La marge du temps, un blog culturel et littéraire
Ecrits personnels

À la recherche de l’émancipation

Dans la génération de mes parents (mon père est né en 1915 et ma mère en 1922) et dans leur milieu de la paysannerie française, l’émancipation de la femme était non seulement inexistante, mais réprouvée socialement par les femmes elles-mêmes. La femme se devait de rester au foyer familial – pour s’occuper des tâches ménagères et des enfants – car, bien évidemment, elle devait se marier dans les premières années de sa vie adulte. Aucune échappatoire à sa destinée de femme au service de l’homme n’était possible, hormis de prendre le voile. Exercer une profession n’était envisageable que si la femme était l’assistante de son mari dans le commerce ou dans la ferme. Cet état de fait s’opposait à la société russe du xxe siècle qui, en raison de la situation historique, nécessitait une force de travail considérable afin de construire la nouvelle société socialiste. Les femmes étaient ainsi conviées à participer activement à l’effort révolutionnaire.

Pour en revenir à la société française, dans les classes populaires, seule la femme qui était parvenue à poursuivre des études avait l’opportunité de devenir institutrice. L’émancipation passait nécessairement par l’éducation qui lui donnait la chance de s’extraire de la prison conjugale ou parentale. En effet, l’école lui permettait, sinon de devenir indépendante, du moins d’être plus autonome.

Ma mère comme ses trois sœurs – étant demeurées au seuil du certificat d’études – n’ont jamais exercé une profession, à part pendant cette période brève où la fille cherche à obtenir un emploi pour devenir libre et quitter la famille dans laquelle le père tout puissant fait régner l’ordre. Malheureusement, la rencontre avec un homme mettait un terme à ce début d’émancipation. Bientôt la jeune fille se marierait et retomberait dans la sujétion.

Les hommes étaient faibles et se faisaient dominer par leurs épouses, même si certains étaient forts en gueule. Bien qu’étant peu indépendantes, les femmes, malgré tout, dirigeaient les opérations en laissant croire aux hommes qu’ils étaient les maîtres du monde.

Ma mère pendant la période de l’occupation allemande était montée à la ville, dans la capitale poitevine, à quelques kilomètres du domicile parental, pour devenir employée de maison, tâche qui consistait à s’occuper des enfants, quand il y en avait, et tenir en ordre une maison en accomplissant le ménage et en préparant les repas. Elle obtint ainsi quelques places jusqu’en 1945. Elle était logée gratuitement dans une petite chambre, avantage en nature qui était aussi un inconvénient, car ainsi l’employée était disponible pour répondre aux attentes de Madame et de Monsieur à toute heure du jour. Le logement et la nourriture ainsi assurés, elle percevait un faible salaire qui lui permettait de s’offrir un peu de superflus et peut-être faire quelques économies.

Mon père voyait l’émancipation féminine comme un danger pour les hommes, pour lui et tout simplement pour la société dans son entier. Si le chômage était élevé, c’était la faute des femmes qui prenaient le travail des hommes. Elles partageaient la responsabilité de la crise économique avec les étrangers qui colonisaient la France en précipitant les Français de souche dans la misère. Le complot venait à la fois de l’extérieur (les étrangers) et de l’intérieur (les femmes modernes). En plus de leur responsabilité de laisser sans emploi des hommes ne pouvant plus faire valoir ainsi leurs qualités réputées viriles (le courage, la force, l’initiative…), elles étaient fautives de l’effondrement des valeurs de la société traditionnelle. L’éducation négligée des enfants produisait une délinquance des jeunes, les déjeuners, individuellement pris dans un lieu de restauration collective, distendaient les liens familiaux. La cuisine elle-même changeait de nature, les bons petits plats mijotés préparés par une ménagère disponible, se transformaient en plats surgelés (ou préparés) qui ne demandent aucun effort, mais perdent aussi leur valeur culinaire. La maison laissée à l’abandon obligeait par conséquent les hommes à aider dans les tâches ménagères leur femme qui adressait maintenant des reproches à leur mari de vivre comme des pachas, alors qu’elles avaient une « double journée ». L’homme, revenant fatigué du travail, devait en plus s’occuper du ménage, de la vaisselle, des enfants. Bref, c’était le monde à l’envers : tout partait à vau-l’eau !

Mes oncles paternels, propriétaires de fermes achetées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, étaient secondés par leurs femmes dans les travaux agricoles. En plus, ces dernières avaient la charge de la maison. Elles, au moins, ne se plaignaient pas comme les femmes salariées de leur « double travail » ! Seule la sœur de mon père se comporta de manière atypique en « montant à Paris » pour échapper à la vie de paysanne qui l’attendait. Ayant épousé un Italien parisien, elle devint, elle aussi, une femme active, une employée de banque au Crédit lyonnais. En cela elle trahissait la classe paysanne en s’installant dans la capitale et en embrassant une carrière dans le secteur tertiaire. Partir à la ville était déjà une promotion sociale pour un villageois, alors monter à Paris était le nec plus ultra, même si l’on occupait une tâche subalterne. Probablement que le cinéma, les magazines en couleurs, la littérature étaient responsables de cette fascination pour la capitale – le chic de Paris – qu’éprouvaient les provinciaux.

Toute ma vie de jeune homme, j’ai eu la crainte de rencontrer une fille qui serait de ma condition sociale et se satisferait d’une vie classique fondée sur des valeurs traditionnelles et me ferait rentrer dans le monde que je voulais quitter. Bien sûr, les temps ont changé. Maintenant les femmes travaillent dans leur grande majorité. Mais je savais que l’exercice d’une profession de sa part, comme de la mienne, ne serait pas l’unique condition pour vivre des vies créatives et éviter de nous couper de nous-mêmes.

Cette crainte était consécutive au sentiment confus que je ne puisse jamais devenir « normal », mimer les générations passées et mes contemporains qui s’inséraient sans difficulté, me semblait-il, dans la société. C’était davantage une incapacité à reproduire ce que je pensais être la normalité, qu’un choix volontaire qui m’éloignait de la vie rectiligne qui s’ouvrait devant moi.

Je me voyais, marié et père d’un ou de deux enfants, revenir du travail fourbu, mais devant m’occuper d’eux, afin que ma tendre épouse prépare le repas en toute tranquillité. À cet effet, je jouerais avec eux ou leur lirais une histoire, comme le faisait mon père avec moi. Nous dînerions tous en famille où des pleurs retentiraient à cause de la mauvaise volonté des rejetons de se nourrir. Ma femme, en effet, plus exigeante que moi sur l’éducation stricte des enfants, les forcerait à manger tout le contenu de leur assiette. Puis les parents regarderaient un film à la télévision pour se distraire, car la journée aurait été pénible au bureau. Nous serions ma femme et moi des petits fonctionnaires en recherche de promotion sociale, essayant difficilement d’accéder à la catégorie socioprofessionnelle de la classe moyenne (même basse, cela nous conviendrait parfaitement).

Nous aurions acheté à crédit un canapé neuf pour remplacer l’ancien que mes beaux-parents nous auraient donné en attendant mieux. Nous serions heureux, surtout ma femme qui remplirait son rôle de femme active et de femme tout court. On se serait rencontrés en discothèque à vingt-deux ans. Nous sentirions déjà à cet âge qu’il était temps de fonder une famille. Dès que l’on dépasse vingt ans, la jeunesse est déjà derrière soi.

En ayant observé dans mon enfance toutes ces situations, je fus particulièrement attiré par les femmes qui n’avaient pas besoin des hommes pour exister matériellement. Si une femme me désire, me disais-je, ce ne sera pas pour obtenir un quelconque avantage, mais pour ce que je suis. L’indépendance féminine ne devenait plus un danger susceptible d’amoindrir l’autorité masculine, mais au contraire un avantage pour l’homme d’accéder à la liberté. Lui-même, en n’essayant pas d’emprisonner « l’être aimé », se voit libre d’exister indépendamment de l’autre, sans culpabiliser de se divertir seul ou avec des amis.

Après avoir rêvé d’accéder à un niveau culturel supérieur, je pris la décision de ne plus me contenter d’une recherche autodidacte en m’inscrivant à la faculté de lettres de Nanterre où le brassage social me mettrait en contact avec des étudiants issus de milieux favorisés. Ainsi je gravis un à un les échelons pour parvenir, un beau matin de mars 2003, à la soutenance de ma thèse de doctorat.

Bien qu’ayant réalisé avec succès mon parcours universitaire, je me sens depuis en décalage avec mon état statutaire professionnel, en deçà de mon potentiel supposé, acquis par la voie de la promotion scolaire. Ayant toujours des ambitions intellectuelles, malgré tout, je me trouve relégué à me satisfaire d’un emploi de bureau subalterne dans la fonction publique, sans chercher vraiment à sortir de ce milieu étranger aux aspirations intellectuelles. Devenu un être hybride mi-carpe, mi-lapin, je ne suis nulle part à ma place : un intello inadapté aux contingences bureaucratiques et un ouvrier dans le milieu intellectuel sensible aux manières qui ne s’apprennent pas.

En rencontrant Elena, une Russe, qui exerçait la profession de sociologue et appartenait à l’élite intellectuelle économiquement déclassée, je reconnus en elle la femme correspondant à mon désir de vivre à la fois en couple et indépendamment. Bien sûr, il convient d’être modérément jaloux pour lier sa vie à une telle femme qui n’est pas ce qu’on appelle une « femme d’intérieur », toujours sortie à rencontrer de nouvelles relations. Certaines de ses soirées sont consacrées à rejoindre individuellement ses amis, à discuter jusqu’à plus d’heure, en s’alcoolisant outre mesure. Il est donc nécessaire d’accepter l’indépendance chez l’autre, ce qui est toujours plus facile en théorie qu’en pratique. Pourtant je me déclare volontiers un féministe convaincu, qui considère que la femme qui accompagne sa vie n’est pas une propriété au même titre qu’une voiture ou que son animal domestique, mais un être libre qui pense et agit sans contrainte et reste avec soi de son plein gré pour un motif mystérieux qu’on appelle communément l’amour.

La culture russe, si elle est en partie favorable aux femmes (lois précoces sur le divorce et l’avortement), n’en reste pas moins empreinte d’un fort traditionalisme. En effet, Elena, au début de son séjour à Paris, était étonnée d’assister à une scène au restaurant où un couple de mes amis réglait séparément leur addition. L’individualité financière au sein du couple lui paraissait presque choquante, du moins étrangère aux habitudes russes, même au sein des couches intellectuelles. Ce qui me conduit à lui dire : « Encore un effort, Mademoiselle, pour être une femme complètement autonome ! »

 

Didier SAILLIER

(Écrit en février 2010)

(Novembre 2021)

Photo de Willy Maywald : le tailleur Bar de Christian Dior, collection haute couture printemps-été 1947. Associations Willy Maywald / ADAGP 2020.

Un critique culturel et littéraire qui écrit exclusivement sur les œuvres qui l'enthousiasment. "La plus grande décadence dans ce monde est de perdre son enthousiasme." H. W. Arnold

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