La marge du temps, un blog culturel et littéraire
Une institutrice est assise sur une table parmi ses élèves.
Cinéma

Cinéma 16, une collection télévisuelle de la crise

L’Institut national de l’audiovisuel (Ina), qui a pour mission de sauvegarder et d’archiver les fonds audiovisuels français (radio et télévision), a créé le site Madelen pour le public[1]. Dans ses programmes on trouve des anciennes émissions de télévision des soixante dernières années, permettant ainsi de revoir des documentaires (Cinq colonnes à la une) des émissions de plateau (Âge tendre et tête de bois, Apostrophe), des séries et des feuilletons (Thierry la Fronde, Le Temps des copains, Les Brigades du Tigre). Parmi ces émissions, se détache la collection de téléfilms Cinéma 16, qui fut active de 1975 à 1991. Sur les 139 produits en seize ans par la chaîne nationale FR3[2] et par ses directions régionales, Madelen nous propose un florilège de 33 téléfilms, qui nous permet de prendre la mesure de cette collection[3].

Les temps changent

Malgré la diversité des genres (drame, société, comédie, comédie romantique), le dénominateur commun de ces téléfilms est la dissolution ou la crise. Les personnages, en effet, sont étreints par un mal de vivre, éprouvent un trouble, une inquiétude, qui témoigne des maux que ressentait la société française dans les années qui suivirent les Trente Glorieuses (1945-1974).

À partir de 1975, la société est marquée par la crise économique, l’inflation, le chômage de masse, la perte de confiance dans l’avenir et un pessimisme d’insécurité sociale. Un malaise relatif au sentiment que le monde était en profonde mutation, celle qui allait changer les modes de vie. Même s’il n’y avait aucun cahier des charges pour tourner un téléfilm dans le cadre de cette collection, le téléspectateur constate que, malgré tout, les scénarios prennent une direction bien définie pour suggérer le mal être, l’incapacité à s’inscrire dans la société, la folie douce, la folie.

Folie et folie douce

L’Œil de l’autre (1977) de Bernard Queysanne (scénario de Georges Pérec) traite d’un déséquilibre psychique. Une employée de banque se sent surveillée par le monde qui l’environne : ses responsables, ses collègues, les quidams de la rue, les caméras de surveillance… Son obsession de l’Autre finit par l’éloigner de son entourage et la conduit vers la folie. À la regarder évoluer dans sa vie quotidienne, le téléspectateur s’interroge sur la réalité de la situation. Les gens observent-ils la femme parce que son comportement de bête traquée attire leurs regards ? Ou bien est-ce parce qu’ils complotent qu’elle se sent surveillée ? Pérec et Queysanne décrivent le début de la politique sécuritaire avec ses caméras de surveillance, dispersées dans l’espace public, qui fouillent l’intimité.

Le personnage de Fou comme François (1979) de Gérard Chouchan parait avoir perdu la raison au regard de son milieu bourgeois. Ingénieur en chef dans un bureau d’études de BTP, François (Michel Creton) refuse de licencier ses subalternes et devient un ennemi pour les cadres dirigeants de son entreprise. Son responsable le sermonne : « Il est faux que nous soyons ensemble dans cette crise. » En instance de licenciement, François redécouvre les plaisirs de la vie. Il joue de l’orgue, pratique le deltaplane… et se rapproche de son équipe dans la perspective d’une lutte collective. Sa femme (Claude Jade), sa famille, son entourage, son entreprise, ne comprennent pas son choix : il est considéré comme fou, et interné en hôpital psychiatrique, parce qu’il rejette les valeurs de sa classe sociale.

Tous les personnages ne perdent pas la raison, toutefois des comportements de certains d’entre eux indiquent une difficulté à s’insérer dans le « système ». Esquisse d’une jeune femme sens dessus dessous (1975) d’Alain Boudet, le premier volet de Cinéma 16, narre la vie amoureuse libérée d’une institutrice (Nathalie Baye) entourée d’hommes « absents » dans tous les sens du terme : son ex-mari lui rend visite à l’occasion, son amant marié est peu disponible, un collègue transi n’ose pas lui avouer son amour et un gardien de parking farfelu au possible, mais sympathique, entretient une brève idylle avec elle. Pour résumer, la jeune femme « fofolle » ne s’insère pas dans l’institution matrimoniale, ne trouvant pas chaussure à son pied !

Modernité et tradition

Le personnage de Lundi (1980) d’Edmond Sechan (scénario de Jean-Claude Carrière), interprété par Bernard Le Coq, est frappé d’amnésie un matin sur un banc de Pigalle. Toute la journée il va errer dans le quartier pour tenter de retrouver son identité. Pendant sa quête, il rencontre une stripteaseuse (Françoise Dorner) dont il tombe amoureux. Finalement, le téléspectateur apprend qu’il est médecin, alors que lui l’ignore et rejoint son nouvel amour. Cette amnésie semble bien la métaphore de l’ancien monde qui disparait lentement, comme sa mémoire vacillante qui a quelques sursauts de lucidité. Ne vaudrait-il pas mieux commencer résolument une nouvelle vie sans chercher à savoir qui l’on était ? car les souvenirs rattachent à l’ancien monde devenu caduque.

Un autre aspect développé est la disparition de la tradition, au profit de la vie moderne pourtant moins apte à rendre heureux l’être humain. Dans A6 (1977) de Bernard Maigrot (scénario de Michel Tournier, le romancier), deux chauffeurs d’un camion semi-remorque empruntent régulièrement l’autoroute A6 de Nemours à la Ciotat. Tandis que le jeune, Pierre (Didier Sauvegrain), apprécie l’autoroute où l’on peut rouler à vive allure, le « vieux routier », Paul (Jean Gaven), presque sexagénaire, regrette la nationale 7, la mythique route des vacances, chantée par Charles Trenet, qui traverse la Bourgogne et la Provence. Sur la RN7, il y avait des arbres, des coteaux, des châteaux, des charmants restaurants routiers où l’on mangeait une cuisine roborative, tandis que sur l’A6, il y a les « selfs »… Pourtant, Pierre a la nostalgie de la campagne où il a été élevé. On trouve ainsi une dichotomie entre le désir de la modernité et l’attachement à la tradition.

Le siècle de la télévision

Avec Le Dernier Mélodrame (1979) de Georges Franju, nous nous situons encore dans cet ancien monde en phase de dissolution. Les jeunes n’ont plus rien de commun avec les vieux et réciproquement. Une troupe familiale de théâtre ambulant joue des pièces classiques devant des salles de province, peuplées de spectateurs d’un âge certain. La jeunesse, en blouson de cuir, vient perturber l’adaptation des Misérables par des quolibets et des sifflets. Le théâtre classique n’est plus capable de satisfaire les jeunes qui préfèrent se réunir autour d’un flipper ou faire le cirque en moto. Le directeur de la troupe (Michel Vitold) remarque mélancoliquement : « Nous entrons dans le passé. Un théâtre comme le nôtre a-t-il encore sa raison d’être ? » À la fin des années 1970, « le siècle de la télévision » range le théâtre de papa au magasin des accessoires.

Dans Journal d’un prêtre ouvrier (1976) de Maurice Faillevic, le propos se concentre à la fois sur l’exode rural et sur les conditions pénibles de la vie ouvrière. Un jeune prêtre (Gérard Dauzat) quitte sa paroisse d’un village du Nord en raison du dépeuplement des campagnes : « Dans mon village, il ne reste que dix cultivateurs. Presque tous mes paroissiens sont à la ville dans les bureaux ou les usines, surtout dans les usines. » Il préfère s’installer en ville et travailler lui-même à l’usine pour rejoindre ses paroissiens et leur apporter le message évangélique. Devenu représentant syndical, il participe à une grève devant la menace de licenciements qui se profile. Pour les « copains », remarque le prêtre, être licencié est une angoisse et même une « tare », parce que le chômage n’en était encore qu’à ses débuts.

Station balnéaire, l’hiver

Le téléfilm le plus poétique des 33 œuvres présentées par Madelen est Un Paquebot dans la tête (1981) de Philippe Condroyer (scénario Camille Cabannes) avec une musique envoutante d’Antoine Duhamel (le compositeur de Pierrot le fou de Godard). L’action se déroule dans une station balnéaire hors saison où des estivants occupent une villa sur une dune. Les locataires sont des artistes en mal de réalisation : Roland (Michael Lonsdale) est un écrivain provisoirement dépourvu d’inspiration ; Maurice (Jacques Denis), un acteur sans engagement qui répète sans conviction des scènes écrites par Roland ; Kira (Juliette Mills) la femme de Roland, est l’amante de Richard (Bruce Grant), un saxophoniste noir américain. Ce quatuor intrigue une ouvrière de l’usine voisine, Juliette (Catherine Frot), fascinée par ces bourgeois qui ne travaillent pas, mènent une vie de patachon, laissent les lumières allumées nuit et jour. Leurs journées consistent à faire voler un cerf-volant, à prendre le soleil en manteau, à chahuter et à enliser en pleine nuit leur voiture sur la plage, symbole de l’enlisement de leur vie.

Placer l’action dans une station balnéaire, en hiver, souligne bien le décalage de ces gens vis-à-vis de la société. Ils s’isolent pour former une utopie qui les éloigne du monde du travail, des responsabilités qu’ils ne peuvent assumer, comportement qui rendra d’ailleurs agressifs les gens du village qui partiront à l’assaut de ces néo-ruraux à coups de fusil. Le personnage joué par Michael Lonsdale, l’écrivain, exprime son dégoût du monde moderne et de la « culture jeune ». À sa question de savoir qui est le garçon qui vient voir Juliette (« C’est un fiancé ? un amant ou un quidam ordinaire ? »), celle-ci répond « un copain ». Mot qui est pour Roland le comble de la vulgarité, « la standardisation », « le prêt-à-porter » du langage.

Tous ces films ne sont que des coups de sonde dans la collection. Ils décrivent leur époque où la crise économique et le chômage commencent à s’installer. Cependant ces deux maux ne sont que la partie émergente de l’iceberg, car une autre angoisse vient étreindre les individus qui perçoivent confusément qu’un changement profond est à l’œuvre dans la société, évolution qui mettra un terme à leur monde. Cinéma 16, qui s’est fait le témoin de cette transformation, est devenu conséquemment une source historique qui permet de sentir l’air du temps de ces années de début de crise.

Didier Saillier

(Juin 2021)

Photogramme : Nathalie Baye dans Esquisse d’une jeune femme sens dessus dessous (1975) d’Alain Boudet.

[1] Madelen est un site Internet en streaming accessible au public pour 2,99 euros par mois.

[2] La « troisième chaîne couleur de l’ORTF », nommée ainsi du 31 décembre 1972 au 5 janvier 1975, est devenue FR3 (France Régions 3) qui a laissé place à France 3 le 7 septembre 1992 (source Wikipédia).

[3] « Cinéma 16 » fait référence explicitement à la pellicule, d’une largeur de 16 millimètres, utilisée pour les tournages économiques tels que ceux du reportage et de la fiction télévisuelle.

 

Un critique culturel et littéraire qui écrit exclusivement sur les œuvres qui l'enthousiasment. "La plus grande décadence dans ce monde est de perdre son enthousiasme." H. W. Arnold

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