La marge du temps, un blog culturel et littéraire
La Pointe courte d'Agnès Varda avec Silvia Monfort et Philippe Noiret.
Cinéma,  Expositions

Agnès Varda, une artiste affranchie

La Cinémathèque française (51, rue de Bercy, Paris XIIe) organise l’exposition « Viva Varda ! », du 11 octobre 2023 au 28 janvier 2024. Agnès Varda, une photographe, cinéaste – qui fut sa propre productrice et scénariste –, et aussi, sur la fin de sa carrière, plasticienne. Devenue une icône, avec sa coiffure à la Jeanne d’Arc, elle a mis en exergue la marginalité, l’exclusion, la pauvreté. Le visiteur peut voir dans l’exposition des objets de ses tournages, des photos à foison et visionner des extraits de ses films ainsi que des archives visuelles. Viva Varda !

 

Agnès Varda (1928-2019) n’est pas la première cinéaste française[1], mais dans les années cinquante, elle était seule avec Jacqueline Audry. Avant de devenir cinéaste, elle s’orienta vers la photographie en ouvrant un studio au 86 de la rue Daguerre, dans le XIVe arrondissement de Paris, voie qui porte le nom, comme par hasard, de l’un des inventeurs de la photographie avec le daguerréotype. Parallèlement à son activité commerciale, elle fut la photographe attitrée du Festival d’Avignon et du Théâtre national populaire (TNP) de Jean Vilar, de 1949 à 1961. Ses photos dégagent une atmosphère théâtrale en privilégiant les dispositifs scéniques, les répétitions sur scène, les coulisses, les portraits d’acteurs en situation.

Photographe

Varda ne sort pas du nulle part, à vingt ans elle suivait des études à l’école de Vaugirard, de photographie et de cinématographie, et des cours à l’École du Louvre. Pour devenir une photographe professionnelle, elle obtint en 1949 un CAP. Privilégier la photo, au départ, était plus facile que de s’engager directement dans le cinéma, étant donné que le milieu très fermé intégrait les débutants, seulement s’ils sortaient d’une école du cinéma, mais aussi s’ils acceptaient de passer par l’assistanat pendant de longues années avant de faire leurs preuves dans la mise en scène. Elle, Varda, passa par les chemins détournés de la photo, qui lui permirent de rencontrer les acteurs de théâtre de son époque qui étaient dans l’orbite de Jean Vilar : Gérard Philipe, Philippe Noiret, Silvia Monfort, Georges Wilson…

N’acceptant pas le principe du milieu du cinéma, car Varda a toujours été libre, dans sa vie privée comme dans sa vie professionnelle, sans même tourner un court métrage pour s’exercer, elle se lança en 1954 directement dans son premier long métrage La Pointe courte, tourné en décor naturel à Sète, ville où elle vécut pendant la guerre, ses parents belges ayant fui devant l’avancée allemande. Sans argent, elle créa la société Tamaris Films (devenue Ciné-Tamaris), qu’elle conserva toute sa vie, et s’autofinança avec l’aide des comédiens et techniciens du film, qui travaillèrent en participation. Les interprètes principaux sont Philippe Noiret et Silvia Monfort, membres du TNP.

La Pointe courte

Le principe de La Pointe courte, que l’on retrouvera dans ses œuvres futures, est de mêler des acteurs professionnels à des amateurs choisis dans la communauté sétoise. L’autre principe vardien est de mélanger la fiction au documentaire, de filmer les habitants, les pêcheurs dans l’exercice de leur travail, scènes qui s’intègrent dans la fiction, en l’occurrence les interrogations d’un couple sur ses amours.

Avec ce film, Varda est considéré comme « la grand-mère de la Nouvelle Vague » pour avoir précédé de cinq années les premiers essais dudit mouvement. En effet, le principe de tourner en décor naturel, de mettre l’accent sur les scènes documentaires et d’adapter le scénario en fonction du tournage, ce qu’elle appelait par le néologisme la « cinécriture », est déjà dans La Pointe courte et celui-ci fut donc, dans une certaine mesure, un modèle pour ses successeurs. Pourtant, même si elle entretenait des relations d’amitié avec certains des membres de ce mouvement comme Jean-Luc Godard, elle était plus proche du groupe de la Rive gauche, politiquement et artistiquement, représenté par Alain Resnais, Chris Marker, Georges Franju et Jacques Demy, qui devint, en 1958, la moitié de Varda…

Cléo de 5 à 7

Contrairement au premier cercle de la Nouvelle Vague (François Truffaut, J.-L. Godard, Eric Rohmer, Jacques Rivette, Claude Chabrol), qui était critique aux Cahiers du cinéma, Varda n’était pas une cinéphile avertie, mais plutôt une passionnée d’art que lui fit découvrir son amour de jeunesse, Valentine Schlegel, une sculptrice et céramiste, rencontrée pendant la guerre sur les bancs de l’école. Parmi ses amis, on trouvait l’artiste Calder, auteur de mobiles joyeux, et la sculptrice Germaine Richier.

Une figure court le cinéma d’Agnès Varda, c’est la traversée qu’elle soit géographique ou sociale. Dans Cléo de 5 à 7 (1962), la traversée est citadine : une chanteuse de variété « yéyé » (Corinne Marchand) attend ses analyses médicales avec angoisse. Pendant deux heures, elle va au hasard dans Paris et pose sur le monde un regard neuf, celui d’un être qui, peut-être, va bientôt mourir. Il s’agit à la fois d’une traversée spirituelle, à la recherche d’elle-même, et d’une déambulation inquiète, pour « tuer le temps ».

Sans toit ni loi

Dans Sans toit ni loi (1985), la question sociale apparaît et cette fois la traversée est rurale. Une « routarde » dans la campagne du sud-est de la France fait des rencontres diverses. Dix ans plus tôt, la recherche de la liberté aurait été joyeuse, dans l’esprit de l’après 68. En 1985 le vagabondage devient mortifère. C’est l’un des effets de la crise économique qui prend racine pendant cette décennie-là. La cinéaste filme Mona – dont nous voyons en vitrine le blouson usagé en simili cuir – par fragments et donne la parole à ceux qui l’ont rencontrée. Par de longs travelings, Varda montre le périple de la liberté à la mort. Cette vagabonde est une féministe – bien qu’elle ne se revendique pas ainsi – qui refuse la vie qu’on lui a dessinée, d’être un maillon féminin dans une société patriarcale, pouvant espérer, au mieux, devenir une secrétaire draguée par son patron.

Le féminisme est un autre trait du cinéma de Varda qui a conscience que le féminisme pour exister doit être collectif. Son film le plus ouvertement féministe, en 1977, est L’une chante, l’autre pas. À travers l’amitié de deux femmes sur une décennie, entre 1962 et 1976, nous voyons les luttes des femmes pour l’émancipation. L’époque a certainement joué un rôle dans cette envie de tourner un film sur ce sujet (le Mouvement de libération des femmes est en plein essor), mais il faut aussi constater que depuis sa jeunesse, Varda a toujours été, dès son adolescence, à la recherche de la liberté et de l’affranchissement tant dans sa vie privée que dans sa vie professionnelle.

Indépendance

D’abord, elle partagea sa vie avec une femme, Valentine Schlegel, puis elle eut une fille hors mariage avec le metteur en scène de théâtre Antoine Bourseiller. Malgré son mariage avec Jacques Demy, elle conserva son indépendance. Demy faisait son cinéma – très différent de celui de sa compagne – et n’intervenait pas dans le travail de sa femme, et réciproquement. Ce qui faisait de ce duo un couple moderne. Jacques Demy disait en 1964 : « Le travail de création est très personnel, il ne faut pas se gêner mutuellement. Chacun a le respect de l’autre et nous n’en parlons pas », tandis que Varda confirmait : « On était deux cinéastes avant de se connaître. Et ça n’a aucun rapport avec nous. On ne mélange pas tout. »

Varda s’est toujours intéressée à son époque, particulièrement aux sous-cultures et aux troubles de la société ; elle n’était pas une nostalgique de sa jeunesse, au contraire, elle était en phase avec le présent à vingt ans comme à quatre-vingt-dix ans. Ainsi, elle s’installa avec Jacques Demy à Los Angeles, entre 1968 et 1970, au temps du « Flower Power », et tourna plusieurs films dont le documentaire Black Panthers (1968) et la fiction Lions Love (1969) sur la culture hippie. En 1980, elle retournera en Californie et filmera dans Mur murs les fresques murales, peintes par des artistes anonymes des divers quartiers défavorisés de Los Angeles, qui expriment les sentiments de ses habitants. À l’âge de quatre-vingt-huit ans, en 2017, elle prit la route en camion photographique avec JR, un artiste contemporain âgé de 34 ans à cette époque, pour découvrir la France des villages et donner la parole à ses habitants. Périple qui donnera le road movie Visages Villages.

En soixante-dix ans de travail, Agnès Varda a tourné douze longs métrages de fiction, vingt longs métrages documentaires, quinze courts métrages et quatre projets pour la télévision. Ses films sont très divers, que ce soit en formats et en genres, certains sont expérimentaux, d’autres ont connu le succès comme Sans toit ni loi. À partir de 2003, invitée à la Biennale de Venise, elle devint une « jeune plasticienne », selon son expression, en réalisant des installations sous forme de cabanes. Photographe, metteuse en scène, productrice, scénariste, plasticienne, Varda a été notre contemporaine capitale.

Didier Saillier

(Janvier 2024)

 

[1] Alice Guy (1873-1968), Germaine Dulac (1882-1942), Jacqueline Audry (1908-1977).

Photogramme de La pointe courte (1955) d’Agnès Varda avec Silvia Monfort et Philippe Noiret.

Un critique culturel et littéraire qui écrit sur les œuvres qui l'enthousiasment. « Rien de grand ne se fit jamais sans enthousiasme » Ralph Waldo Emerson (« Société et Solitude ») ; « La plus grande décadence dans ce monde est de perdre son enthousiasme. » H. W. Arnold

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