Le musée de l’Orangerie organise l’exposition « Henri Rousseau, l’ambition de la peinture », du 25 mars au 20 juillet 2026. Une cinquantaine d’œuvres provenant de la collection du musée de l’Orangerie et de la Fondation Barnes de Philadelphie. Où l’on constate que Henri Rousseau était plus qu’un naïf, un amateur devenu un peintre connu et reconnu.
L’exposition du musée de l’Orangerie a pour ambition de modifier le regard du spectateur et aussi du milieu de l’art qui faisait du peintre Henri Rousseau (1844-1910) un autodidacte de la peinture, qui pendant ses loisirs, à l’occasion pendant ses heures de service, peignait dans un style dit naïf. Mettant l’accent sur sa profession officielle plus que sur son art, on le qualifiait de « douanier Rousseau », lui qui était depuis 1871 un gabelou, un employé municipal à l’octroi de Paris, qui percevait les impôts sur les denrées alimentaires qui entraient dans la capitale.
En 1890, il rendit compte de son lieu de travail à travers son huile sur toile qu’il nomma précisément L’Octroi où l’on voit, dans un décor verdoyant, les murs d’enceinte, des bornes en pierre et la silhouette de deux douaniers avec, au second plan, des cheminées industrielles, de hauts sapins et la flèche d’une église, décor dans lequel il vécut vingt-deux ans.
Peintre, à part entière
Les apparences étaient contre lui, ce qui le faisait passer pour un « peintre du dimanche ». Il n’avait jamais pris des cours de peinture, encore moins été élève à l’Académie des beaux-arts où l’on apprend la technique picturale dont la perspective ; sa profession était loin du monde artistique. Malgré tout cela, il souhaitait se faire reconnaître comme peintre à part entière en montrant ses œuvres dans les salons artistiques. N’étant pas du sérail, il ne pouvait prétendre d’exposer à l’officiel Salon de peinture et de sculpture, dit « le Salon », destiné aux peintres provenant des académies. Alors il restait le Salon des indépendants, sans jury, dans lequel exposaient aussi les avant-gardes de l’époque.
Henri Rousseau commença de peindre aux alentours de 1870, car il éprouvait un amour pour la peinture, bien qu’il vînt d’un milieu pauvre où l’art n’avait pas sa place. Pendant une quinzaine d’années, il fit ses gammes avant d’avoir des prétentions plus élevées. En obtenant en 1884 une carte de copiste au Louvre, il se confronta à l’histoire de la peinture. C’est en 1886, alors qu’il avait déjà quarante-deux ans, qu’il envoya sa première œuvre, La Guerre, au Salon des indépendants juste créé deux ans auparavant.
Notes d’épicerie
Ses années d’apprentissage lui firent comprendre quelle était la hiérarchie des genres dans la peinture académique, lui qui voulait en être. La peinture d’histoire était au sommet ainsi que les allégories. La Guerre se rattachait à la « grande peinture », mais à la manière d’Henri Rousseau au style que l’on qualifiait de naïf : une femme, sorte de déesse de la destruction, tenant une épée et une torche, chevauche un monstre hybride et bondit au-dessus des corps mutilés et des corbeaux.
C’est à partir de sa retraite anticipée, en 1893, à quarante-neuf ans, qu’il put se livrer corps et âme à la peinture. Même s’il aurait aimé bénéficier d’une reconnaissance académique, il fallait bien vivre, c’est pourquoi il adaptait ses toiles à un certain public, celui de la classe moyenne, des commerçants, de la petite bourgeoisie, qu’il côtoyait. Qu’aimaient-ils ? Des petits formats, pas trop cher, des portraits de famille, des paysages plus ou moins réalistes, des scènes de genre, anecdotiques, intimes, familières, populaires. Ses ventes lui permettaient de subvenir à ses moyens et les notes d’épicerie pouvaient être payées par une toile, c’est pourquoi près de la moitié de ses toiles disparurent, sur les deux cent cinquante qu’il peint, peut-être encore enfouies dans des réserves…
Rebuffades constantes
Le spectateur constate que la plupart des toiles présentes dans l’exposition du musée de l’Orangerie sont datées après sa mise à la retraite, en 1893, temps libre qui lui a certainement permis de donner le meilleur de lui-même et de peindre de grands formats, non plus pour payer ses dépenses quotidiennes, mais pour tenter de les placer dans des institutions, en vain, ou les vendre à des collectionneurs, des connaisseurs et bien sûr pour le Salon des indépendants annuel.
Ne se décourageant pas, en 1898, malgré les rebuffades constantes qu’ils recevaient, il écrivit au maire de Laval (sa ville natale) pour lui proposer de lui acheter La Bohémienne endormie (1897) : dans une ambiance onirique et surréaliste, qui peut rappeler l’univers de Salvador Dali avant la lettre, un lion semble protéger par sa placide présence une femme noire dormant sur le sol. Mais le maire ne témoignant pas à l’art une dilection dédaigna la proposition.
Folklore du rapin
Nous disions que la plupart des œuvres de l’exposition date d’après 1893, toutefois, ce n’est pas le cas de la toile Moi-même, portrait-paysage (1890) qui représente ce qu’il aurait voulu être : un « vrai » peintre reconnu comme tel par le monde de l’art. Le personnage au premier plan porte les attributs du rapin selon le folklore : barbe broussailleuse, palette, béret, pinceau, et au fond du décor sont présents des éléments de la modernité de l’époque qui avaient été exposés lors de l’Exposition universelle de 1889, événement qui l’avait impressionné. On y trouvait alors, les pavillons internationaux, une montgolfière et la tour Eiffel, récemment érigée à l’occasion de cette manifestation. Le message est clair : je suis un peintre moderne qui s’intéresse aux expressions de mon époque.
Texte prophétique
Si en 1890 il avait peint son autoportrait, le 10 juillet 1895, il rédigea pour la postérité un texte autobiographique à la troisième personne, qui se révélera prophétique, à la manière des historiens de l’art rédigeant des notices d’artistes, voire des nécrologies… Ce texte était destiné au second tome des Portraits du prochain siècle révélant les peintres, sculpteurs, musiciens, comédiens, architectes et graveurs qui auraient le vent en poupe dans quelque temps.
Finalement, l’ouvrage ne parut pas et le texte resta dans un tiroir : « C’est après de bien dures épreuves qu’il arriva à se faire connaitre de nombre d’artistes qui l’environnent. Il s’est perfectionné de plus en plus dans le genre original qu’il a adopté et est en passe de devenir l’un de nos meilleurs peintres réalistes. » Pour réussir, ne faut-il pas être un peu fou en croyant que l’on arrivera à ses fins, même si tout le monde affirme le contraire ?
Surréaliste avant l’heure
Le terme « réaliste », présent dans le texte, pourrait être contesté, vu que sa peinture faisait fi des proportions réalistes et ses couleurs étaient dans des teintes irréalistes, sans parler des scènes oniriques. Le terme le plus approprié serait plutôt un surréaliste avant l’heure. Selon Henri Rousseau, il était aussi un peintre moderne – comme il le déclarera, en 1908, à Picasso au cours du banquet au Bateau-Lavoir à Montmartre organisé par celui-ci pour honorer le peintre et fêter son achat à un brocanteur du Portrait de femme pour cinq francs : « Nous sommes les deux plus grands peintres de notre temps, toi, dans le genre égyptien, moi, dans le genre moderne. » Henri Rousseau n’était pas modeste, mais peut-on l’être lorsque l’on cherche à percer ?
Les œuvres les plus caractéristiques du style du peintre et les plus impressionnantes sont les toiles représentant la jungle. Bien qu’il fût resté toute sa vie dans son pays, une légende courait qu’il avait atteint le Mexique durant son service militaire, ce qu’il démentit l’année de sa mort, en 1910. Ses jungles (Femme se promenant dans une forêt exotique, 1910) avec sa végétation luxuriante, ses fauves (Le lion, ayant faim, se jette sur l’antilope, 1905) et autres serpents (La Charmeuse de serpents, 1907) proviennent de son imagination appuyée sur les revues et les magazines de l’époque, les cartes postales, présentant le monde colonial. Ses visites au Jardin des plantes ainsi qu’au Muséum national d’histoire naturelle firent le reste.
Le milieu de l’avant-garde
C’est à partir de 1906, à soixante-trois ans, qu’il fit des rencontres déterminantes dans les milieux de l’avant-garde : le jeune peintre Robert Delaunay, Picasso, le poète Guillaume Apollinaire (qui le surnomma « Douanier Rousseau »), le critique allemand, marchand d’art et collectionneur Wilheim Udhe spécialisé dans le cubisme et l’art naïf. Dans son atelier du 2 bis, rue Perrel, dans le XIVe arrondissement, Henri Rousseau organisait des soirées, où le vin coulait à flots, dans lesquelles étaient invités des peintres, des écrivains, des musiciens. Dans le quartier Plaisance, qu’il appréciait, il emménagea à plusieurs reprises : avenue du Maine, rue Vercingétorix, rue Gassendi, rue Daguerre.
Henri Rousseau, alors qu’il avait tiré le diable par la queue toute sa vie, commença à attirer l’intérêt d’artistes de l’avant-garde à la fin de sa vie et reçut quelques preuves d’admiration et d’amitié : il n’était pas un petit ramoneur de rien du tout ! Par exemple, l’Italien Ardengo Soffici lui commanda une toile de facture très moderne, Nature morte à la cafetière (1910) ; Kandinsky lui avait acheté, un an auparavant, Le Peintre et son modèle (1905) qui contribua à le faire apprécier des expressionnistes allemands.
Gentil Rousseau
Malheureusement, il ne put assister à sa gloire posthume qui vint progressivement. Alors qu’il commençait à intéresser les jeunes peintres, les marchands de tableaux et les collectionneurs, qui étaient souvent eux-mêmes artistes, il mourut le 2 septembre 1910 à l’âge de soixante-six ans. Son ami Guillaume Apollinaire acheta en 1911 La Carriole du père Junier (1908) à l’épicier Claude Junier et écrivit, en 1913, le poème Inscription pour le tombeau du peintre Henri Rousseau douanier : « Gentil Rousseau tu nous entends / Nous te saluons / Delaunay sa femme Monsieur Queval et moi / Laisse passer nos bagages en franchise à la porte du ciel / Nous t’apportons des pinceaux des couleurs des toiles / Afin que tes loisirs sacrés dans la lumière réelle / Tu les consacres à peindre comme tu tiras mon portrait / La face des étoiles. »
Revanche posthume
Les signes de reconnaissance post mortem s’accumulèrent au fil du temps : en 1911 Wilhelm Udhe publia le premier ouvrage sur le peintre, la même année une exposition fut organisée par Robert Delaunay au Salon des indépendants. En 1912, le célèbre collectionneur et mécène russe Sergueï Chtchoukine acheta des toiles au marchand de tableaux Ambroise Vollard. En 1913, deux œuvres traversèrent l’Atlantique pour être présentées à la foire internationale Armory Show, à New York.
Les années s’enchaînaient et les collectionneurs et musées s’arrachaient les tableaux de ce « douanier » qui ne faisait pas recette lors de son existence. Jacques Doucet, le couturier et grand collectionneur, acquit en 1922 La Charmeuse de serpent ; le musée national de Prague, en 1923, Moi-même, portrait-paysage ; La Bohémienne endormie, toile que le maire de Laval avait négligée d’un revers de main, entra en 1939 au Muséum of Modern Art de New York qui lui consacra, à cette occasion, une exposition monographique. Bref, c’était la gloire, certes posthume, pour ce peintre que l’on reconnaissait enfin à sa juste valeur, lui qui ne possédait pas les codes académiques.
Didier Saillier
(Mai 2026)
Illustration : Henri Rousseau, Vue du quai d’Asnières (1900) © 2026 The Barnes Foundation (www.barnesfoundation.org).



