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Une femme passe l'aspirateur sur le Trocadéro devant la tour Effel
Expositions,  Histoire

C’était au temps du Salon des arts ménagers

Aux Archives nationales, sur le site de Pierrefitte-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis, l’exposition « Au Salon des arts ménagers 1923-1983 », présente, du 5 février au 16 juillet 2022, soixante-dix ans d’innovation en matière d’appareils ménagers. Elle met l’accent sur les années cinquante et soixante, période pendant laquelle le Salon était une institution au même titre que le Salon de l’auto.

 

Lorsque j’entends « Salon des arts ménagers », une scène du film de Jacques Tati, Play Time (1967), me vient à l’esprit. M. Hulot, avec son imperméable, sa pipe, son chapeau et son parapluie, se retrouve perdu dans une exposition des inventions loufoques comme un balai muni de phares, une poubelle en forme de colonne grecque, une porte qui claque silencieusement.

Mon second souvenir lié à cette manifestation provient d’une chanson de Boris Vian, « La Complainte du progrès » (1956) dont la scansion musicale est un enchantement de drôlerie et d’ironie : « Viens m’embrasser / Et je te donnerai / Un frigidaire / Un joli scoutaire / Un atomixère / Et du Dunlopillo / Une cuisinière / Avec un four en verre / Des tas de couverts / Et des pelles à gâteaux / Une tourniquette / Pour faire la vinaigrette / Un bel aérateur / Pour bouffer les odeurs / Des draps qui chauffent / Un pistolet à gaufres / Un avion pour deux /… Et nous serons heureux. » L’idée de cette chanson a probablement germé dans l’esprit de Boris Vian au lendemain d’une visite au Salon des arts ménagers.

Des appareils aux arts ménagers

Dans l’exposition, le visiteur ne verra pas de balai éclairant la poussière ni la « tourniquette », pas davantage le plateau volant, le motolaveur, la purée minute et le matelas chauffant, qui étaient les vedettes aux diverses éditions du Salon des arts ménagers. Cette absence d’objets provient de la mission des Archives nationales qui se résume à conserver et à valoriser exclusivement les documents écrits, photographiques et audiovisuels. Cependant, ce manque ne vient pas ternir le plaisir du visiteur qui se satisfait des photographies et des vidéos conçues pour se mettre dans l’ambiance de ce haut lieu de la modernité et observer les appareils ménagers, commentés par des démonstrateurs au bagou assuré.

C’est sous l’impulsion de l’homme politique, Jules-Louis Breton (1872-1940) qui fut nommé, en 1917, à la « direction des Inventions intéressant la défense nationale » que tout a commencé en matière d’arts ménagers. En 1923, il créa le « Salon des appareils ménagers », implanté au Champ-de-Mars. Le succès modeste mais encourageant (200 exposants, 100 000 visiteurs) donna l’opportunité à cet événement de se développer en s’installant, en 1926, au Grand Palais, sous l’appellation de « Salon des arts ménagers ». Le déménagement permit ainsi d’accueillir davantage d’exposants et de visiteurs, tandis que le changement d’appellation orienta l’événement vers l’art de la maison, qu’il soit ménager ou culinaire. En 1929, Paul Breton, fils de Jules-Louis et ingénieur des arts et métiers, succéda à son père au commissariat général du Salon.

Rationaliser

L’idée initiale de ce Salon était de réunir, en février ou mars, pendant deux semaines, toutes les innovations en matière d’appareils ménagers, mais aussi de développer les compétences et la rationalité des ménagères, car il s’agissait de les former. À cet effet, des concours étaient organisés comme la « meilleure ménagère », en 1936, puis en 1948 – première édition du Salon après la guerre – la « Fée du logis », dont les concurrentes sortaient des centres d’enseignement ménager.

La journaliste Paulette Bernège (1896-1973) qui s’était spécialisée dans l’économie domestique, auteure de nombreux ouvrages, dont le fameux De la méthode ménagère (1928), conseillait les maîtresses de maison à propos de la rationalisation des déplacements dans l’espace et de l’agencement du mobilier. Tout ceci reposait sur les méthodes américaines d’organisation scientifique du travail (le taylorisme) appliquées à la sphère domestique. Dans Si les femmes faisaient les maisons (1928), Paulette Bernège calculait les pas inutiles qu’accomplissaient les ménagères dans leur intérieur : « huit mètres de distance entre ma cuisine et ma table à manger m’obligent, en 40 ans, à parcourir la distance de Paris au lac Baïkal ».

Du « motolaveur » à la cuisine de l’an 2000

Une des premières avancées dans les appareils ménagers destinés aux femmes était l’invention de la machine à laver la vaisselle, le « motolaveur », inventé par Jules-Louis Breton lui-même, le fondateur du Salon. Ce « motolaveur », fabriqué en 1923 par la société SACAM, permettait, selon les modèles, de laver en deux minutes douze, quarante ou soixante assiettes, de les rincer, de les égoutter et de les sécher, en actionnant une manivelle. Si la technique était encore rudimentaire, en revanche, en 1957, les Actualités françaises diffusaient un reportage nommé « La cuisine de l’an 2000 », imaginée par la société américaine Frigidaire. On y voit un prototype de cuisine équipée de placards tournants – logeables et pratiques –, d’une plaque de marbre à induction (déjà !), un lave-vaisselle ultrasonique, un téléscripteur pour passer les commandes livrées à domicile (Deliveroo, cinquante ans avant la lettre !).

En plus d’exposer les nouveautés techniques, le Salon avait une fonction pédagogique et invitait des conférenciers à vanter la diététique, apte à satisfaire la santé et l’apparence de la femme et de l’homme modernes ; des enseignantes en art ménager organisaient des démonstrations culinaires ; dans les stands tenus par des marques d’appareils ménagers, les grands chefs cuisiniers préparaient, la poêle à la main, des plats délicieux, devant des visiteurs ébaudis, et révélaient le secret de leurs recettes, selon le modèle de l’émission télévisée Art et magie de la cuisine (1954-1967) animée par le chef Raymond Oliver et son assistante, la charmante « speakerine » Catherine Langeais.

Des mannequins aux féministes

Dès 1927, le mensuel L’Art ménager, « la revue dudit salon », recommandait les appareils ménagers de la dernière génération, mais aussi proposaient des recettes saisonnières. Des photos montraient des armoires remplies de pots de confiture et de bocaux de légumes préparés par les ménagères prévoyantes. Dans les années cinquante, celles-ci ont tout l’air de mannequins dans leur cuisine équipée ; elles manipulent avec dextérité des casseroles dans des robes élégantes, car la femme, dans son foyer, se devait d’être à la fois belle, mince, distinguée et opérante.

Le Salon des arts ménagers fut considéré comme la vitrine de l’inégalité des sexes. Si la libération des femmes était le but du développement des appareils ménagers, au fur et à mesure des décennies, la contestation féminine s’amplifia. Lors de l’édition de 1975, le 8 mars, trois cents militantes du Mouvement de la libération de la femme, du journal Les pétroleuses et du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception investirent le Salon pour protester contre la « double journée » et contre « l’institution du conditionnement et de l’avilissement de la femme ». Bref, les appareils ménagers n’avaient plus bonne presse, ils n’étaient plus conçus pour libérer les femmes, mais, au contraire, pour renforcer l’exploitation domestique féminine.

Acteurs et présidents

Le Salon atteignit son apogée dans les années 1950, en dépassant le million de visiteurs, puis, progressivement, ce sera la décrue, même si cet événement restera toujours très suivi par les classes populaires qui venaient voir, en chair et en os, des vedettes du grand et du petit écran comme Francis Blanche, Pierre Dac, Simone Renant, Lino Ventura, Annie Cordy qui cuisinaient en public leurs plats préférés ; ou des présidents de la République venus dans l’exercice de leur fonction : René Coty considérait avec jovialité un stand de victuailles, tandis que Valéry Giscard d’Estaing, en bon polytechnicien, observait avec intérêt une gazinière à allumage automatique.

En 1961, le Salon quitta le Grand Palais pour s’installer au CNIT de la Défense. N’était-il pas logique que l’événement, où sévissait la révolution permanente en matière d’électroménager, intégrât le Centre des nouvelles industries et technologies ? Pourtant, au fil du temps, le Salon était de moins en moins fréquenté, étant donné que, à partir du milieu des années 1960, il était concurrencé par les grandes surfaces spécialisées, comme Darty, qui exposaient, elles aussi, les derniers modèles.

Ainsi, l’année 1983 vit l’édition ultime du Salon des arts ménagers qui fut remplacé par le Salon de l’équipement domestique, réservé aux professionnels. C’était la fin d’une aventure de soixante ans qui avait accompagné l’évolution de la société française. Alors qu’en 1954, le taux d’équipement était faible, en 1983 les foyers étaient équipés, à 80 %, d’un réfrigérateur, d’un lave-linge et d’une télévision, sans compter les gadgets, à la micro fonction, achetés, parce que nouveau et ludique, comme l’inénarrable « tourniquette pour faire la vinaigrette » de Boris Vian.

Didier Saillier

(Mai 2022)

Photo : « L’aspirateur volant » sur le parvis du Trocadéro le 23 septembre 1960. La « ménagère moderne » ne dépend plus de sa bonne. (AFP)

Un critique culturel et littéraire qui écrit exclusivement sur les œuvres qui l'enthousiasment. "La plus grande décadence dans ce monde est de perdre son enthousiasme." H. W. Arnold

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