Le Mémorial de la Shoah organise l’exposition « Images de la rafle du billet vert » du 10 mai au 31 décembre 2026. 98 photos, par l’intermédiaire de collectionneurs, sont sorties de l’oubli en 2020 et ont rejoint la photothèque du Mémorial. Ces photos documentent principalement cet événement tragique du 14 mai 1941 – la première grande rafle parisienne – qui eut lieu il y a 85 ans. C’est aussi une enquête sur le parcours du photographe Harry Croner auteur du reportage.
Les rafles des Juifs qui ont lieu en France pendant l’Occupation (1940-1944) ont été peu documentées par les autorités allemandes, pas davantage par le régime de Vichy. Par exemple, la grande rafle du Vel d’Hiv, à Paris, des 16 et 17 juillet 1942, n’a donné lieu qu’à une seule photo[1] que l’on retrouve dans les publications pour illustrer cet événement, notamment sur la couverture de l’ouvrage de Laurent Joly, La Rafle du Vel d’Hiv, paru en 2022 aux éditions Grasset.
Quant à la rafle du « billet vert » – appelée ainsi en raison de la couleur de la convocation envoyée aux Juifs étrangers fichés –, l’information a été légèrement plus diffusée dans la presse, en 1941, mais selon un récit typique : l’arrestation des Juifs étrangers[2] par la préfecture de police était justifiée afin de les envoyer dans des camps de travail, eux qui avaient profité des largesses françaises.
Planches contacts
Le préfet de police, l’amiral François Bard, informe dans une lettre, datée du 6 juin 1941, le Commissaire général aux questions juives, Xavier Vallat que la rafle du billet vert était une demande allemande : « […] le 26 mars précédent, M. le Directeur ministériel Dr BEST m’avait exprimé le désir du Commandant des Forces militaires allemandes en France de voir la loi du 4 octobre 1940 recevoir son exécution et, d’une manière plus générale, le Gouvernement français prendre les mesures nécessaires pour assurer l’expulsion ou l’internement des juifs étrangers résidant en territoire occupé. » Autrement dit, Vichy en collaborant voulait montrer aux autorités allemandes qu’il ne se contentait pas de promulguer des lois, mais était actif sur le terrain de la répression.
Au début du parcours, une vidéo fort intéressante nous explique comment les photos ont été retrouvées. Tout a commencé par un brocanteur normand qui dans une foire de Reims, en 2010, avait acheté une collection de planches contacts qu’il avait fini par oublier. Dix ans plus tard, après avoir vu un documentaire sur la Seconde Guerre mondiale, il se souvint de son acquisition et contacta deux collectionneurs professionnels spécialisés dans les documents liés à l’Occupation. Parmi ce lot, cinq planches, représentant 98 photographies, attirèrent l’attention des collectionneurs qui les firent expertiser en septembre 2020 par le Mémorial de la Shoah qui finit par les acquérir. C’était la rafle du billet vert.
Gymnase Japy
L’opération commence par l’envoi d’une feuille de couleur verte à 6 494 personnes juives étrangères par la Préfecture de police de Paris : « Monsieur [nom, prénom et adresse] est invité à se présenter, en personne, accompagné d’un membre de sa famille ou d’un ami, le 14 mai 1941 à 7 heures du matin [adresse du lieu de convocation] pour examen de sa situation. Prière de se munir de pièces d’identité. La personne qui ne se présenterait pas au jour et lieu fixés s’exposerait aux sanctions les plus sévères. [Signé] Le commissaire de police ». La demande de venir accompagné avait pour but de ne pas éveiller la méfiance des personnes convoquées. S’il avait été précisé que ceux-ci devaient apporter du linge et de la nourriture pour vingt-quatre heures, il y a de fortes chances qu’ils ne seraient pas venus se mettre dans la gueule du loup.
Soixante-huit lieux de convocation sont prêts à « accueillir » 3 710 personnes qui s’y rendent avec confiance, vu que c’est pour un simple « examen de situation ». Parmi ces centres de rassemblement, le plus important est le gymnase Japy (Paris XIe) où se produit le reportage photographique. Harry Croner, reporter de la Propaganda Kompanie[3], au sein de la Wehrmacht, est sur place pour rendre compte de l’arrestation des Juifs étrangers par la police française. À leur arrivée, les hommes sont séparés des femmes, qui restent sur le trottoir de la rue Japy. Les premiers sont invités à entrer dans le gymnase et parqués avec des centaines d’autres dans les gradins à l’étage, tandis qu’aux secondes on remet une liste d’effets personnels à rapporter.
Dannecker
Sur les photos, les Allemands sont invisibles, à l’intérieur du gymnase, apparaissent des casquettes à visière et surtout Theodor Dannecker, l’homme de confiance d’Adolf Eichmann, qui supervise l’opération. Dannecker dirige le service des affaires juives de la Gestapo en France occupée. C’est lui qui a demandé à Vichy de créer le Commissariat général aux questions juives, structure qui prépare et organise la politique antisémite, dont les grandes rafles de 1941 et de 1942. Pour « fanatisme et abus de pouvoir », il fut rappelé à Berlin en août 1942, ce qui révèle l’ampleur du personnage.
Voici comment Laurent Joly le présente dans son ouvrage La Rafle du Vel d’Hiv : « Simple lieutenant SS, mais investi de la mission sacrée consistant à préparer la “solution finale”, le jeune homme à l’allure inquiétante, fanatique, dispose d’emblée d’un pouvoir étendu. C’est ainsi qu’il impose à la Préfecture de police la mise au point d’un vaste “fichier juif” sur le modèle du fichier des étrangers, réputé dans le monde entier pour la précision de ses données. »
Valises et paquets
Alors que les femmes venues accompagner leur mari sans trop d’inquiétude comprennent soudainement, quand les portes du gymnase se referment, que ce n’est pas une simple convocation administrative mais une arrestation. Valises et paquets à la main, pour remettre à la personne retenue, elles s’adressent aux policiers en faction pour savoir ce qu’ils comptent faire de leur proche. Les photos montrent leur désarroi, souvent elles sont accompagnées d’enfants.
L’opération ne dure que quelques heures, le temps que tous les hommes soient entrés, puis c’est l’arrivée des autobus du réseau parisien réquisitionnés qui emmènent, sous le contrôle des policiers français, les hommes à la gare d’Austerlitz où cinq trains les attendent. Là encore, Dannecker est présent pour vérifier que tout se déroule parfaitement.
Camps du Loiret
Les deux jours suivants, Harry Croner est envoyé les 15 et 16 mai 1941 pour continuer le reportage de la rafle du billet vert. 3 710 Juifs étrangers ont été transférés dans les camps d’internement de Pithiviers (1 710) et Beaune-la-Rolande (2 000), mais ils ne sont pas prêts à les accueillir dans de bonnes conditions. Certains baraquements sont encore en construction, la paille servant de matelas dans les châlits est à l’extérieur. Des photos montrent l’intérieur des baraquements insalubres et bondés.
Pendant un peu plus d’un an, ces hommes resteront dans ces deux camps où les conditions de vie étaient lamentables : la nourriture était insuffisante, l’hygiène déplorable, générant ainsi des maladies. Les toilettes n’avaient pas de portes. 250 prisonniers réussirent à s’évader (source de Serge Klarsfeld dans 1941. Les Juifs en France : préludes à la Solution finale, 1991). Les autres, en juin et juillet 1942, furent déportés par trains partant de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande en direction d’Auschwitz. Après la rafle du Vel d’Hiv, qui venait d’être organisée, il fallait laisser la place aux femmes et aux enfants qui eux aussi connurent le même sort.
Comme pour la rafle elle-même, en vertu de la collaboration politique, la gestion des camps était franco-française. C’était la préfecture du Loiret qui en avait la responsabilité. Des gendarmes et des douaniers gardaient les camps entourés de barbelés. Dans l’exposition, nous pouvons voir la célèbre photo que l’on retrouve dans le court métrage, d’Alain Resnais Nuit et Brouillard, film qui fut censuré en 1955, en raison de la présence d’un gendarme coiffé d’un képi sur un mirador surveillant les prisonniers. Dans les années cinquante, et encore jusqu’au film de Marcel Ophuls Le Chagrin et la Pitié (1969), la vérité de la collaboration n’était pas bonne à montrer.
Harry Croner
La dernière section de l’exposition est consacrée au photographe Harry Croner (1909-1992). Ses photos mettent souvent l’accent sur la dimension humaine, trop humaine, dirait Nietzsche, du drame qui se joue devant son objectif, ce que l’on ne lui demandait pas, on voulait des faits et non de l’émotion. D’ailleurs, les autorités allemandes ne s’étaient pas trompées, car si dix des photos (que les historiens connaissaient déjà) sur 98 furent sélectionnées par un officier de la censure pour une hypothétique publication, aucune finalement ne le fut pendant la Seconde Guerre mondiale.
Alors que pendant deux ans, il avait œuvré à la Propaganda Kompanie, à l’automne 1941, il fut déclaré « inapte ». Le visiteur se dit que peut-être ses photos étaient empreintes de trop de compassion pour les Juifs. En réalité, nous apprenons que Harry Croner était « demi-juif », ce qui peut expliquer son renvoi de l’armée. Toutefois, les nazis n’avaient pas découvert son origine à l’automne 1941, car déjà en 1939 il avait perdu son accréditation de photographe de presse à Berlin. En 1940, être demi-juif par le père pouvait encore passer, on avait besoin de main-d’œuvre pour l’effort de guerre, mais en 1941, visiblement, ce statut n’était plus toléré. De retour à Berlin, il rouvrit son atelier de photographie avant d’être une nouvelle fois stigmatisé par le régime nazi, en mars 1944, où il fut astreint au travail forcé.
Après avoir été emprisonné par les Américains, en tant que prisonnier de guerre, il fut relâché en 1946. L’année suivante, il reprit une activité de photographe de presse. Des photos nous sont présentées de vedettes de l’époque, telles que Romy Schneider et sa mère Magda (1955) ou Marlene Dietrich (1960). Il était devenu un chroniqueur célèbre de la vie théâtrale et du cinéma.
Histoire parallèle
Pour conclure cette recension de l’exposition, dressons un parallèle entre la rafle du billet vert (mai 1941) et la rafle du Vel d’Hiv (juillet 1942). D’abord, dans la première, ce fut exclusivement les hommes qui étaient ciblés lors de leur venue dans les commissariats et autres endroits, comme le gymnase Japy. Ensuite, une certaine publicité fut faite auprès de la population, probablement parce que, précisément, ce n’étaient que des hommes qui étaient concernés et non pas des femmes et des enfants comme dans la rafle de 1942. La rafle du billet vert se déroula par convocation, tandis que la rafle du Vel d’Hiv par visite policière aux domiciles des Juifs afin de les arrêter. Mais un point commun demeure dans les deux rafles, ce fut un projet allemand, mis à exécution avec zèle par la police parisienne.
Didier Saillier
(Novembre 2026)
[1] Cette photo, représentant cinq bus stationnés devant le vélodrome d’hiver, était à l’origine destinée à paraître dans le quotidien collaborationniste Paris-Midi et avait été pourtant censurée par les autorités allemandes, montrant ainsi leur prudence à ne pas divulguer l’information. La légende indiquait : « De bonne heure hier matin des juifs étrangers furent priés par les forces de police de monter en autobus… Ils partaient vers un nouveau destin : le travail sans doute. »
[2] Les Juifs étrangers étaient essentiellement des Polonais (92 %), des Autrichiens (3,50 %) et des Tchécoslovaques (4,50 %).
[3] La Propaganda Kompanie (PK) fut créée par Joseph Goebbels en 1938. Les photographes et les caméramans étaient incorporés dans la Wehrmacht ou dans la Waffen-SS afin de couvrir les combats des armées allemandes, mais aussi la manière dont ils stigmatisaient les Juifs dans les pays occupés.
Photo prise par Harry Croner devant le gymnase Japy lors de la rafle du billet vert



