’existence que la société impose, cependant il n’en est pas dupe. C’est en acceptant l’ordre établi qu’il en révèle l’inanité. Sa bonne volonté pour s’insérer dans le monde moderne en fait un inadapté pour le bonheur des spectateurs.

 Didier Saillier

(Décembre 2022)

Photogramme du film de Jacques Tati, Play Time (1967).

 

[1] Jour de fête (1949), Les Vacances de monsieur Hulot (1953), Mon Oncle (1958), Play Time (1967), Trafic (1971), Parade (1974).

[2] Comme à l’époque aucun quartier d’affaires n’existait (le futur la Défense était encore embryonnaire, seules deux tours étaient érigées en 1967), Tati décida de construire sa propre ville (la « Tativille ») sur le plateau de Gravelle, à proximité des studios de Joinville, dans le Val-de-Marne. Le tournage eut lieu entre 1964 et 1967.

[3] Archives Les Films de Mon Oncle.

Un critique culturel et littéraire qui écrit exclusivement sur les œuvres qui l'enthousiasment. "La plus grande décadence dans ce monde est de perdre son enthousiasme." H. W. Arnold

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