La tournée des «Calendriers» de Robert Cottard

Le 2 mai 2019, sont parus aux Éditions de l’Olivier Les Calendriers de Robert Cottard, un ensemble de nouvelles, à caractère autobiographique, décrivant la vie de facteur dans les villages du pays de Caux, en Seine-Maritime. L’ouvrage qui a valu à son auteur le prix des postiers écrivains 2020.

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Les postiers sont des hommes de lettres, comme on le dit plaisamment, mais certains sont par ailleurs aussi des écrivains. Robert Cottard est un de ceux-là. Il a connu sur le tard les joies de la publication, à 73 ans, avec son recueil de nouvelles Les Calendriers qui a été repéré par Agnès Desarthe, une écrivaine reconnue, habitant tout comme lui, à Gonneville-la-Mallet, un bourg de 1 500 âmes. Robert Cottard est entré aux PTT en 1968, reçu premier au concours national des facteurs, et fut affecté à la poste maritime pour trier et livrer le courrier aux paquebots, dont Le France, amarrés au Havre. Cinq ans plus tard, il est muté à Criquetot-l’Esneval où il restera jusqu’à la retraite, en 2000.

C’est à Gonneville-la-Mallet, à dix kilomètres d’Étretat, que se situe sur une période d’une trentaine d’années l’action des aventures de Bob le facteur. Elles ne sont pas datées, mais le lecteur parvient à se repérer grâce à des indicateurs temporels : « après le premier choc pétrolier » (1974), « l’année de la sécheresse » (1976), « Mai 68 » (facile), « la fièvre libérale qui toucha la Poste » (1991). La plupart des scènes décrites ont lieu de novembre à décembre, la période où le facteur fait la tournée des grands ducs pour proposer le célèbre « almanach des PTT » qui est le fil directeur des quinze nouvelles. L’almanach reste une valeur sure, même si la tradition se perd, notamment en ville. Si pour les acheteurs, il a une fonction décorative avec des photographies au recto et au verso et une fonction informative (phases de la lune, heures des marées, carte du département, plan de villes…), pour le facteur, il a une fonction rémunératrice, car c’est à cette occasion qu’il reçoit ses étrennes de fin d’année.

Bob avec sa 4 L Renault ou sa C 15 Citroën, dans les années 1980, parcourt les chemins pour rejoindre une ferme où un chien peu amène, comme le bullmastiff Le Pen qui le pourchasse les crocs à l’air ou le cocker Joe qui, sous ses airs placides, lui agrippe le mollet et lui déchire le pantalon. Heureusement que les maîtres ne sont pas aussi coriaces que leur chien ! Ce sont souvent des couples d’agriculteurs hauts en couleurs qui attendent avec impatience leur facteur et son calendrier. En effet, le facteur à la campagne est une figure locale, comme le maire ou le garde champêtre, l’une des rares personnes à pénétrer au sein des maisons. Pour certains, le facteur c’est même un copain : il est comme nous, en somme ! Et le calendrier, c’est sacré.

Malheureusement, Bob n’est pas toujours récompensé à sa juste valeur, car ses usagers sont souvent un tantinet pingres, du plus modeste au plus riche, comme monsieur le châtelain qui lui offre en guise de rémunération « une pleine corbeille de marrons qui [le] glacent ». Pour le sport, on s’enquiert du prix d’achat du calendrier, mais Bob finasse pour ne jamais révéler ce secret d’État. Les habitués, tout le long de l’année, lui offrent des légumes, des pots de confiture, des croissants, tandis qu’Yvonne et Louis l’invitent à une collation, un œuf sur le plat accompagné d’un cidre maison. Il n’y a pas que des désavantages d’être facteur…

Pendant ses tournées de distribution de lettres et de journaux régionaux (Le Courrier cauchois, Paris Normandie, Le Havre libre, le Journal de Criquetot), Bob en profite pour proposer ses calendriers. Le choix de l’almanach de la poste devient un cérémonial, on sort une bouteille, souvent du calvados ou du cidre – Normandie oblige : « Un pt’tit calva pour la route, lance René en tirant du bas de son buffet une bouteille sur laquelle est écrit “Bartissol”. » Le choix du calendrier est un moment sérieux, long et difficile, mais en définitive, ce sont souvent les animaux qui ont la préférence : les chiens et les chatons gagnent haut la main devant les paysages des régions de France.

Dans son recueil, Robert Cottard nous donne à entendre une France rurale populaire à travers des mots qui fleurent bon – pour rester vague – l’« ancien temps » : le Bartissol, un apéritif aujourd’hui en perte de vitesse ; la TSF où « sur le cadran on peut encore lire des noms de stations tels que Dortmund et Hilversum » ; l’Ami 6 Citroën gardée religieusement dans un garage par Choléra, un riche rentier vivant comme un misérable : « En me désignant les poignées des portières et les accoudoirs, il précisa, non sans une pointe de fierté : “C’est les mêmes que la DS.” » Les noms de voitures jouent un rôle déterminant dans l’ambiance et colorent les époques : la R18, la Simca Aronde, la R8 Gordini, nous évoquent ce passé enfui.

L’autre apport de notre facteur lettré, c’est de rendre le charme savoureux de l’accent du pays de Caux par l’écriture phonétique : « – Et où c’est qu’il habite, vot’ biau-freï ? » ; « – On t’a pas oco vu pou l’calendrier ? » ; « – Excuse mé d’avé été un p’tieu long mais tu sais, on n’a pou’ un an ». Car Robert Cottard est friand de ce dialecte normand qu’il note religieusement dans son calepin : « S’intervalle parfois une expression en patois que je cueille avant qu’elle ne s’envole et qui fera peut-être les délices d’un philologue du xxiiie siècle. » Tous ces personnages sous la plume de Bob sont, si ce n’est sympathiques, du moins drôles ou touchants par leur histoire de vie, parfois dramatique.

Politiquement, les habitants du village sont de tendance droitière, voire d’extrême-droite. Le racisme quotidien est une évidence. Boris et Mado possèdent le portrait du maréchal Pétain en vis-à-vis du pape Jean-Paul II, tandis que Marie-Antoinette, une monarchiste convaincue, le portrait de Louis XVI. Le châtelain apostrophe à tour de bras le facteur par l’expression condescendante « mon ami ». Son ami lui propose en retour un almanach représentant les châteaux de Chambord et de Chenonceau pour lui rappeler ce « passé qu’il regrette et d’une monarchie dont il souhaite ardemment le retour […] ».

Outre les portraits de ses usagers, Bob nous présente une galerie de personnages liés au monde postal comme le vérificateur, qui contrôle la tournée et la normalisation des boîtes à lettres ; mademoiselle la receveuse qui piste les déplacements de Bob en téléphonant dans les fermes pour le remettre sur le droit chemin ; Lulu, le « Monsieur Conso », qui apprend aux facteurs à conduire mollo, tout en ressentant une dilection pour les bières allemandes, les blondes et les alcools forts. La Poste étant devenue une entreprise publique (les usagers sont devenus des clients et des « points de distribution »), il est temps que Bob tire sa révérence.

On apprend que le facteur en terrain cauchois a la terreur d’être muté pour raison disciplinaire dans un centre de tri postal de nuit, lieu de relégation, où la dépression et l’alcoolisme guettent les postiers malchanceux. Pour avoir été moi-même facteur à Paris et travaillé pendant une quinzaine d’années dans un centre de tri postal de la petite couronne, je suis surpris que ce dernier était à l’époque autant redouté : « L’enseigne “Centre de tri” en lettres de néon s’inscrivait de plus en plus souvent au plafond de mes insomnies. » Il est vrai que l’univers des facteurs et celui des agents trieurs étaient aux antipodes : les premiers s’apparentaient à des artisans, propriétaires de leur quartier de distribution et prenaient soin de leur clientèle dans l’espoir d’un retour sur investissement grâce aux calendriers de fin d’année, tandis que les seconds avaient davantage une culture ouvrière, d’usine, toujours prêts à brandir le drapeau rouge de la révolte. En revanche, ce qui faisait leur point commun était l’esthétique de l’alcool, les libations fréquentes. D’ailleurs, à la distribution, l’usage de l’alcool était davantage toléré eu égard à la froidure de l’hiver comme le rappelle notre facteur-écrivain : « Un fond, un fond… T’as vu le temps qu’il fait dehors, se défend René en lui rappelant les trois degrés au-dessous de zéro qu’affichait le thermomètre en ce matin de décembre. »

Robert Cottard ne se contente pas de raconter ses souvenirs, c’est un écrivain qui a du style : le vocabulaire est riche, l’humour est constant, son écriture métaphorique a du rythme et mêle le précieux au trivial. Pour donner un aperçu de sa prose, voici une phrase représentative : « Mermoz du pays de Caux, je vais devoir me confronter aux éléments, franchir la cordillère du père Duparc, une montée en sous-bois sur un chemin raboteux, par les fougères et les lapins qui en jaillissent, me poser en catastrophe près de l’oued qui borde la maison des Avenel en veillant à ce que mon coucou ne capote pas dans la mare. »

Chapeau Bob !

Didier Saillier

(Juin 2020)

Robert Cottard, Les Calendriers, Éditions de l’Olivier, 2019, 263 p., 17,50 €.

Photo : Almanach 1989, Jean Lavigne.

Journal d’une vacance

En juin 1996, je décidai d’entreprendre un pèlerinage dans la ville de ma naissance, Dieppe, en Seine-Maritime. Pendant quatre jours, j’ai arpenté les rues et me suis livré à des réflexions dans le seul journal que je n’ai jamais tenu dans ma vie.

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Dans le train (lundi 24 juin 1996)

Ceux qui écrivent sont ceux qui osent ou ont le courage de noter leurs idées et leurs pensées, ce qui passe à la frontière de leur conscience. Si je ne m’endormais pas, je noircirais des feuilles. Mais toute pensée n’est pas toujours à la hauteur de ce qu’on attend d’un écrit accompli, d’un intérêt certain. S’il suffisait de prendre en note ce qui passe à l’esprit, l’humanité entière écrirait. Peut-être que les écrivains sont ceux qui pensent que leurs pensées, même les plus minimes, méritent d’être fixées, alors que chez le commun des mortels, les pensées s’enfuient sitôt entraperçues. L’écrivain fait d’une ébauche de pensée une pensée développée et n’accepte pas d’interrompre le processus de la pensée. Chaque écrivain (peut-être davantage les poètes) est à l’écoute de lui-même pour recueillir le contenu de sa pensée, développée dans un second temps par l’écriture elle-même qui donne l’envol à des bribes encore informes (dynamique propre du processus d’écriture).

Ce phénomène de l’écriture s’apparente à celui des rêves. Les rêves qui viennent me visiter ne peuvent au réveil se fixer dans ma conscience et ceux qui demeurent au sortir du réveil s’échappent rapidement hors du conscient, faute d’avoir été immédiatement notés. La paresse dont je tiens responsable mon manque d’activité créatrice littéraire s’apparente à la flemme que je mets à noter le contenu de mes rêves. Cette paresse, dans les deux cas, n’est-elle pas appelée par la psychanalyse résistance ? Ceux qui n’écrivent pas, alors qu’il leur semble avoir des prédispositions, n’ont-ils pas, tout simplement, peur de connaître véritablement leur intériorité ? Michel Leiris écrivait pour mieux se connaître (tout comme Patrick Modiano qui le déclare dans ses entretiens), c’est pour cela que la lecture de ses livres peut donner l’impression d’assister à un exhibitionnisme. Mais son programme : « tout dire » n’est-il pas en fait une méthode pour parvenir à écrire à la manière des Oulipiens[1] qui se donnent des contraintes d’écriture ? « Tout dire » deviendrait une béquille à des fins de création et serait éloigné de l’ambition affirmée d’être authentiquement sincère.

La lecture du Journal de Michel Leiris m’incite à en tenir un également, au moins le temps de ce séjour. Le journal est un moyen d’entrer en littérature pour celui qui ne parvient à écrire. Le journal, genre bâtard (pense-bête, réflexions décousures, notations diverses, relations événementielles, etc.), permet d’accueillir tout ce qui traîne à la portée du conscient. Le journal qui n’a pas besoin d’une forme s’apparente, en définitive, à une poubelle. Le journal est, en y réfléchissant, assez proche aussi de la psychanalyse : qu’importe la forme, pourvu que ce soit sincère et vécu dans l’instant.

La côte de Rouen (mardi 25 juin 1996)

Si j’ai peu de souvenirs de mon enfance, à part des réminiscences (« ça me dit quelque chose ») c’est que depuis mes premières années, j’ai l’impression d’être dans un rêve, le mien ou celui d’un autre. Le réel ne parvenait pas à me percuter de plein fouet. J’étais toujours dans la transparence des choses jamais dans leur irréductible présence. Aujourd’hui, autant dire que cela n’a pas changé, seule la conscience relève cet état. Le réel, pour moi, est à l’image de la brume sur la plage de galets produite par la chaleur.

À la recherche de souvenirs, ce matin, je décide de tenter de retrouver l’immeuble où j’ai habité. Un panneau indicateur éveille mes souvenirs : Janval. Janval est un quartier sur les hauteurs de Dieppe où sont regroupés des blocs d’immeubles séparés par la route qui mène à Rouen. Du centre-ville, je suis l’indication et m’engage dans la fameuse « côte de Rouen » comme l’appelaient mes parents et les Dieppois d’origine. En réalité, elle se nomme avenue Gambetta. C’est une avenue longue de cinq cents mètres à fort pourcentage. Mon père, racontait-il, la gravissait à vélo comme s’il s’était agi du Galibier : en mélangeant la puissance et la souplesse.

C’est sur cette route que je conduisais la 2 CV paternelle, dès l’âge de cinq ans, lorsque ma mère était absente. Mon père me confiait le volant en me plaçant sur le rebord de son siège. Plus tard, je le maintiendrai de la place du passager, pourtant nommée la « place du mort ». On pourrait s’étonner du manque de prudence de la part de mon père, mais jadis, la sécurité n’était pas encore une obsession et la ceinture était considérée comme un objet de luxe, voire inutile. Néanmoins, il faut admettre que la plupart des parents, déjà à cette époque, installaient par précaution leurs enfants sur la banquette arrière. Mon père, en original, avait un autre point de vue et préférait m’avoir à ses côtés. Laisser conduire son fils en bas âge devait être jugé par ma mère ou l’entourage comme une pure folie, cependant il aimait, je crois bien, les informer du prodige dont il était l’instigateur. Quelques années plus tard, montant en gamme, je conduisais l’Ami 6 break, un bolide…

Une fois, nous remontions « la côte de Rouen » lorsque nous rejoignîmes un autobus qui avançait poussivement. Derrière la grande baie vitrée, nous reconnûmes un jeune voisin qui observait la scène avec étonnement. Mon père s’amusait de cette situation et désignait des mains son fils comme un surdoué de la conduite. Je lui demandai de reprendre immédiatement le volant de la 2 CV. Cette situation me gênait : ce jeu entre mon père et moi ne souffrait pas de témoin.

A vingt ans, j’obtenais mon permis de conduire, haut la main, en neuf jours, code de la route et conduite comprise. Tout le monde s’étonnait avec quelle facilité j’avais passé l’épreuve du feu. Que vouliez-vous, j’avais quinze ans de pratique !

L’immeuble Poitou (mardi 25 juin 1996 – suite)

En remontant à pied l’avenue Gambetta, j’essayais de convoquer des souvenirs. J’avais la sensation de ne pas être totalement en pays étranger, sans pour autant reconnaître formellement un aspect précis de cette avenue. Arrivé au sommet de l’avenue, je vois sur la droite une série d’immeubles conçus sur le même modèle, ce que l’on appelle usuellement une cité. Chaque immeuble est baptisé d’un nom de région de France. C’est alors que me revient à l’esprit le nom de notre bâtiment : Poitou. Quel étonnement mes parents avaient dû ressentir en découvrant, en 1962, lors de leur première visite, le nom « Poitou » qui les reliait à leur ancienne vie quittée en 1957.

La rue Camille-Coche (ancien maire de Dieppe m’apprend, ce jour-là, la plaque de rue), en revanche, n’avait jamais fait un détour du côté de l’oubli. C’était le seul élément avéré que je possédais en plus d’un souvenir plus ou moins vague de la forme de l’immeuble (long d’une cinquantaine de mètres pour une hauteur de cinq étages). L’expression « immeuble Poitou » me revenait maintenant à la mémoire, cela faisait une information de plus. Mes allers et venues ne me permirent pas de découvrir l’immeuble Poitou. Toutes les autres régions défilaient : Bourgogne, Auvergne, Provence, Languedoc, Picardie, Champagne, Normandie… sauf le Poitou. L’avait-on débaptisé, rasé ? Les autochtones commençaient à me regarder d’un drôle d’air : que faisait cet individu douteux avec un petit sac à dos. C’est louche tout ça. Allais-je me faire lyncher par les habitants de mon ancien quartier qui, pour la plupart, étaient nouvellement arrivés, c’est-à-dire après mon départ. Ah ces nouveaux qui ne savent pas rester à leur place ! Finalement, j’ai eu un éclair de génie : l’arrière de « mon » immeuble avait une vue imprenable sur le mur de la caserne Duquesne dévolue à l’enseignement des femmes soldates[2]. Je me souviens encore des défilés avec musique et tout le tremblement que je ne voyais pas faute d’habiter à un autre étage que le premier qui offrait une vue sur le haut du mur. En montant sur une chaise, je pouvais voir certains gestes et les couvre-chefs des soldates. La caserne était située sur la gauche de l’avenue, non pas sur la droite où j’essayais de retrouver en vain l’immeuble disparu. De l’autre côté de l’avenue, une autre cité du même type, mais beaucoup plus petite me faisait face. En me repérant sur la caserne, je ne pouvais pas me tromper. La cité était bordée de petites maisons individuelles avec jardin. L’immeuble portait toujours son nom. La réalité coïncidait avec mes souvenirs qui se précisaient à mesure que je marchais. Devant l’immeuble, une petite rue ne prenait réellement jamais fin du fait qu’un petit rond-point invitait les véhicules à repasser en sens inverse. C’est dans cette rue que je roulais avec ma première bicyclette. Pour donner l’illusion de posséder un moteur, mes camarades de jeux et moi-même installions une carte à jouer, maintenue par une épingle à linge, qui frottait sur les rayons. Les premières minutes d’utilisation, le moteur montrait sa puissance. Au fil des passages, le moteur s’essoufflait et devenait, sinon inaudible, du moins insuffisamment bruyant à nos oreilles.

Les paniers de basket étaient toujours présents, en revanche, le grillage qui entourait l’aire de jeu avait disparu. Cette cour grillagée avait des allures de playground des villes américaines où les adolescents peuvent jouer en pleine ville sans gêner la circulation. Autre modification, une série de jeux (balançoires de style rodéo) avaient été installés. Derrière l’immeuble (face à l’ex-caserne qui n’appartient plus aujourd’hui au ministère de la Défense mais à celui des Affaires sociales), la rue où, un matin avant de monter dans la voiture d’une voisine, la femme d’un juge d’instruction, je regardais l’eau s’écouler dans le caniveau qui débordait un jour de grande pluie, comme il en existe en Normandie. C’est dans cette rue aussi que ma sœur m’avait photographié, revêtu de ma panoplie de Zorro que j’avais eu pour Noël.

Après avoir tourné autour de l’immeuble, j’ai repris le chemin du centre-ville, davantage touristique que ce quartier aux immeubles construits sur le même modèle comme il en était nés en quantité dans les années 1950 et 1960.

L’œuf dur (jeudi 27 juin 1996)

Une des activités de mon père, qui demandaient sinon un cérémonial du moins une grande technicité, était la cuisson des œufs à la coque. Il ne se chargeait pas des diverses manipulations que nécessite la chose (faire chauffer de l’eau, mettre les œufs dans la casserole quand l’eau commence à bouillir), en revanche, c’est lui qui, montre en main, interrompait la fin de cuisson. Ce n’était pas nécessairement lui qui tournait le bouton de la gazinière, pas plus lui qui versait l’eau de la casserole dans l’évier, en revanche c’est lui qui ordonnait la cessation immédiate de la cuisson.

Debout devant la gazinière, il surveillait à la fois la casserole et sa montre, travail qui requérait toute son attention. Ses yeux passaient de l’un à l’autre avec maestria. L’opération était chargée d’une haute importance que tous les membres de la famille jugeaient comme telle, même si cela pouvait amuser ma sœur et moi-même. Bien que mes parents aimassent cuire les œufs de cette façon, le résultat n’était jamais à la hauteur des espérances et de l’énergie déployée. En effet, mon père distrait sur la fin de la cuisson laissait passer de quelques secondes les cinq minutes adéquates pour obtenir un œuf à la coque idéal : le blanc ferme et le jaune liquide.

Alors, la panique s’emparait de mon père, ses bras se levaient dans un stop ! horrifié. Ma mère se précipitait en direction de la casserole et la retirait précipitamment. Dans d’autres cas, mon père, ayant parfaitement rempli sa mission, avertissait à la seconde S la fin de cuisson, alors que ma mère, occupée par une autre tâche, ne parvenait pas à atteindre la casserole à la seconde précise. Mon père levait encore les bras au ciel en reprochant à ma mère de n’avoir pas eu les réflexes aiguisés.

Un observateur extérieur aurait certainement jugé cette scène complètement loufoque, ce qu’elle était en vérité. Mon père avait le don de transformer les choses simples en de véritables opérations de commando. La simplicité ne pouvait lui convenir, étant probablement assimilée à l’ennui. L’exceptionnel, les catastrophes, étaient par contre objet de toutes ses attentions.

Journal fictif (jeudi 27 juin 1996 – suite)

Lundi : rien.

Mardi : toujours rien.

Mercredi : un semblant de présence. Fausse alerte. Non, rien.

Jeudi : décide de me lever. Courage. Les décisions importantes doivent être un jour prises. Mes muscles frémissent, la machine tente de se mouvoir. Les forces me manquent, je décide de remettre à une date ultérieure une telle folie.

Vendredi : nouvelle tentative pour me lever. Cette fois j’ai réuni tout mon courage, toutes mes forces, toute ma concentration, ça devrait réussir. Mes muscles tremblent, une jambe bouge (la droite, je crois), puis l’autre. Mes bras sont plus longs à se dérouiller, mais ils répondent à l’injonction (ma pensée est puissante, je le sens). Le plus dur reste à faire : lever le buste à 90°. Heureusement, les abdominaux longtemps entraînés répondent à l’appel, braves abdominaux, je savais que ces longues heures d’entraînement, au temps de ma splendeur, n’avaient pas été vaines. Le corps entier enfin se lève à la verticale. Quelques pas dans la chambre me rassurent sur la motricité de mes jambes. Tout fonctionne, même après un temps si long d’inactivité. Les volets sont fermés, seuls des rayons de soleil se projettent sur le mur, qui ajoutent des rayures verticales au papier peint rayé.

Après avoir ouvert les volets métalliques, le soleil entre sans plus d’obstacle. Le soleil m’éblouit. A tâtons, en fermant les yeux, je cherche mes lunettes de soleil que je me souviens avoir rangées dans le tiroir de la commode. Les lunettes ajustées, la lumière devient supportable (enfin juste supportable). Les arbres, les fleurs, l’herbe me donnent envie de marcher. L’escalier en colimaçon me mène à l’extérieur. La descente se passe dans les meilleures conditions. Même le virage de l’escalier se négocie en souplesse. Je m’étonne de ma témérité.

Dans le parc, tout est calme malgré le chant des oiseaux qui ne respectent rien, pas même mon besoin de silence. Avec intrépidité, je décide d’accomplir un tour de parc (enfin de jardin) comme un aventurier qui se lancerait dans la jungle. En dix minutes et trente secondes, le tour est bouclé (je l’ai vérifié sur ma montre-bracelet : une suisse, c’est vous dire la haute précision). Satisfait, je décide de parcourir un second tour qui sera peut-être deuxième si je décide d’en faire un troisième. Il ne faut exclure aucune possibilité. Au second tour (oui second car il se révélera que le tour sera le dernier : il ne faut pas abuser le premier jour), au second tour, donc, je ne suis pas épuisé, non, on ne peut le dire, mais fatigué, modérément fatigué, oui, on peut le dire.

Je décide la mort dans l’âme d’avorter cette promenade. Prudence, prudence, me disait ma mère, j’ai retenu la leçon. Ma mère savait de quoi elle parlait, elle n’avait jamais quitté son quartier, sauf une fois pour se rendre dans le quartier voisin pour une raison qui m’est toujours restée inconnue. C’est devenu le secret de ma mère : il faut savoir respecter les secrets des autres. Je monte l’escalier. L’effet est différent dans ce sens, je ne reconnais plus mon environnement et m’interroge si cet escalier est bien le même et non celui d’une autre maison. Avec ma chance, ça serait le bouquet ! finir une journée si pleine par une aventure qui pourrait se révéler dramatique. Mais non, l’escalier était bien celui que j’avais emprunté pour descendre ; la chambre est bien la même (lit, commode, papier peint rayé), seules les zébrures du soleil ont disparu avec son couché. Si le soleil s’est endormi, il n’y a aucune raison pour que je ne lui emboîte pas le pas. Harassé par une telle journée, je m’endors dans la seconde, je le sais car j’ai chronométré avec ma montre suisse extrêmement précise (celle que j’avais pour faire le tour du parc pour ceux qui ne suivraient pas).

Samedi : l’idée de me lever est insupportable. Aujourd’hui, je sais que les forces me manqueraient. Hier, pourtant, si en forme. Étrange. L’effort a-t-il été trop violent ? Pas du tout. N’oubliez pas que j’ai su interrompre avec courage la promenade autour du parc. Que se passe-t-il ? Le jeu n’en valait-il pas la chandelle ? Pourtant, pendant la promenade, j’ai senti un sentiment de satisfaction, vague mais bien réel. Pensez donc, se lever après tout ce temps couché. Mais, paradoxalement, c’est cette satisfaction vague qui me pose problème. La satisfaction pourrait bien se transformer en plaisir, où va-t-on ! Oui, c’est la peur de l’engrenage. Au moins dans la station couchée, c’est le calme plat, aucune variation mais une immobilité continuellement la même. Voilà qui est rassurant. C’est décidé, je reste au lit pour aujourd’hui. Mais il n’est pas impossible que je fasse une nouvelle intrusion dans l’autre monde, enfin le parc, enfin le jardin.

Dimanche : rien.

Conclusion du séjour (jeudi 27 juin 1996 – suite 2)

Finalement mes vacances (quatre jours dont deux pleins) sont ma promenade dans le parc. Beaucoup d’ennuis (ça change) même dans la contemplation de la mer. Ce ne fut pas inutile. Depuis des années, je n’avais pas écrit de textes personnels, autres qu’universitaires. Serait-ce le début d’une conversion ? A suivre. Assis dans mon fauteuil de train sur la route (les rails) de Paris, j’écris ces lignes (histoire surréaliste ou plutôt beckettienne, l’histoire de l’œuf, et cette conclusion d’un journal d’une vacance).

Le journal de Michel Leiris est posé sur ma tablette, je ne l’ai ouvert que les premières minutes. A présent, je vais le rouvrir. Le journal de Leiris a certainement été le déclencheur de ce désir d’écriture. Beaucoup de banal dans son journal à côté de textes élaborés. Des textes de pures notations (faciles à imiter), associés à des textes très écrits (non à la portée de tout le monde, de mon monde).

Il est 17 h 45, le train est parti depuis 16 h 05. Je n’ai jamais eu autant de facilité d’écriture. Peut-être parce que je ne cherchais pas à faire littéraire. C’est presque de l’écriture automatique, hormis la recherche du sens. 17 h 50, je clos ce journal ; le train devrait arriver à Paris-Saint-Lazare à 18 heures. Michel Leiris ne sera pas rouvert dans ce train. Fin.

PS : Le train est arrivé à 18 h 10 et j’ai feuilleté l’index du journal. On ne respecte jamais totalement ses engagements.

Didier Saillier

(Mai 2020 – écrit en 1996)

Photo personnelle : Dieppe (Seine-Maritime). Les cabines (19 octobre 2013 à 11 h 42).


[1] L’ouvroir de littérature potentielle (Oulipo) est un atelier littéraire créée en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, en vue de créer des formes littéraires à partir de contraintes d’écriture comme le lipogramme (production d’un texte en excluant des lettres de l’alphabet comme le fit Georges Perec dans son roman La Disparition où le « e » est absent). Autant dire que les Oulipiens réprouvent l’aléatoire, l’inspiration et les idées qui « passent par la tête ».

[2] L’École du personnel féminin de l’armée de terre (EPFAT) a été créé le 1er mai 1953. Voir l’article de Catherine Bertrand, « A l’origine de la féminisation des armées », Revue historique des armées [En ligne], n° 272, 2013.  « Dieppe, avec ses promotions de deux cents élèves, est considérée comme la première véritable école militaire pour le personnel féminin de l’armée de Terre. L’EPFAT est un creuset où passe, entre 1953 et 1974, toutes les engagées, classes et catégories. »

Tranches de vie (2)

A seize ans, j’avais été invité, en juin 1977, à une boum organisée par Manuel, un camarade de lycée, que tout le monde appelait Manu. Cette boum avait lieu à Buxerolles – commune jouxtant Poitiers – dans le garage de la maison familiale, qu’il avait aménagé en night-club. Ses parents, particulièrement coulants, avaient mis à la disposition de leur fils ce lieu qui, habituellement, relève d’un usage plus pratique comme garer une voiture, entreposer les objets n’ayant pas une utilité immédiate, ou encore ranger un congélateur mangeur d’espace.

C’était un véritable lieu de nuit. Des strapontins rouges de cinéma, que mon camarade avait récupérés, je ne sais où, étaient placés autour du garage. Des spots fixés au plafond éclairaient astucieusement l’espace et des zones d’ombre se formaient entre deux faisceaux à des endroits stratégiques tels qu’un canapé placé dans un renfoncement et dans tous les coins destinés à des épanchements intimes. Au fond, un bar avait été improvisé. Une planche en bois faisait office de zinc, tandis que sur des étagères bricolées reposaient des verres de différentes couleurs et de tailles variées, ainsi que des alcools plus ou moins forts. Le gin avait pour voisin le whisky et, un peu plus loin, des marques italiennes en i et en o se côtoyaient. Un petit frigo était rempli de bières et de jus de fruits ou autres sodas.

J’étais venu en avance pour aider Manu à préparer la fête qui devait commencer à seize heures. On attendait une trentaine de personnes. Des camarades de notre classe, mais aussi des relations extra scolaires. Les invitations avaient été patiemment pensées. Il convenait qu’il y ait plus de filles que de garçons, tel était le postulat de départ. Pour remplir cet objectif, Manu avait proposé à sa sœur d’inviter ses copines et les copines de copines.

Tout était en place. Le ménage avait été soigneusement fait par mes soins, tandis que Manu, lui s’était chargé d’orienter les lumières dans la bonne direction et de sélectionner les disques qui passeraient dans un ordre bien précis. Une série de slows était programmée à intervalle régulier pour « favoriser le contact », comme il disait. Le contact était, bien entendu, avec l’autre sexe. Et ce n’était pas simple…

Les arrivées s’effectuaient par vagues. De jeunes chevelus sonnaient à la porte de la maison à intervalle régulier et la mère les faisait passer par l’escalier qui descendait jusqu’au garage. Elle était vraiment cool sa mère. Manu m’avait expliqué qu’elle était une ancienne beatnik qui avait rencontré à Paris, en 1958, William Burroughs, un des écrivains de la Beat Generation. Était-ce après avoir appris que Burroughs avait tué accidentellement sa femme en jouant à Guillaume tell qu’elle s’était réfugiée dans la capitale poitevine ? Jenny, car c’était son nom, trouvait son fils peu efficace dans ses relations avec les filles. Elle ne cessait de lui dire : « moi à ton âge, j’avais déjà eu des quantités d’amants ». Je comprenais que Manu face à une mère aussi cool fut un peu désemparé.

Des filles entrèrent dans le garage. Manu me chargea de les accueillir.

–  Vous êtes qui ? demandai-je

–  On est les copines de Daphné.

Daphné était la sœur de Manu.

– Ah ! très bien, voici son frère. Vous le connaissez ?

– Non, faut dire qu’il n’aime pas trop les filles.

J’étais sidéré. Comment pouvaient-elles penser une telle chose alors que les filles étaient son obsession. Il est vrai qu’il n’était pas spécialement doué et que ses tentatives tombaient souvent à plat.

– Et comment vous savez cela ?

– Je ne sais pas, ça se sent, nous les filles, on a un sixième sens pour ces choses-là…

Celle qui parlait pour les autres les entraîna vers Manu qui était derrière le bar.

– Salut Manu, c’est Daphné qui nous a invitées.

– Euh ! Salut. Vous vous appelez comment ?

– Moi c’est Mathilde, elle, c’est Gilberte, elle, Caroline et la petite brune, Patricia.

Celle-ci, derrière les autres, sautillait sur place et faisait un petit signe de la main en guise de bonjour.

– Vous voulez boire un truc ?

– Un gin fizz, ça ne serait pas mal, fit Mathilde d’un air blasé.

Le barman leur servit des verres et se tourna vers moi.

– Tu peux t’occuper de ces demoiselles, moi je suis occupé au bar.

J’indiquais aux princesses une table basse en bois entourée par des fauteuils en velours rouge.

Les jeunes filles s’installèrent et commencèrent à allumer des cigarettes. Je m’excusais auprès d’elle car je devais m’occuper de l’intendance.

Manu ne décollait pas de son bar. Il passait un disque des Stones.

– C’est pas comme ça que tu vas faire des rencontres en faisant le disc-jockey et le barman.

– Faut bien que quelqu’un le fasse…

– Laisse-moi ta place et va tenir compagnie aux copines de Daphné.

Je le poussais et le mettais sur le chemin des filles.

J’observais les personnes qui s’étaient disséminées dans le garage. Quelques garçons se déhanchaient sur la piste au son de Satisfaction.

Un autre groupe de filles avait fait son apparition. La porte s’était ouverte laissant apparaître la mère qui entraînait dans son sillage des filles à la frange si longue qu’elle leur mangeait le visage. La mère en traversant la piste dansait et faisait voler ses cheveux en secouant énergiquement la tête.

– Il est où mon Manuel ?

– Il tient compagnie aux copines de Daphné.

– Bon, tu t’occupes des nouvelles ? me dit-elle en désignant le trio nouvellement arrivé.

Je promettais que j’allais prendre en charge l’aréopage en question.

– Tu n’as pas vu Daphné ? me dit la mère. Elle devrait déjà être là. Quelle fille que j’ai, au lieu de s’amuser elle préfère travailler sa philo, c’est à désespérer. Tu comprends cela toi ? À son âge, j’avais autre chose en tête…

Je gonflais les joues en signe d’impuissance. Je n’avais pas une idée très arrêtée sur la question, sur ce que devait faire une fille de son époque. J’étais moi-même assez désemparé dans la vie, je n’allais pas, en plus, émettre un avis définitif.

La mère de Manu était vraiment très, très cool. Elle venait de prendre par la main un garçon très beau aux cheveux blonds et l’enlaçait pour danser un slow. Le morceau qui passait maintenant était Angie, toujours des Stones. Ce groupe pop l’inspirait, et lui rappelait sa jeunesse turbulente. Visiblement, elle n’avait pas raccroché et voulait continuer à s’amuser avec des jeunes gens, des garçons dans le vent, qui avaient l’âge de son fils.

– Qu’est-ce que vous prenez les filles ? dis-je au trio féminin. Vous vous appelez comment, au fait ?

– Moi, je m’appelle Françoise et je prendrai un whisky coca, dit la plus grande à la taille longiligne, le sosie parfait de son homonyme, la chanteuse Françoise Hardy.

– Moi, c’est Dorice et je prends la même chose que Françoise, dit celle qui ressemblait à France Gall.

La troisième gardait le silence et ressemblait à elle-même. Je hochais la tête à son attention. Elle semblait ne pas me voir.

– Et toi ?

– Ne te fatigue pas me dit France Gall, elle ne parle pas, elle est muette, enfin, elle ne parle pas beaucoup si tu préfères. Elle s’appelle Constance et c’est ma sœur. Son truc, c’est la vodka orange.

Je sortis aussi sec une bouteille de vodka qui était placée dans le haut du réfrigérateur et je servis un verre à Constance. C’est marrant la vodka, ça ne gèle jamais. C’est pour ça que ça sert d’antigel. J’avais dû lire cela dans un roman russe.

Françoise et France, ou plutôt Dorice, allèrent rejoindre deux garçons qui eux avaient de vagues airs de McCartney et de Lennon.

Jenny, la mère de Manu, avait disparu avec le blond au style scandinave. Vraiment, Jenny était super cool !

– Alors Constance, elle est bonne cette vodka orange ?

Elle me regardait comme si j’étais transparent, tout en portant de temps à autre le verre à ses lèvres. À plusieurs reprises, elle ouvrit la bouche comme si elle voulait émettre un son, puis la referma. À la troisième tentative, une parole digne d’un oracle se fit jour.

– Tu t’appelles Dominique, non ? c’est ce que m’ont dit les copines.

Je répondis qu’effectivement mes parents m’avaient donné ce prénom épicène avant ma naissance pour ne pas se tromper. Je précisais que tout le monde m’appelait Domi. Je n’aime pas les diminutifs me déclara-t-elle. Je t’appellerai par ton prénom : Do-mi-ni-que. Elle devenait bavarde et m’expliquait qu’elle n’était pas une copine de Daphné mais une copine de la copine de Daphné, c’est-à-dire, Brigitte. C’était un peu compliqué pour moi, mais j’essayais de suivre. Le niveau montait.

– Je suis au lycée Jules Verne, tu connais ?

Bien sûr que je connaissais, le lycée n’était pas très éloigné de chez moi. C’était là qu’on mettait les bons élèves. Pour ma part, on avait décidé de m’« orienter », c’est-à-dire vers une voie de garage, là où l’on fabriquait depuis quelques années, depuis « la crise » des chômeurs de longue durée.

– Tu poursuis des études ? me dit-elle suavement.

– J’ai essayé de les suivre, mais elles allaient vraiment trop vite pour moi. J’ai jamais réussi à les rattraper.

Je me voulais drôle, mais au fond de moi j’avais plutôt envie de crier ou de pleurer, ce qui était la même chose.

Elle pouffait de rire en se cachant la bouche, probablement que sa dentition n’était pas aussi exemplaire que celle de Greta Garbo. Un bon dentiste et plus rien n’y paraîtrait.

C’est drôle, j’avais remarqué que les jeunes de mon âge qui poursuivaient des études, comme avait dit Constance, n’avaient rien d’exceptionnel. Ils ne me semblaient pas éminemment des prodiges, pourtant le système scolaire leur reconnaissait des qualités dont j’étais dépourvu.

Clémence m’intéressait un peu – enfin, beaucoup, vous avouerais-je –, peut-être parce qu’elle venait de m’appeler Dominique en détachant les syllabes comme si elle montrait que j’étais l’être le plus important pour elle.

Je mis une pile de 45 tours vinyle sur la platine ; ainsi je n’aurais pas besoin de changer toutes les trois minutes les chansons. Les dix morceaux suivants étaient des slows.

– On pourrait peut-être danser Clémence, ça te dit ?

J’avais prononcé cette phrase à toute vitesse sur le ton du vieil habitué, malheureusement ma voix avait tremblé et trahissait le peu d’expérience que j’avais en cette matière et en d’autres d’ailleurs.

– Oui, Dominique, ça me ferait immensément plaisir.

Elle avait dit cela avec la voix de Delphine Seyrig comme si ç’avait été le plus beau jour de sa vie. Elle en faisait vraiment trop, mais peut-être qu’elle était sincère ?

Nous avons commencé de danser sur la chanson Aline de Christophe : « J’avais dessiné sur le sable, son doux visage qui me souriait ».

A cette époque, en 1977, nous étions, Manu et moi, attirés par des chansons qui étaient sorties une bonne dizaine d’années auparavant. Les années soixante, période qui n’était pourtant pas très éloignée, nous paraissaient dater du déluge et représentaient un âge d’or dont nous avions seulement quelques souvenirs. Déjà en plein marasme économique, nous savions que nous allions connaître le chômage lorsque nous sortirions du système scolaire dans les deux ans à venir. Nous ne pouvions espérer qu’un CAP d’employé de bureau qui nous enverrait directement dans les files d’attente de l’ANPE.

Je ne savais vraiment pas quoi dire à Clémence. Elle me plaisait, mais en raison de cela même, elle me rendait muet et me vidait le cerveau. Autant je pouvais avoir le sens de la répartie en temps normal en me fabriquant une carapace de dérision et d’ironie, ici je tournais en la serrant dans mes bras sans savoir quoi dire ni faire. J’étais pétrifié.

A ce moment précis, un bruit survint. Un garçon brun avait été projeté parmi des chaises par le Scandinave qui était visiblement redescendu de l’étage. Jenny était à l’origine de cette rixe entre les deux garçons ; toujours en forme, elle avait certainement dû vouloir changer de cavalier pour ne pas s’encroûter, idée qu’avait moyennement appréciée notre Suédois poitevin.

Le brun se dégageait tant bien que mal de l’amas du mobilier et tentait de refaire surface. Il essayait bien de reprendre la main dans ce coup de Trafalgar, mais le choc qu’il avait reçu l’avait passablement affaibli. Bien qu’étant un solide gaillard, ses répliques pugilistiques manquaient de précision et de nervosité et ne faisaient que brasser l’air. Pour éviter que tout cela vire au vilain, plusieurs invités, tels que des Casques bleus de la force internationale, se mirent en travers du champ des opérations. Chaque combattant fut raccompagné dans son bunker et calmé à l’aide d’un dry vite expédié. Bon, me dis-je, les hostilités semblent être de l’ordre du passé. On en sera quitte pour une commémoration annuelle.

Avec tout ça mon slow langoureux avec Clémence avait été interrompu et le tourne-disque s’était arrêté faute de munitions. Nous retournâmes au bar et je passai derrière le comptoir pour remettre, cette fois ci, un 33 tours des Beatles. L’ambiance reprenait. Clémence m’avait demandé un autre verre de vodka orange que je m’étais empressé de lui servir. Elle me regardait avec son regard embué propre aux myopes. Pourtant elle ne portait pas de lunettes. Était-ce par coquetterie ou, tout simplement, elle n’en avait pas besoin ?

Manu, accompagné de sa cour, était lui aussi revenu faire le plein des verres qui s’étaient vidés sous l’effet de la danse et des discussions intenses. Maintenant sa mère devait être fière de lui : Manu entourait de ses bras les épaules de Mathilde et de Gilberte.

– Eh ! Domi, tu nous remets la même chose ?

Il était méconnaissable, sa fébrilité naturelle s’était transformée en assurance non feinte. Ce moment en compagnie du quartette féminin avait eu un effet d’électrochoc. Mathilde avait dû réviser son a priori sur les réticences de mon poteau vis-à-vis de la gent féminine. Elle ne cessait de lui susurrer des trucs, tandis que Gilberte lui mordillait l’autre oreille. Il m’épatait. Comment avait-il renversé la vapeur en si peu de temps ? Pendant ce temps, les deux autres filles du groupe, Caroline et Patricia observaient dans notre direction. Étaient-elles devenues aussi des pasionarias du beau Manu ? Il leur avait fait boire un philtre magique, ce n’était pas possible !

Toute la belle équipe avait regagné son refuge autour de la table. Les rires fusaient, les verres se vidaient, les cigarettes se consumaient et un joint commençait à tourner.

Maintenant pour Manu, il n’était plus question d’être le maître de cérémonie, implicitement, il m’avait transmis les pleins pouvoirs. Cette confiance ne m’arrangeait pas spécialement, maintenant que Clémence et moi voulions filer le parfait amour. Peu de temps après que la cour du roi Manu se fut éloignée, Clémence s’était penchée vers moi et m’avait gratifié d’un baiser appuyé. Un moment un peu décontenancé par la tournure que prenaient les événements, je ne m’étais pas longtemps fait prier pour aller dans le sens de l’histoire.

Avant de tout abandonner et de laisser l’autogestion s’installer, j’avais empilé un tas de disques sans penser à vérifier la pertinence de la sélection. Se succédaient des titres anglais, des chansons françaises des yéyés et même des succès de l’été. Quand je repense à cette année, la chanson Rockcollection de Laurent Voulzy résonne encore dans ma tête : « On a tous dans le cœur une petite fille oubliée, une jupe plissée queue de cheval ».

Assis dans le confortable canapé situé dans l’ombre, Clémence et moi avions tout oublié. Le temps n’existait plus.

Didier Saillier

(Publié dans Culture et Liberté IDF, avril et mai 2018 – écrit en 2008)

Photo : Pochette Aline par Christophe. 45 tours EP 985, 17 cm. Enregistré en juillet 1965. Disc AZ, distribution Vogue.

Tranches de vie (1)

Nous étions dimanche et, comme tous les dimanches, nous finissions le repas familial sur un digestif à base de café. J’étais un peu éméché ; le déjeuner avait été copieux ; le canard aux navets avait été fortement arrosé d’un Médoc et nous avions même ouvert une autre bouteille que, il est vrai, nous n’avions qu’à peine entamée. Finalement nous étions plutôt raisonnables.

Papa nous avait conté, une fois de plus, une histoire du temps où il était prisonnier en Autriche pendant la guerre. Maman et ma sœur discutaient sur les mérites de la tarte aux pommes. La cuisson avait peut-être été un poil trop long et la cannelle ne venait-elle pas altérer le goût du fruit ? On ne le saurait pas encore aujourd’hui, les avis étant divergents.

L’automne commençait juste officiellement sur le calendrier et pourtant il était installé depuis quelques semaines. Dans deux heures, on prendrait la voiture pour aller dans la forêt de Moulière. En attendant il fallait occuper le temps. Je montai dans ma chambre et ouvris une série de livres de mon enfance qui m’enchantaient à l’époque. Maintenant je trouvais les histoires un peu simplistes et l’écriture assez plate. J’avais autant changé que cela ? Il est vrai que j’avais maintenant vingt ans. Depuis combien de temps ne les avais-je pas ouverts ? Cinq ans ? Cinq ans c’est une éternité pour cet âge.

*

Cinq ans plus tard, une nouvelle éternité, un peu moins longue. J’étais monté à Paris pour le travail et un de mes collègues m’avait proposé de me joindre à un groupe de ses amis. Il habitait un deux-pièces que je trouvais très grand par rapport à mon studio. Quelques personnes discutaient sur le canapé, tandis qu’un petit groupe devisait debout. L’hôte m’avait abandonné pour aller chercher quelques victuailles. Je me retrouvais esseulé dans cette assemblée inconnue. Tout le monde semblait se connaître, les invités m’ignoraient. Près de la fenêtre ouverte une jeune fille fumait une cigarette. Je m’approchai et lui demandai qui elle était. « Je suis la copine de Fabio, et toi ? » Fabio était le collègue en question. « Euh ! moi aussi, enfin je veux dire que c’est un copain de travail ». Elle me regardait avec amusement. Je sortis une cigarette et l’accompagnai dans ses ronds de fumée. J’essayais de trouver un sujet de conversation, mais en vain. Elle me regardait avec des yeux rieurs qui m’intimidaient. « Alors comme ça, vous fumez ? » lançais-je. « Quelle marque ? ». Elle me fit lire le nom qui était inscrit sur le paquet. « Oui, elles sont pas mal ». Je me concentrai, il fallait que je dise quelque chose d’un peu consistant. « Ils ne sont pas spécialement bavards les invités, enfin… avec moi. Vous les connaissez ? » « Oui, pour la plupart, ce sont les copains de karaté de Fabio ». Ainsi Fabio faisait du karaté. Il ne m’avait rien dit. « Et vous, vous faites quoi, de la danse classique ? » Pourquoi pas du crochet ! Et voilà, j’avais encore gaffé. Maintenant, elle ne faisait plus attention à moi. Son regard était plongé dans le lointain au-dessus des cheminées. Il fallait que je rattrape le coup. « Vous savez, moi, je ne fais rien de spécial. J’attends tout simplement. Simplement, c’est vite dit d’ailleurs. » Elle se retourna et m’observa d’un drôle d’air. « Ça fait longtemps que vous m’attendez ? » « Oui, une éternité… »

*

Quelques années plus tard, lors d’une autre soirée, je fis l’expérience du manque des contraires.

Nous étions en été, les fenêtres étaient grandes ouvertes sur une terrasse. Maintenant, j’avais des amis qui avaient une terrasse. Je progressais socialement… Depuis quelque temps, j’avais envie de boire un verre d’eau, voire plusieurs tant j’avais soif. La table ne présentait que des bouteilles d’alcool, gin, whisky, porto, Martini Bianco, Rosso et quelques pichets de sangria et de punch. Je me dirigeai vers la cuisine pour demander s’il était possible d’obtenir un verre d’eau, j’ouvris le frigo mais non, seul du lait était rangé verticalement. Je décidai de me rabattre sur l’eau du robinet, on dit qu’elle n’est pas mauvaise pour la santé, même si le chlore altère son goût. J’ouvris et, stupéfaction, l’eau refusa de couler. « Tu ne sais donc pas qu’il y a une fuite dans l’immeuble, le plombier a fermé le robinet d’arrivée générale pour réparer », me dit le maître de maison. Bon, ne pouvant tenir plus longtemps, je descends dans un petit magasin de proximité en bs de l’immeuble qui ne ferme pas l’été avant deux heures du matin, et achète une bouteille d’eau de source. Je bois la moitié du contenu sur le trottoir, tandis que l’autre moitié, je la finis en remontant les escaliers. Arrivé en haut, une envie pressante se déclare. On ne boit pas impunément un litre et demi de liquide. Je carillonne. La porte de l’entrée s’ouvre, bousculant le portier je lui explique l’essentiel de la situation : il faut que je passe dare-dare aux toilettes. Celles-ci étaient occupées. Je trépigne de longues minutes, puis quand une jeune fille daigne en sortir, je m’y engouffre et ferme le verrou. Ouf ! Soulagement. Je sors. Comme la vie est belle quand aucun besoin ne se fait ressentir, me dis-je philosophiquement. Quand le besoin s’éloigne, le désir se pointe à l’horizon.

A présent, je boirais bien un petit punch. Les invités étaient affalés sur le canapé et les fauteuils et certains, même, étaient allongés sur des tapis pseudo-persans. Sur la table de la terrasse, les bouteilles avaient été littéralement vidées. Plus une goutte. Même les pichets de sangria et de punch avaient été sifflés. Je repérai rapidement un verre solitaire qui été oublié sur le rebord de la table. J’approchai à pas de loup, pendant que quelques personnes sous la table et autour, émettaient des ronflements. J’enjambai les corps sans vie qui râlaient de béatitude alcoolisée et parvins à atteindre la région où se tenait le verre mi-plein de punch. J’allais le saisir quand un corps qui semblait dormir d’un lourd sommeil se releva brusquement et souleva la table en la percutant. Le choc violent fit que le dormeur éveillé se rendormit aussitôt. Hélas, hélas, trois fois hélas, le contenu du verre se répandit sur la table et dégoulina sur le sol. Décidément, ce soir-là je n’avais pas eu de chance avec la boisson.

Faute de combattants, je ne pus saluer et remercier mes hôtes. Je repartis en veillant à ne pas claquer la porte.

*

Cette expérience de passer du vide au plein et vice-versa, m’était déjà arrivée dans mon enfance.

À la fin du cours de français, l’instituteur nous avait donné une récitation à apprendre par cœur pour le lendemain. Il s’agissait d’un quelconque texte aujourd’hui oublié.

Arrivé chez moi, je me mis immédiatement à l’œuvre, je savais que j’allais éprouver de grandes difficultés à graver ce texte dans ma pauvre mémoire perclus percée de trous noirs dans lesquels s’engouffraient les informations imprudentes.

Habituellement, j’apprenais mollement mes récitations faute d’intérêt pour ces mots qui n’évoquaient rien en moi et décourageaient mes velléités de travail. Cette fois, c’était décidé, je la saurai parfaitement.

Je commençais d’apprendre la première strophe. Les difficultés commencèrent. Les mots se percutaient, se chevauchaient, s’enroulaient, se précédaient, bref les vers pénétraient, mais en ressortaient dans le désordre. Le sens ne prenait pas, comme une mayonnaise à qui il eut manqué un ingrédient capital ou du moins un poignet suffisamment ferme pour la faire monter. Ne pouvant m’attarder indéfiniment sur cette première strophe, bien que sue imparfaitement, j’attaquais promptement la suivante. Les mots encore se suivaient en file indienne mais ne respectaient pas l’ordre initial. Bref, régnait la confusion la plus totale.

Les autres strophes furent abordées avec un égal sérieux. Il ne restait plus qu’à savoir l’ensemble de la récitation d’un seul trait. À présent, les inversions se produisaient non seulement à l’intérieur des strophes, mais aussi entre elles : la récitation devenait incohérente.

Il était nécessaire d’entrer dans une nouvelle phase de travail. Je repris une par une toutes les étapes précédentes. Au bout de plusieurs heures, j’avais finalement réussi par à remettre l’ensemble de la récitation dans l’ordre préconisé par l’auteur. Je me couchai avec le sentiment du devoir accompli. La nuit fut agitée, les vers passaient et repassaient dans mon sommeil.

Le lendemain matin, je me réveillais plein d’ardeur et rejoignis mon école avec optimisme, contrairement à l’habitude. Ils allaient voir de quoi j’étais capable. Enfin, j’allais passer sur l’estrade, mon heure de gloire allait sonner !

Mon nom fut prononcé par l’instituteur, je me levai avec l’assurance du bon élève à qui rien ne peut arriver. Le travail paie finalement me disais-je. Il fallait commencer. Je donnai le titre du texte et commençai à prononcer les premiers vers, ou plus exactement à vouloir les prononcer. Où étaient-ils ? Je mobilisais toute ma force intérieure pour retrouver ces mots en vadrouille. L’instituteur, magnanime, me fit l’aumône de ces quelques mots qui me manquaient comme s’il consentait à allumer le moteur qui allait prendre ensuite son cours normal. La première ligne offerte devait me permettre d’embrayer et faire défiler les images du film. Malgré cette aide, je ne parvins pas à faire remonter ces mots qui se dérobaient encore et toujours. L’instituteur excédé finit par me renvoyer à ma place en m’indiquant qu’il me mettait un zéro car je ne connaissais pas un traître mot de cette récitation. Je répliquai : « C’est pas juste, je la savais au rasoir ! » J’entendis derrière moi la voix d’un élève qui me chuchota : « C’est toi qui nous rases ! ». L’instituteur finit par inviter les deux belligérants à quitter l’enceinte de la classe et aller voir dans le couloir si la température était différente.

Didier Saillier

(Publié dans Culture et Liberté IDF, mars 2018 – écrit en 2008)

Photo : Forêt de Moulière (Vienne). Site internet Grand Poitiers – Communauté urbaine.

Quand Paris était occupé

Dès les premiers jours du confinement se dégagea une atmosphère particulière qui fit penser furieusement à la période de l’Occupation (1940-1944). L’élément le plus évocateur était les files d’attente devant les magasins d’alimentation, les pharmacies ou encore les bureaux de poste, non en raison d’une pénurie (encore que certains produits eussent disparu des rayons), mais pour respecter le mètre de distance sanitaire. Mais ce n’était pas tout, d’autres faits survenus entraient en résonance avec la période historique.

L’exode

Débuté quatre jours avant l’annonce officielle du confinement généralisé le 17 mars, l’exode des Parisiens fut massif. Le Monde parla de 17 % de la population, soit plus d’un million de fugitifs. De nombreux articles dans la presse décrivirent la ruée vers les gares parisiennes qui étaient prises d’assaut dans une confusion qui rappelait, en mode mineur, l’exode des Français en juin 1940. Lucien Rebatet, un écrivain collaborationniste dans Les Décombres (1942) décrivait la fuite sur les routes avec réalisme, si l’on en croit les spécialistes, bien que son regard fut dénué de compassion : « Tous les aspects de la plus infâme panique se révélaient dans ces voitures, remplies jusqu’à rompre les essieux des chargements les plus hétéroclites, […] mâles en bras de chemise, en nage, exorbités, les nuques violettes, retombés en une heure à l’état de brute néolithique, pucelles dépoitraillées à pleins seins, belles-mères à demi-mortes d’épouvante et de fatigue, répandues parmi les chienchiens, les empilements de fourrures, d’édredons, de coffrets à bijoux, de cages à oiseaux, de boîtes à camemberts, de poupées-fétiches, exhibant comme des bêtes devant la foule leurs jambons écartés et le fond de leurs culottes. »

Les Parisiens de mars 2020, ayant de la famille en province, fuyaient également la capitale redoutant le confinement pénible dans les petits appartements parisiens. D’ailleurs, jugés inconséquents, ils furent montrés du doigt tant par le président de la République que par les simples citoyens. Dans le Télégramme nous pouvons lire le témoignage d’une Parisienne fugueuse : « Ils nous reprochent d’apporter le virus, de vider les rayons des supermarchés et de risquer de prendre les rares lits d’hôpital. Mon voisin m’a fait la morale derrière sa haie, alors que je déchargeais mes valises… Du coup, on culpabilise et on fait profil bas. »

Nous pouvons mentionner un autre événement qui fait écho à la Débâcle. L’exposition « 1940 : Les Parisiens dans l’exode », organisée au musée de la Libération, ouvrit ses portes le 27 février pour les refermer deux semaines plus tard, le vendredi 13 mars au soir, jour où commença le nouvel exode. Pour continuer sur l’ironie du sort et le hasard fait bien les choses, une autre coïncidence interpelle. Autour de chez moi, il y avait des affiches de ladite exposition, qui restèrent tout le long du confinement comme si un malin génie persistait à faire un clin d’œil insistant en direction de ce moment historique traumatique.

L’Ausweis et le contrôle policier

L’instauration des Ausweis (carte d’identité) qui pendant l’Occupation était destinés aux Allemands pour circuler légalement dans Paris, mais aussi pour les Français voulant traverser la ligne de démarcation, est l’autre élément à porter au dossier. L’Ausweis ou le Passierschein (laissez-passer) que l’on obtenait difficilement auprès des autorités allemandes, devait être présenté avec la carte d’identité. Combien de films sur l’Occupation n’évoquent-t-ils pas ces fameuses apostrophes : « Ausweis bitte ! » ou encore « Papieren, bitte, mein Herr ». Pour donner le change, certains apprenaient un poème en allemand, pour éviter une vérification intempestive de la part de la police française, comme on le voit dans La Traversée de Paris (1956) de Claude Autant-Lara avec les personnages de Bourvil et de Jean Gabin qui transportent des valises pleines de cochon.

Pendant le confinement du printemps 2020, le document en question était à télécharger sur le site du ministère de l’Intérieur. Les premiers temps, l’« attestation de déplacement dérogatoire » ne comportait que les motifs de la sortie (une seule case à cocher) et la date, puis il fallut ajouter l’heure de sortie. La sortie en guise d’exercice physique était tolérée pendant une heure sans s’éloigner de plus de deux kilomètres de son domicile, puis la distance fut réduite à un kilomètre. J’avais deux attestations : une pour les commissions et une pour l’exercice physique quotidien. Il ne fallait pas se tromper. Le problème c’est qu’il m’arrivait de l’oublier ou encore d’oublier de changer la date, puis l’heure de sortie, car la règle était de changer d’attestation comme de chemise. Le but était manifestement de rendre la sortie compliquée. Pour ne pas m’embêter excessivement, je changeais la date inscrite au crayon de papier. Mais une voisine m’indiqua que c’était rigoureusement Verboten.  Malgré tout, je persistais dans mes errements ; je me sentais presque un résistant entré en clandestinité, car j’étais muni de faux papiers, trafiqués par mes soins. Par conséquent mes échappées étaient toujours anxieuses. Pour résumer, je n’avais pas la conscience tranquille.

Dans le 18e arrondissement de Paris, au début d’avril, deux fourgons de la gendarmerie étaient postés devant le métro Guy Môquet (un jeune homme de 17 ans fusillé pour avoir été, lui, un vrai résistant). De loin, je suivais les interpellations des passants, ce qui me conduisit à ne pas m’aventurer en pays hostile, vu le peu d’authenticité de mon Ausweis. Pourtant, j’avais reçu une mission : aller à la boulangerie rue Marcadet acheter une part de tarte aux pommes pour le thé de cinq heures. Que faire, que faire ? me disais-je philosophiquement. J’agitais mes neurones et décidai, non pas de me confronter à la maréchaussée qui allait probablement m’arrêter, vu mon air de faux coupable, et m’adresser une contravention carabinée. Je fis un détour pour rejoindre la rue Marcadet en passant par la rue Lamarck, puis par la rue d’Oslo. Je tournai à gauche dans la rue Marcadet et me mis à longer, tel un conspirateur, les immeubles qui me dissimulaient à la vue des policiers en faction. Arrivé devant la boulangerie, tout étonné de mon audace, je m’engouffrai par la porte de sortie et non par la porte d’entrée, car celle-ci donnait sur le carrefour Guy Môquet.

Après avoir télétravaillé, le soir nous partions à Montmartre pour nous dégourdir les jambes et effectuer un exercice physique en montant les nombreux escaliers dudit Montmartre célébrés par tant de photographes. Dès que l’on voyait un fourgon de police, souvent présent devant le Sacré-Cœur, on changeait immédiatement de direction, par exemple, rue du Chevalier-de-la-Barre, car outre les papiers modérément valables, nous étions manifestement au-delà du kilomètre toléré. Une fois, à l’autre bout de la rue, une voiture remplie de policiers se dirigea vers nous au pas. Nous étions pris dans la nasse. Alors, tentant le tout pour le tout, nous prîmes un air débonnaire d’honnêtes Montmartrois qui se rendaient à leur domicile, mettons, rue Cortot, à côté du musée de Montmartre, après une belle journée de confinement. Les policiers nous jetèrent un regard froid et passèrent sans nous héler. Nous l’avions échappé belle.

Le 21 mars, dans la rue Berthe, des fac-similés d’affiches sorties en droite ligne de l’Occupation étaient placardées sur les murs. On nous prévenait que, selon le président Pierre Laval, « C’était l’heure de la Relève », que l’Europe devait s’unir « contre le bolchévisme », que « parler sans discernement » c’était « nuire à la France ». Par un mystérieux sortilège, n’était-on pas revenus quatre-vingt ans dans le passé ? Je m’attendais à voir surgir à tout moment une Traction Avant dont allait sortir des hommes en imperméable noir en cuir épais.[1]

Il faut bien avouer que le confinement finissait par me rendre bizarre. La paranoïa gagnait et le sentiment de culpabilité augmentait. Bref, à force d’être renfermé, mon état psychique se dégradait. Lors des applaudissements de 20 heures pour remercier ceux qui étaient en première ligne, comme notre président avait nommé les soignants, je finissais par croire que les gens aux fenêtres m’applaudissaient. Mais qu’avais-je fait de si extraordinaire ? A part être resté sagement chez moi confiné, je n’avais rien fait d’héroïque, je ne faisais que mon devoir. Puis je sortais de mon délire quand des immeubles de bons citoyens aboyaient : « Restez chez vous ! Rentrez chez vous ! » comme si l’on était des délinquants.

Ces promenades vespérales (mot à bannir, dire « exercice physique ») eurent l’avantage de nous faire mieux connaître la géographie de Montmartre. Ainsi nous pûmes découvrir toutes les rues et recoins, comme l’allée des Brouillards dont une plaque informe le promeneur que l’acteur Jean-Pierre Aumont – l’éternel jeune premier du cinéma – habita au numéro 4, durant une vingtaine d’années. Étant donné la petitesse du village de Montmartre, nous tombions invariablement sur un escalier à monter ou à descendre. Comme l’on dit que tous les chemins mènent à Rome, à Montmartre, tous les chemins mènent à la place du Tertre, si l’on est appelé par l’ivresse des sommets. Cette place, habituellement pleine de touristes, avait la nuit des allures fantomatiques quand passait soudainement une silhouette au profil de Nosferatu le vampire.

Didier Saillier

(Mai 2020)

Photo personnelle : Montmartre lors du confinement – place du Tertre, Paris 18e (16 mars 2020 à 19 h 15).


[1] Le 21 mai, deux mois jour pour jour après la découverte de ces affiches, revenu sur le lieu du crime, j’appris qu’on les avait placardées en vue d’un tournage de cinéma évoquant l’histoire d’un bijoutier juif pendant l’Occupation. Vu le confinement, le tournage du film Adieu Monsieur Haffmann de Fred Cavayé (avec Daniel Auteuil, Sara Giraudeau et Gilles Lellouche) avait été reporté. Des façades venaient récemment d’être recouvertes de papiers peints pour simuler des boutiques d’époque. Le tournage allait donc bientôt commencer. Finalement, moins romanesque que l’imagination, la vérité était décevante…

Quand le paquebot l’« Île-de-France » sillonnait l’Atlantique

Le musée des Années Trente, à Boulogne-Billancourt, organise l’exposition « L’Art déco, un art de vivre. Le paquebot Île-de-France », du 16 octobre 2019 au 15 mars 2020. Une présentation d’un des plus beaux paquebots transatlantiques de l’entre-deux-guerres décoré et aménagé par des artisans et artistes Art déco. Nous sont présentés des maquettes, des affiches, du mobilier, de la vaisselle, des photos, des tableaux et une grosse malle.

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Comme l’on pouvait regretter alors « la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile, le charme du temps des équipages », pour reprendre le général de Gaulle dans un de ses discours de 1960, nous pouvons regretter aujourd’hui la magnificence des paquebots transatlantiques.

Les voyages en paquebot transatlantique ont longtemps été une affaire anglaise. Dès 1838, le Sirius mit le cap sur New York et fit la course avec le Great Western parti quelques jours après, tous deux des vapeurs équipés de roues à aubes. C’était le début de l’aventure des transatlantiques. Pendant plus de vingt ans, les anglais furent les maîtres de l’Atlantique Nord. Cependant, Napoléon III voulut mettre un terme à cette domination anglaise qui l’insupportait et réveilla la France de sa torpeur. L’affaire fut confiée aux frères Pereire qui contribuèrent, sous l’impulsion de l’empereur, à l’essor industriel du pays et firent fortune dans le chemin de fer, la banque et l’immobilier. En 1861, leur société prit le nom de Compagnie générale transatlantique (CGT), mais pour les Anglais ce n’était que la French Lines. Soutenus par l’empereur, les frères Pereire achetèrent la concession de la ligne Le Havre-New York. Le Washington ouvrit la ligne en 1864, un bateau à propulsion par roues transportant à la fois des passagers et du courrier postal. À partir de la fin des années 1860, la propulsion à roues fut abandonnée et remplacée par celle à hélices, plus efficace.

Alors que des années 1880 jusqu’en 1920 les paquebots servaient essentiellement à transporter les immigrés partis chercher fortune aux Amériques – la traversée des « 3e classe » se déroulait dans des conditions lamentables – avec l’apparition des quotas qui limitaient l’entrée des émigrés aux États-Unis, les compagnies recherchèrent une clientèle fortunée. La French Lines avait tous les atouts pour capter cette clientèle qui appréciait l’art de vivre à la française : luxe, calme et volupté. Pendant l’entre-deux-guerres – qui fut l’âge d’or des transatlantiques – de nouveaux paquebots sortirent des chantiers navals : le Paris (1921), De Grasse (1924), l’Île-de-France (1927) et le Normandie (1935). Les paquebots de la Compagnie générale transatlantique portaient souvent des noms de régions (La Touraine, La Savoie, La Provence…), de villes ou encore celui de leur pays (le France [à trois reprises : 1864, 1910, 1960]).

Des affiches nous sont présentées en début de parcours pour nous… mettre dans le bain. Elles étaient réalisées dans le but d’informer le public, mais aussi de le faire rêver… dans le but de vendre des billets. Les compagnies faisaient appel à des artistes comme Albert Sebille, « peintre officiel de la marine » ou Léo Fontan, l’illustrateur d’Arsène Lupin avec son affiche « Weekly Express Service. The “Île-de-France”, The “France”, The “Paris” ». A côté de ces illustrations, sont exposés un uniforme de bagagiste, un chariot à bagages et une énorme malle au nom d’un certain Jean Ferry, qui vivait en « Seine-Inférieure », autrement dit dans le département de Seine-Maritime qui fut renommé ainsi en 1955. Les objets donnent aux visiteurs le désir d’embarquer, séance tenante, à bord du Île-de-France en compagnie de ses 1 550 passagers.

L’exposition que nous propose le musée des Années Trente met en valeur l’histoire de ce paquebot haut de gamme ayant été néanmoins démantelé en 1959 à Osaka, après avoir servi, peu de temps auparavant, de décor au film américain de la MGM Panique à bord (The last voyage) d’Andrew L. Stone. Comment a-t-on pu détruire un tel navire qui servit dans l’armée sous pavillon anglais pour transporter les troupes pendant la Seconde Guerre mondiale ? Ne reçut-il pas la Croix de guerre pour services rendus ? N’était-il pas nommé le « Saint-Bernard des mers » pour avoir sauvé dans les années 1950 de nombreux équipages de navires en perdition ?

Ce fut le 18 juin 1927 que le paquebot quitta pour la première fois les côtes du Havre. En regardant l’œuvre de Marin-Marie « Ile-de-France quittant le port de New York », on a l’impression d’entendre la corne de brume. Des objets liés à l’inauguration du paquebot sont placés dans des vitrines : une carte d’accès à bord, un programme du bal, le menu du dîner : consommé madrilène froid en tasse, suprême de soles « Île-de-France », aiguillettes de caneton à l’orange arrosés d’un vin Clos Sainte-Odile ou d’un champagne Pommery-Greno drapeau américain…

Ce paquebot de la Compagnie générale transatlantique fut fabriqué de 1924 à 1927 dans le chantier naval de Penhoët à Saint-Nazaire afin d’être la vitrine du pays, de son industrie, de son savoir-faire technique et artistique, de ses objets de luxe et de sa gastronomie. Deux maquettes représentent le navire à deux époques de sa vie, en 1927 et après avoir subi une cure de rajeunissement, en 1949. Il est pourtant surtout question de l’original, celui que l’on avait baptisé familièrement « le plus beau seau à champagne ». Le paquebot de 1927 n’était ni le plus rapide (six jours de traversée) ni le plus grand des transatlantiques (sa longueur n’était que de 241,64 mètres et sa largeur de 28,09 mètres…), mais il était assurément le plus confortable, le plus luxueux et le plus moderne : le premier bateau à être équipé d’un hydravion postal. A 650 kilomètres des côtes, l’avion était propulsé pour porter le courrier des passagers avec 24 heures d’avance avant leur arrivée.

C’est lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs de 1925 que certains artistes furent repérés par les commanditaires du Île-de-France : Louis Süe et André Marie, tous deux peintre et architecte, le couturier Paul Poiret, Pierre Patout, un architecte et décorateur, qui influencera, dans les années trente, le style architectural « paquebot » ou encore Jacques-Émile Ruhlmann, un designer et architecte d’intérieur. L’Art déco, le mouvement moderne des années 1920 qui avait le vent en poupe en matière architecturale et décorative, avait pour caractéristique de mettre l’accent sur les lignes géométriques, quelque chose que l’on retrouve dans les arts appliqués comme l’architecture, le mobilier, le design, le cinéma, la mode, la peinture…

Les cabines décorées portaient le nom de villes d’Île-de-France chargées d’histoire : Fontainebleau, Compiègne, Chantilly, Versailles. Les motifs des tapisseries et des tissus font référence aux sites de la région, à ses monuments, à ses églises et à ses châteaux. C’était le cahier des charges du paquebot : le nom Île-de-France devait se justifier dans la décoration intérieure.

Des photographies nous permettent de nous représenter in situ les décorations des salons et des chambres confortables, ainsi que la magnificence des grands escaliers (les « descentes »). Nous découvrons le grand salon pour converser entre le déjeuner et le dîner, la salle à manger de 700 couverts, le fumoir, le bar, la salle de jeux ou encore le salon de lecture et de correspondance. Des meubles, disposés de manière à suggérer les espaces, sont à comparer avec des photos prises par les opérateurs de l’agence new-yorkaise Byron Company. Ainsi on admire des bergères en tissu damas, des canapés garnis de tapisseries d’Aubusson, célébrant Paris, Senlis, Moret, Saint-Germain, Maintenon.

Des plannings d’époque nous informent que les départs du Havre avaient lieu une ou deux fois par mois et le séjour à New York ne durait pas plus de trois jours et demi. En revanche, lors du retour, le paquebot séjournait au Havre quatre à douze jours. Si les allers-retours entre Le Havre et New York étaient peu fréquents, on peut présumer que c’était en raison du prix élevé des billets. Dans l’intention de nous donner une idée de ce que représentait le coût d’un voyage en 1958, un panneau nous indique les montants en dollars et en euros actuels. Si vous réserviez une place en 1re classe avec une cabine extérieure, donc la meilleure avec vue imprenable sur l’océan, vous deviez débourser 1 234 dollars, l’équivalent de 9 350 euros. La 3e classe était davantage abordable, à la condition de n’avoir ni douche ni toilettes dans votre cabine, votre billet coûtait tout de même 432 dollars, soit 3 275 euros.

Des extraits de Ville flottante, un documentaire de 1934, réalisé par Jean-Claude Bernard, est diffusé en boucle. Nous assistons à la vie quotidienne des estivants qui semblent manifestement satisfaits de voguer vers l’Amérique. On joue à des jeux de plein air (volley-ball, croquet, jeu de palets) et on pique une tête dans la piscine. Les enfants assistent à un spectacle de Guignol, tandis que les grands vont au cinéma. Les 130 cuisiniers avec leurs marmitons sont sur le pied de guerre pour satisfaire les appétits d’ogres des voyageurs, car la vie de plein air creuse l’estomac… Ouaf, ouaf ! Même les chiens ont leur menu. La vie n’était-elle pas formidable sur l’Ile-de-France ?

En 1960, au moment où le France, troisième du nom, fut inauguré, par le général de Gaulle, l’intérêt pour le paquebot déclinait. Il n’était plus l’heure de perdre son temps, accoudé au bastingage à observer le vol des goélands : on pouvait désormais traverser l’Atlantique à vitesse grand V à bord d’un Boeing 747 de la Pan Am. L’avion prenait dorénavant et définitivement l’avantage.

Didier Saillier

(Février 2020)

Illustration : Léo Fontan (1884-1965), Grand hall du Île-de-France. Brochure « French Line, Paquebot Île-de-France, Cie Gle Transatlantique ». Vers 1927. Impression sur papier Puteaux, collection Luc Watin- Augouard © Collection Luc Watin-Augouard – DR – Photographie Philippe Fuzeau.

Joris-Karl Huysmans, un énervé de la Belle Époque

Au musée d’Orsay, du 26 novembre 2019 au 1er mars 2020, l’exposition « Huysmans. De Degas à Grünewald, sous le regard de Francesco Vezzoli » met au centre le chroniqueur et critique d’art Joris-Karl Huysmans. En regard de ses textes critiques, sont présentés des tableaux de l’art académique, de l’impressionnisme et du symbolisme à la peinture du xvie siècle de Matthias Grünewal.

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Joris-Karl Huysmans (1848-1907) est avant tout connu pour son roman A rebours (1884) qui met en scène un original, le duc Jean Florenas Des Esseintes. Ce dernier, retiré dans son château de Fontenay-aux-Roses, éprouve une lassitude de la vie mondaine et de la vie tout court. Cela le conduit à se réfugier dans la solitude et le recueillement, tout en se livrant à des excentricités morbides. Œuvre fin de siècle, A rebours est le bréviaire des esthètes du décadentisme, une attitude qui se traduit par le choix de l’artifice, de l’outrance et le raffinement esthétique, et qui influença la littérature et l’art à la fin du xixe siècle de manière importante.

L’exposition est structurée en trois étapes, comme l’a souhaité l’artiste italien contemporain Francesco Vezzoli, né en 1971 – qui en plus de son « regard » sur Huysmans expose également  certaines de ses propres œuvres en écho avec l’écrivain, comme par exemple sa Tortue de soirée sertie de pierres précieuses, qui fait référence à la tortue de Des Esseintes : la première étape représente un musée avec les cimaises en blanc sur lesquelles sont placées des toiles de l’art académique, ainsi que des toiles des impressionnistes ; la deuxième étape, représente, à travers son papier peint, la demeure de l’écrivain italien décadentiste Gabriele d’Annunzio : y sont accrochées des toiles de symbolistes, les « explorateurs du rêve », qu’étaient Gustave Moreau, Félicien Rolps et Odilon Redon ; la troisième étape rappelle par sa sobriété une chapelle, faisant ainsi référence à la conversion de Huysmans au catholicisme : trois crucifixions identiques de  la main de Matthias Grünewald y sont fixées.

Huysmans, gratte-papier au ministère de l’Intérieur, tempêtait contre la médiocrité de la vie quotidienne terne des petits bourgeois, dont il faisait partie et méprisait le monde moderne « peuplé d’imbéciles ». Romancier au départ naturaliste, invité dans le groupe de Médan d’Émile Zola (il publia la nouvelle Sac au dos dans le recueil collectif Les Soirées de Médan [1880]), Huysmans a commencé à publier des poèmes en prose avec Le Drageoir aux épices (1874), puis des romans naturalistes : Marthe, une histoire d’une fille (1876), Les Sœurs Vatard (1879), En ménage (1881), A vau-l’eau (1882). Huysmans pratiquait une littérature naturaliste, mais contrairement à ses compagnons qui possédaient une force vitale, Huysmans et ses personnages, portaient une impuissance d’être témoignant du quotidien de l’écrivain. Ce sont des célibataires misogynes, des petits fonctionnaires qui végètent dans la trivialité domestique et que seules des visites dans les maisons closes divertissent. Finalement vint A rebours, roman qui se veut comme une rupture avec l’esthétique naturaliste et se donne la tâche de parfaire cette vie blafarde, loin de la réalité, pour la transformer en inaction. Avant de se convertir au catholicisme, Huysmans passa brièvement par le satanisme dont témoigne son roman Là-Bas (1891). Après sa conversion, Huysmans change son regard sur les femmes : seules les saintes, dépouillées de toute féminité, et surtout la Vierge Marie, trouvent grâce à ses yeux.

Parallèlement à l’élaboration de son œuvre littéraire, Huysmans, pour qui l’art était un moyen de sublimer les bassesses de la société, écrivait depuis l’âge de 19 ans des articles sur la peinture et des recensions du Salon annuel et du Salon des artistes indépendants dans les journaux de l’époque comme Le Voltaire, La Revue illustrée, L’Écho de Paris, La Revue indépendante, L’Évolution sociale, La République des lettres. Ses premiers goûts se portèrent sur l’école hollandaise, pour des raisons en partie personnelles, car il était d’ascendance hollandaise par son père. D’une lignée de peintres flamands, il se plaisait à observer au Louvre cette peinture hollandaise dont il admirait particulièrement un de ses membres, Rembrandt.

Ce n’est qu’à partir de 1876 que Huysmans commença à s’intéresser à l’actualité artistique et à fréquenter les artistes. C’est lors de la deuxième exposition impressionniste qu’il découvrit la peinture d’Edgar Degas, l’« artiste de la commotion » : « M. Degas […] est à coup sûr, parmi les peintres qui ont suivi le mouvement naturaliste, déterminé en peinture par les impressionnistes et par Manet, celui qui est demeuré le plus original et le plus hardi » (Salon de 1879). En vis-à-vis d’extraits de textes du critique, on peut apprécier des tableaux de Degas : Portraits à la bourse (1878-1879) ; Dans un café, dit aussi L’Absinthe (1875-1876). À cette époque, la peinture qu’il célébrait devait dire le réel de façon expressive et c’est l’art moderne, par son dévoilement, qui exprimait la vérité.

De nombreux documents sont présentés liés à l’impressionnisme comme le manuscrit « Degas » (un premier jet de l’étude parue dans Certains, un recueil de ses peintres élus) ; deux lettres de Huysmans à Camille Pissarro : « Je vous envoie mon bouquin d’art par la poste. Je ne regrette qu’une chose, c’est qu’il s’arrête à 1882, car j’aurais pu sans cela dire tout le bien que je pense de votre exposition de cette année ». On voit deux toiles de Pissarro, un de ses peintres fétiches : Chemin sous-bois, en été (1877) et La Bergère dit aussi Jeune fille à la baguette ; paysanne assise (1881). Ce que Huysmans remarque en priorité dans la révolution picturale qui se joue, c’est l’importance des paysages et de la lumière : Monet avec Pissarro auraient alors résolu « les problèmes si ardus de la lumière dans la peinture ». Afin de s’en convaincre, le visiteur a la possibilité d’observer une œuvre de Claude Monet (Effet de neige à Vétheuil [1878-1879]).

L’autre intérêt de cette exposition est la prose subjective de Huysmans, moqueuse, ironique, de mauvaise foi, parfois violente, cherchant à abattre les peintres qu’il détestait. Ses bêtes noires étaient les peintres dits académiques, dont une longue liste des « artistes éreintés » écrite de sa propre main nous est montrée dans une vitrine. Parmi eux, nous trouvons William Bouguereau, Jean-Léon Gérôme et Ernest Meissonnier. Les peintres académiques sont appelés ainsi en raison de leur propension à répondre aux normes de l’académie des beaux-arts de Paris qui les adoubait, en échange de leur participation aux Salons. Les peintres académiques privilégiaient la hiérarchie des genres, c’est-à-dire les sujets historiques, religieux ou mythologiques ; ils appréciaient l’étude du nu ; leur philosophie se réduisait à l’imitation de la nature et des anciens.

Voici un florilège des attaques de Huysmans envers ses têtes de Turc : Cabanel et Gérôme peignent des « lichotteries » ; La mort de Commode (1879) de Fernand Pelez qui dépeint l’assassinat de l’empereur Commode est exécutée ainsi : « J’avais tout d’abord mal compris le sujet. Je pensais que le monsieur en caleçon de bain vert penché sur l’autre monsieur en caleçon de bain blanc était un masseur, et que la femme soulevant le rideau disait simplement “le bain est prêt”. Il paraît que le garçon de salle est un thugg, un bon étrangleur qui ne malaxe aucunement le cou de Commode pour aider à la circulation du sang ; c’est même, si j’en crois le livret, tout le contraire. Au fond, cela m’importe peu » ; Bouguereau pour La Naissance de Vénus (1879) n’est pas moins épargné : « De concert avec M. Cabanel, il [Bouguereau] a inventé la peinture gazeuse, la pièce soufflée. Ce n’est même plus de la porcelaine, c’est du léché flasque ; c’est je ne sais quoi, quelque chose comme de la chair molle de poulpe. La naissance de Vénus, étalée sur la cimaise d’une salle, est une pauvreté qui n’a pas de nom. La composition est celle de tout le monde. Une femme nue sur une coquille, au centre. Tout autour d’autres femmes s’ébattant dans des poses connues. Les têtes sont banales, ce sont ces sydonies qu’on voit tourner dans la devanture des coiffeurs ; mais ce qui est plus affligeant encore, ce sont les bustes et les jambes. Prenez la Vénus de la tête aux pieds, c’est une baudruche mal gonflée. Ni muscles, ni nerfs, ni sang. Les genoux godent, manquent d’attaches ; c’est par un miracle d’équilibre que cette malheureuse tient debout. Un coup d’épingle dans ce torse et le tout tomberait. La couleur est vile, et vil est le dessin. C’est exécuté comme pour des chromos de boîtes à dragées […] ».

Cette exposition permet au public d’accéder au Huysmans critique d’art, plutôt méconnu, qui prenait autant de plaisir à exercer l’art de l’admiration que celui de la détestation. Dans l’esprit de Huysmans, un bon tableau devait avoir une force évocatrice propre lui permettant de développer une rêverie qui menait à l’écriture d’une fiction, en germe dans l’œuvre regardée. On l’aura déjà remarqué, sa critique d’art n’était pas « objective », consistant à décrire les éléments observables, mais « subjective » dans la mesure où il animait la toile dans son imagination, faisant apparaître des détails absents, déployant une situation statique. Si le tableau était jugé mauvais, c’est-à-dire ne lui laissant pas le loisir de rêver, alors gare à sa colère ! Huysmans était incontestablement un de ces énervés qui fleurirent à la Belle Époque.

Didier Saillier

(Janvier 2020)

Photo : Joris-Karl Huysmans photographié par Frédéric Boissonnas et André Taponier, vers 1903-1905 (détail).

 

Charlie Chaplin connaît la musique !

La Philharmonie de Paris organise l’exposition « Charlie Chaplin, l’homme-orchestre », du 11 octobre 2019 au 26 janvier 2020, pour fêter les 130 ans de la naissance de l’homme-symbole du cinéma. L’exposition met en avant l’aspect musical de son art que ce soit dans son jeu rythmique, dans ses chorégraphies, et, bien sûr, dans ses compositions. Nous pouvons admirer des photographies, des extraits de films, des affiches, des pochettes de disques et même un violon pour gaucher, une caméra de 1905 et une « machine à bruits »…

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Dans notre enfance, pour les fêtes de fin d’année, la télévision diffusait des films de Charlie Chaplin (1889-1977) qui réjouissaient petits et grands. L’exposition de la Philharmonie sur Charlie Chaplin fait revivre cette tradition. Les enfants sont invités à enfiler la défroque du célèbre vagabond le temps de la visite ; à fabriquer avec des morceaux de bois un Charlot cubiste à l’instar de Fernand Léger ; à se faufiler par des petites portes comme le faisait si bien le héros rusé qui échappait à la police et aux brutes épaisses. Un casque est remis à chaque visiteur pour écouter les musiques sur des moniteurs. Voilà le spectateur paré.

L’exposition décrit la carrière et la vie de Charlie Chaplin autant chronologiquement que thématiquement, tout en mettant l’accent sur l’aspect musical de son œuvre. Dans la première salle « Au commencement le music-hall », un extrait des Feux de la rampe (Limelight, 1952) est projeté sur grand écran. Les personnages clownesques joués par Chaplin et Buster Keaton exécutent un numéro scénique. C’est un hommage aux débuts de Chaplin, mais aussi à son père, Charles senior, qui travailla en tant que mime et « chanteur dramatique de composition » dans les théâtres anglais. Des programmes, sur lesquels le nom de Charles senior est inscrit en grosses lettres, montre que ce dernier bénéficiait d’une certaine notoriété. Quant à sa mère, elle aussi pratiquait le chant et la pantomime avant de mettre fin à sa carrière en raison d’une maladie mentale. Charlie, enfant de la balle, monta sur scène dès cinq ans et entra à sept ans dans une compagnie de jeunes comédiens-danseurs itinérants. Avec Sydney, son demi-frère aîné de quatre ans, Charlie fut engagé, à dix-neuf ans, dans la troupe de Fred Karno, le plus grand impresario de spectacles d’Angleterre, dans laquelle il mit au point un personnage agressif et alcoolique. Il devint très vite la vedette de la troupe et avait pour doublure Stan Laurel, le futur partenaire d’Oliver Hardy.

Lors de sa première tournée en 1911-1912 aux États-Unis avec la troupe de Fred Karno, Chaplin, dans les spectacles impressionna la critique américaine par ses dons de pantomime. Sur une photo, on le voit, dans une ville américaine, portant valise, violoncelle et violon : il ne quittait jamais ces instruments, lui qui aurait aimé devenir concertiste. Hélas, ou heureusement pour le public, le cinéma le rattrapa, l’écartant du music-hall et de la musique, du moins pour un temps. C’est lors de sa deuxième tournée aux États-Unis, en 1912-1913, que Chaplin fut remarqué, à Los Angeles, par Mack Sennett, le fondateur et producteur de Keystone, le studio spécialiste du court métrage burlesque avec tartes à la crème à tous les étages. C’est lors de son troisième film (Charlot est content de lui) que Chaplin composa le personnage légendaire de Charlot, à l’allure si caractéristique. C’est le début de la gloire. En l’espace d’un an, Chaplin tourna trente-cinq courts métrages. Trois mois après ses débuts, il dirigeait déjà les films dans lesquels il était la vedette. Les scènes jouées étaient des transpositions du music-hall : les gags, la bagarre, les chutes, les courses-poursuites restaient les ingrédients qui mettaient en joie le public. Nous pouvons voir dans l’exposition des extraits de films de Charlot de l’année 1914 dans lesquels est mise en scène une propension pour l’agressivité et l’ivresse. Son fameux coup de pied dans le ventre est un régal à voir.

Le personnage « Charlot » fut nommé ainsi uniquement par les Français ; en anglais il est tout simplement désigné comme The Tramp, le vagabond, en raison de son allure miséreuse. Pourtant Charlot n’est pas négligé. Regardez comment il est vêtu : il porte une veste et un pantalon noir, un gilet, une cravate, un chapeau melon, une badine. Si son accoutrement n’était pas usé jusqu’à la corde et son pantalon trop grand pour lui, attaché par une ficelle, le personnage aurait des airs de gentleman.

Ce qui est spectaculaire dans la carrière de l’acteur et du cinéaste, c’est la rapidité avec laquelle il accéda à la célébrité. En quatre ans, il devint une star mondiale et édifia son propre studio. Cette rapidité fulgurante s’explique par le fait que Chaplin apportait alors un renouveau dans le comique fondé sur une chorégraphie du corps : corps en mouvement, en déséquilibre même, qui tombe, qui se relève, qui danse, qui court. Sa marche saccadée, oscillante comme un métronome, était sa signature.

Le personnage du vagabond ne perd jamais espoir malgré les rebuffades et les échecs qu’il subit. Charlot est le digne représentant de Chaplin lui-même qui déclarait : « L’obstination est le chemin de la réussite ». Oui, Charlot persiste – bien que pauvre et dépenaillé – pour subvenir à ses besoins et rencontrer une fiancée. Ce sont ces deux motivations universelles, le travail et l’amour, qui conduisent le spectateur à se reconnaître dans ce petit homme à moustache qui lutte pour la vie. Charlot fait tous les métiers pour s’en sortir : pompier, boxeur, usurier, ouvrier, vitrier, policeman, soldat, chef de rayon, chercheur d’or, sans pour autant faire carrière.

Si Chaplin court comme un dératé, marche en canard, fait du patin à roulettes… il danse aussi. Et il danse bien, si l’on en croit Nijinsky qui avait quelques notions en la matière. Celui-ci, venu le visiter dans son studio, en 1916, avec les Ballets russes, l’aurait qualifié de « danseur », à la grande surprise de Chaplin lui-même. Pour lui rendre hommage, Chaplin fait danser Charlot dans Une Idylle aux champs (Sunnyside), tourné en 1919, au cours d’un rêve, en compagnie de nymphes s’inspirant du ballet L’après-midi d’un faune dans lequel Nijinsky tenait le rôle principal.

La musique avait une grande importance dans la vie de Chaplin. Malheureusement pendant la période du muet, il ne pouvait contrôler cet aspect lors des projections. En effet, les propriétaires des salles de cinéma choisissaient eux-mêmes, à partir d’un catalogue, les musiques qu’un pianiste jouait sur scène. Dans l’exposition, on retrouve un registre des adaptations musicales du Gaumont Palace, le cinéma de la place de Clichy, créé en 1911, qui était à l’époque le plus grand cinéma d’Europe.

L’apparition du cinéma parlant (Le Chanteur de jazz [The Jazz Singer] date de 1927) lui permit d’avoir le contrôle sur l’aspect sonore et musical, puisqu’il était désormais possible de synchroniser les images et le son. Mais cette transformation technique lui posa également une difficulté : le cinéma parlant avait le défaut de… parler. Alors que Chaplin avait créé un personnage poétique fondé sur la pantomime et la chorégraphie du corps, les dialogues n’allaient-ils pas annihiler l’essence même du personnage ? Face à cette perspective, Chaplin décida d’abord de résister, au cours des années 1930, aux sirènes du parlant, risquant pourtant d’être marginalisé et renvoyé, comme beaucoup d’acteurs, dans le cinéma d’hier, c’est-à-dire muet. Le public de l’exposition peut cependant vérifier par lui-même qu’en 1931 Chaplin n’était toujours pas dépassé, en visionnant la célèbre scène, où la fleuriste aveugle des Lumières de la ville (City Lights) imagine que Charlot, sortant d’une voiture luxueuse, est un riche monsieur. Chaplin démontrait ainsi que les dialogues n’étaient pas indispensables pour transmettre de l’émotion.

Si les dialogues n’étaient pas du goût de Chaplin, en revanche la musique lui permettait de nouer une intrigue ou de construire un gag. Bien que ne connaissant pas le solfège et ayant appris à l’oreille le violon et le piano, Chaplin connaissait bien la musique. Ce qui est remarquable, c’est que les musiques des films de Chaplin sont marquées de son sceau, et ce même lorsqu’il utilise la musique des autres. Il faisait appel au répertoire classique et populaire, mais il composait aussi au piano des mélodies que les arrangeurs notaient. Sur des photos, on le voit dialoguer avec les arrangeurs et les chefs d’orchestre pour les amener à lui donner ce qu’il souhaitait. Le principe qui dictait ses choix artistiques reposait sur l’idée que la musique ne devait pas être redondante par rapport au comique de l’image. Dans son autobiographie, Histoire de ma vie, Chaplin écrit : « Je m’efforçais de composer une musique élégante et romanesque pour accompagner mes comédies par contraste avec le personnage de Charlot, car une musique élégante donnait à mes films une dimension affective. Les arrangeurs de musique le comprenaient rarement. Ils voulaient une musique drôle. Mais je leur expliquais que je ne voulais pas de concurrence, que je demandais à la musique d’être un contrepoint de grâce et de charme, d’exprimer du sentiment sans quoi, comme dit Hazlitt, une œuvre d’art est incomplète ».

Nous conclurons sur une anecdote plaisante, quoique apocryphe, qui appartient désormais à la légende chaplinesque. En 1915, lors d’un concours de sosies qui se déroulait dans un théâtre de San Francisco, Chaplin se mêla aux candidats. Sous prétexte qu’il ne se ressemblait pas suffisamment, il fut rapidement éliminé. C’est que Charlot était inimitable… même par lui-même.

Didier Saillier

(Décembre 2019)

Photogramme : Charlie Chaplin dans Les Lumières de la ville (City Lights), 1931 © DR.

« Encre sympathique » de Patrick Modiano, une enquête métaphysique

Les romans de Patrick Modiano se suivent et se ressemblent, pourtant, depuis cinquante ans, l’écrivain parvient à livrer régulièrement un nouvel opus à partir d’un mince matériel textuel : c’est en cela que réside sa prouesse. Encre sympathique qui vient de paraître le 3 octobre 2019 confirme cette constatation.

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Dès le début de sa carrière, avec ses trois premiers romans (la trilogie de l’Occupation : La Place de l’Étoile [1968], Ronde de nuit [1969], Les Boulevards de ceinture [1972]), Modiano fut distingué comme un auteur novateur par son univers original, qui le dénotait par rapport à la production de l’époque, ainsi que par son style simple et limpide. Dès son quatrième roman, Villa triste (1975), la critique reconnut dans son écriture non seulement un style séduisant, mais un style personnel et la présence d’une atmosphère singulière. Une expression revenait fréquemment à son endroit : la « petite musique » que l’on attribuait déjà dans les années 1960 à Françoise Sagan. L’expression « petite musique » est à la fois laudative – c’est une marque stylistique – mais aussi dépréciative, elle marque une limite : il ne s’agissait pas d’une « grande » musique. Dans les années 1980, la critique insistait sur le fait que les intrigues des romans de Modiano étaient pauvres, mais que par son talent de magicien, l’auteur parvenait à capter l’attention du lecteur pour des queues de cerise, pour des mystères qui restaient non élucidés. On lâcha le mot : Modiano s’autopastichait. Cette idée fit son chemin de la fin des années 1980 au mitan des années 1990. Pendant cette période, la critique lui était favorable dans son ensemble, néanmoins des coups de griffe jalonnaient les sorties de ses livres : c’est toujours la même chose. Avec Dora Bruder (1997) – ouvrage biographique sur une adolescente fugueuse pendant l’Occupation – et le prix Nobel qui lui fut décerné en 2014, Modiano est devenu pratiquement intouchable. Les journalistes continuent à constater que ses histoires se ressemblent mais plus personne n’ose s’en offusquer.

La forme qui lui convient le mieux est le genre de la « série noire », mais sur le mode « haute littérature » (comme on dit « haute couture »). Même ses romans qui ne se présentent pas directement comme des enquêtes policières sont des recherches sur des disparus : le personnage principal tente de retrouver les traces d’une personne évanouie qu’il a jadis connue, c’est ainsi que l’on pourrait résumer le principe narratif de ses ouvrages. Avec Encre sympathique, Modiano met en scène Jean, un jeune apprenti détective, au mitan des années 1960, œuvrant pour l’agence Hutte. Celle-ci l’engage et lui confie une enquête, qui sera d’ailleurs pour lui sa première et sa dernière, faute de goût pour ce métier. Jean, muni d’un dossier bleu pâle aux informations étiques, se met à rechercher dans le quinzième arrondissement de Paris Noëlle Lefebvre, sans parvenir à retrouver sa trace. Les questions à une concierge, à un garçon de café restent sans réponse, la visite au guichet de la poste restante de la rue de la Convention pour récupérer éventuellement une lettre échoue. Et pourtant, pendant une quarantaine d’années, il poursuivra son enquête – menée par intermittence – en ignorant le motif de cette obsession. Le héros semble ne pas connaître la personne qu’il recherche, mais un sixième sens lui ordonne de persévérer dans son enquête, si ce n’est dans sa quête.

Un des points marquants de ce roman est l’assimilation du détective à la figure du psychanalyste. De nombreuses occurrences en font état : « Bien sûr, j’avais toujours eu le goût de m’introduire dans la vie des autres, par curiosité et aussi par un besoin de mieux les comprendre et de démêler les fils embrouillés de leur vie – ce qu’ils étaient souvent incapables de faire eux-mêmes parce qu’ils vivaient leur vie de trop près alors que j’avais l’avantage d’être un simple spectateur, ou plutôt un témoin, comme on dirait dans le langage judiciaire ». Le personnage-narrateur pratique la psychanalyse sauvage. Il perçoit le sens caché des mots et des discours sous le sens premier, le plus évident. Le détective pose des questions sur un ton neutre pour obtenir des réponses sincères : « J’avais posé cette question d’une voix distraite, comme si je n’attachais aucune importance. C’était une méthode que m’avait indiquée Hutte pour faire parler les gens. » D’ailleurs Hutte, lui-même, se conduit comme un psychanalyste : « […] il savait tout dès le départ, mais il n’a voulu me présenter qu’un dossier incomplet. Il avait peut-être deviné à quel point j’étais impliqué dans cette “affaire”, et il aurait pu en quelques mots m’en révéler les moindres détails et m’éclairer sur moi-même ». Le principe repose sur l’idée que la révélation n’a de valeur thérapeutique ou expérimentale que si le patient parvient à trouver le chemin de la vérité, de sa vérité par ses propres moyens. Le proverbe « l’expérience est une lanterne qui n’éclaire que celui qui la porte » en serait le résumé.

Les personnes que Jean contacte, au fur et à mesure du temps, ne lui apportent que des témoignages incomplets, parcellaires. Le lecteur ne sait jamais si les hypothèses avancées sont bien réelles et si les témoignages sont sincères. D’ailleurs le narrateur se pose explicitement cette question : « Peut-on se fier aux témoins ? Que m’avaient appris Gérard Mourade ou Françoise Steur concernant Noëlle Lefebvre qui m’aurait vraiment éclairé sur elle ? Pas grand-chose. Quelques détails décousus et contradictoires qui brouillaient tout, comme des bruits parasites à la radio qui vous empêchent d’écouter une musique ». Une telle remarque pourrait aussi bien être formulée par un historien qui préfère souvent les archives aux témoignages contingents, dans la mesure où les témoins sont sujets à l’oubli, portés éventuellement au mensonge ou à la transformation des souvenirs, processus inhérent à la perception de la mémoire. D’ailleurs la plupart des personnes rencontrées ont oublié ou ne souhaitent plus se souvenir de leur jeunesse comme le garagiste Roger Behavioure, bref compagnon de Noëlle Lefebvre : « il y a des périodes de la vie dont on ne préfère pas se souvenir… Et d’ailleurs, on finit par les oublier… Et c’est très bien comme ça… J’ai eu une jeunesse assez difficile… »

Au cours du roman, nous apprenons que le personnage, qui est devenu écrivain, écrit ce que nous lisons. Comme le temps a recouvert la mémoire des gens et du narrateur lui-même, la solution, nous dit-il, est de laisser courir sa plume sans réfléchir pour ramener du plus loin de l’oubli les souvenirs enfuis. Les personnages de Modiano s’efforcent toujours de se remémorer leur passé et parvenir à retrouver la chronologie qui se brouille, car le temps parsème sur les souvenirs de fines pellicules d’oubli. L’avantage des témoins, même s’ils ne sont pas toujours fiables, c’est qu’au cours d’une conversation un mot prononcé peut révéler un monde oublié, à la manière d’un révélateur qui laisserait apparaître l’encre invisible. Alors que Jacques B., dit « le marquis », se rappelle l’époque ou lui et Jean vivaient à Annecy, en mentionnant une « voiture décapotable », cette période remonte brusquement à la mémoire du narrateur… Modiano n’est pas si loin de la remémoration proustienne.

Même si les personnages modianesques s’efforcent de convoquer le passé disparu, le narrateur d’Encre sympathique se demande s’il convient d’accéder à toutes les réponses, au risque que « votre vie se referme comme dans un piège, dans le bruit que font les clés des cellules de prison. Ne serait-il pas préférable de laisser autour de soi des terrains vagues où l’on puisse s’échapper ? » Cette remarque s’apparente à la philosophie de Schopenhauer qui affirme que l’obtention de l’objet de ses désirs finit par mener de la complétude à l’ennui et au vide. L’œuvre entière de Modiano répond d’elle-même à la question du narrateur en ne livrant jamais complètement les réponses aux questions que les personnages et les lecteurs se posent, parce que la question est une ouverture, alors que la réponse est une clôture.

La fin du roman se termine à Rome, la ville où « rien ne change jamais », nous dit un personnage féminin exilé depuis longtemps. Rome est ainsi opposée à Paris en perpétuelle évolution. A Paris on ne reconnaît plus la ville de sa jeunesse, ce qui constitue une source de souffrance pour ceux qui sont attachés à leur passé. À la fin du livre, la narration est tenue par une femme française, une libraire, qui n’est autre que la fameuse Noëlle Lefebvre, la fille disparue et jamais réapparue. On ne saura jamais vraiment pourquoi, elle quitta Paris et la France pour s’installer très jeune à Rome. Peut-être parce que Rome ne change pas ? Dans son dernier faux roman policier, l’écrivain nous révèle que ce n’est pas le contenu du mystère qui importe, mais le mystère lui-même : cet axiome fait tout le charme des œuvres de Patrick Modiano.

Didier Saillier

(Novembre 2019)

Patrick Modiano, Encre sympathique, Gallimard, 2019, 137 p., 16 euros.

Illustration : Patrick Modiano par le dessinateur Delius.

Alphonse Bertillon, un Sherlock Holmes français

Aux Archives nationales, sur le site de Pierrefitte-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis, l’exposition « La science à la poursuite du crime – Alphonse Bertillon, pionnier des experts policiers », du 4 septembre 2019 au 18 janvier 2020, décrit les nouvelles méthodes policières d’identification apparues entre la fin du xixe et le début du xxe siècle. 200 objets et documents originaux présentés nous permettent de comprendre ce qu’était le « Bertillonnage ».

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Quand nous entrons dans l’antichambre de l’exposition, nous sommes accueillis par des portraits judiciaires géants de face et de profil aux mines patibulaires. La photo standardisée policière est ce qui reste aujourd’hui des inventions de Bertillon.

Alphonse Bertillon (1853-1914) fut un homme célèbre en son temps et inspira des auteurs de romans policiers. Arthur Conan Doyle, dans Le Chien des Baskerville (1902), met en scène une conversation entre Sherlock Holmes et le docteur Mortimer qui affirme que le détective anglais est « le second parmi les plus habiles experts de l’Europe ». Celui-ci dépité demande qui est donc le premier : « l’œuvre de Bertillon, répond le docteur Mortimer, doit fort impressionner l’esprit de tout homme amoureux de précision scientifique. » Pourtant dans son dossier administratif que l’on peut voir, il est indiqué que ses résultats au concours d’entrée étaient médiocres et son écriture assez peu lisible…

Bertillon, né dans une famille de statisticiens et de démographes, entra en 1879 à la préfecture de police de Paris par la petite porte, en tant que « commis » chargé du classement des dossiers des prévenus et de la rédaction des fiches d’identification. Il prit du galon, en 1893, en devenant le chef du service parisien de l’identité judiciaire. Entre ces deux dates, il mit au point un système d’identification novateur. En effet, si Bertillon fut repéré favorablement par sa hiérarchie c’est qu’il arrivait à une époque où la lutte contre les récidivistes était obsessionnelle (loi de 1885). Il fallait distinguer les délinquants primaires, capables de s’amender, des multirécidivistes irrécupérables – des gibiers de potence. Bertillon, en couplant le « sommier judiciaire » (dossiers contenant les condamnations) avec son arsenal de moyens d’identification anthropométrique, était l’homme de la situation.

Sans l’avoir inventée, il mit en place à des fins judiciaires une technique d’identification fondée sur les mensurations et la classification physiques. Chaque individu arrêté, qu’il soit coupable ou non, était « mesuré », selon l’expression en vigueur. Les mensurations osseuses de l’individu, prises avec de grands compas à glissière, tout comme les mensurations de la tête avec un compas de sculpteur, étaient inscrites sur des fiches parisiennes — plus d’un million à la mort de Bertillon en 1914. Dans l’exposition, la salle de mensuration du service de l’identité judiciaire de la préfecture de police de Paris est recréée fidèlement, si l’on en croit une photo de la Belle Époque. Dans cette salle, on trouve du mobilier en bois spécialement conçu (tabouret, escabeau, toise…) pour la prise des mesures. Des tableaux statistiques sont suspendus : le tableau des nuances de l’iris humain plus ou moins foncé selon les départements ; le tableau de la longueur du pied également réparti par département (dans la Creuse, la population a de grands pieds !) ; le tableau de la « particularité de l’oreille » aux formes diverses. Comme ses ancêtres, Bertillon avait manifestement un goût pour les statistiques.

L’autre point de la technique développée par notre Sherlock Holmes national était le descriptif du visage appelé « portrait parlé », annonciateur du portrait-robot. À la manière d’un botaniste qui classe les plantes, Bertillon classait les caractéristiques physiques en recourant à un langage savant et des abréviations homogènes. Le visage était décomposé en isolant les oreilles, l’iris, la bouche, le nez, le front, le système pileux. Les oreilles avaient même la réputation de posséder, comme les empreintes digitales, un caractère unique. Ainsi les hommes étaient qualifiés, selon les traits, de prognathe, d’énergique, de mou, d’épais.

Toutes ces informations morphologiques, chromatiques (cheveux, iris) et marques particulières sur le corps (tatouage, brûlure, blessure…) permettaient de débusquer les malfaiteurs qui pouvaient se dissimuler derrière une fausse identité, mais aussi de faciliter leur reconnaissance dans l’espace public. Un arrêté de 1895 – qui est affiché – du préfet de police de Paris Louis Lépine (le fondateur du célèbre concours) instituait des « cours de signalement et de reconnaissance anthropométrique » pour le corps des inspecteurs afin de repérer aisément dans une foule des individus recherchés. Le « brevet d’études du signalement descriptif » délivré à l’inspecteur Mercier de la 1ere brigade de recherche, nous est présenté.

L’exposition reconstitue également le laboratoire d’identité photographique, fondé par Bertillon, toujours fort actif, qui était installé sous les grandes verrières de la préfecture. Avant Bertillon, les photos étaient prises à la manière de portraits artistiques sans aucune règle standardisée de format ni de cadrage, celui-ci imposa une procédure : chaque photo était fabriquée selon des conditions de pose et d’éclairage identiques. L’autre invention photographique notable de Bertillon fut l’« appareil plongeur » : un appareil photographique de deux mètres de hauteur utilisé sur les scènes de crime afin que l’image géométrique ne soit pas distordue.

Le principe des empreintes digitales à des fins judiciaires naquit, à la fin du xixe siècle, dans le monde anglo-saxon. Même si l’identification par les empreintes digitales était d’une grande fiabilité, Bertillon, en raison de celle-ci, se méfiait de cette technique qui concurrençait dangereusement l’anthropométrie judiciaire qui l’avait rendue célèbre. Cependant devant le succès grandissant de la dactyloscopie, il finit par inclure cet apport dans ses fiches signalétiques.

Si Bertillon obtint des résultats dans la recherche des malfaiteurs et même dans les morgues pour identifier des inconnus, la « méthode Bertillon » anthropométrique ne garantissait pas rigoureusement l’identité de l’individu, ce qui pouvait conduire à des méprises. En raison de sa manie à tout mesurer, le criminologue était pris à partie par la presse pour ses méthodes symboliquement violentes. Le journal L’Aurore de juillet 1898 considérait que les investigations des prévenus étaient « humiliantes » ; Le Gaulois de décembre 1903 jugeait que ses portraits parlés étaient « indiscrets », tandis que La Justice de juillet 1903 accusait Bertillon d’être un « inquisiteur ». Dans une interview, celui-ci jouait de l’humour pour désamorcer les attaques. À la question : « Dans vos mensurations vous allez tout de même un peu loin… », il répondit : « Que voulez-vous ! Je suis un radical en mon genre, moi : je n’aime pas les demi-mesures. » Mais les attaques persistèrent, d’autant plus au lendemain de l’affaire Dreyfus. En effet, Bertillon, insatiable, qui avait créé le laboratoire d’identification graphique, participa en tant qu’« expert » aux deux procès de Dreyfus de 1894 et de 1899. Selon lui, Dreyfus, le fourbe, aurait falsifié sa propre écriture pour se disculper. Quelques années plus tard, la théorie d’autoforgerie de Bertillon fut rejetée par trois experts qui montrèrent l’absence de sérieux de son étude graphologique sous couvert de scientificité. De nombreuses caricatures, comme celles de Cesare Annibale Musacchio dans L’Assiette au beurre, vinrent compléter les attaques plumitives de la presse populaire qui le ridiculisait, voire le déclarait « fou » ou l’accusait d’être un « expert dangereux ».

L’exposition qui est organisée en huit étapes permet de comprendre en détail le « système Bertillon », exporté internationalement, qui considérait que n’importe quel membre de la population (surtout étrangère) était potentiellement un délinquant. Il suffisait d’être arrêté pour un motif véniel et vous étiez « mesuré » et fiché en compagnie de bagnards. L’autre intérêt est d’observer les fiches face-profil de « célébrités » de l’époque comme l’anarchiste Ravachol (1892), « l’homme à la dynamite », les membres de la bande à Bonnot (1911) et « Casque d’or » (Amélie Elie), la prostituée, sans grâce, du début du xxe siècle que Simone Signoret incarna avantageusement au cinéma.

Didier Saillier

(Octobre 2019)

Photo : Portraits d’Alphonse Bertillon de profil et de face (1912).