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Les Exploits de Quick et Flupke
Arts plastiques,  Bande dessinée,  Jeunesse

Les Exploits de Quick et Flupke

Les albums des « Aventures de Tintin » ont eu un formidable succès qui ont éclipsé les autres créations de Hergé : « Popol et Virginie au pays des Lapinos », « Les Aventures de Jo, Zette et Jocko » et « Les Exploits de Quick et Flupke » (1930-1940). Dans cette dernière série, beaucoup de malice, de maladresse, de naïveté qui mettent le monde sens dessus dessous. Quand la logique devient irrationnelle.

 

 

Georges Remi (1907-1983) dit « Hergé » a dix-huit ans quand il entre, en 1925, dans le quotidien catholique belge Le Vingtième Siècle, en tant qu’employé au service des abonnements. Après son service militaire (effectué d’août 1926 à août 1927), il est nommé reporter-photographe et dessinateur, il illustre alors les articles des journalistes. Le 1er novembre 1928, avec la création du supplément de huit pages pour la jeunesse, « Le Petit Vingtième » (1928-1940), Hergé bénéficie d’une promotion en devenant son responsable. Mais c’est avec la création de Tintin au pays des Soviets le 10 janvier 1929 que le supplément prend une autre ampleur et passe, un an plus tard, à seize pages qui accueillent aussi la naissance, le 23 janvier 1930, du duo impayable Quick et Flupke.

Chaque histoire de Quick et Flupke est développée sur deux pages contenant une douzaine de vignettes. Le gag surgit dans la dernière, mettant un terme à l’anecdote. De 1930 à 1935 – les années les plus fécondes de cette série – ce n’est pas moins de trois cent dix gags qui sont créés par l’imagination débordante de Hergé qui met en scène deux enfants belges dans un monde où les adultes n’ont pas leur place.

Farces et maladresses

Quick (diminutif de Patrick en bruxellois), âgé d’une dizaine d’années, est coiffé d’un béret sombre et revêtu d’un pull rouge à col roulé ; et Flupke (diminutif de Philippe), plus jeune, porte une veste verte et une écharpe qu’il ne quitte jamais, même en été ! Ce sont des garnements bien sympathiques, sans une once de méchanceté, mais qui produisent le désordre dans la vie quotidienne de leur quartier ou l’appartement familial, en raison de leurs farces ou de leur maladresse chronique.

En décembre 1930, le premier album noir et blanc Quick et Flupke, gamins de Bruxelles, un recueil reprenant trente planches parues dans le supplément, est autopublié par « Le Petit Vingtième » lui-même. À partir de la troisième série, en 1934, Les Nouveaux Exploits de Quick et Flupke, gamins de Bruxelles, paraissent chez Casterman, une vraie maison d’édition possédant un distributeur et une puissance de vente, duo qui sera rejoint chez Casterman par Tintin à partir de la même année. Cinq séries de Quick et Flupke seront en tout publiées en noir et blanc, la dernière en décembre 1940.

Kejes

Toujours pleins d’énergie, les ketjes (« gamins » en bruxellois) ont des idées à revendre. Des livres traînent sur le sol d’une pièce ? Alors, logiquement, il convient de construire une bibliothèque… qui finit en petit bois. Une table est bancale ? Ne suffit-il pas de couper les pieds jusqu’aux tabliers pour les mettre au même niveau ? Chasser une mite produit un cataclysme dans l’appartement : « La mite est vraiment un animal destructeur », dit Quick en cassant le mobilier avec un balai…

L’autre motivation de leur action est le mimétisme. Une affiche de cirque engagera à jongler avec les assiettes du buffet. Une affiche de spectacle de saut à la bascule incitera Quick à catapulter Flupke, censé retomber dans un fauteuil, mais qui, en réalité, passera par la fenêtre… Le livre Comment on devient champion de saut à la perche, engendrera une vocation et des dégâts collatéraux. Finalement, Quick changera de livre et d’ambition : Comment on devient champion au jeu de loto qui se révèle plus accessible et plus calme. Ce qui est remarquable, c’est que les enfants – en cela cette bande dessinée est réaliste – ne se contentent pas de jouer, mais veulent devenir des champions immédiatement sans travail préalable. Voir un western au cinéma leur donnait, à cette époque, aussitôt l’envie de devenir un cow-boy parcourant les plaines du Texas.

Sur les trottoirs

Si leur terrain de jeu se déroule la plupart du temps sur les trottoirs de leur quartier (contrairement à Zig et Puce – les modèles de Hergé – qui arpentent le monde), parfois il est un peu plus loin : à la mer, à la montagne, à la campagne. C’est dans ces lieux plus lointains que se déroulent des événements hors du commun. Une promenade placide en petit voilier au bord de la côte les met en relation avec un paquebot qui, le lecteur s’y attend, va faire chavirer la frêle embarcation.

Les histoires sont parfois surréalistes ou absurdes. Dans « Un record », le nageur Flupke est surpris de constater que la plage qu’il a quittée n’est plus la même : « Pardon, monsieur, pourriez-vous me dire où sont les cabines ?… – Cab Inn ? What do you mean ? » Réponse d’un autre homme : « La cabine ? La cabine ? À Ostend ? But, no !… You… vous êtes ici à Douvres… – À Douvres ! Sapristi ! Je me suis trompé », dit-il en repartant à la nage dans l’autre sens : « Le plus ennuyeux, c’est que maman va croire que je suis resté trop longtemps dans l’eau. »

Humour populaire

Dans « Savoir allumer un feu », la tonalité est ouvertement absurde : les deux amis font du camping et soudain la pluie tombe à verse, le niveau de la rivière monte et la tente se retrouve au milieu de la rivière. Alors, pour allumer le feu de leur casserole, Quick plonge sous l’eau et remonte à la surface : « J’ai dû employer trois allumettes, le bois était humide… » Nous ne sommes pas très loin de l’humour populaire de l’Almanach Vermot.

Quick propose souvent d’accomplir une action, tandis que Flupke, suiviste, se révèle naïf et parfois déconcertant par ses réflexions d’une logique surprenante. Dans « Quick va à la pêche », celui-ci demande à son copain : « Mais… dis donc, Flupke, tu as déjà “vu” prendre des poissons ici ? – Non, Quick, je n’ai jamais “vu” prendre des poissons ici… D’ailleurs, je n’ai jamais vu quelqu’un pêcher ici… Alors ce doit être encore plein de poissons puisqu’on n’en a jamais pris. »

Arc et carquois

Si le burlesque a souvent droit de cité, voire le délire, la provocation des enfants n’est pas absente. Ainsi, dans « Rédaction », l’instituteur en donne une à composer à la maison : « Sujet : Un match de football… Je ramasserai les devoirs demain matin. » Étant dépourvu d’inspiration, notre ami Quick a soudainement une idée formidable. Le lendemain, l’instituteur en lisant la copie de son élève est éberlué : « Quick. Rédaction un match de football. Pluie. Terrain impraticable. Match remis. » Quick se révèle le plus provocateur du duo avec les autorités.

L’univers des albums est souvent dépourvu d’adultes, mais ceux qui apparaissent dans le cadre se révèlent parfois aussi enfantins que notre duo. Dans « Œil pour œil », Flupke (sous le regard de Quick) s’amuse à envoyer avec son arc des flèches dans le chapeau d’un vieil homme à la barbe blanche puis dans celui d’une femme. Soudain, c’est au tour de Flupke d’en recevoir dans les fesses. Derrière une palissade, nous voyons le vieil homme aux lorgnons muni lui aussi d’un arc et d’un carquois rendre la monnaie de la pièce au chenapan.

Agent n° 15

Que certains adultes n’aient pas quitté l’enfance, c’est d’autant plus vrai avec l’agent n° 15 (personnage récurrent de la série, le policier de quartier à la moustache foisonnante) qui gronde les deux enfants quand ils font des bêtises. Mais de temps à autre, dépassant sa fonction de maintien de l’ordre public, par exemple dans « Acrobaties », il se met à participer au désordre en empruntant le vélo de Flupke afin de rouler les pieds sur la selle, la mine goguenarde, imitant ainsi l’enfant qui devient son modèle. Une autre fois, dans « À chacun son tour », confisquant le lance-pierre de Flupke, qui s’amuse à lancer des projectiles sur un homme lisant son journal sur un banc, l’agent n° 15, dissimulé derrière un arbre, vise lui aussi l’homme qui sursaute lors de l’impact de la boulette.

La plus charmante des histoires (« Réconciliation ») voit l’agent n° 15 s’approcher lentement des enfants qui jouent aux billes sur le trottoir, ce qui fait décamper Quick par réflexe, par crainte de la maréchaussée. Se sentant coupable Flupke, s’étant retourné, range dans la confusion ses billes et quitte l’aire de jeu. C’est alors que le policer le retient par l’épaule et, sortant ses propres billes, se met à genoux et joue avec l’enfant.

Enfance insouciante

En lisant Les Exploits de Quick et Flupke, le lecteur est tenté de les comparer avec les Aventures de Tintin. Si ce dernier parcourt le monde, va en Russie, en Afrique, en Amérique du Nord ou du Sud, et même dans la Lune, nos deux enfants, eux, se contentent le plus souvent de rester dans leur quartier, même dans leur rue. Si Tintin cherche à faire le bien en sauvant la veuve et l’orphelin, étant un adolescent au cœur généreux, Quick et Flupke, quant à eux, se plaisent à commettre des blagues et restent ainsi à leur niveau, celui de l’enfance insouciante. Tandis que Tintin se veut un adulte responsable, Quick et Flupke ne prétendent pas devenir des saints et restent eux-mêmes : de petits sacripants qui amusent les jeunes lecteurs.

Dans l’ouvrage Le Monde d’Hergé (1983), Benoît Peeters, grand spécialiste et biographe de Hergé, remarque avec justesse : « Dans Tintin (et plus encore dans Jo et Zette [et Jocko]), le désordre est toujours le fait de la situation extérieure, les héros ne visant pour leur part qu’à remettre les choses en place. Dans Quick et Flupke, à l’inverse, le trouble est à chaque fois causé par les personnages eux-mêmes, des personnages qui semblent avoir pour unique but d’introduire le plus de perturbations possible dans un univers au départ stable. »

En couleur

De 1949 à 1969, onze séries de trente planches des Exploits de Quick et Flupke paraissent en couleur, alors que le dessin, à la ligne claire, le style caractéristique de Hergé, est modernisé pendant la guerre. Deux autres éditions paraissent encore au cours des quinze années suivantes. Parmi les publications en couleur les plus réussies ces dernières années des mésaventures de notre duo sont assurément, Les Exploits de Quick et Flupke réunis en 2021 en deux volumes. Dans le premier sont regroupées les séries un à six, parues entre 1946 et 1954, tandis que le second regroupe les séries sept à onze, parues entre 1956 et 1969.

La série Quick et Flupke a incontestablement vieillie, le monde d’aujourd’hui est très différent de celui qui a vu naître ces personnages dans les années trente. Dans leurs aventures, il n’y a point de télévision, d’ordinateur, de smartphone, seul un poste de TSF apparaît à l’occasion dans leur univers. On peut se demander si les enfants actuels lisant leurs aventures du coin de la rue éprouveront de l’intérêt à leurs blagues de potaches. En tous les cas, les anciens enfants qui les ont lus durant leur enfance continuent à apprécier ces deux ketjes intrépides. N’est-ce pas à eux de transmettre le flambeau aux nouvelles générations ?

Didier Saillier

(Été 2026)

Illustration : Fresque représentant les personnages de Hergé Quick et Flupke. La Fresque est située dans la rue Notre-Seigneur à Bruxelles.

Hergé, Les Exploits de Quick et Flupke, Casterman, vol. 1, 184 p. et vol. 2 152 p., 27 € chacun, 2021.

Un critique culturel et littéraire qui écrit sur les œuvres qui l'enthousiasment. « Rien de grand ne se fit jamais sans enthousiasme » Ralph Waldo Emerson (« Société et Solitude ») ; « La plus grande décadence dans ce monde est de perdre son enthousiasme. » H. W. Arnold

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