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Blake et Mortimer au musée

L’exposition « Scientifiction, Blake et Mortimer au musée des Arts et Métiers » (60, rue Réaumur, Paris 3e) est organisée du 26 juin 2019 au 5 janvier 2020. Une confrontation de l’univers « merveilleux scientifique » d’Edgar Pierre Jacobs avec des objets scientifiques tirés des réserves du musée. Où l’on voit que Jacobs s’appuyait sur la science de son temps pour imaginer ses fictions souvent empreintes d’anticipation. À partir du 3 octobre, 60 nouvelles œuvres remplaceront les précédentes et quelques pièces seront aussi sorties des réserves du musée.

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Cet été, en raison de la canicule sévère qui s’est abattue sur la capitale, l’exposition sur Blake et Mortimer, qui avait commencé le 26 juin, a subitement fermée le 23 juillet. Les amateurs de la bande dessinée d’Edgar P. Jacobs ont eu la même réaction : « By Jove ! », se sont-ils dits, cela doit être un des coups tordus d’Olrik, l’ennemi intime de nos deux héros. Après enquête, il s’avère que les climatiseurs Carrier (des machines à soufflerie réparties dans les salles) n’ont pu refouler les assauts de la chaleur caniculaire. D’ailleurs, une de ces machines a rendu l’âme au plus fort de l’attaque. Cette fermeture était justifiée, car la température dépassant les 40 degrés risquait de détériorer les planches dessinées. Le 3 septembre, l’exposition a enfin rouvert ses portes.

Edgar Pierre Jacobs (1904-1987) avec sa série des Blake et Mortimer est le brillant second de la bande dessinée franco-belge, après Hergé. Si Hergé, le créateur des Aventures de Tintin bat tous les records : de vente, du nombre de traductions et de reconnaissance (le général de Gaulle ne disait-il pas : « Mon seul rival international c’est Tintin ! »), en revanche, Jacobs a ses fidèles partisans qui ne jurent que par son univers so british, mêlant au réalisme du trait l’anticipation et la science-fiction. Les deux héros, au service de sa Gracieuse Majesté, ont des personnalités opposées : Francis Blake, le gallois, directeur du M15, le service du Security Service, possède un caractère réfléchi et un flegme typiquement britannique, tandis que le professeur Philip Mortimer, l’Écossais, est au contraire passionné, ne transigeant pas avec l’honneur, toujours prêt à se jeter dans une aventure.

L’exposition débute par des panneaux consacrés à la biographie d’Edgar P. Jacobs. Dès son enfance, il éprouva un fort intérêt pour le monde du spectacle. Sa première fascination provient de sa lanterne magique qui projetait des images colorées. Par la suite, il fabriqua à partir d’une caisse de fraises une maquette de théâtre. Par l’intermédiaire de Jacques Van Melkebeke (l’homme de l’ombre de la BD franco-belge qui conseillait plus ou moins officiellement Hergé et Jacobs), rencontré à douze ans sur les bancs de l’école, Jacobs accéda à la littérature fantastique et mystérieuse : H. G. Wells et sa Guerre des mondes, Arthur Conan Doyle et Le Monde perdu. Le cinéma expressionniste, avec son jeu d’ombres et de lumières, n’est pas en reste dans son attirance pour l’image inquiétante. On peut voir des extraits projetés sur les murs de M le Maudit (1931) de Fritz Lang et Le Cabinet du docteur Galigari (1920) de Robert Wiene, deux œuvres matrices pour l’imaginaire de Jacobs.

Bien qu’ayant fréquenté les cours de dessin de l’École des beaux-arts de Bruxelles avec son ami Van Melkebeke, la grande affaire de Jacobs fut l’opéra. Tout en dessinant des publicités au début des années 1920 – Cigarettes Luxor et lavis hyperréalistes pour les pages des catalogues de meubles des Grands magasins de la Bourse – il fit de la figuration, en 1919 (à quinze ans), au théâtre royal de la Monnaie de Bruxelles avant d’y devenir choriste. Dans un extrait vidéo d’un entretien donné en 1977, Jacobs explique comment il vint à la bande dessinée. Ayant appris le chant lyrique, il fut pendant une dizaine d’années baryton à l’opéra de Lille, puis, à la suite de la crise économique des années trente, il fut licencié et dut revenir en Belgique. En 1940, il fut mobilisé et après la Blitzkrieg allemande, il revint en Belgique et tenta de renouer avec son métier, mais devant les difficultés pour trouver des engagements, la mort dans l’âme, il renonça à sa carrière de chanteur lyrique. Néanmoins sa passion pour le spectacle, et l’opéra en particulier, ne s’éteignit jamais et se métamorphosa dans la série des Blake et Mortimer à travers une mise en scène et des décors opulents. Après avoir quitté le bel canto, il utilisa, en 1941, la deuxième corde de son arc, l’art graphique, en illustrant pour le journal belge pour enfants Bravo ! des contes et des nouvelles avant de poursuivre la série américaine de science-fiction Flash Gordon, rapidement interrompue en raison de la censure allemande. C’est alors qu’il créa sur le modèle du graphisme de Flash Gordon, Le Rayon U, la première bande dessinée de Jacobs qui fut le modèle de la série à venir Blake et Mortimer. Parallèlement au travail du Rayon U, Jacobs se mit au service de Hergé, à la fin 1943, pour dessiner les décors et mettre en couleurs les Aventures de Tintin éditées avant la guerre en noir et blanc ainsi que de participer au double album Les Sept Boules de cristal et Le Temple du Soleil. Cependant, en raison du succès de ses propres travaux et du fait que Hergé refusait d’adjoindre son nom sur la couverture des Tintin, l’assistant mit fin, en 1947, à sa collaboration.

A travers le concept des quatre éléments primordiaux (le feu, l’air, l’eau, la terre) l’exposition fait dialoguer la science et la fiction dans l’œuvre de Blake et Mortimer, à l’arrière-plan mythologique. À côté des planches de dessins, plus ou moins élaborées selon les étapes de la création (crayonnés, calques d’études, bleus de coloriage, pages encrées), sont exposés des objets du musée rappelant, plus ou moins lointainement, le contexte historique ou scientifique de l’univers de Jacobs. Ainsi avec Le Secret de l’Espadon (1946), celui-ci fait œuvre d’anticipation en imaginant une Troisième Guerre mondiale mettant face à face le « Monde libre » et l’« Empire jaune ». C’est un déferlement de feu qui fait rage rappelant l’actualité récente avec les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. Des objets sont exposés évoquant le feu, au pouvoir créateur ou dévastateur : un sabre foudroyé datant du xviiie siècle ; l’optique de Newton conçue pour montrer que les couleurs de l’arc-en-ciel tournant rapidement forment une lumière blanche ; l’expérience de Miller, en 1953, recréant in vitro, dans un ballon de verre, la « soupe primordiale », c’est-à-dire l’origine chimique de la vie, en mélangeant du gaz, de l’eau, des éclairs qui donneront des acides aminés, éléments primordiaux du vivant. L’air, c’est le lieu où se déroulent les combats aériens, mais aussi l’élément qui transporte les ondes qu’elles soient radars (pour détecter la position des objets mouvants) ou radio (pour entrer en communication). Dans S.O.S. Météores (1958), le professeur Miloch Georgevitch, un savant fou, a le pouvoir de provoquer des dérèglements climatiques en domestiquant le temps. En parallèle, sont présentés le premier radioscope permettant de voir l’invisible grâce au rayon X, un radar léger d’atterrissage de la société Thomson (années 1960) qui pourrait trouver sa place dans la série.

On peut être étonné par la capacité du dessinateur et scénariste d’anticiper certaines inventions techniques qui deviendront réalité des décennies plus tard. Par exemple, le monorail de L’Énigme de l’Atlantide (1955) sera conçu par l’ingénieur Jean Bertin et battra même, en 1974, le record du monde de vitesse sur rail à 430 km/heure ; la montre de Mortimer dans Le Piège diabolique (1960) est l’ancêtre de la montre connectée Swatch, apparue dans les années 1990. Ce n’est pas uniquement un don de double vue qui expliquerait les prouesses divinatoires de Jacobs, mais surtout parce que celui-ci, qui était abonné à Science et Vie et à d’autres magazines scientifiques de vulgarisation, emmagasinait une documentation abondante et s’informait auprès des scientifiques avant d’élaborer ses histoires. La science-fiction est souvent le miroir des expériences scientifiques de l’époque.

L’univers de Jacobs qui, contrairement à celui de Hergé, n’a pas une once d’humour, s’adressait avant tout aux enfants « sérieux » pour alimenter leur soif d’aventures au premier degré et de découvertes scientifiques, même imaginaires. Soucieux du détail, le dessinateur avait pour but d’être vraisemblable dans l’invraisemblance, c’est pourquoi il vérifiait le moindre détail en étudiant la topographie d’une ville, dessinait sur photographie et confectionnait des maquettes pour observer l’objet sous tous les angles. Sa méticulosité allait jusqu’à chronométrer la fuite de l’affreux Olrik dans un souterrain de L’Affaire du collier (1965) afin de vérifier si les horaires des bus lui permettraient d’échapper à ses poursuivants !

Cette exposition ravira les enfants, mais, peut-être, surtout les adultes qui retrouveront les héros de leur enfance. Le succès de la série ne s’est jamais démenti si l’on en croit la reprise de nouvelles aventures élaborées, après le décès du maître, par des scénaristes et dessinateurs pastichant l’œuvre princeps.

Didier Saillier

(Septembre 2019)

Illustration : Site des Éditions Dargaud.

Tintin au musée

A l’occasion des quarante ans du Musée en herbe, dédié aux enfants, celui-ci organise une exposition intitulée « Le musée imaginaire de Tintin » qui aura lieu tout l’été. Rassurons les lecteurs, les adultes sont acceptés avec ou sans enfant. Citation d’Hergé (1907-1983), l’homme au 230 millions d’albums vendus et traduits dans 80 langues : « A force de croire en ses rêves, l’homme en fait une réalité»

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Que Tintin se retrouve au musée n’est pas une surprise. Déjà le centre Pompidou a consacré, en 2006 et 2007, une exposition à son créateur, puis, en 2009, un musée Hergé s’est ouvert à Louvain-la-Neuve, en Belgique. Depuis sa disparition, le dessinateur est considéré comme un artiste majeur du XXe siècle. Lui-même se passionnait pour l’art contemporain et collectionnait des toiles de Lucio Fontana, Serge Poliakoff, Pierre Alechinsky, Roy Lichtenstein… D’ailleurs, la dernière aventure inachevée de son héros, Tintin et l’Alph-Art, se déroulait dans le milieu de l’art et l’ultime vignette voyait le jeune héros menacé d’être intégré dans une « compression » de César et, par la même occasion, entrer au musée – à jamais.

Tintin n’est pas un homme de culture, mais des cultures. Parfois on le voit chez lui, entre deux péripéties, lire dans son fauteuil le journal ou un livre, mais ses goûts le portent vers l’ailleurs et l’action. C’est un aventurier, pas un rat de bibliothèque, ni de musée, au reste. L’Oreille cassée (1937) débute dans un musée ethnographique, toutefois Tintin y est absent. Un gardien, plumeau à la main, époussette un masque africain en chantonnant un air du Carmen de Bizet : Toréador prends garde à toi : « Toréador et trala-la-la-la un œil noir te regaaaaaarde ». Soudain, il s’aperçoit qu’une statuette Arumbayas a été volée. L’aventure commence : grâce à cette disparition, Tintin entre en action et part enquêter jusque dans la jungle amazonienne où vit la tribu des Arumbayas.

Pourquoi part-il au bout du monde ou – destination plus proche – au château de Moulinsart (Les Bijoux de la Castafiore [1963]) ? Par goût des voyages et par obligation professionnelle – dans ses premiers albums, reporter oblige, il se rend au bout du monde afin de couvrir les événements pour le compte du Petit Vingtième. Certes, mais c’est surtout par amitié et, plus largement, pour accomplir une « bonne action ». On le voit ainsi partir en expédition pour tenter de retrouver son ami Tchang, dont l’avion s’est écrasé dans l’Himalaya (Tintin au Tibet [1960]) ; s’embarquer pour le Pérou afin de délivrer le professeur Tournesol enlevé par des descendants des Incas (Le Temple du soleil [1949]). La liste serait longue à recenser tous ses voyages. Sur la couverture du magazine catholique Cœurs vaillants la devise de Jacques Cœur donne le ton : « A cœurs vaillants rien d’impossible ». Une autre devise enfonce le clou, celle de Charles de Foucauld : « S’il est une chose que nous devons absolument à Notre Seigneur, c’est de n’avoir jamais peur. » Conseils mis en pratique, au-delà du raisonnable, par l’intrépide Tintin.

Notre héros naît dans une époque où les aventuriers en tout genre électrisent les foules et les enfants en particulier. Ainsi la traversée de l’océan Atlantique de Charles Lindbergh en 1927 donne le ton de ses aventures, de même la découverte de la tombe de Toutankhamon en 1924 inspire Les Cigares du pharaon, la Croisière jaune d’André Citroën (1931-1932) incite le jeune dessinateur à élaborer Le Lotus bleu (1936). Hergé est la caisse de résonance du monde.

Le tropisme de Tintin à vouloir « faire le bien » est à relier avec la biographie de son créateur. En effet, Hergé a eu une jeunesse catholique, et son passage par le scoutisme a renforcé ses convictions. Après avoir dessiné dans des revues scoutes, il est engagé, à 18 ans, au journal catholique et nationaliste Le Vingtième Siècle au service des abonnements. Pris en main par le directeur, l’abbé Wallez, un ultra catholique maurrassien, Hergé reçoit de ce dernier, trois ans plus tard, la responsabilité du supplément destiné à la jeunesse : Le Petit Vingtième. C’est dans ce journal que naîtra, en 1929, le garçon à la houppe. Hergé, à cette époque, est influencé par l’abbé, ce qui rejaillit sur les idées de son héros. Aujourd’hui, pour beaucoup, les premiers albums sont racistes. Tintin au pays des Soviets (1930), Tintin au Congo (1931), Tintin en Amérique (1932), présentent l’ « Autre » (le Bolchevik, le Noir, l’Indien) comme un sauvage aux mœurs bizarres. Pour la défense du dessinateur, on peut admettre que dans les années trente, dans les milieux conservateurs (et au-delà), la majorité des populations pensait ainsi ; les préjugés raciaux étaient une évidence. Avec le temps, et notamment à la suite de ses relations sentimentales, à la fin des années cinquante, avec une collaboratrice jeune et moderne, devenue par la suite son épouse, Hergé prend la mesure des injustices sociales et raciales. Aussi dans Tintin et les Picaros (1976), le jeune garçon arbore sur son casque de moto le signe des hippies « Peace and love » et porte des jeans. Adieu la culotte de golf !

L’exposition du Musée en herbe est composée de deux salles de dimensions restreintes afin de ne pas user l’attention des enfants. Dans l’antichambre, des casquettes de petit reporter sont mises à la disposition des enfants qui s’en coiffent le temps de l’exposition. Après moult hésitations, le reporter de Culture et Liberté a renoncé à les imiter. La première salle est consacrée à la fois au travail publicitaire de l’Atelier Hergé et à ses séries comme Les exploits de Quick et Flupke (1930), Les aventures de Jo, Zette et Jocko (1935), et bien sûr Tintin et Milou. On peut y voir des planches tracées à l’encre de Chine et à la gouache, des croquis avec des indications de couleurs et des phylactères vierges, des pages placardées du Petit Vingtième, de Cœurs vaillants, du Journal de Tintin, ensemble qui parfait notre connaissance de l’œuvre du dessinateur belge.

La seconde salle est la plus excitante. En effet, l’enjeu est de mettre en relation les dessins d’Hergé avec les œuvres qui l’ont inspiré et qui sont issues pour la plupart du Louvre et du musée du quai Branly. A partir du Lotus bleu, Hergé est obsédé par le rendu de la réalité, au détail près : il convient qu’un bateau de papier puisse naviguer ! Pour parvenir à ses fins, il se documente et reproduit à l’identique des automobiles, des avions, des bateaux, etc. On peut comparer les dessins des Cigares du pharaon (1934) avec le sarcophage d’Itnedjès (780-525 av. J.-C.) et autres pièces égyptiennes. Ensuite, on pénètre dans le monde des Indiens des plaines de Tintin en Amérique où sont exposés un plastron sioux, une coiffe de guerrier en plumes d’aigle, symbole de la bravoure, un tomahawk mêlant la fonction de casse tête et de calumet. A côté, est évoqué Le Lotus bleu : une pipe à opium, utilisée dans les fumeries clandestines, un bonnet chinois, une monture de lunettes pliantes et une superbe statue de Shiva à quatre bras entouré d’un cercle de feu. Quelques sculptures font référence à Tintin au Congo : un totem du Dahomey, des masques Sénoufo et Baoulé en bois sculpté. Et la pièce maîtresse, un masque Dan, en bois et aluminium, celui qu’époussette le gardien du musée ethnographique de Bruxelles fredonnant « Toréador ». Avec Le Temple du soleil et L’Oreille cassée, nous plongeons dans la culture sud-américaine : un vase à tête humaine en terre cuite, une flûte de pan, le fameux fétiche volé au peuple Arumbayas. Le parcours se termine par la civilisation tibétaine avec des objets rapportés au cours d’expéditions des orientalistes Alexandra David-Néel et Jacques Bacot. On peut admirer une collection de vêtements de moines, des trompes télescopiques en bronze longues de cinq mètres.

Cette exposition est une réflexion en creux sur le destin de la bande dessinée, qui fut longtemps considérée comme une lecture de mauvais genre, tout juste bonne pour les enfants et les ilotes. Grâce à Hergé, elle a reçu ses lettres de noblesse en accédant aux musées et au marché de l’art. On s’aperçoit que la production des civilisations extra-européennes a connu un destin similaire au cours du XXe siècle. Considérés longtemps par les Européens (à part les avant-gardes) sous le seul angle religieux ou utilitaire, les arts africains, océaniens, asiatiques et américains ont intégré, en l’an 2000, le pavillon des Sessions – le nouveau département des arts premiers du musée du Louvre – « un lieu de reconnaissance légitime de l’art de peuples longtemps méconnus ou sous-estimés qui représentent les quatre cinquièmes de l’humanité », déclare le site du Louvre.

Didier Saillier

(Mai 2015)

Photo : Tintin en costume de reporter.

 

Tintin et moi

Bien avant de savoir lire, je lisais les aventures de Tintin. En vacances chez ma tante, j’ai découvert ce héros qui allait me suivre tout au long de mon existence. Je me souviens du premier que j’ai eu entre les mains, Tintin en Amérique, les images me restent encore en mémoire : les gangsters avec leurs browning, les gratte-ciel qui s’érigent en un temps record, un petit singe affublé d’un costume militaire et, surtout, la scène fondatrice, notre héros attaché sur les rails d’un chemin de fer par des bandits alors que le train arrive à grande vitesse. Je tremblais pour lui.

Dans ces premiers albums, les scènes s’enchaînaient à perdre haleine, aussitôt réchappé d’un péril, il tombait de Charybde en Scylla dans un autre guêpier. Les situations se comprenaient aisément sans le besoin de recourir au texte. La bande dessinée, à l’époque des années 1930, était encore sous l’influence du cinéma muet : donner le plus d’informations visuelles en glissant au minimum des cartons entre les images.

Les années passaient et je découvrais progressivement les autres aventures à l’occasion d’un cadeau offert pour une fête, car un album cartonné à l’apparence luxueuse ne s’obtenait pas n’importe quand. Ainsi je lus Les 7 boules de cristal lors d’un Noël et une semaine plus tard, pour le Nouvel An, la suite de l’histoire, Le Temple du soleil.

Je devenais un lecteur boulimique d’illustrés en tout genre – de mauvaises lectures selon l’entourage et les instituteurs -, mais Tintin conserva la prédominance. Contrairement aux autres héros, célèbres ou inconnus, celui d’Hergé était pour moi tout simplement un ami qui me consolait. Ce n’était pas original, des millions d’autres enfants dans le monde revendiquaient son amitié. Il me revient le souvenir dans un numéro des années 1960 du Journal de Tintin (magazine où paraissaient en avant-première des albums de Tintin et des BD d’autres dessinateurs), dans le courrier des lecteurs, un homme de 78 ans s’inquiétait s’il était toujours autorisé à lire les aventures de son héros préféré, puisque, comme disait le slogan, Tintin ne pouvait être lu que « de 7 à 77 ans ».

Avec l’âge, les autres personnages du monde hergéen s’imposèrent dans mon Panthéon. Les colères homériques du capitaine Haddock me réjouissaient et je reprenais à mon compte ses injures toutes personnelles, ses « bachi-bouzouk des Carpates », « crème d’emplâtre à la graisse de hérisson », j’en passe et des plus connues. Le professeur Tournesol était impayable en comprenant tout de travers (« – A l’Ouest ? »). Les Dupont(d) avaient un statut particulier en étant à la fois des amis de Tintin et cependant capables de le menotter dès qu’un doute s’insinuaient en eux quant à son honnêteté. Tintin, malhonnête, ils ne comprenaient vraiment rien ces Dupont(d) !

Devenu adulte, tout en le relisant par période, je me mis à collectionner des objets à son effigie et à celui de ses amis. Ainsi j’eus une montre, des pin’s que j’épinglais au revers de ma veste, une sorte de décoration de l’ordre de Tintin. Des objets se placèrent sur les rayons de ma bibliothèque : des figurines de Tintin et de son inséparable chien Milou, des modèles réduits de voitures inspirées des albums.

Comment rencontrer Tintin en dehors de la littérature hergéenne ? Telle était la question que je me posais depuis l’enfance. Les deux films* tournés dans les années 1960, avec l’acteur Jean-Pierre Talbot, un jeune professeur d’éducation physique, devenu pour l’occasion un Tintin plus vrai que « nature », furent un succédané à mon désir d’entrer à l’intérieur de l’œuvre de papier. Les cinéphiles comme les Tintinophiles furent déçus par ces deux œuvres jugées ratées. Bien que les voix des personnages étaient différentes de celles « entendues » dans les albums, pour ma part, je considérais que l’ambiance et les décors étaient respectés. Toutefois ma préférence allait pour le premier, Le mystère de la Toison d’or, en raison de sa parenté styliste avec les films de Philippe de Broca (L’homme de Rio, Les tribulations d’un Chinois en Chine joués par Jean-Paul Belmondo), le cinéaste le plus hergéen.

Et Steven Spielberg apparut au pays de Tintin. Depuis les années 1980, il tenta à plusieurs reprises de mettre en scène les aventures d’Hergé depuis que celui-ci en avait exprimé le souhait après avoir vu Les Aventuriers de l’Arche perdu. Pour le premier épisode, Le Secret de la Licorne, qui en comptera probablement d’autres si le film est rentable, Spielberg s’est inspiré du Secret de la Licorne et du Crabe aux pinces d’or (où apparaît pour la première fois le capitaine Haddock). Après avoir vu la bande-annonce, j’étais fort sceptique quant à la réussite de l’entreprise. Cela ressemblait davantage à un jeu vidéo qu’à un film tourné avec délicatesse par un admirateur d’Hergé. Tintin ressemblait assez peu au modèle, le capitaine avait des yeux de pervers (ce qu’il n’est absolument pas !) La technique employée dite « motion capture » (captation de mouvements d’un acteur réel pour les appliquer ensuite au modèle virtuel) me paraissait éloignée de la ligne claire d’Hergé. Ne me décourageant pas, je me rendais tout de même dans une salle de cinéma pour confirmer ma déception. Passé les premières minutes, le temps de s’habituer à cette technique empruntée à la réalité et à l’animation, je reconnus les qualités du travail. Le décor et les couleurs étaient bien rendus et les acteurs finalement proches des modèles. Le seul problème résidait dans le scénario conçu visiblement pour le public américain ignorant tout des aventures de Tintin. Explosions, coups de feu, poursuites incessantes, duel final à coups de grues entre le capitaine Haddock et le méchant Ivan Ivanovitch Sakharine. En définitive, Le Secret de la Licorne est davantage un film d’action (réussi) de Spielberg qu’une adaptation fidèle d’Hergé.

Au mois d’octobre, je reçus un courrier de ma sœur – connaissant mon intérêt pour Tintin – une série d’articles découpés dans La Nouvelle République, au sujet d’un homme qui aurait inspiré Hergé. Robert Sexé (1890-1986) était un motocycliste poitevin, reporter-photographe, qui a bouclé, en 1926, le premier tour du monde en moto (passant en Amérique, en Afrique et dans les Balkans avant Tintin, né en 1929), a réalisé, en 1925, le raid Paris-Moscou, puis sur place participé au « Circuit des Soviets ». D’autres éléments convergents permettent, selon la thèse de son légataire universel, Janpol Schulz, d’affirmer qu’Hergé s’est inspiré des traits de Sexé et de ses aventures à moto pour créer son personnage. Il est vrai que la ressemblance avec le reporter du Petit vingtième est frappante, houppe comprise. De plus, Sexé qui participait à des compétitions – relatées largement par la presse de l’époque – pour une marque de motos belges, Gillet-Herstal, avait pour mécanicien un certain René Milhoux. Tout cela est assez troublant.

Qu’importe si Robert Sexé ait inspiré Hergé, le plus extraordinaire à mes yeux est le fait que le modèle putatif de Tintin ait habité à quelques kilomètres du domicile familial. Si j’avais connu sa présence, je serais allé lui serrer la main en lui demandant si, au cours de ses aventures, il n’aurait pas rencontré un jeune reporter accompagné d’un fox-terrier blanc nommé Milou.

Didier Saillier

(Novembre 2011)

Photo : Robert Sexé sur une de ses motos (dr)

* Tintin et le mystère de la Toison d’or de Jean-Jacques Vierne (1961) ; Tintin et les oranges bleues de Philippe Condroyer (1964).