Les êtres humains ont tendance à subordonner les réalités de la vie aux objets idéaux que leur esprit conçoit. Ainsi le changement de noms des départements est bien un idéalisme, au sens de ramener toute existence à la pensée. Aux yeux de certains habitants, les adjectifs « inférieur », « bas » ou le substantif « nord » dévalorisaient l’image de leur département. Mais avant de répertorier ces modifications de noms, voyons comment les départements sont nés.
L’Assemblée constituante de 1789 créa les départements le 26 février 1790. La France se divisait alors en 83 départements (96 en France métropolitaine actuellement) organisés autour d’un chef-lieu. Le choix des noms des départements se fit avec la volonté de rompre avec les anciennes provinces de l’Ancien Régime qui avaient chacune une surface représentant l’équivalent de deux à douze départements. En concevant les départements[1], le nouveau régime cherchait à mieux contrôler le territoire national grâce à des entités réduites.
Rivières, fleuves et montagnes
Le principe fut de créer les noms des départements à partir des noms de fleuves, de rivières et de montagnes. Pour prendre un seul exemple, la province du Poitou de l’Ancien Régime regroupait les futurs départements de la Vendée, des Deux-Sèvres, de la Vienne, une petite partie nord-est de la Charente-Inférieure, une partie guère plus étendue du nord de la Charente, et un soupçon de l’ouest de la Haute-Vienne, cet ensemble formait le Poitou dont la capitale était Poitiers. La rivière la Vienne, le fleuve[2] la Charente, donnèrent ainsi respectivement leurs noms à la Vienne, à la Charente et à la Charente-Inférieure. On nomma le département des Deux-Sèvres ainsi en raison de deux rivières – la Sèvre niortaise et la Sèvre nantaise – qui traversaient le territoire.
Au xxe siècle, certains départements formés à partir du nom d’un fleuve accolé au mot « inférieur » changèrent leur appellation. « Inférieur » n’a pourtant rien de péjoratif, cela signifie que la partie avale d’un fleuve prend fin en se jetant dans la mer ou l’océan, alors que « supérieur » désigne la partie amont d’un cours d’eau. Somme toute, ces termes indiquent une position géographique en regard de la source et de son embouchure.
Inférieur et supérieur
Le premier département qui changea de nom, le 4 septembre 1941, fut la Charente-Inférieure. « Inférieure » signifiait que le cours inférieur du fleuve la Charente se jetait dans l’océan Atlantique, rien de plus. Considérant que « inférieure » était péjoratif, les négociants de Cognac demandèrent aux autorités vichyssoises de changer le nom du département en Charente-Maritime pour protéger la réputation de leurs célèbres produits vinicoles qui n’étaient pas inférieurs mais, au contraire, supérieurs : le cognac au premier chef, mais aussi son dérivé le pineau des Charentes.
Le deuxième département à exiger le changement de nom fut la Seine-Inférieure qui devint la Seine-Maritime le 18 janvier 1955. En 1951, le conseiller général, Claude Heuillard, donnait des arguments pour changer le nom du département : « “Le qualificatif de inférieure, qui signifie pour nous la position basse et maritime du fleuve, n’est pas toujours interprété géographiquement ainsi par les étrangers, qui le traduisent volontiers par infériorité.” Cela, disait-il, faisait tort aux exportations de draps d’Elbeuf et de cotonnades rouennaises, ainsi qu’aux productions locales”. Il ajoutait des raisons touristiques, et proposait le nom de Porte Océane qu’Édouard Herriot avait indiqué avec bonheur dans un de ses livres, “comme un grand portail de l’Europe du Nord ouvert sur le monde occidental, ses activités et ses espérances…”. M. Heuillard préférait ce titre à celui de “Seine-Maritime”, l’adjectif étant porté déjà par un certain nombre d’autres départements[3]. »
Atlantique
Le troisième département à changer de nom fut la Loire-Inférieure, le 14 mars 1957, qui devint la Loire-Atlantique. Le motif du changement de nom était encore économique et touristique : « Le qualificatif “inférieure” nuit à l’économie de la région tant pour l’exportation de ses produits que dans l’esprit des touristes étrangers », affirmait en novembre 1955 le Conseil général. Bref, il fallait que cet adjectif honni disparaisse des ouïes trop fragiles et soit remplacé par un autre plus valorisant. Comme adjectif de substitution, on pensa logiquement à « océan », à « maritime », à « atlantique ». « Maritime » avait déjà été choisi ces dernières années, alors un consensus se fit sur « atlantique » qui ne manque pas de panache et exprime des perspectives lointaines jusqu’aux Amériques.
Basse et haute
Si l’adjectif « inférieur » n’avait pas bonne presse auprès des départements marins, un autre mot était abhorré, c’était celui qui exprimait la bassesse. Ainsi, pour rester dans l’ordre chronologique, les Basses-Pyrénées devinrent le 10 octobre 1969, les Pyrénées-Atlantiques (décidément, l’océan avait le vent en poupe !). En effet, la population estimait que Basses-Pyrénées était péjoratif, encore et toujours, par rapport aux Hautes-Pyrénées. Si les autorités attribuaient à ceux-ci un adjectif de hauteur, c’était parce que ce département possédait sur son territoire le Tourmalet, le col le plus élevé de la chaîne des Pyrénées – que les coureurs du Tour de France gravissent à cœur joie –, ce qui justifiait cette appellation.
Non seulement, les Hautes-Pyrénées portaient ce nom de manière quasiment indue (les autres cols n’étaient pas plus élevés que ceux de son voisin), nous avait dit un Béarnais à la fin des années soixante-dix, mais de plus elles avaient l’outrecuidance, depuis le Moyen Âge, de posséder deux enclaves sur le territoire des Basses-Pyrénées, totalisant cinq communes (Escaunets, Gardères, Luquet, Séron, Villenave-près-Béarn) représentant à peine 1 400 âmes. Bref, les Hautes-Pyrénées avaient la tendance à l’expansionnisme…
Orient
Le département des Pyrénées-Orientales ne revendiquait pas de changement de nom jusqu’à récemment, puisque « oriental » signifiant « être à l’Est », il ne semblait pas inspirer aux habitants une notion dépréciative, d’autant plus que l’adjectif évoque de manière diffuse l’Orient, qui réveille les images de bayadères – les danseuses sacrées de l’Inde…
C’était sans compter sur une grande consultation citoyenne lancée par le Conseil départemental pour choisir entre Pyrénées-Orientales, Pyrénées-Catalanes et Pyrénées-Méditerranéennes. Le vote s’est déroulé du 22 au 30 juin (en vote papier) et du 1er juillet au 15 août 2026 (en vote numérique). Finalement, le dépouillement ayant eu lieu le 28 août, les Catalans ont décidé de conserver le nom actuel de leur département. Pyrénées-Orientales a obtenu 47,21 %, Pyrénées-Catalanes 42,15 % et Pyrénées-Méditerranéennes 10,64 %. Même si les électeurs avaient privilégié une autre option, il aurait fallu attendre que le Conseil d’État entérine cette demande, ce qui n’aurait pas été une mince affaire, et que le décret soit promulgué et paraisse au Journal officiel.
Alpes
Reprenons la chronologie. Le 13 avril 1970, c’était au tour des Basses-Alpes de revendiquer une appellation plus noble, plus haute… À côté du département voisin, les Hautes-Alpes, les Basses-Alpes faisaient figure de « petit ramoneur de rien du tout ! » Dans les années soixante, le créateur de la station de Pra-Loup, Honoré Bonnet[4], qui était plus que favorable au changement de nom, s’était entendu dire par un touriste : « Vos Alpes sont trop basses pour faire du ski ! » Alors, ce département alpin, si bas, franchit la montagne pour devenir les Alpes-de-Haute-Provence devenues hautes et provençales. La Provence fleure bon les champs de lavande, le chant des cigales, les herbes… de Provence. Seulement, on venait de transgresser un interdit relatif à la Révolution française qui justement avait voulu faire oublier les anciennes provinces de l’Ancien Régime. Voilà que la Provence revenait au pas de charge…
Nord
Le plus récent des changements de nomination s’est déroulé en 1990 avec les Côtes-du-Nord qui sont devenues les Côtes-d’Armor. Dès le xixe siècle, des protestations entouraient cette nomination représentant si mal la réalité géographique. Monsieur Gaultier du Moltay, conseiller général, écrivait en 1862 : « Cette appellation est défectueuse… Les départements de la Seine-Inférieure et du Pas-de-Calais ont une étendue de côtes plus importante sur la Manche et sont plus au nord que nous. Ils auraient mérité l’appellation qui est la nôtre[5]. »
Dans les années cinquante, la discussion sur le changement de nom du département était active. Les habitants des Côtes-du-Nord ne supportaient plus cette appellation pour deux motifs. D’abord, ils jugeaient le terme « nord » dévalorisant (au même titre que les adjectifs « inférieur » et « bas »). Ensuite, les Français ne savaient pas situer ce département sur la carte, car ils l’imaginaient plutôt sur les côtes du nord de la France. Le 20 avril 1962, le Conseil général, sous la présidence de René Pléven, demanda au gouvernement de modifier le nom du département, mais il fallut attendre près de trente ans le décret du 8 mars 1990 au Journal officiel pour voir enfin le rêve des Costarmoricains se concrétiser : donner à leur département le nom de Côtes-d’Armor, qui signifie : « côtes du pays de la mer » en breton.
Et le Bas-Rhin ?
Pour conclure, nous remarquons a) que les noms des entités administratives (en l’occurrence des départements) influent sur la psychologie des êtres humains, et réciproquement ; b) que tous les départements qui portaient l’adjectif « inférieur » ont modifié leur nom ; c) que les départements exprimant la « bassesse » par leur adjectif ont également changé de nom, d) sauf le Bas-Rhin. Qu’en conclure ? Que les Bas-Rhinois ne considèrent pas que leur département déchoit en s’appelant ainsi, mais que la réalité géographique en justifie le nom : le Bas-Rhin se situe à une plus basse altitude que le Haut-Rhin. Les Bas-Rhinois ne seraient-ils pas plus sages que les autres populations décrites dans cet article ?
Didier Saillier
(Septembre-octobre 2026)
[1] Le mot « département » se forme sur le verbe départir (« partager », « départager », « scinder », « diviser »).
[2] Rappelons que la rivière est un cours d’eau qui se jette dans une autre rivière ou dans un fleuve, alors que le fleuve finit sa course dans la mer ou l’océan.
[3] Robert Eude, « Seine-Inférieure… Seine-Maritime… », in Annales de Normandie, 5e année, n° 3-4, 1955. Effectivement, deux départements avaient adjoint à leur nom l’adjectif maritime : les Alpes-Maritimes et la Charente-Maritime.
[4] Honoré Bonnet fut aussi l’entraîneur de l’équipe de France de ski alpin entre 1959 et 1968, les belles années du ski français emmené par Jean-Claude Killy et Marielle Goitschel.
[5] Voir sur le site du département des Côtes-d’Armor l’article de Bernard Bossard, « Des Côtes-du-Nord aux Côtes-d’Armor » : https://cotesdarmor.fr/actualites/des-cotes-du-nord-aux-cotes-d-armor
Photo : L’aiguille et l’arche d’Étretat, Seine-Maritime (France).



