« Une fille facile » de Rebecca Zlotowski, un film sous influences

À la fin du mois d’août 2019 était sorti au cinéma Une fille facile, le quatrième film de Rebecca Zlotowski. La sortie du DVD, le 21 janvier 2020, (Arcades/Ad Vitam) nous permet de revenir aujourd’hui sur ce film sensible et sensuel qui a obtenu au Festival de Cannes 2019 le prix SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) de la Quinzaine des réalisateurs.

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La scène d’ouverture d’Une fille facile nous donne un aperçu de la teneur du film. Une vue panoramique immobile sur le front de la Méditerranée. Superbe carte postale d’une mer verte qui incite à la contemplation. Au bout d’une minute, une nageuse entre progressivement dans le champ et rejoint la grève. Une fois sur le rivage d’une crique, la jeune femme, dont nous ne voyons que les jambes, flâne sur la plage. Nous passons par conséquent d’un paysage marin vierge de tout être humain à l’irruption d’une femme sur le mode de « Et Dieu… créa la femme ». Ce n’est pas par hasard si je cite le film de Roger Vadim de 1956 qui fit la gloire mondiale de son actrice Brigitte Bardot. Une fille facile est un film qui se place résolument sous le signe du cinéma des années cinquante et surtout soixante. En effet, Rebecca Zlotowski, après avoir été normalienne et obtenu l’agrégation de lettres modernes, s’est finalement tournée vers le cinéma en intégrant la Fémis, école qui comporte de nombreux adeptes de la Nouvelle Vague. Dans plusieurs scènes, nous pouvons découvrir les films auxquels la cinéaste fait implicitement référence. Ainsi, les plans des jambes mises en valeur par Rebecca Zlotowski ressemblent à ceux de Haydee Politoff de La Collectionneuse (1967) d’Eric Rohmer. Toutes ces nombreuses références ne sont pas une fin en soi mais portent le film pour lui donner une direction vers un cinéma de liberté et de vérité.

La jeune femme (Sofia) dont nous avons vu les jambes, avant de voir le reste de son anatomie, est interprétée remarquablement par Zahia Dehar. Celle-ci, avant de tenir ce premier rôle, avait défrayé la chronique judiciaire en son temps. Encore mineure, l’escort-girl avait vendu ses charmes à des footballeurs. Le spectateur ne peut s’empêcher de penser au métier passé de Zahia, mais c’est loin d’être négatif. Au contraire, ce fait biographique renforce sa crédibilité pour jouer ce rôle de « fille facile » qui rencontre un séduisant milliardaire possédant un yacht, le « Winning Streak (« série de victoires »). De plus, elle a participé à l’écriture du scénario en apportant son expertise dans le domaine amoureux. Ce qui est remarquable, en plus de ses attributs plastiques, ce sont les qualités d’actrice de Zahia Dehar qui joue avec naturel et possède une diction parfaite avec des intonations naïves à la Brigitte Bardot, ce qui produit des effets de réminiscences cinématographiques.

L’histoire que nous conte Rebecca Zlotowski est la rencontre de deux mondes, celui des gens socialement modestes représenté par Naïma (Mina Farid), âgée de seize ans, dont la mère est femme de ménage dans un grand hôtel, et celui des ultra-riches que représente Andres (Nuno Lopes) qui vit sur son yacht amarré sur le port de Cannes. Sofia, une Parisienne, visite un été sa jeune cousine Naïma. Alors que Sofia est délurée, Naïma est réservée. C’est un récit initiatique où l’héroïne Naïma fait l’expérience du monde adulte et de la richesse le temps d’un été. Fascinée par Sofia pour sa liberté d’esprit et d’action, néanmoins la jeune fille ne sombre pas dans la facilité et apprend à identifier ses propres désirs et à formuler des choix moins glamours mais durables.

Sofia est une flibustière qui a pour principe de ne jamais être amoureuse par crainte d’être entravée par les hommes dans son ascension sociale : « Moi l’amour ça ne m’intéresse pas, moi ce que j’aime c’est les sensations, l’aventure ; pour moi les sentiments ça ne compte pas du tout. » Dans son esprit, l’amour représente la stabilité, donc l’ennui, alors que les sensations permettent d’accéder aux plaisirs sensuels incessants et renouvelés. Son principe de profiter de la vie est même inscrit sur sa peau : carpe diem. En aventurière, son autre principe est de s’attaquer aux difficultés avec détermination pour parvenir à atteindre ses objectifs : « On ne doit rien attendre, on doit tout provoquer par nous-mêmes », confie-elle à sa cousine Naïma qui reste dans l’attente traditionnelle du grand amour. Cette manière d’envisager l’existence est confirmée également par Philippe (Benoît Magimel) : « Tu sais, ce n’est pas en restant dans ton coin que tu vas devenir une femme dangereuse, c’est en prenant la parole qu’on apprend, c’est facile de rien dire, c’est facile de se planquer ».

Philippe est l’homme de confiance du propriétaire brésilien du yacht, il met à son service son carnet d’adresses, ses connaissances mondaines pour faciliter des transactions d’objets d’art. La répartition des tâches est claire : « Il sait la valeur des choses, moi je sais acheter », dit Andres. Phrase qui indique bien que le goût et la connaissance ne suffisent pas pour obtenir les biens, encore faut-il avoir les moyens de se les offrir. En distrayant son patron par son humour et sa fine culture, « Socrate » (son surnom) devient la caution culturelle de son patron. Philippe, bien que profitant des avantages qu’offre le milieu de l’argent et du luxe, se considère néanmoins comme un esclave qui sert son maître : « Pour moi la liberté, c’est lorsqu’on se lève à l’heure qu’on veut, sans patron. » Cette tension entre les deux hommes n’est pas sans rappeler, en mode mineur, Plein soleil (1960) de René Clément dans lequel Philippe Greenleaf (Maurice Ronet), le fils d’un milliardaire, se plaît à humilier Tom Ripley (Alain Delon), un escroc sans envergure, qui finit par l’assassiner sur un voilier.

Sans être un film sur la lutte des classes, Rebecca Zlotowsky pourtant s’interroge sur les comportements des ultra-riches par rapport aux basses classes, sur la signification de termes comme « vulgarité ». Si Sofia porte un string sous une jupe transparente est-elle plus vulgaire que les milliardaires qui s’exhibent devant les badauds qui mangent leur pizza devant le yacht ? Nous découvrons qu’Andres, qui prend plaisir à montrer sa réussite de collectionneur et de marchand d’art coté en bourse, est un nouveau riche lorsqu’il révèle sa conception de la richesse : « Il faut avoir été un peu pauvre pour être vraiment riche et, inversement, pour supporter la pauvreté, il faut savoir que la richesse existe, qu’autre chose existe. »

La scène qui se déroule sur la terrasse de la villa italienne de Calypso (Clotilde Courau) – avec vue imprenable sur le ciel et la Méditerranée – est un moment phare qui donne à voir toute la violence de classe émise sur un ton policé. Calypso, riche propriétaire d’une villa sublime qui évoque en sourdine la villa Malaparte, décor du film de Jean-Luc Godard Le Mépris (1963), reçoit son ami Philippe, accompagné d’Andres et des deux filles, Sofia et Naïma. Autour de la table fusent des vacheries de la part de Calypso, visiblement jalouse de la jeunesse, de la beauté et de la sensualité de Sofia qui a, de plus, l’outrecuidance d’avouer que la sirène d’un bateau lui évoque Marguerite Duras, écrivain dont elle a lu l’œuvre entière. Cela est trop. Calypso se livre à un interrogatoire serré, tout en sourire, afin de prouver aux convives que Sofia n’a jamais ouvert un livre de Duras. Non seulement, celle-ci parvient à donner des titres de romans mais elle se révèle posséder le sens de la répartie et le talent de détourner avec élégance les attaques à fleurets mouchetés de la quinquagénaire. Finalement, Calypso ne peut qu’admettre sa défaite : Sofia n’est pas une cruche comme il se devrait lorsque l’on est une fille jeune, jolie et sexy.

Le film se plait à déjouer les apparences. Les riches n’ont pas l’élégance morale qu’ils souhaiteraient avoir ; Andres, qui définit le beau comme « une satisfaction dégagée de tout intérêt », a pour profession d’acheter et de vendre la beauté ; Philippe qui semble être l’ami d’Andres n’est finalement qu’un employé de luxe ; Sofia, fille hyper sexualisée qui mise sur son corps pour réussir socialement, ne néglige pas pour autant son esprit ; Naïma, qui admire la liberté de sa cousine, se fait tatouer comme elle le fameux « carpe diem », mais renonce toutefois à suivre ce chemin escarpé, car, comme le remarque sa mère : « La liberté, c’est du travail aussi, plus dur que le travail de bureau ». Une fille facile, en raison de son ambiance solaire nous place dans un conte d’été à la Rohmer dans lequel Sofia, une sirène arrivée par la mer, s’évanouit sans prévenir, comme la fin d’une saison estivale que l’on n’a pas vue venir. Il est temps de fermer les volets.

Didier Saillier

(Décembre 2020)

Photogramme du film : Zahia Dehar (Sofia) et Mina Farid (Naïma).

Giorgio de Chirico, un surréaliste avant l’heure

Au musée de l’Orangerie a lieu l’exposition « Giorgio de Chirico. La peinture métaphysique » du 16 septembre au 14 décembre 2020. Une période d’une dizaine d’années (1910-1920) pendant laquelle le peintre italien connut la gloire avant de voir son étoile pâlir auprès du monde de l’art.

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Giorgio de Chirico (1888-1978) est un peintre italien, né en Grèce, à Volo, dans la région de Thessalie, car son père, ingénieur ferroviaire, était chargé de la construction des chemins de fer grecs. Celui-ci, décédé en 1905, eut une influence importante sur son fils, que l’on perçoit à travers les hommes à moustache et les nombreuses locomotives à vapeur qui parsèment son œuvre. Avec le décès de son mari, la mère de Giorgio et d’Alberto décida que Munich, fort à la mode à l’époque chez les artistes et les intellectuels, serait le lieu idéal afin que ses enfants devinssent des artistes. Et c’est ce qu’il advint. Aux dires de Chirico, l’enseignement qu’il reçut à l’Académie des beaux-arts de Munich eut peu d’influence sur son travail ultérieur. C’est davantage la lecture de philosophes allemands, notamment Nietzsche et Schopenhauer, et son intérêt pour les œuvres des peintres symbolistes Arnold Böcklin (1827-1901) et Max Klinger (1857-1920) qui lui donnèrent son orientation artistique.

Un peintre pour réussir se devait de vivre dans la capitale française. Giorgio, alors, partit en juillet 1911 à Paris avec sa mère et son frère. Ce fut bien dans cette ville que Chirico acquit la célébrité, car de ses tableaux émanait une atmosphère d’étrangeté inconnue jusqu’alors. Guillaume Apollinaire, le poète et le découvreur d’artistes novateurs nomma cette peinture « métaphysique ». Chirico accepta cette appellation, qui auréolait sa peinture d’une portée intellectuelle. En philosophie, métaphysique signifie au-delà de la nature, du monde qui nous est donné, des apparences. Chirico exprimait les visions oniriques, mystérieuses et poétiques, qu’il portait en lui en les fixant sur les toiles. « Il ne faut jamais oublier qu’un tableau doit toujours être le reflet d’une sensation profonde et que profond veut dire étrange et qu’étrange veut dire peu commun ou tout à fait inconnu », écrit-il. Pour Chirico, l’art comme la poésie révèle la vérité du monde, mais comment l’interpréter ?

Les figures qui composent ses toiles sont énigmatiques, incongrues, et semblent n’avoir aucun lien logique. Nous pouvons voir dans l’exposition L’incertitude du poète (1913) : une statue acéphale sans membres à côté d’un régime de bananes posé sur une place. Dans le fond, un train, derrière un mur, laisse échapper une fumée. Dans Mélancolie d’un après-midi (1913), des artichauts en gros plans remplissent la moitié de l’espace du cadre et un train, encore un, passe dans le lointain. Le trivial côtoie le sublime ; les biens de consommation, l’architecture ; le moderne, l’antique ; le quotidien, le mythe. Ces toiles nous évoquent la célèbre phrase du comte de Lautréamont : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. » De ses toiles émanent un sentiment de mystère, mais aussi de nostalgie, de solitude, de mélancolie, que suscitent les places vides estivales, accablées de soleil, car, comme l’écrit Patrick Modiano, l’été où « tout est en suspens » est la « saison métaphysique » par excellence.

Peints dans les années 1910, ces tableaux sont, dans l’imaginaire du public, les plus représentatifs de l’univers du peintre, ils appartiennent à la série dite des « places d’Italie » où sont juxtaposées, dans un espace urbain pétrifié, des éléments hétéroclites qui produisent une étrange étrangeté propre au rêve et au fantastique. Ces places vides constellées d’ombres allongées semblent figées dans l’éternité. Elles mettent en scène des arcades, des tours, des façades, des horloges, des sculptures, des personnages immobiles, aux dimensions minuscules, des trains qui semblent être des jouets pour enfants et renvoient à la fois au père ingénieur et à l’enfance grecque de Giorgio.

En 1915, Chirico fut incorporé dans l’armée italienne, à Ferrare, lui qui s’était enfui à Paris pour ne pas accomplir son service militaire. Dans cette ville, le déserteur repenti est affecté à des tâches administratives, car il est jugé « inapte aux fatigues de la guerre », tout comme son frère Alberto Savinio. À Ferrare, il orienta sa peinture vers les natures mortes métaphysiques, des « vues d’intérieur ». Durant cette période les êtres humains disparaissent complètement et sont remplacés par des mannequins – peut-être pour indiquer que l’homme, en cette période de guerre, n’était plus qu’un être dépourvu de liberté – et par les objets observés dans les vitrines, les boutiques et les intérieurs des appartements, comme les biscuits torsadés, la spécialité de la ville. Ces natures mortes étaient composées de bouchon et de fil de pêche, d’équerres, de règles de géomètre, tout un bric-à-brac qu’il plaçait dans ses tableaux (« Composition métaphysique » [1917]). L’autre aspect remarquable de cette période ferraraise est le procédé de la mise en abyme, du tableau dans le tableau, qui ouvre sur l’extérieur (« Intérieur métaphysique avec arbre et cascade » [1918]).

Au cours des années 1920, Chirico abandonna la peinture moderne, dénonçant ainsi le fourvoiement du progrès, pour renouer avec le classicisme, celui des maîtres anciens – qui eux savaient peindre contrairement aux modernes, selon lui –, et les pasticha afin d’améliorer sa technique. Cette période ultérieure à la peinture métaphysique, qui dura tout de même plus de cinquante ans, n’est pas monolithique, même si le discours du peintre mettait l’accent sur la grande tradition de la peinture des siècles passés. Au cours de ces années, il passa en revue tous les styles de l’histoire de l’art en pratiquant le néoclassique, le néobaroque, le néoromantisme et même le néo-métaphysique en pastichant ses propres tableaux des années 1910 et, parfois, en les antidatant pour les rendre plus attractifs !

L’histoire de l’art scinde l’œuvre de Giorgio de Chirico en deux périodes : la période dite métaphysique (1910-1920) et la période postérieure. La première serait exceptionnelle et la seconde, médiocre. L’exposition du musée de l’Orangerie, ratifie cette conception en dédiant son exposition à la peinture métaphysique en trois étapes : « Munich. La proto-métaphysique », 1906-1911 ; « Paris. La métaphysique », 1912-1915 ; « Ferrare. La grande folie du monde », 1915-1920. Cette partition entre bonne et mauvaise peinture a pour origine le surréalisme et plus particulièrement André Breton qui, en 1926, se demandait comment Chirico avait pu récemment renier son œuvre, ce qui était à la fois une faute esthétique et morale : « J’ai mis, nous avons mis cinq ans à désespérer de Chirico, à admettre qu’il ait perdu tout sens de ce qu’il faisait. […] Il irait presque jusqu’à nous opposer cette vérité à laquelle ici nous souscrivons tous, à savoir que dans le temps un esprit ne peut que rester parfaitement identique à lui-même[1]. » Nous comprenons le reproche qui est adressé à Chirico : d’avoir tourné casaque, au lieu d’avoir poursuivi sur sa lancée l’œuvre pour laquelle il avait rallié tous les suffrages. Mais Chirico était un homme libre qui n’appartenait à aucune école, à aucun clan, et refusait de se cantonner à un style pour le restant de son existence, dût-il décevoir ses admirateurs. Ainsi, il changea d’orientation pour des raisons propres à son évolution personnelle et artistique.

L’incompréhension entre Chirico et les surréalistes survint du fait que ceux-ci découvrirent celui-là, en 1925, au moment même où il amorçait une nouvelle manière mélangeant l’ancien et le moderne pour abandonner la peinture qui avait fait son succès. André Breton, qui en 1919 avait sauté d’un bus en apercevant Le Revenant – dit aussi Le Cerveau de l’enfant (1914) – dans la vitrine de la galerie de Paul Guillaume, était désappointé de voir s’envoler le Chirico précurseur du surréalisme. En observant les toiles dans l’exposition de l’Orangerie, nous comprenons pourquoi le surréalisme fit de l’œuvre de Chirico des années 1910 le parangon de son art. Le surréalisme refusait les constructions logiques de l’esprit pour laisser place à l’inconscient et à ses productions telles que le rêve, les fantasmes, l’imagination débridée, le désir, l’irrationnel dans toutes ses dimensions. Chirico était bien dans l’esprit de l’époque, mais son époque, jugée par lui décadente, avec ses avant-gardes artistiques qui pratiquait la surenchère permanente, finit par le lasser.

Même si l’exposition, se cantonnant à la période de 1910 à 1920, ne nous permet pas de vérifier si la démarche ultérieure de Chirico était aussi médiocre que l’affirmait les surréalistes, puis la vulgate de l’histoire de l’art, l’internet permet de rectifier un tant soit peu ces affirmations qui restent dans l’ensemble justes : la facture des pastiches de maîtres semble en dessous de celle des modèles. En revanche, la série des Bains mystérieux (des bords de mer peuplés de cabines, d’étranges baigneurs et d’hommes en costume), d’abord gravée en noir et blanc pour l’ouvrage Mythologies (1934) de Jean Cocteau, fut reconduite de toile en toile jusqu’aux années 1970. On y retrouve le Chirico qui retient l’attention par son style à la fois naïf et surréaliste.

Didier Saillier

(Décembre 2020)


[1] André Breton, « Le surréalisme et la peinture », La Révolution surréaliste, 15 juin 1926, p. 4.

Illustration : Giorgio de Chirico, Les Plaisirs du poète (détail), 1912. © Giorgio de Chirico / ADAGP.

Mandel/Blum : un dialogue au sommet

La pièce de l’historien Jean-Noël Jeanneney, L’un de nous deux. Mandel/Blum est jouée du 16 septembre au 31 décembre 2020 au théâtre du Petit Montparnasse dans le 14e arrondissement de Paris (3, rue de la Gaîté).

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L’un de nous deux, une pièce écrite en 2009, avait été mise en lecture dans divers lieux : théâtres, festivals, à la radio sur France Culture, avant d’être mise en scène, pour la première fois, par Jean-Claude Idée en septembre 2019 au Petit Montparnasse. Un an plus tard, devant son succès, la pièce est reprise dans le même théâtre.

Cette pièce en trois actes narre un épisode historique français de la Seconde Guerre mondiale : le compagnonnage de Léon Blum et de Georges Mandel qui furent emprisonnés dans une maison forestière en bordure du camp de Buchenwald, à dix kilomètres de Weimar, dans le but de s’en servir éventuellement comme otages. De leurs fenêtres, les protagonistes, et les spectateurs, voient le camp de Buchenwald qui leur fait face grâce à un système de son et de vidéo. On voit passer des soldats, des avions, on entend des coups de feu, des aboiements de chiens. A chaque début d’acte, cette installation vidéo se transforme en actualités cinématographiques qui nourrissent le propos de la pièce par des informations politiques et militaires.

L’action se déroule les 27 et 28 juin 1944. Ces journées sont cruciales dans la mesure où le 28 juin Philippe Henriot, le ministre de l’Information de Vichy et éditorialiste de Radio-Paris, est abattu à Paris par des résistants. Peu de temps auparavant, Mandel et Blum écoutaient sur la TSF une allocution d’Henriot (« Mitraillette », répète Mandel). Au début de l’acte II, les deux hommes ont le pressentiment que l’un d’entre eux sera abattu en représailles : « Mauvaise impression », dit Mandel. Jean-Noël Jeanneney imagine un dialogue plausible à partir de sa fine connaissance de leurs biographies et de leurs personnalités. Pendant ces deux jours, Blum, un homme de gauche, ancien président du Conseil du Front populaire, et Mandel, un homme de droite, modéré, ministre de l’Intérieur de Paul Reynaud pendant les hostilités allemandes, échangent vigoureusement sur la politique de la Troisième République et sur l’actualité de Vichy. Ils se demandent s’il faut mettre l’accent sur le collectif (Blum) plutôt que d’accorder la prééminence de la responsabilité de l’individu (Mandel), s’il faut se livrer au refus après avoir murement réfléchi (Blum) ou en répondant à son instinct avant tout (Mandel). Ces conversations se déroulent autour d’un billard, dont les deux hommes jouent à l’occasion ; des fauteuils, répartis en salons, permettent aux personnages d’investir l’ensemble de la scène.

Leurs personnalités sont différentes, voire aux antipodes : Blum se veut tolérant, indulgent, il essaie de comprendre les motifs qui font agir un homme, comme son maître Jaurès. Tandis que Mandel est ouvertement intolérant et refuse de transiger, car pour lui la morale est la politique et l’indulgence, de la complaisance. Si Blum est optimiste de nature, (« je le crois parce que je l’espère »), Mandel se revendique pessimiste pour agir avec davantage de vigueur : « Le pessimisme fonde tellement mieux la résolution ! Il fouette l’énergie, pour servir la fierté de contredire le destin. ». On perçoit le caractère sanguin de Mandel qui s’échauffe rapidement, par tempérament, bien sûr, mais aussi, probablement, en raison d’une absence de légitimité scolaire. Alors que Blum fut un étudiant normalien et dans sa jeunesse un talentueux critique littéraire, Mandel, qui quittât l’école à 17 ans, avec le bac en poche, pour embrasser la carrière de journaliste et entrer dans le journal L’Aurore de Clemenceau, était un autodidacte qui apprenait les locutions latines dans les pages roses du Larousse. Pourtant, même si les deux hommes sont de bords politiques distincts, au cours de la pièce nous entrevoyons que leurs divergences ne sont pas aussi significatives. Ce sont avant tout des démocrates avec des sensibilités singulières qui n’empêchent nullement l’échange et l’estime.

Afin de rendre ce dialogue vivant, le metteur en scène Claude Idée utilise les éléments du décor astucieusement comme une statuette de Georges Clemenceau, le mentor de Mandel, que celui-ci prend souvent en main, et une photo de Jean Jaurès, l’idole de Blum, que celui-ci sort de son portefeuille pour la contempler. Un jeu se déroule entre les deux hommes pour mettre en avant leurs grands hommes respectifs : Blum pose la photo devant la statuette de Clemenceau et Mandel s’amuse à ranger la photo de Jaurès dans le tiroir.

Les acteurs sont particulièrement à l’aise dans leur rôle : Emmanuel Dechartre joue un Blum convainquant, un vieux sage essayant de temporiser les accès de fièvre de Mandel, tandis que Christophe Barbier interprète un Mandel plein de fougue, nerveux et parfois angoissé. Un texte intelligent, de haute tenue, brillant même, qui donne aux acteurs l’occasion de se distinguer.

Même si l’on connaît l’histoire, la dernière scène est émouvante. Mandel, accompagné de son gardien, quitte la scène et l’existence : le 7 juillet, il sera abattu par la milice dans la forêt de Fontainebleau.

Didier Saillier

(Octobre 2020)

L’exode de 1940, une survivance dans la mémoire collective

Au musée de la Libération de Paris – musée du général Leclerc – musée Jean Moulin a lieu l’exposition « 1940 : Les Parisiens dans l’exode », du 27 février au 13 décembre 2020 . Des objets, des affiches, des journaux d’époque, des archives écrites et filmiques, des photos, des dessins d’enfants, des témoignages sont présentés au public.

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L’exode de 1940 est un des événements particuliers de la campagne de France, entre l’invasion allemande du 10 mai et la signature de l’armistice du 22 juin. Son effet traumatique a été transmis à travers les générations et dès que l’on prononce ce mot, des images tragiques surgissent immédiatement : des flux massifs de piétons au regard hagard qui s’enfuient sur les routes, des femmes poussant des landaus, des véhicules hétéroclites surchargés. Ce moment terrible a marqué durablement les esprits.

L’expérience de la guerre de 1914-1918 a eu une forte influence sur les mentalités, car les Allemands avaient laissé de mauvais souvenirs du côté de l’Est et du Nord. Des films et des photos de 1914 décrivent déjà un exode important des Belges (1 million) vers Paris, puis de la population des régions du nord et de l’Alsace et de la Lorraine (100 000) partie vers le sud. C’était déjà le capharnaüm, même si le nombre des exilés n’avait rien de comparable avec celui de l’été 1940.

En prévision de la déclaration de guerre qui se profilait, en août 1939, les enfants parisiens furent évacués de Paris vers les campagnes, avant de revenir quelques mois plus tard, étant donné que la guerre semblait au point mort. Le lendemain de l’invasion allemande en Pologne (1er septembre 1939), 600 000 Alsaciens et Mosellans, frontaliers de l’Allemagne, furent évacués par les autorités vers le sud-ouest. Pour la petite histoire, c’est ainsi que le Périgord est devenu le spécialiste du foie gras, car il fut importé par les Alsaciens « évacués » ou « dispersés », selon la terminologie de l’époque. Pendant cette attente anxieuse, à Paris, on ne restait pas inactif, des masques à gaz contre le gaz moutarde, apparu pendant la Première Guerre mondiale, étaient distribués à la population qui effectuait régulièrement des exercices. Une archive filmique nous montre une combinaison pour bébé, reliée au masque de la mère.

Mais à partir du 10 mai 1940, les choses s’accélèrent à l’ouest et mettent fin à la « drôle de guerre ». L’Allemagne envahit les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg. Trois jours plus tard, les armées allemandes transpercent la forêt des Ardennes, jugée pourtant infranchissable par l’état-major. La ligne Maginot se sera révélée inutile. Durant cette période, la presse minimisa la déroute des alliés. Le Figaro du 4 juin indiquait en Une, à propos de l’évacuation de plus de 300 000 troupes alliées en Angleterre : « Magnifique résistance des troupes alliées à Dunkerque », tandis que le 11 juin Paris-Soir rassurait dans sa Une ses lecteurs : « Entre Montdidier et Soissons l’ennemi a subi de sérieux échecs », au moment même où le gouvernement s’était replié en Touraine, ce qui ne laissait rien présager de bon.

C’est à partir du 3 et du 4 juin 1940 qu’une première vague de Parisiens (les plus aisés possédant une voiture et des moyens) quitta la capitale à la suite de bombardements. Le 10 juin au soir, un signal fort déclencha la panique avec le départ du gouvernement Paul Reynaud vers Tours – capitale pendant quatre jours avant d’être transférée à Bordeaux. Dans les trois premiers jours, 120 000 personnes quittèrent Paris par la voie ferroviaire dans un désordre indescriptible. Les foules se massaient pendant de nombreuses heures sur les quais, tout en s’invectivant ou en se battant comme des chiffonniers pour grimper dans les wagons. On voyageait dans les couloirs, dans les toilettes, dans les filets à bagages, et même sur les marchepieds des trains. Après la fermeture des grandes lignes, le 12 juin, la seule solution fut de quitter la ville avec des véhicules, souvent de fortune : tout convenait dans la mesure où l’engin roulait et pouvait contenir des affaires de première nécessité.

Les photos, qui symbolisent le mieux l’exode, montrent des voitures, chargées jusqu’à l’essieu, coiffées de matelas. Le témoignage du critique de cinéma Georges Sadoul est éloquent : « Voitures, bicyclettes, voitures d’enfant, brouettes surchargées de matelas, de couvertures, de chats, de cages d’oiseaux, de poupées, de casseroles, de valises pleines à crever, de paquets informes… Enfin un délire de panique… » Les institutions n’étaient pas moins actives dans la fuite éperdue. Les prisons de la Santé et du Cherche-Midi furent évacuées au pas de charge : toute tentative d’évasion faisait l’objet de coups de feu sans sommation ; les hôpitaux se vidaient à la même allure. On relève qu’à l’hôpital d’Orsay, certaines infirmières injectèrent, avant de partir, des produits mortels aux malades intransportables. La morale s’effondrait avec la défaite militaire.

Beaucoup partaient pour rejoindre de la famille, mais certains quittaient leur domicile sans autre but que de s’enfuir au hasard des routes en suivant les cortèges, aux objets bigarrés, qui se formaient. Une phrase de l’exposition résume bien la situation : « la fuite crée sa propre dynamique de contagions ». Sur les routes les dangers étaient nombreux : outre les mitraillages et les bombardements, il y avait aussi la fatigue et le défaut de provisions qui rendaient moins lucide, le manque d’essence qui obligeait à pousser les voitures dans les fossés. Un extrait du film Jeux interdits (1952) de René Clément, qui est projeté aux visiteurs, donne un aperçu de l’ambiance d’apocalypse qui régnait sur les routes de France à l’été 1940.

Dans la confusion généralisée, 90 000 enfants furent perdus, selon les chiffres de la Croix-Rouge, au cours de ces jours de folie. Dans le premier numéro du magazine Pour Elle du 14 août 1940 sont publiées sur une double couverture titrée « Le reconnaissez-vous ? » des photos d’enfants disparus. Exemple d’annonce : « Michel Chevalier, 5 ans, cheveux blonds, yeux bleus, taille 1 m 05, plaque d’identité au poignet gauche, égaré dans le Cher aux environs de la Charité. Portait une culotte de velours noir, un tricot vert, un tablier à carreaux bleus. » Jean Moulin, le préfet d’Eure-et-Loir, relevait dans ses rapports des graffitis « naïfs » sur les murs à l’instar de bouteilles à la mer : « Nous sommes partis. Rendez-vous à Orléans » ou « Avons perdu Robert. Allons à Poitiers. »

Cet effondrement moral était également vrai en province. Les autorités administratives, religieuses et médicales étaient autant égarées que leurs concitoyens : maires, curés, médecins, gendarmes abandonnaient les populations à leur triste sort. Jean Moulin fit placarder dans Chartres, le 13 juin, une affiche invitant la population à demeurer sur place : « Il faut que chacun soit à son poste. Il faut que la vie économique continue. Les élus et les fonctionnaires se doivent de donner l’exemple. Aucune défaillance ne saurait être tolérée. » Las. Les chiffres sont éloquents : Cahors passe de 13 000 à 78 000 habitants, Bordeaux de 300 000 à 700 000, Périgueux de 73 000 à 110 000, tandis que les villes du nord sont vidées et que Paris a perdu, en six semaines, entre deux tiers et trois quarts de sa population. Lorsque le 14 juin les Allemands entrèrent dans la capitale, déclarée ville ouverte, ils découvrirent une ville fantôme.

Quand Pétain, devenu président du Conseil le 16 juin, annonça le lendemain l’armistice, ce fut un soulagement pour bon nombre de Français qui souhaitaient retrouver une stabilité après le bruit et la fureur de ces deux derniers mois. Cependant, une minorité fut scandalisée par ce refus de poursuivre le combat, comme en témoigne, dans un entretien filmé, Michèle Moet, alors âgée de quatorze ans à l’époque, qui, avec ses parents, entra en résistance. Avec la signature de l’armistice, le 22 juin, les dispersés regagnèrent leur domicile et en septembre 1 600 000 réfugiés étaient rapatriés. À la fin de l’année, la situation était redevenue stable. Cependant la France avait changé : l’heure française était alignée à celle de Berlin ; les Allemands défilaient chaque midi sur les Champs-Élysées ; les croix gammées flottaient sur les bâtiments et les monuments ; une ligne de démarcation séparait le pays en deux ; Paris n’était plus la capitale de la France ; Pétain, qui obtint les pleins pouvoirs le 10 juillet, fondait l’« État français » à Vichy.

L’exode est resté dans la mémoire nationale, car ce fut un événement qui a dépassé la différence des classes. Quatre-vingts ans plus tard, le souvenir de juin 1940 fut réactivé quand, en mars 2020, des Français, en prévision du confinement, fuirent la capitale pour se réfugier à la campagne, lieu davantage rassurant que la ville. Le réflexe de la fuite c’est ce qui est le mieux partagé quand l’avenir est incertain.

Didier Saillier

(Octobre 2020)

Photo : Juin 1940. France. Photographie de Carl Mydans (1907-2004) © The Life Picture/Carl Mydans.

Le double jeu de James Tissot

Au musée d’Orsay, l’exposition « James Tissot (1836-1902). L’ambigu moderne », qui a lieu du 23 juin au 13 septembre 2020, nous permet de rencontrer un peintre oublié ayant connu son heure de gloire entre 1860 et 1880. Très éclectique, l’aspect le plus intéressant de son œuvre est la peinture des élégances et de la haute société parisienne et londonienne.

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James Tissot, jusqu’alors, avait plutôt mauvaise presse dans le milieu de l’art. N’était-il pas un peintre facile, ayant certes une bonne technique, mais qui s’était vendu de manière ostensible au goût de son époque pour satisfaire les membres de la riche société de la noblesse et de la bourgeoisie montante ? Dans l’Encyclopædia Universalis, par exemple, aucun article de fond ne lui est consacré, son nom est seulement mentionné dans l’article sur la technique de la pointe-sèche et dans celui sur l’art pompier. C’est dire.

A vingt ans, en 1856, James Tissot, né à Nantes, intégra l’École des beaux-arts de Paris et avait pour amis James Whistler, Edgar Degas et Édouard Manet. Au cours de sa première manière, il fut influencé par un de ses contemporains Henry Leys (1815-1869), un peintre d’Anvers qui s’inspirait de la peinture allemande et flamande du xve et xvie siècles : Lucas Cranach, Hans Holbein, Albrecht Dürer. Ainsi Tissot, prenant pour prénom Jacobus pour faire couleur locale, peignit comme son aîné des scènes en costume dans le style des peintres archaïques reconstituant des scènes tirées de la Bible et de la littérature. La Rencontre de Faust et Marguerite (1860) est tirée du Faust de Goethe. Dans un cadre gothique, il se livre à reproduire l’architecture et les costumes de l’époque de manière méticuleuse. Cette attirance pour la reconstitution durera quelques années et, en 1863, il y mettra un terme avec Le Départ de l’enfant prodigue qui prend sa source dans l’Évangile selon Saint-Luc. Le tableau, représentant Venise au xve siècle, met en scène une narration : des personnages sur un embarcadère font leurs adieux à l’enfant prodigue. Tissot peint avec finesse l’architecture, la mer, les costumes aux couleurs soyeuses, avec la touche de Vittore Carpaccio, car la peinture italienne était aussi une source d’inspiration pour lui. Cependant, malgré sa technique parfaite, la critique de l’époque le moquait voyant dans ses tableaux des pastiches de maîtres, et des copies démarquées. Or, pour être considéré comme un peintre original, il convient de posséder un style propre.

C’est à partir de 1863 qu’il changea d’orientation en devenant le peintre de la vie moderne, des élégantes dans leur intérieur (Portrait de Mademoiselle L. L. [1864]), mais aussi à l’extérieur (Les Deux Sœurs [1863]). Ce qui était nouveau, car jusqu’à présent les modèles étaient placés uniquement dans des lieux clos, des écrins qui les magnifiaient. Ainsi Tissot commença à prendre la mesure de son style qui rapidement devint reconnaissable. Bien que de la génération de son ami Manet, l’inspirateur des impressionnistes, Tissot ne s’appropria pas la technique des touches fractionnées de couleurs tentant d’imiter la lumière, ni ne choisit la voie novatrice de la peinture sur le motif. Contrairement aux impressionnistes, Tissot dessinait préalablement des esquisses ou photographiait ses modèles avant de les peindre en atelier et de les replacer dans leur cadre familier – sur une terrasse ou dans un parc. James Tissot devint donc le spécialiste de la peinture de mode décrivant avec force détails les étoffes, les drapés, les rubans, les broderies, les passementeries ; et aussi le spécialiste de la représentation de la haute société des bals, des clubs mondains, des croisières, des lieux de distraction, tels que les restaurants et les boutiques de mode.

S’il préféra ne pas rejoindre les impressionnistes, bien que Degas l’invitât à participer à leur première exposition en 1874 – en raison de ses sujets proches du groupe comme le déjeuner sur l’herbe et les scènes de plein air (Le Printemps [1865]) – c’est pour ne pas brouiller son image auprès de l’élite de l’époque qui lui apportait argent, luxe et volupté. Il n’avait pas le goût de la bohème ni l’envie de tirer le diable par la queue. Les plus grandes fortunes briguaient l’honneur de posséder un portrait de James Tissot qui, bon garçon, les représentait dans leur maison luxueuse et artistique témoignant de leur réussite sociale. C’est ainsi qu’il peignit le Portrait du marquis et de la marquise de Miramon et de leurs enfants (1865) où l’on voit la famille, posant avec élégance, sur leur terrasse avec vue sur le parc ; et le non moins superbe Le Cercle de la rue Royale (1868) qui présente onze nobles en habit sur la terrasse du club et, dans l’embrasure de la porte-fenêtre, un douzième homme, à l’écart, Charles Haas, mondain et riche mais ayant l’inconvénient d’être juif. Celui-ci sera le modèle de Charles Swann de Marcel Proust.

Alors que James Tissot, issu de la petite bourgeoisie, avait pour père un riche drapier et une mère modiste, nous comprenons pourquoi il aimait représenter les étoffes et avait le sens des affaires. Il aurait gagné au cours de sa vie un million de francs (plus de deux millions d’euros), somme considérable, grâce à ses tableaux, mais aussi à l’eau-forte qui reproduisait ses toiles, et plus largement aux techniques de reproductibilité qui commençaient de se développer. En 1867, dix ans après avoir quitté Nantes, il se fit construire un hôtel particulier avenue de l’Impératrice – aujourd’hui avenue Foch dans le 16e arrondissement de Paris. Ses amis peintres, estomaqués devant tant de réussites, lui demandaient comment vendre, eux aussi, leurs toiles à prix d’or.

La guerre franco-prussienne de 1870 mettra un terme, provisoirement, à cette vie fastueuse. En septembre il s’engagea dans les Tirailleurs de la Seine pour la défense de Paris et combattit courageusement selon les témoins. Certains pensent qu’il aurait participé activement à la Commune, mais aucune preuve ne permet de confirmer cette affirmation, si ce n’est l’ambiguïté qui le caractérise. Néanmoins, après la Semaine sanglante (du 21 au 28 mai 1871), il partit étrangement à Londres en juin 1871, comme s’il eut redouté les représailles du pouvoir versaillais. Lui qui était anglophile depuis l’enfance – né Jacques, il se faisait appeler James –, Tissot s’inséra dans la haute société anglaise en continuant ses portraits et ses scènes de genre qui valorisaient la richesse et le luxe de la High Society. Alors qu’on lui reprochait, dès les années 1860, de manifester une anglophilie trop affirmée, Tissot, à Londres, se trouvait comme un poisson dans l’eau, sentiment qui confirmait sa réussite. Pendant une dizaine d’années, il peignit la vie quotidienne londonienne : le tourisme (Visiteurs à Londres [1885]),la croisière(La Galerie du H. M. S. Calcutta (Portsmouth) [1876]), le bal (Les Demoiselles de province [1885]), la vie domestique avec les enfants (Jeu de cache-cache [1877]).

En 1875, il rencontra la femme de sa vie, Kathleen Newton, une jeune femme anglaise divorcée ayant eu des enfants adultérins. Elle vint s’installer, en 1877, dans la nouvelle et luxueuse maison de Tissot dans le très chic quartier de Saint John’s Wood, devenue la muse du peintre, elle apparaît dans de nombreuses toiles comme le superbe Octobre (1877) où l’on voit Kathleen, sous une voûte de feuilles mordorées, fouler un tapis de feuilles mortes tout en se retournant pour fixer effrontément le spectateur. L’artiste la peint aussi dans des activités de la vie quotidienne : allongée dans un fauteuil (La Rêveuse, 1876), jouant au croquet (1878). Pendant sept ans, Tissot vécut avec Kathleen qui se suicida, en 1882, à 28 ans, souffrant de la tuberculose. Moins d’une semaine après le décès, Tissot retourna à Paris et entreprit une série de quatre tableaux L’Enfant prodigue (1880), puis une série de quinze tableaux, La Femme à Paris, peints de 1883 à 1885, renouant avec le genre qui avait fait sa fortune, seulement les temps avaient changé : l’exposition fut un échec. Est-ce cet échec ou la disparition de Kathleen qui fit que le succès, malgré les efforts de Tissot, s’éloignait, tout comme sa foi dans la peinture à l’huile ? Parallèlement à son intérêt pour le spiritisme, il se rapprocha de la religion catholique, à la suite d’une vision du Christ à l’église Saint-Sulpice, et peignit des gouaches et des aquarelles dans les séries La Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1886-1894) et L’Ancien Testament (1896-1902).

On s’aperçoit que James Tissot avait une personnalité complexe, ambivalente, voire contradictoire. Et son art ne l’est pas moins. Lui qui était un peintre au traitement classique, lisse, il a néanmoins laissé quelques toiles prouvant qu’il connaissait la technique de la fragmentation employée par ses contemporains les impressionnistes, voie peu empruntée car elle l’aurait détourné du succès mondain et matériel. Autre preuve de son ambivalence, alors qu’il fréquentait la haute société en menant grand train, il s’engagea dans la défense de Paris aux côtés du peuple et devint probablement, à trente-cinq ans, un Communard. Encore, fréquentant la haute société victorienne, à cheval sur les principes moraux, il s’afficha avec une divorcée et les invitations dans le grand monde cessèrent. Enfin, alors que ses tableaux étaient conçus pour flatter la société aristocratique, certaines de ses œuvres ont des aspects licencieux (La Partie carrée [1870]) ou expriment une certaine moquerie envers cette société (Too Early [1873]).

James Tissot, un agent double ?

Didier Saillier

(Septembre 2020)

Illustration : James Tissot, Jeune femme en bateau (détail), huile sur toile de 1870 (collection privée).

La tournée des «Calendriers» de Robert Cottard

Le 2 mai 2019, sont parus aux Éditions de l’Olivier Les Calendriers de Robert Cottard, un ensemble de nouvelles, à caractère autobiographique, décrivant la vie de facteur dans les villages du pays de Caux, en Seine-Maritime. L’ouvrage qui a valu à son auteur le prix des postiers écrivains 2020.

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Les postiers sont des hommes de lettres, comme on le dit plaisamment, mais certains sont par ailleurs aussi des écrivains. Robert Cottard est un de ceux-là. Il a connu sur le tard les joies de la publication, à 73 ans, avec son recueil de nouvelles Les Calendriers qui a été repéré par Agnès Desarthe, une écrivaine reconnue, habitant tout comme lui, à Gonneville-la-Mallet, un bourg de 1 500 âmes. Robert Cottard est entré aux PTT en 1968, reçu premier au concours national des facteurs, et fut affecté à la poste maritime pour trier et livrer le courrier aux paquebots, dont Le France, amarrés au Havre. Cinq ans plus tard, il est muté à Criquetot-l’Esneval où il restera jusqu’à la retraite, en 2000.

C’est à Gonneville-la-Mallet, à dix kilomètres d’Étretat, que se situe sur une période d’une trentaine d’années l’action des aventures de Bob le facteur. Elles ne sont pas datées, mais le lecteur parvient à se repérer grâce à des indicateurs temporels : « après le premier choc pétrolier » (1974), « l’année de la sécheresse » (1976), « Mai 68 » (facile), « la fièvre libérale qui toucha la Poste » (1991). La plupart des scènes décrites ont lieu de novembre à décembre, la période où le facteur fait la tournée des grands ducs pour proposer le célèbre « almanach des PTT » qui est le fil directeur des quinze nouvelles. L’almanach reste une valeur sure, même si la tradition se perd, notamment en ville. Si pour les acheteurs, il a une fonction décorative avec des photographies au recto et au verso et une fonction informative (phases de la lune, heures des marées, carte du département, plan de villes…), pour le facteur, il a une fonction rémunératrice, car c’est à cette occasion qu’il reçoit ses étrennes de fin d’année.

Bob avec sa 4 L Renault ou sa C 15 Citroën, dans les années 1980, parcourt les chemins pour rejoindre une ferme où un chien peu amène, comme le bullmastiff Le Pen qui le pourchasse les crocs à l’air ou le cocker Joe qui, sous ses airs placides, lui agrippe le mollet et lui déchire le pantalon. Heureusement que les maîtres ne sont pas aussi coriaces que leur chien ! Ce sont souvent des couples d’agriculteurs hauts en couleurs qui attendent avec impatience leur facteur et son calendrier. En effet, le facteur à la campagne est une figure locale, comme le maire ou le garde champêtre, l’une des rares personnes à pénétrer au sein des maisons. Pour certains, le facteur c’est même un copain : il est comme nous, en somme ! Et le calendrier, c’est sacré.

Malheureusement, Bob n’est pas toujours récompensé à sa juste valeur, car ses usagers sont souvent un tantinet pingres, du plus modeste au plus riche, comme monsieur le châtelain qui lui offre en guise de rémunération « une pleine corbeille de marrons qui [le] glacent ». Pour le sport, on s’enquiert du prix d’achat du calendrier, mais Bob finasse pour ne jamais révéler ce secret d’État. Les habitués, tout le long de l’année, lui offrent des légumes, des pots de confiture, des croissants, tandis qu’Yvonne et Louis l’invitent à une collation, un œuf sur le plat accompagné d’un cidre maison. Il n’y a pas que des désavantages d’être facteur…

Pendant ses tournées de distribution de lettres et de journaux régionaux (Le Courrier cauchois, Paris Normandie, Le Havre libre, le Journal de Criquetot), Bob en profite pour proposer ses calendriers. Le choix de l’almanach de la poste devient un cérémonial, on sort une bouteille, souvent du calvados ou du cidre – Normandie oblige : « Un pt’tit calva pour la route, lance René en tirant du bas de son buffet une bouteille sur laquelle est écrit “Bartissol”. » Le choix du calendrier est un moment sérieux, long et difficile, mais en définitive, ce sont souvent les animaux qui ont la préférence : les chiens et les chatons gagnent haut la main devant les paysages des régions de France.

Dans son recueil, Robert Cottard nous donne à entendre une France rurale populaire à travers des mots qui fleurent bon – pour rester vague – l’« ancien temps » : le Bartissol, un apéritif aujourd’hui en perte de vitesse ; la TSF où « sur le cadran on peut encore lire des noms de stations tels que Dortmund et Hilversum » ; l’Ami 6 Citroën gardée religieusement dans un garage par Choléra, un riche rentier vivant comme un misérable : « En me désignant les poignées des portières et les accoudoirs, il précisa, non sans une pointe de fierté : “C’est les mêmes que la DS.” » Les noms de voitures jouent un rôle déterminant dans l’ambiance et colorent les époques : la R18, la Simca Aronde, la R8 Gordini, nous évoquent ce passé enfui.

L’autre apport de notre facteur lettré, c’est de rendre le charme savoureux de l’accent du pays de Caux par l’écriture phonétique : « – Et où c’est qu’il habite, vot’ biau-freï ? » ; « – On t’a pas oco vu pou l’calendrier ? » ; « – Excuse mé d’avé été un p’tieu long mais tu sais, on n’a pou’ un an ». Car Robert Cottard est friand de ce dialecte normand qu’il note religieusement dans son calepin : « S’intervalle parfois une expression en patois que je cueille avant qu’elle ne s’envole et qui fera peut-être les délices d’un philologue du xxiiie siècle. » Tous ces personnages sous la plume de Bob sont, si ce n’est sympathiques, du moins drôles ou touchants par leur histoire de vie, parfois dramatique.

Politiquement, les habitants du village sont de tendance droitière, voire d’extrême-droite. Le racisme quotidien est une évidence. Boris et Mado possèdent le portrait du maréchal Pétain en vis-à-vis du pape Jean-Paul II, tandis que Marie-Antoinette, une monarchiste convaincue, le portrait de Louis XVI. Le châtelain apostrophe à tour de bras le facteur par l’expression condescendante « mon ami ». Son ami lui propose en retour un almanach représentant les châteaux de Chambord et de Chenonceau pour lui rappeler ce « passé qu’il regrette et d’une monarchie dont il souhaite ardemment le retour […] ».

Outre les portraits de ses usagers, Bob nous présente une galerie de personnages liés au monde postal comme le vérificateur, qui contrôle la tournée et la normalisation des boîtes à lettres ; mademoiselle la receveuse qui piste les déplacements de Bob en téléphonant dans les fermes pour le remettre sur le droit chemin ; Lulu, le « Monsieur Conso », qui apprend aux facteurs à conduire mollo, tout en ressentant une dilection pour les bières allemandes, les blondes et les alcools forts. La Poste étant devenue une entreprise publique (les usagers sont devenus des clients et des « points de distribution »), il est temps que Bob tire sa révérence.

On apprend que le facteur en terrain cauchois a la terreur d’être muté pour raison disciplinaire dans un centre de tri postal de nuit, lieu de relégation, où la dépression et l’alcoolisme guettent les postiers malchanceux. Pour avoir été moi-même facteur à Paris et travaillé pendant une quinzaine d’années dans un centre de tri postal de la petite couronne, je suis surpris que ce dernier était à l’époque autant redouté : « L’enseigne “Centre de tri” en lettres de néon s’inscrivait de plus en plus souvent au plafond de mes insomnies. » Il est vrai que l’univers des facteurs et celui des agents trieurs étaient aux antipodes : les premiers s’apparentaient à des artisans, propriétaires de leur quartier de distribution et prenaient soin de leur clientèle dans l’espoir d’un retour sur investissement grâce aux calendriers de fin d’année, tandis que les seconds avaient davantage une culture ouvrière, d’usine, toujours prêts à brandir le drapeau rouge de la révolte. En revanche, ce qui faisait leur point commun était l’esthétique de l’alcool, les libations fréquentes. D’ailleurs, à la distribution, l’usage de l’alcool était davantage toléré eu égard à la froidure de l’hiver comme le rappelle notre facteur-écrivain : « Un fond, un fond… T’as vu le temps qu’il fait dehors, se défend René en lui rappelant les trois degrés au-dessous de zéro qu’affichait le thermomètre en ce matin de décembre. »

Robert Cottard ne se contente pas de raconter ses souvenirs, c’est un écrivain qui a du style : le vocabulaire est riche, l’humour est constant, son écriture métaphorique a du rythme et mêle le précieux au trivial. Pour donner un aperçu de sa prose, voici une phrase représentative : « Mermoz du pays de Caux, je vais devoir me confronter aux éléments, franchir la cordillère du père Duparc, une montée en sous-bois sur un chemin raboteux, par les fougères et les lapins qui en jaillissent, me poser en catastrophe près de l’oued qui borde la maison des Avenel en veillant à ce que mon coucou ne capote pas dans la mare. »

Chapeau Bob !

Didier Saillier

(Juin 2020)

Robert Cottard, Les Calendriers, Éditions de l’Olivier, 2019, 263 p., 17,50 €.

Photo : Almanach 1989, Jean Lavigne.

Journal d’une vacance

En juin 1996, je décidai d’entreprendre un pèlerinage dans la ville de ma naissance, Dieppe, en Seine-Maritime. Pendant quatre jours, j’ai arpenté les rues et me suis livré à des réflexions dans le seul journal que je n’ai jamais tenu dans ma vie.

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Dans le train (lundi 24 juin 1996)

Ceux qui écrivent sont ceux qui osent ou ont le courage de noter leurs idées et leurs pensées, ce qui passe à la frontière de leur conscience. Si je ne m’endormais pas, je noircirais des feuilles. Mais toute pensée n’est pas toujours à la hauteur de ce qu’on attend d’un écrit accompli, d’un intérêt certain. S’il suffisait de prendre en note ce qui passe à l’esprit, l’humanité entière écrirait. Peut-être que les écrivains sont ceux qui pensent que leurs pensées, même les plus minimes, méritent d’être fixées, alors que chez le commun des mortels, les pensées s’enfuient sitôt entraperçues. L’écrivain fait d’une ébauche de pensée une pensée développée et n’accepte pas d’interrompre le processus de la pensée. Chaque écrivain (peut-être davantage les poètes) est à l’écoute de lui-même pour recueillir le contenu de sa pensée, développée dans un second temps par l’écriture elle-même qui donne l’envol à des bribes encore informes (dynamique propre du processus d’écriture).

Ce phénomène de l’écriture s’apparente à celui des rêves. Les rêves qui viennent me visiter ne peuvent au réveil se fixer dans ma conscience et ceux qui demeurent au sortir du réveil s’échappent rapidement hors du conscient, faute d’avoir été immédiatement notés. La paresse dont je tiens responsable mon manque d’activité créatrice littéraire s’apparente à la flemme que je mets à noter le contenu de mes rêves. Cette paresse, dans les deux cas, n’est-elle pas appelée par la psychanalyse résistance ? Ceux qui n’écrivent pas, alors qu’il leur semble avoir des prédispositions, n’ont-ils pas, tout simplement, peur de connaître véritablement leur intériorité ? Michel Leiris écrivait pour mieux se connaître (tout comme Patrick Modiano qui le déclare dans ses entretiens), c’est pour cela que la lecture de ses livres peut donner l’impression d’assister à un exhibitionnisme. Mais son programme : « tout dire » n’est-il pas en fait une méthode pour parvenir à écrire à la manière des Oulipiens[1] qui se donnent des contraintes d’écriture ? « Tout dire » deviendrait une béquille à des fins de création et serait éloigné de l’ambition affirmée d’être authentiquement sincère.

La lecture du Journal de Michel Leiris m’incite à en tenir un également, au moins le temps de ce séjour. Le journal est un moyen d’entrer en littérature pour celui qui ne parvient à écrire. Le journal, genre bâtard (pense-bête, réflexions décousues, notations diverses, relations événementielles, etc.), permet d’accueillir tout ce qui traîne à la portée du conscient. Le journal qui n’a pas besoin d’une forme s’apparente, en définitive, à une poubelle. Le journal est, en y réfléchissant, assez proche aussi de la psychanalyse : qu’importe la forme, pourvu que ce soit sincère et vécu dans l’instant.

La côte de Rouen (mardi 25 juin 1996)

Si j’ai peu de souvenirs de mon enfance, à part des réminiscences (« ça me dit quelque chose ») c’est que depuis mes premières années, j’ai l’impression d’être dans un rêve, le mien ou celui d’un autre. Le réel ne parvenait pas à me percuter de plein fouet. J’étais toujours dans la transparence des choses jamais dans leur irréductible présence. Aujourd’hui, autant dire que cela n’a pas changé, seule la conscience relève cet état. Le réel, pour moi, est à l’image de la brume sur la plage de galets produite par la chaleur.

À la recherche de souvenirs, ce matin, je décide de tenter de retrouver l’immeuble où j’ai habité. Un panneau indicateur éveille mes souvenirs : Janval. Janval est un quartier sur les hauteurs de Dieppe où sont regroupés des blocs d’immeubles séparés par la route qui mène à Rouen. Du centre-ville, je suis l’indication et m’engage dans la fameuse « côte de Rouen » comme l’appelaient mes parents et les Dieppois d’origine. En réalité, elle se nomme avenue Gambetta. C’est une avenue longue de cinq cents mètres à fort pourcentage. Mon père, racontait-il, la gravissait à vélo comme s’il s’était agi du Galibier : en mélangeant la puissance et la souplesse.

C’est sur cette route que je conduisais la 2 CV paternelle, dès l’âge de cinq ans, lorsque ma mère était absente. Mon père me confiait le volant en me plaçant sur le rebord de son siège. Plus tard, je le maintiendrai de la place du passager, pourtant nommée la « place du mort ». On pourrait s’étonner du manque de prudence de la part de mon père, mais jadis, la sécurité n’était pas encore une obsession et la ceinture était considérée comme un objet de luxe, voire inutile. Néanmoins, il faut admettre que la plupart des parents, déjà à cette époque, installaient par précaution leurs enfants sur la banquette arrière. Mon père, en original, avait un autre point de vue et préférait m’avoir à ses côtés. Laisser conduire son fils en bas âge devait être jugé par ma mère ou l’entourage comme une pure folie, cependant il aimait, je crois bien, les informer du prodige dont il était l’instigateur. Quelques années plus tard, montant en gamme, je conduisais l’Ami 6 break, un bolide…

Une fois, nous remontions « la côte de Rouen » lorsque nous rejoignîmes un autobus qui avançait poussivement. Derrière la grande baie vitrée, nous reconnûmes un jeune voisin qui observait la scène avec étonnement. Mon père s’amusait de cette situation et désignait des mains son fils comme un surdoué de la conduite. Je lui demandai de reprendre immédiatement le volant de la 2 CV. Cette situation me gênait : ce jeu entre mon père et moi ne souffrait pas de témoin.

A vingt ans, j’obtenais mon permis de conduire, haut la main, en neuf jours, code de la route et conduite comprise. Tout le monde s’étonnait avec quelle facilité j’avais passé l’épreuve du feu. Que voulez-vous, j’avais quinze ans de pratique !

L’immeuble Poitou (mardi 25 juin 1996 – suite)

En remontant à pied l’avenue Gambetta, j’essayais de convoquer des souvenirs. J’avais la sensation de ne pas être totalement en pays étranger, sans pour autant reconnaître formellement un aspect précis de cette avenue. Arrivé au sommet de l’avenue, je vois sur la droite une série d’immeubles conçus sur le même modèle, ce que l’on appelle usuellement une cité. Chaque immeuble est baptisé d’un nom de région de France. C’est alors que me revient à l’esprit le nom de notre bâtiment : Poitou. Quel étonnement mes parents avaient dû ressentir en découvrant, en 1962, lors de leur première visite, le nom « Poitou » qui les reliait à leur ancienne vie quittée en 1957.

La rue Camille-Coche (ancien maire de Dieppe m’apprend, ce jour-là, la plaque de rue), en revanche, n’avait jamais fait un détour du côté de l’oubli. C’était le seul élément avéré que je possédais en plus d’un souvenir plus ou moins vague de la forme de l’immeuble (long d’une cinquantaine de mètres pour une hauteur de cinq étages). L’expression « immeuble Poitou » me revenait maintenant à la mémoire, cela faisait une information de plus. Mes allers et venues ne me permirent pas de découvrir l’immeuble Poitou. Toutes les autres régions défilaient : Bourgogne, Auvergne, Provence, Languedoc, Picardie, Champagne, Normandie… sauf le Poitou. L’avait-on débaptisé, rasé ? Les autochtones commençaient à me regarder d’un drôle d’air : que faisait cet individu douteux avec un petit sac à dos. C’est louche tout ça. Allais-je me faire lyncher par les habitants de mon ancien quartier qui, pour la plupart, étaient nouvellement arrivés, c’est-à-dire après mon départ. Ah ces nouveaux qui ne savent pas rester à leur place ! Finalement, j’ai eu un éclair de génie : l’arrière de « mon » immeuble avait une vue imprenable sur le mur de la caserne Duquesne dévolue à l’enseignement des femmes soldates[2]. Je me souviens encore des défilés avec musique et tout le tremblement que je ne voyais pas faute d’habiter à un autre étage que le premier qui offrait une vue sur le haut du mur. En montant sur une chaise, je pouvais voir certains gestes et les couvre-chefs des soldates. La caserne était située sur la gauche de l’avenue, non pas sur la droite où j’essayais de retrouver en vain l’immeuble disparu. De l’autre côté de l’avenue, une autre cité du même type, mais beaucoup plus petite me faisait face. En me repérant sur la caserne, je ne pouvais pas me tromper. La cité était bordée de petites maisons individuelles avec jardin. L’immeuble portait toujours son nom. La réalité coïncidait avec mes souvenirs qui se précisaient à mesure que je marchais. Devant l’immeuble, une petite rue ne prenait réellement jamais fin du fait qu’un petit rond-point invitait les véhicules à repasser en sens inverse. C’est dans cette rue que je roulais avec ma première bicyclette. Pour donner l’illusion de posséder un moteur, mes camarades de jeux et moi-même installions une carte à jouer, maintenue par une épingle à linge, qui frottait sur les rayons. Les premières minutes d’utilisation, le moteur montrait sa puissance. Au fil des passages, le moteur s’essoufflait et devenait, sinon inaudible, du moins insuffisamment bruyant à nos oreilles.

Les paniers de basket étaient toujours présents, en revanche, le grillage qui entourait l’aire de jeu avait disparu. Cette cour grillagée avait des allures de playground des villes américaines où les adolescents peuvent jouer en pleine ville sans gêner la circulation. Autre modification, une série de jeux (balançoires de style rodéo) avaient été installés. Derrière l’immeuble (face à l’ex-caserne qui n’appartient plus aujourd’hui au ministère de la Défense mais à celui des Affaires sociales), la rue où, un matin avant de monter dans la voiture d’une voisine, la femme d’un juge d’instruction, je regardais l’eau s’écouler dans le caniveau qui débordait un jour de grande pluie, comme il en existe en Normandie. C’est dans cette rue aussi que ma sœur m’avait photographié, revêtu de ma panoplie de Zorro que j’avais eu pour Noël.

Après avoir tourné autour de l’immeuble, j’ai repris le chemin du centre-ville, davantage touristique que ce quartier aux immeubles construits sur le même modèle comme il en était nés en quantité dans les années 1950 et 1960.

L’œuf dur (jeudi 27 juin 1996)

Une des activités de mon père, qui demandaient sinon un cérémonial du moins une grande technicité, était la cuisson des œufs à la coque. Il ne se chargeait pas des diverses manipulations que nécessite la chose (faire chauffer de l’eau, mettre les œufs dans la casserole quand l’eau commence à bouillir), en revanche, c’est lui qui, montre en main, interrompait la fin de cuisson. Ce n’était pas nécessairement lui qui tournait le bouton de la gazinière, pas plus lui qui versait l’eau de la casserole dans l’évier, en revanche c’est lui qui ordonnait la cessation immédiate de la cuisson.

Debout devant la gazinière, il surveillait à la fois la casserole et sa montre, travail qui requérait toute son attention. Ses yeux passaient de l’un à l’autre avec maestria. L’opération était chargée d’une haute importance que tous les membres de la famille jugeaient comme telle, même si cela pouvait amuser ma sœur et moi-même. Bien que mes parents aimassent cuire les œufs de cette façon, le résultat n’était jamais à la hauteur des espérances et de l’énergie déployée. En effet, mon père distrait sur la fin de la cuisson laissait passer de quelques secondes les cinq minutes adéquates pour obtenir un œuf à la coque idéal : le blanc ferme et le jaune liquide.

Alors, la panique s’emparait de mon père, ses bras se levaient dans un stop ! horrifié. Ma mère se précipitait en direction de la casserole et la retirait précipitamment. Dans d’autres cas, mon père, ayant parfaitement rempli sa mission, avertissait à la seconde S la fin de cuisson, alors que ma mère, occupée par une autre tâche, ne parvenait pas à atteindre la casserole à la seconde précise. Mon père levait encore les bras au ciel en reprochant à ma mère de n’avoir pas eu les réflexes aiguisés.

Un observateur extérieur aurait certainement jugé cette scène complètement loufoque, ce qu’elle était en vérité. Mon père avait le don de transformer les choses simples en de véritables opérations de commando. La simplicité ne pouvait lui convenir, étant probablement assimilée à l’ennui. L’exceptionnel, les catastrophes, étaient par contre objet de toutes ses attentions.

Journal fictif (jeudi 27 juin 1996 – suite)

Lundi : rien.

Mardi : toujours rien.

Mercredi : un semblant de présence. Fausse alerte. Non, rien.

Jeudi : décide de me lever. Courage. Les décisions importantes doivent être un jour prises. Mes muscles frémissent, la machine tente de se mouvoir. Les forces me manquent, je décide de remettre à une date ultérieure une telle folie.

Vendredi : nouvelle tentative pour me lever. Cette fois j’ai réuni tout mon courage, toutes mes forces, toute ma concentration, ça devrait réussir. Mes muscles tremblent, une jambe bouge (la droite, je crois), puis l’autre. Mes bras sont plus longs à se dérouiller, mais ils répondent à l’injonction (ma pensée est puissante, je le sens). Le plus dur reste à faire : lever le buste à 90°. Heureusement, les abdominaux longtemps entraînés répondent à l’appel, braves abdominaux, je savais que ces longues heures d’entraînement, au temps de ma splendeur, n’avaient pas été vaines. Le corps entier enfin se lève à la verticale. Quelques pas dans la chambre me rassurent sur la motricité de mes jambes. Tout fonctionne, même après un temps si long d’inactivité. Les volets sont fermés, seuls des rayons de soleil se projettent sur le mur, qui ajoutent des rayures verticales au papier peint rayé.

Après avoir ouvert les volets métalliques, le soleil entre sans plus d’obstacle. Le soleil m’éblouit. A tâtons, en fermant les yeux, je cherche mes lunettes de soleil que je me souviens avoir rangées dans le tiroir de la commode. Les lunettes ajustées, la lumière devient supportable (enfin juste supportable). Les arbres, les fleurs, l’herbe me donnent envie de marcher. L’escalier en colimaçon me mène à l’extérieur. La descente se passe dans les meilleures conditions. Même le virage de l’escalier se négocie en souplesse. Je m’étonne de ma témérité.

Dans le parc, tout est calme malgré le chant des oiseaux qui ne respectent rien, pas même mon besoin de silence. Avec intrépidité, je décide d’accomplir un tour de parc (enfin de jardin) comme un aventurier qui se lancerait dans la jungle. En dix minutes et trente secondes, le tour est bouclé (je l’ai vérifié sur ma montre-bracelet : une suisse, c’est vous dire la haute précision). Satisfait, je décide de parcourir un second tour qui sera peut-être deuxième si je décide d’en faire un troisième. Il ne faut exclure aucune possibilité. Au second tour (oui second car il se révélera que le tour sera le dernier : il ne faut pas abuser le premier jour), au second tour, donc, je ne suis pas épuisé, non, on ne peut le dire, mais fatigué, modérément fatigué, oui, on peut le dire.

Je décide la mort dans l’âme d’avorter cette promenade. Prudence, prudence, me disait ma mère, j’ai retenu la leçon. Ma mère savait de quoi elle parlait, elle n’avait jamais quitté son quartier, sauf une fois pour se rendre dans le quartier voisin pour une raison qui m’est toujours restée inconnue. C’est devenu le secret de ma mère : il faut savoir respecter les secrets des autres. Je monte l’escalier. L’effet est différent dans ce sens, je ne reconnais plus mon environnement et m’interroge si cet escalier est bien le même et non celui d’une autre maison. Avec ma chance, ça serait le bouquet ! finir une journée si pleine par une aventure qui pourrait se révéler dramatique. Mais non, l’escalier était bien celui que j’avais emprunté pour descendre ; la chambre est bien la même (lit, commode, papier peint rayé), seules les zébrures du soleil ont disparu avec son couché. Si le soleil s’est endormi, il n’y a aucune raison pour que je ne lui emboîte pas le pas. Harassé par une telle journée, je m’endors dans la seconde, je le sais car j’ai chronométré avec ma montre suisse extrêmement précise (celle que j’avais pour faire le tour du parc pour ceux qui ne suivraient pas).

Samedi : l’idée de me lever est insupportable. Aujourd’hui, je sais que les forces me manqueraient. Hier, pourtant, si en forme. Étrange. L’effort a-t-il été trop violent ? Pas du tout. N’oubliez pas que j’ai su interrompre avec courage la promenade autour du parc. Que se passe-t-il ? Le jeu n’en valait-il pas la chandelle ? Pourtant, pendant la promenade, j’ai senti un sentiment de satisfaction, vague mais bien réel. Pensez donc, se lever après tout ce temps couché. Mais, paradoxalement, c’est cette satisfaction vague qui me pose problème. La satisfaction pourrait bien se transformer en plaisir, où va-t-on ! Oui, c’est la peur de l’engrenage. Au moins dans la station couchée, c’est le calme plat, aucune variation mais une immobilité continuellement la même. Voilà qui est rassurant. C’est décidé, je reste au lit pour aujourd’hui. Mais il n’est pas impossible que je fasse une nouvelle intrusion dans l’autre monde, enfin le parc, enfin le jardin.

Dimanche : rien.

Conclusion du séjour (jeudi 27 juin 1996 – suite 2)

Finalement mes vacances (quatre jours dont deux pleins) sont ma promenade dans le parc. Beaucoup d’ennuis (ça change) même dans la contemplation de la mer. Ce ne fut pas inutile. Depuis des années, je n’avais pas écrit de textes personnels, autres qu’universitaires. Serait-ce le début d’une conversion ? A suivre. Assis dans mon fauteuil de train sur la route (les rails) de Paris, j’écris ces lignes (histoire surréaliste ou plutôt beckettienne, l’histoire de l’œuf, et cette conclusion d’un journal d’une vacance).

Le journal de Michel Leiris est posé sur ma tablette, je ne l’ai ouvert que les premières minutes. A présent, je vais le rouvrir. Le journal de Leiris a certainement été le déclencheur de ce désir d’écriture. Beaucoup de banal dans son journal à côté de textes élaborés. Des textes de pures notations (faciles à imiter), associés à des textes très écrits (non à la portée de tout le monde, de mon monde).

Il est 17 h 45, le train est parti depuis 16 h 05. Je n’ai jamais eu autant de facilité d’écriture. Peut-être parce que je ne cherchais pas à faire littéraire. C’est presque de l’écriture automatique, hormis la recherche du sens. 17 h 50, je clos ce journal ; le train devrait arriver à Paris-Saint-Lazare à 18 heures. Michel Leiris ne sera pas rouvert dans ce train. Fin.

PS : Le train est arrivé à 18 h 10 et j’ai feuilleté l’index du journal. On ne respecte jamais totalement ses engagements.

Didier Saillier

(Mai 2020 – écrit en 1996)

Photo personnelle : Dieppe (Seine-Maritime). Les cabines (19 octobre 2013 à 11 h 42).


[1] L’ouvroir de littérature potentielle (Oulipo) est un atelier littéraire créée en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, en vue de créer des formes littéraires à partir de contraintes d’écriture comme le lipogramme (production d’un texte en excluant des lettres de l’alphabet comme le fit Georges Perec dans son roman La Disparition où le « e » est absent). Autant dire que les Oulipiens réprouvent l’aléatoire, l’inspiration et les idées qui « passent par la tête ».

[2] L’École du personnel féminin de l’armée de terre (EPFAT) a été créé le 1er mai 1953. Voir l’article de Catherine Bertrand, « A l’origine de la féminisation des armées », Revue historique des armées [En ligne], n° 272, 2013.  « Dieppe, avec ses promotions de deux cents élèves, est considérée comme la première véritable école militaire pour le personnel féminin de l’armée de Terre. L’EPFAT est un creuset où passe, entre 1953 et 1974, toutes les engagées, classes et catégories. »

Tranches de vie (2)

A seize ans, j’avais été invité, en juin 1977, à une boum organisée par Manuel, un camarade de lycée, que tout le monde appelait Manu. Cette boum avait lieu à Buxerolles – commune jouxtant Poitiers – dans le garage de la maison familiale, qu’il avait aménagé en night-club. Ses parents, particulièrement coulants, avaient mis à la disposition de leur fils ce lieu qui, habituellement, relève d’un usage plus pratique comme garer une voiture, entreposer les objets n’ayant pas une utilité immédiate, ou encore ranger un congélateur mangeur d’espace.

C’était un véritable lieu de nuit. Des strapontins rouges de cinéma, que mon camarade avait récupérés, je ne sais où, étaient placés autour du garage. Des spots fixés au plafond éclairaient astucieusement l’espace et des zones d’ombre se formaient entre deux faisceaux à des endroits stratégiques tels qu’un canapé placé dans un renfoncement et dans tous les coins destinés à des épanchements intimes. Au fond, un bar avait été improvisé. Une planche en bois faisait office de zinc, tandis que sur des étagères bricolées reposaient des verres de différentes couleurs et de tailles variées, ainsi que des alcools plus ou moins forts. Le gin avait pour voisin le whisky et, un peu plus loin, des marques italiennes en i et en o se côtoyaient. Un petit frigo était rempli de bières et de jus de fruits ou autres sodas.

J’étais venu en avance pour aider Manu à préparer la fête qui devait commencer à seize heures. On attendait une trentaine de personnes. Des camarades de notre classe, mais aussi des relations extra scolaires. Les invitations avaient été patiemment pensées. Il convenait qu’il y ait plus de filles que de garçons, tel était le postulat de départ. Pour remplir cet objectif, Manu avait proposé à sa sœur d’inviter ses copines et les copines de copines.

Tout était en place. Le ménage avait été soigneusement fait par mes soins, tandis que Manu, lui s’était chargé d’orienter les lumières dans la bonne direction et de sélectionner les disques qui passeraient dans un ordre bien précis. Une série de slows était programmée à intervalle régulier pour « favoriser le contact », comme il disait. Le contact était, bien entendu, avec l’autre sexe. Et ce n’était pas simple…

Les arrivées s’effectuaient par vagues. De jeunes chevelus sonnaient à la porte de la maison à intervalle régulier et la mère les faisait passer par l’escalier qui descendait jusqu’au garage. Elle était vraiment cool sa mère. Manu m’avait expliqué qu’elle était une ancienne beatnik qui avait rencontré à Paris, en 1958, William Burroughs, un des écrivains de la Beat Generation. Était-ce après avoir appris que Burroughs avait tué accidentellement sa femme en jouant à Guillaume tell qu’elle s’était réfugiée dans la capitale poitevine ? Jenny, car c’était son nom, trouvait son fils peu efficace dans ses relations avec les filles. Elle ne cessait de lui dire : « moi à ton âge, j’avais déjà eu des quantités d’amants ». Je comprenais que Manu face à une mère aussi cool fut un peu désemparé.

Des filles entrèrent dans le garage. Manu me chargea de les accueillir.

–  Vous êtes qui ? demandai-je

–  On est les copines de Daphné.

Daphné était la sœur de Manu.

– Ah ! très bien, voici son frère. Vous le connaissez ?

– Non, faut dire qu’il n’aime pas trop les filles.

J’étais sidéré. Comment pouvaient-elles penser une telle chose alors que les filles étaient son obsession. Il est vrai qu’il n’était pas spécialement doué et que ses tentatives tombaient souvent à plat.

– Et comment vous savez cela ?

– Je ne sais pas, ça se sent, nous les filles, on a un sixième sens pour ces choses-là…

Celle qui parlait pour les autres les entraîna vers Manu qui était derrière le bar.

– Salut Manu, c’est Daphné qui nous a invitées.

– Euh ! Salut. Vous vous appelez comment ?

– Moi c’est Mathilde, elle, c’est Gilberte, elle, Caroline et la petite brune, Patricia.

Celle-ci, derrière les autres, sautillait sur place et faisait un petit signe de la main en guise de bonjour.

– Vous voulez boire un truc ?

– Un gin fizz, ça ne serait pas mal, fit Mathilde d’un air blasé.

Le barman leur servit des verres et se tourna vers moi.

– Tu peux t’occuper de ces demoiselles, moi je suis occupé au bar.

J’indiquais aux princesses une table basse en bois entourée par des fauteuils en velours rouge.

Les jeunes filles s’installèrent et commencèrent à allumer des cigarettes. Je m’excusais auprès d’elle car je devais m’occuper de l’intendance.

Manu ne décollait pas de son bar. Il passait un disque des Stones.

– C’est pas comme ça que tu vas faire des rencontres en faisant le disc-jockey et le barman.

– Faut bien que quelqu’un le fasse…

– Laisse-moi ta place et va tenir compagnie aux copines de Daphné.

Je le poussais et le mettais sur le chemin des filles.

J’observais les personnes qui s’étaient disséminées dans le garage. Quelques garçons se déhanchaient sur la piste au son de Satisfaction.

Un autre groupe de filles avait fait son apparition. La porte s’était ouverte laissant apparaître la mère qui entraînait dans son sillage des filles à la frange si longue qu’elle leur mangeait le visage. La mère en traversant la piste dansait et faisait voler ses cheveux en secouant énergiquement la tête.

– Il est où mon Manuel ?

– Il tient compagnie aux copines de Daphné.

– Bon, tu t’occupes des nouvelles ? me dit-elle en désignant le trio nouvellement arrivé.

Je promettais que j’allais prendre en charge l’aréopage en question.

– Tu n’as pas vu Daphné ? me dit la mère. Elle devrait déjà être là. Quelle fille que j’ai, au lieu de s’amuser elle préfère travailler sa philo, c’est à désespérer. Tu comprends cela toi ? À son âge, j’avais autre chose en tête…

Je gonflais les joues en signe d’impuissance. Je n’avais pas une idée très arrêtée sur la question, sur ce que devait faire une fille de son époque. J’étais moi-même assez désemparé dans la vie, je n’allais pas, en plus, émettre un avis définitif.

La mère de Manu était vraiment très, très cool. Elle venait de prendre par la main un garçon très beau aux cheveux blonds et l’enlaçait pour danser un slow. Le morceau qui passait maintenant était Angie, toujours des Stones. Ce groupe pop l’inspirait, et lui rappelait sa jeunesse turbulente. Visiblement, elle n’avait pas raccroché et voulait continuer à s’amuser avec des jeunes gens, des garçons dans le vent, qui avaient l’âge de son fils.

– Qu’est-ce que vous prenez les filles ? dis-je au trio féminin. Vous vous appelez comment, au fait ?

– Moi, je m’appelle Françoise et je prendrai un whisky coca, dit la plus grande à la taille longiligne, le sosie parfait de son homonyme, la chanteuse Françoise Hardy.

– Moi, c’est Dorice et je prends la même chose que Françoise, dit celle qui ressemblait à France Gall.

La troisième gardait le silence et ressemblait à elle-même. Je hochais la tête à son attention. Elle semblait ne pas me voir.

– Et toi ?

– Ne te fatigue pas me dit France Gall, elle ne parle pas, elle est muette, enfin, elle ne parle pas beaucoup si tu préfères. Elle s’appelle Constance et c’est ma sœur. Son truc, c’est la vodka orange.

Je sortis aussi sec une bouteille de vodka qui était placée dans le haut du réfrigérateur et je servis un verre à Constance. C’est marrant la vodka, ça ne gèle jamais. C’est pour ça que ça sert d’antigel. J’avais dû lire cela dans un roman russe.

Françoise et France, ou plutôt Dorice, allèrent rejoindre deux garçons qui eux avaient de vagues airs de McCartney et de Lennon.

Jenny, la mère de Manu, avait disparu avec le blond au style scandinave. Vraiment, Jenny était super cool !

– Alors Constance, elle est bonne cette vodka orange ?

Elle me regardait comme si j’étais transparent, tout en portant de temps à autre le verre à ses lèvres. À plusieurs reprises, elle ouvrit la bouche comme si elle voulait émettre un son, puis la referma. À la troisième tentative, une parole digne d’un oracle se fit jour.

– Tu t’appelles Dominique, non ? c’est ce que m’ont dit les copines.

Je répondis qu’effectivement mes parents m’avaient donné ce prénom épicène avant ma naissance pour ne pas se tromper. Je précisais que tout le monde m’appelait Domi. Je n’aime pas les diminutifs me déclara-t-elle. Je t’appellerai par ton prénom : Do-mi-ni-que. Elle devenait bavarde et m’expliquait qu’elle n’était pas une copine de Daphné mais une copine de la copine de Daphné, c’est-à-dire, Brigitte. C’était un peu compliqué pour moi, mais j’essayais de suivre. Le niveau montait.

– Je suis au lycée Jules Verne, tu connais ?

Bien sûr que je connaissais, le lycée n’était pas très éloigné de chez moi. C’était là qu’on mettait les bons élèves. Pour ma part, on avait décidé de m’« orienter », c’est-à-dire vers une voie de garage, là où l’on fabriquait depuis quelques années, depuis « la crise » des chômeurs de longue durée.

– Tu poursuis des études ? me dit-elle suavement.

– J’ai essayé de les suivre, mais elles allaient vraiment trop vite pour moi. J’ai jamais réussi à les rattraper.

Je me voulais drôle, mais au fond de moi j’avais plutôt envie de crier ou de pleurer, ce qui était la même chose.

Elle pouffait de rire en se cachant la bouche, probablement que sa dentition n’était pas aussi exemplaire que celle de Greta Garbo. Un bon dentiste et plus rien n’y paraîtrait.

C’est drôle, j’avais remarqué que les jeunes de mon âge qui poursuivaient des études, comme avait dit Constance, n’avaient rien d’exceptionnel. Ils ne me semblaient pas éminemment des prodiges, pourtant le système scolaire leur reconnaissait des qualités dont j’étais dépourvu.

Clémence m’intéressait un peu – enfin, beaucoup, vous avouerais-je –, peut-être parce qu’elle venait de m’appeler Dominique en détachant les syllabes comme si elle montrait que j’étais l’être le plus important pour elle.

Je mis une pile de 45 tours vinyle sur la platine ; ainsi je n’aurais pas besoin de changer toutes les trois minutes les chansons. Les dix morceaux suivants étaient des slows.

– On pourrait peut-être danser Clémence, ça te dit ?

J’avais prononcé cette phrase à toute vitesse sur le ton du vieil habitué, malheureusement ma voix avait tremblé et trahissait le peu d’expérience que j’avais en cette matière et en d’autres d’ailleurs.

– Oui, Dominique, ça me ferait immensément plaisir.

Elle avait dit cela avec la voix de Delphine Seyrig comme si ç’avait été le plus beau jour de sa vie. Elle en faisait vraiment trop, mais peut-être qu’elle était sincère ?

Nous avons commencé de danser sur la chanson Aline de Christophe : « J’avais dessiné sur le sable, son doux visage qui me souriait ».

A cette époque, en 1977, nous étions, Manu et moi, attirés par des chansons qui étaient sorties une bonne dizaine d’années auparavant. Les années soixante, période qui n’était pourtant pas très éloignée, nous paraissaient dater du déluge et représentaient un âge d’or dont nous avions seulement quelques souvenirs. Déjà en plein marasme économique, nous savions que nous allions connaître le chômage lorsque nous sortirions du système scolaire dans les deux ans à venir. Nous ne pouvions espérer qu’un CAP d’employé de bureau qui nous enverrait directement dans les files d’attente de l’ANPE.

Je ne savais vraiment pas quoi dire à Clémence. Elle me plaisait, mais en raison de cela même, elle me rendait muet et me vidait le cerveau. Autant je pouvais avoir le sens de la répartie en temps normal en me fabriquant une carapace de dérision et d’ironie, ici je tournais en la serrant dans mes bras sans savoir quoi dire ni faire. J’étais pétrifié.

A ce moment précis, un bruit survint. Un garçon brun avait été projeté parmi des chaises par le Scandinave qui était visiblement redescendu de l’étage. Jenny était à l’origine de cette rixe entre les deux garçons ; toujours en forme, elle avait certainement dû vouloir changer de cavalier pour ne pas s’encroûter, idée qu’avait moyennement appréciée notre Suédois poitevin.

Le brun se dégageait tant bien que mal de l’amas du mobilier et tentait de refaire surface. Il essayait bien de reprendre la main dans ce coup de Trafalgar, mais le choc qu’il avait reçu l’avait passablement affaibli. Bien qu’étant un solide gaillard, ses répliques pugilistiques manquaient de précision et de nervosité et ne faisaient que brasser l’air. Pour éviter que tout cela vire au vilain, plusieurs invités, tels que des Casques bleus de la force internationale, se mirent en travers du champ des opérations. Chaque combattant fut raccompagné dans son bunker et calmé à l’aide d’un dry vite expédié. Bon, me dis-je, les hostilités semblent être de l’ordre du passé. On en sera quitte pour une commémoration annuelle.

Avec tout ça mon slow langoureux avec Clémence avait été interrompu et le tourne-disque s’était arrêté faute de munitions. Nous retournâmes au bar et je passai derrière le comptoir pour remettre, cette fois ci, un 33 tours des Beatles. L’ambiance reprenait. Clémence m’avait demandé un autre verre de vodka orange que je m’étais empressé de lui servir. Elle me regardait avec son regard embué propre aux myopes. Pourtant elle ne portait pas de lunettes. Était-ce par coquetterie ou, tout simplement, elle n’en avait pas besoin ?

Manu, accompagné de sa cour, était lui aussi revenu faire le plein des verres qui s’étaient vidés sous l’effet de la danse et des discussions intenses. Maintenant sa mère devait être fière de lui : Manu entourait de ses bras les épaules de Mathilde et de Gilberte.

– Eh ! Domi, tu nous remets la même chose ?

Il était méconnaissable, sa fébrilité naturelle s’était transformée en assurance non feinte. Ce moment en compagnie du quartette féminin avait eu un effet d’électrochoc. Mathilde avait dû réviser son a priori sur les réticences de mon poteau vis-à-vis de la gent féminine. Elle ne cessait de lui susurrer des trucs, tandis que Gilberte lui mordillait l’autre oreille. Il m’épatait. Comment avait-il renversé la vapeur en si peu de temps ? Pendant ce temps, les deux autres filles du groupe, Caroline et Patricia observaient dans notre direction. Étaient-elles devenues aussi des pasionarias du beau Manu ? Il leur avait fait boire un philtre magique, ce n’était pas possible !

Toute la belle équipe avait regagné son refuge autour de la table. Les rires fusaient, les verres se vidaient, les cigarettes se consumaient et un joint commençait à tourner.

Maintenant pour Manu, il n’était plus question d’être le maître de cérémonie, implicitement, il m’avait transmis les pleins pouvoirs. Cette confiance ne m’arrangeait pas spécialement, maintenant que Clémence et moi voulions filer le parfait amour. Peu de temps après que la cour du roi Manu se fut éloignée, Clémence s’était penchée vers moi et m’avait gratifié d’un baiser appuyé. Un moment un peu décontenancé par la tournure que prenaient les événements, je ne m’étais pas longtemps fait prier pour aller dans le sens de l’histoire.

Avant de tout abandonner et de laisser l’autogestion s’installer, j’avais empilé un tas de disques sans penser à vérifier la pertinence de la sélection. Se succédaient des titres anglais, des chansons françaises des yéyés et même des succès de l’été. Quand je repense à cette année, la chanson Rockcollection de Laurent Voulzy résonne encore dans ma tête : « On a tous dans le cœur une petite fille oubliée, une jupe plissée queue de cheval ».

Assis dans le confortable canapé situé dans l’ombre, Clémence et moi avions tout oublié. Le temps n’existait plus.

Didier Saillier

(Publié dans Culture et Liberté IDF, avril et mai 2018 – écrit en 2008)

Photo : Pochette Aline par Christophe. 45 tours EP 985, 17 cm. Enregistré en juillet 1965. Disc AZ, distribution Vogue.

Tranches de vie (1)

Nous étions dimanche et, comme tous les dimanches, nous finissions le repas familial sur un digestif à base de café. J’étais un peu éméché ; le déjeuner avait été copieux ; le canard aux navets avait été fortement arrosé d’un Médoc et nous avions même ouvert une autre bouteille que, il est vrai, nous n’avions qu’à peine entamée. Finalement nous étions plutôt raisonnables.

Papa nous avait conté, une fois de plus, une histoire du temps où il était prisonnier en Autriche pendant la guerre. Maman et ma sœur discutaient sur les mérites de la tarte aux pommes. La cuisson avait peut-être été un poil trop long et la cannelle ne venait-elle pas altérer le goût du fruit ? On ne le saurait pas encore aujourd’hui, les avis étant divergents.

L’automne commençait juste officiellement sur le calendrier et pourtant il était installé depuis quelques semaines. Dans deux heures, on prendrait la voiture pour aller dans la forêt de Moulière. En attendant il fallait occuper le temps. Je montai dans ma chambre et ouvris une série de livres de mon enfance qui m’enchantaient à l’époque. Maintenant je trouvais les histoires un peu simplistes et l’écriture assez plate. J’avais autant changé que cela ? Il est vrai que j’avais maintenant vingt ans. Depuis combien de temps ne les avais-je pas ouverts ? Cinq ans ? Cinq ans c’est une éternité pour cet âge.

*

Cinq ans plus tard, une nouvelle éternité, un peu moins longue. J’étais monté à Paris pour le travail et un de mes collègues m’avait proposé de me joindre à un groupe de ses amis. Il habitait un deux-pièces que je trouvais très grand par rapport à mon studio. Quelques personnes discutaient sur le canapé, tandis qu’un petit groupe devisait debout. L’hôte m’avait abandonné pour aller chercher quelques victuailles. Je me retrouvais esseulé dans cette assemblée inconnue. Tout le monde semblait se connaître, les invités m’ignoraient. Près de la fenêtre ouverte une jeune fille fumait une cigarette. Je m’approchai et lui demandai qui elle était. « Je suis la copine de Fabio, et toi ? » Fabio était le collègue en question. « Euh ! moi aussi, enfin je veux dire que c’est un copain de travail ». Elle me regardait avec amusement. Je sortis une cigarette et l’accompagnai dans ses ronds de fumée. J’essayais de trouver un sujet de conversation, mais en vain. Elle me regardait avec des yeux rieurs qui m’intimidaient. « Alors comme ça, vous fumez ? » lançais-je. « Quelle marque ? ». Elle me fit lire le nom qui était inscrit sur le paquet. « Oui, elles sont pas mal ». Je me concentrai, il fallait que je dise quelque chose d’un peu consistant. « Ils ne sont pas spécialement bavards les invités, enfin… avec moi. Vous les connaissez ? » « Oui, pour la plupart, ce sont les copains de karaté de Fabio ». Ainsi Fabio faisait du karaté. Il ne m’avait rien dit. « Et vous, vous faites quoi, de la danse classique ? » Pourquoi pas du crochet ! Et voilà, j’avais encore gaffé. Maintenant, elle ne faisait plus attention à moi. Son regard était plongé dans le lointain au-dessus des cheminées. Il fallait que je rattrape le coup. « Vous savez, moi, je ne fais rien de spécial. J’attends tout simplement. Simplement, c’est vite dit d’ailleurs. » Elle se retourna et m’observa d’un drôle d’air. « Ça fait longtemps que vous m’attendez ? » « Oui, une éternité… »

*

Quelques années plus tard, lors d’une autre soirée, je fis l’expérience du manque des contraires.

Nous étions en été, les fenêtres étaient grandes ouvertes sur une terrasse. Maintenant, j’avais des amis qui avaient une terrasse. Je progressais socialement… Depuis quelque temps, j’avais envie de boire un verre d’eau, voire plusieurs tant j’avais soif. La table ne présentait que des bouteilles d’alcool, gin, whisky, porto, Martini Bianco, Rosso et quelques pichets de sangria et de punch. Je me dirigeai vers la cuisine pour demander s’il était possible d’obtenir un verre d’eau, j’ouvris le frigo mais non, seul du lait était rangé verticalement. Je décidai de me rabattre sur l’eau du robinet, on dit qu’elle n’est pas mauvaise pour la santé, même si le chlore altère son goût. J’ouvris et, stupéfaction, l’eau refusa de couler. « Tu ne sais donc pas qu’il y a une fuite dans l’immeuble, le plombier a fermé le robinet d’arrivée générale pour réparer », me dit le maître de maison. Bon, ne pouvant tenir plus longtemps, je descends dans un petit magasin de proximité en bs de l’immeuble qui ne ferme pas l’été avant deux heures du matin, et achète une bouteille d’eau de source. Je bois la moitié du contenu sur le trottoir, tandis que l’autre moitié, je la finis en remontant les escaliers. Arrivé en haut, une envie pressante se déclare. On ne boit pas impunément un litre et demi de liquide. Je carillonne. La porte de l’entrée s’ouvre, bousculant le portier je lui explique l’essentiel de la situation : il faut que je passe dare-dare aux toilettes. Celles-ci étaient occupées. Je trépigne de longues minutes, puis quand une jeune fille daigne en sortir, je m’y engouffre et ferme le verrou. Ouf ! Soulagement. Je sors. Comme la vie est belle quand aucun besoin ne se fait ressentir, me dis-je philosophiquement. Quand le besoin s’éloigne, le désir se pointe à l’horizon.

A présent, je boirais bien un petit punch. Les invités étaient affalés sur le canapé et les fauteuils et certains, même, étaient allongés sur des tapis pseudo-persans. Sur la table de la terrasse, les bouteilles avaient été littéralement vidées. Plus une goutte. Même les pichets de sangria et de punch avaient été sifflés. Je repérai rapidement un verre solitaire qui été oublié sur le rebord de la table. J’approchai à pas de loup, pendant que quelques personnes sous la table et autour, émettaient des ronflements. J’enjambai les corps sans vie qui râlaient de béatitude alcoolisée et parvins à atteindre la région où se tenait le verre mi-plein de punch. J’allais le saisir quand un corps qui semblait dormir d’un lourd sommeil se releva brusquement et souleva la table en la percutant. Le choc violent fit que le dormeur éveillé se rendormit aussitôt. Hélas, hélas, trois fois hélas, le contenu du verre se répandit sur la table et dégoulina sur le sol. Décidément, ce soir-là je n’avais pas eu de chance avec la boisson.

Faute de combattants, je ne pus saluer et remercier mes hôtes. Je repartis en veillant à ne pas claquer la porte.

*

Cette expérience de passer du vide au plein et vice-versa, m’était déjà arrivée dans mon enfance.

À la fin du cours de français, l’instituteur nous avait donné une récitation à apprendre par cœur pour le lendemain. Il s’agissait d’un quelconque texte aujourd’hui oublié.

Arrivé chez moi, je me mis immédiatement à l’œuvre, je savais que j’allais éprouver de grandes difficultés à graver ce texte dans ma pauvre mémoire perclus percée de trous noirs dans lesquels s’engouffraient les informations imprudentes.

Habituellement, j’apprenais mollement mes récitations faute d’intérêt pour ces mots qui n’évoquaient rien en moi et décourageaient mes velléités de travail. Cette fois, c’était décidé, je la saurai parfaitement.

Je commençais d’apprendre la première strophe. Les difficultés commencèrent. Les mots se percutaient, se chevauchaient, s’enroulaient, se précédaient, bref les vers pénétraient, mais en ressortaient dans le désordre. Le sens ne prenait pas, comme une mayonnaise à qui il eut manqué un ingrédient capital ou du moins un poignet suffisamment ferme pour la faire monter. Ne pouvant m’attarder indéfiniment sur cette première strophe, bien que sue imparfaitement, j’attaquais promptement la suivante. Les mots encore se suivaient en file indienne mais ne respectaient pas l’ordre initial. Bref, régnait la confusion la plus totale.

Les autres strophes furent abordées avec un égal sérieux. Il ne restait plus qu’à savoir l’ensemble de la récitation d’un seul trait. À présent, les inversions se produisaient non seulement à l’intérieur des strophes, mais aussi entre elles : la récitation devenait incohérente.

Il était nécessaire d’entrer dans une nouvelle phase de travail. Je repris une par une toutes les étapes précédentes. Au bout de plusieurs heures, j’avais finalement réussi par à remettre l’ensemble de la récitation dans l’ordre préconisé par l’auteur. Je me couchai avec le sentiment du devoir accompli. La nuit fut agitée, les vers passaient et repassaient dans mon sommeil.

Le lendemain matin, je me réveillais plein d’ardeur et rejoignis mon école avec optimisme, contrairement à l’habitude. Ils allaient voir de quoi j’étais capable. Enfin, j’allais passer sur l’estrade, mon heure de gloire allait sonner !

Mon nom fut prononcé par l’instituteur, je me levai avec l’assurance du bon élève à qui rien ne peut arriver. Le travail paie finalement me disais-je. Il fallait commencer. Je donnai le titre du texte et commençai à prononcer les premiers vers, ou plus exactement à vouloir les prononcer. Où étaient-ils ? Je mobilisais toute ma force intérieure pour retrouver ces mots en vadrouille. L’instituteur, magnanime, me fit l’aumône de ces quelques mots qui me manquaient comme s’il consentait à allumer le moteur qui allait prendre ensuite son cours normal. La première ligne offerte devait me permettre d’embrayer et faire défiler les images du film. Malgré cette aide, je ne parvins pas à faire remonter ces mots qui se dérobaient encore et toujours. L’instituteur excédé finit par me renvoyer à ma place en m’indiquant qu’il me mettait un zéro car je ne connaissais pas un traître mot de cette récitation. Je répliquai : « C’est pas juste, je la savais au rasoir ! » J’entendis derrière moi la voix d’un élève qui me chuchota : « C’est toi qui nous rases ! ». L’instituteur finit par inviter les deux belligérants à quitter l’enceinte de la classe et aller voir dans le couloir si la température était différente.

Didier Saillier

(Publié dans Culture et Liberté IDF, mars 2018 – écrit en 2008)

Photo : Forêt de Moulière (Vienne). Site internet Grand Poitiers – Communauté urbaine.

Quand Paris était occupé

Dès les premiers jours du confinement se dégagea une atmosphère particulière qui fit penser furieusement à la période de l’Occupation (1940-1944). L’élément le plus évocateur était les files d’attente devant les magasins d’alimentation, les pharmacies ou encore les bureaux de poste, non en raison d’une pénurie (encore que certains produits eussent disparu des rayons), mais pour respecter le mètre de distance sanitaire. Mais ce n’était pas tout, d’autres faits survenus entraient en résonance avec la période historique.

L’exode

Débuté quatre jours avant l’annonce officielle du confinement généralisé le 17 mars, l’exode des Parisiens fut massif. Le Monde parla de 17 % de la population, soit plus d’un million de fugitifs. De nombreux articles dans la presse décrivirent la ruée vers les gares parisiennes qui étaient prises d’assaut dans une confusion qui rappelait, en mode mineur, l’exode des Français en juin 1940. Lucien Rebatet, un écrivain collaborationniste dans Les Décombres (1942) décrivait la fuite sur les routes avec réalisme, si l’on en croit les spécialistes, bien que son regard fut dénué de compassion : « Tous les aspects de la plus infâme panique se révélaient dans ces voitures, remplies jusqu’à rompre les essieux des chargements les plus hétéroclites, […] mâles en bras de chemise, en nage, exorbités, les nuques violettes, retombés en une heure à l’état de brute néolithique, pucelles dépoitraillées à pleins seins, belles-mères à demi-mortes d’épouvante et de fatigue, répandues parmi les chienchiens, les empilements de fourrures, d’édredons, de coffrets à bijoux, de cages à oiseaux, de boîtes à camemberts, de poupées-fétiches, exhibant comme des bêtes devant la foule leurs jambons écartés et le fond de leurs culottes. »

Les Parisiens de mars 2020, ayant de la famille en province, fuyaient également la capitale redoutant le confinement pénible dans les petits appartements parisiens. D’ailleurs, jugés inconséquents, ils furent montrés du doigt tant par le président de la République que par les simples citoyens. Dans le Télégramme nous pouvons lire le témoignage d’une Parisienne fugueuse : « Ils nous reprochent d’apporter le virus, de vider les rayons des supermarchés et de risquer de prendre les rares lits d’hôpital. Mon voisin m’a fait la morale derrière sa haie, alors que je déchargeais mes valises… Du coup, on culpabilise et on fait profil bas. »

Nous pouvons mentionner un autre événement qui fait écho à la Débâcle. L’exposition « 1940 : Les Parisiens dans l’exode », organisée au musée de la Libération, ouvrit ses portes le 27 février pour les refermer deux semaines plus tard, le vendredi 13 mars au soir, jour où commença le nouvel exode. Pour continuer sur l’ironie du sort et le hasard fait bien les choses, une autre coïncidence interpelle. Autour de chez moi, il y avait des affiches de ladite exposition, qui restèrent tout le long du confinement comme si un malin génie persistait à faire un clin d’œil insistant en direction de ce moment historique traumatique.

L’Ausweis et le contrôle policier

L’instauration des Ausweis (carte d’identité) qui pendant l’Occupation était destinés aux Allemands pour circuler légalement dans Paris, mais aussi pour les Français voulant traverser la ligne de démarcation, est l’autre élément à porter au dossier. L’Ausweis ou le Passierschein (laissez-passer) que l’on obtenait difficilement auprès des autorités allemandes, devait être présenté avec la carte d’identité. Combien de films sur l’Occupation n’évoquent-t-ils pas ces fameuses apostrophes : « Ausweis bitte ! » ou encore « Papieren, bitte, mein Herr ». Pour donner le change, certains apprenaient un poème en allemand, pour éviter une vérification intempestive de la part de la police française, comme on le voit dans La Traversée de Paris (1956) de Claude Autant-Lara avec les personnages de Bourvil et de Jean Gabin qui transportent des valises pleines de cochon.

Pendant le confinement du printemps 2020, le document en question était à télécharger sur le site du ministère de l’Intérieur. Les premiers temps, l’« attestation de déplacement dérogatoire » ne comportait que les motifs de la sortie (une seule case à cocher) et la date, puis il fallut ajouter l’heure de sortie. La sortie en guise d’exercice physique était tolérée pendant une heure sans s’éloigner de plus de deux kilomètres de son domicile, puis la distance fut réduite à un kilomètre. J’avais deux attestations : une pour les commissions et une pour l’exercice physique quotidien. Il ne fallait pas se tromper. Le problème c’est qu’il m’arrivait de l’oublier ou encore d’oublier de changer la date, puis l’heure de sortie, car la règle était de changer d’attestation comme de chemise. Le but était manifestement de rendre la sortie compliquée. Pour ne pas m’embêter excessivement, je changeais la date inscrite au crayon de papier. Mais une voisine m’indiqua que c’était rigoureusement Verboten.  Malgré tout, je persistais dans mes errements ; je me sentais presque un résistant entré en clandestinité, car j’étais muni de faux papiers, trafiqués par mes soins. Par conséquent mes échappées étaient toujours anxieuses. Pour résumer, je n’avais pas la conscience tranquille.

Dans le 18e arrondissement de Paris, au début d’avril, deux fourgons de la gendarmerie étaient postés devant le métro Guy Môquet (un jeune homme de 17 ans fusillé pour avoir été, lui, un vrai résistant). De loin, je suivais les interpellations des passants, ce qui me conduisit à ne pas m’aventurer en pays hostile, vu le peu d’authenticité de mon Ausweis. Pourtant, j’avais reçu une mission : aller à la boulangerie rue Marcadet acheter une part de tarte aux pommes pour le thé de cinq heures. Que faire, que faire ? me disais-je philosophiquement. J’agitais mes neurones et décidai, non pas de me confronter à la maréchaussée qui allait probablement m’arrêter, vu mon air de faux coupable, et m’adresser une contravention carabinée. Je fis un détour pour rejoindre la rue Marcadet en passant par la rue Lamarck, puis par la rue d’Oslo. Je tournai à gauche dans la rue Marcadet et me mis à longer, tel un conspirateur, les immeubles qui me dissimulaient à la vue des policiers en faction. Arrivé devant la boulangerie, tout étonné de mon audace, je m’engouffrai par la porte de sortie et non par la porte d’entrée, car celle-ci donnait sur le carrefour Guy Môquet.

Après avoir télétravaillé, le soir nous partions à Montmartre pour nous dégourdir les jambes et effectuer un exercice physique en montant les nombreux escaliers dudit Montmartre célébrés par tant de photographes. Dès que l’on voyait un fourgon de police, souvent présent devant le Sacré-Cœur, on changeait immédiatement de direction, par exemple, rue du Chevalier-de-la-Barre, car outre les papiers modérément valables, nous étions manifestement au-delà du kilomètre toléré. Une fois, à l’autre bout de la rue, une voiture remplie de policiers se dirigea vers nous au pas. Nous étions pris dans la nasse. Alors, tentant le tout pour le tout, nous prîmes un air débonnaire d’honnêtes Montmartrois qui se rendaient à leur domicile, mettons, rue Cortot, à côté du musée de Montmartre, après une belle journée de confinement. Les policiers nous jetèrent un regard froid et passèrent sans nous héler. Nous l’avions échappé belle.

Le 21 mars, dans la rue Berthe, des fac-similés d’affiches sorties en droite ligne de l’Occupation étaient placardées sur les murs. On nous prévenait que, selon le président Pierre Laval, « C’était l’heure de la Relève », que l’Europe devait s’unir « contre le bolchévisme », que « parler sans discernement » c’était « nuire à la France ». Par un mystérieux sortilège, n’était-on pas revenus quatre-vingt ans dans le passé ? Je m’attendais à voir surgir à tout moment une Traction Avant dont allait sortir des hommes en imperméable noir en cuir épais.[1]

Il faut bien avouer que le confinement finissait par me rendre bizarre. La paranoïa gagnait et le sentiment de culpabilité augmentait. Bref, à force d’être renfermé, mon état psychique se dégradait. Lors des applaudissements de 20 heures pour remercier ceux qui étaient en première ligne, comme notre président avait nommé les soignants, je finissais par croire que les gens aux fenêtres m’applaudissaient. Mais qu’avais-je fait de si extraordinaire ? A part être resté sagement chez moi confiné, je n’avais rien fait d’héroïque, je ne faisais que mon devoir. Puis je sortais de mon délire quand des immeubles de bons citoyens aboyaient : « Restez chez vous ! Rentrez chez vous ! » comme si l’on était des délinquants.

Ces promenades vespérales (mot à bannir, dire « exercice physique ») eurent l’avantage de nous faire mieux connaître la géographie de Montmartre. Ainsi nous pûmes découvrir toutes les rues et recoins, comme l’allée des Brouillards dont une plaque informe le promeneur que l’acteur Jean-Pierre Aumont – l’éternel jeune premier du cinéma – habita au numéro 4, durant une vingtaine d’années. Étant donné la petitesse du village de Montmartre, nous tombions invariablement sur un escalier à monter ou à descendre. Comme l’on dit que tous les chemins mènent à Rome, à Montmartre, tous les chemins mènent à la place du Tertre, si l’on est appelé par l’ivresse des sommets. Cette place, habituellement pleine de touristes, avait la nuit des allures fantomatiques quand passait soudainement une silhouette au profil de Nosferatu le vampire.

Didier Saillier

(Mai 2020)

Photo personnelle : Montmartre lors du confinement – place du Tertre, Paris 18e (16 mars 2020 à 19 h 15).


[1] Le 21 mai, deux mois jour pour jour après la découverte de ces affiches, revenu sur le lieu du crime, j’appris qu’on les avait placardées en vue d’un tournage de cinéma évoquant l’histoire d’un bijoutier juif pendant l’Occupation. Vu le confinement, le tournage du film Adieu Monsieur Haffmann de Fred Cavayé (avec Daniel Auteuil, Sara Giraudeau et Gilles Lellouche) avait été reporté. Des façades venaient récemment d’être recouvertes de papiers peints pour simuler des boutiques d’époque. Le tournage allait donc bientôt commencer. Finalement, moins romanesque que l’imagination, la vérité était décevante…