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Madame de Sévigné, une femme de lettres
Exposition,  Histoire

Madame de Sévigné, une femme de lettres

Le musée Carnavalet – Histoire de Paris organise, du 15 avril au 23 août 2026, l’exposition « Madame de Sévigné. Lettres parisiennes ». Il rend hommage à la marquise, qui sortit à cinq heures et habita, pendant près de vingt ans, l’hôtel particulier Carnavalet – 23, rue Madame-de-Sévigné ! –, en fêtant son 400e anniversaire. Elle est connue pour être une écrivaine de correspondance entretenue notamment avec sa fille, la comtesse de Grignan. Des manuscrits, des tableaux, des objets illustrent le temps, les événements, les lieux du Grand Siècle français.

 

Quel succès posthume connut Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696) ! Alors qu’elle ne se démarquait pas de son milieu, elle était une noble tenant son rang, fréquentant la cour de Louis XIV et les grands aristocrates. Elle passa à la postérité pour avoir écrit des lettres à ses proches et à sa famille. Lorsque l’on évoque Mme de Sévigné, on l’associe immédiatement à la communication par échange de lettres.

De son vivant, elle ne publia aucun ouvrage, alors qu’elle écrivit toute sa vie un nombre considérable de missives ; elle aimait surtout la lecture et était à l’affût des sorties littéraires qu’elle se procurait chez le libraire Barbin. Toutefois, ses lettres étaient connues de son cercle familial et amical. Dès l’année suivant la mort de Mme de Sévigné, parurent en 1697 les Mémoires de Roger de Bussy-Rabutin (1618-1693), qui intégra quelques lettres de sa cousine. Mais la véritable première édition de la correspondance de Mme de Sévigné date de 1725.

Lettres choisies

Des publications parurent au cours des siècles suivants, souvent sous l’appellation « Lettres choisies », car Mme de Sévigné écrivit au cours de sa vie environ 1 500 lettres qui nous sont parvenues. Il fallut attendre 1953 pour bénéficier du premier volume (suivi par deux autres en 1955 et 1957) de l’ensemble des lettres (disponibles) de l’épistolière, publiées par les Éditions Gallimard, dans la collection « La Pléiade », sous la direction de Gérard Gailly ; puis en 1973, 1974 et 1978 parut la seconde édition qui fait encore autorité, menée par Roger Duchêne.

Dès le xixe siècle, Mme de Sévigné devint une classique et était présente dans les manuels scolaires, et ce jusqu’à aujourd’hui ; l’école primaire et secondaire de la Troisième République mit l’accent sur son œuvre, car la marquise était considérée comme l’une des plus grandes plumes de la littérature française. Des écrivains lui témoignèrent une grande considération comme Lamartine : « Elle n’est pas un écrivain, elle est le style ».

La gloire littéraire de Mme de Sévigné lui a valu d’innombrables signes de reconnaissance. Des rues lui furent attribuées, une cinquantaine d’écoles en France portent son nom ; des tableaux la représentent écrivant (Louis-Ferdinand Perron, 1850), des sculptures la montrant en pied lisant (Eugène-Antoine Aizlin, 1882), car elle est la « femme de lettres » par excellence, au sens littéral et au sens figuré.

La marque Sévigné

Sans s’attarder sur le fétichisme à l’encontre de cette femme (fragments de la robe mortuaire, lit de sa maison de Vichy), on trouve des œuvres théâtrales s’inspirant de sa personne comme l’opéra Ninon chez Madame de Sévigné (1808), joué à l’Opéra-Comique ; ou dans la pièce Madame de Sévigné, comédie de Jean-Nicolas Boully (1805). Son nom se prête même à un objet de joaillerie : la « broche Sévigné ». L’écrivaine représente le luxe, en témoigne, encore davantage, une pendule ouvragée dorée, une tasse en porcelaine (1823), à son effigie, qui faisait fureur dans les bonnes maisons.

Le plus étonnant concerne les « produits dérivés » populaires du xxe siècle, exploités par les publicitaires et les entrepreneurs. Connaissant ses goûts pour certains aliments – qu’elle révèle dans ses lettres – ceux-ci impriment alors son image sur les emballages de beurre, de biscottes et autres boîtes de chocolat, de camembert. Un chocolatier, en 1898, va même appeler sa maison « Marquise de Sévigné », qui existe toujours. Et bien sûr, tout ce qui a trait à l’écriture est valorisé à travers son nom : stylos, porteplumes et autres papeteries, papier à lettres, enveloppes, cahiers et carnets.

Les publications populaires comme les illustrés des enfants n’y coupent pas. Georges Brient dans Line (1957), « le journal [belge] des chics filles », raconte en BD l’histoire de Mme de Sévigné, tandis que Louis Cance en fait de même dans Nade (1968). La Semaine de Suzette en fait sa « une », en 1922, par le dessinateur Henri Thiriet. Bref, notre marquise avec tous ces signes de célébrité est une star qui traverse les siècles, appréciée par les littéraires pour son style « vif, naturel et concis ».

Duel fatal

Bien qu’appartenant à une vieille famille de la noblesse, Marie démarra mal dans la vie en devenant orpheline à dix-huit mois de père et à sept ans de mère, toutefois elle est prise en charge par sa famille maternelle, les Coulanges. Elle passe son enfance dans l’hôtel particulier de ses grands-parents, place Royale (devenue place des Vosges), dans le Marais, lieu où l’aristocratie et les gens de lettres avaient leurs habitudes. Son oncle, Christophe de Coulanges, abbé de Livry, se chargea de son éducation. L’enfant reçut des enseignements à domicile, dispensés par des maîtres. Outre la lecture et l’écriture, elle apprend la langue italienne et est initiée à la danse, la musique, le chant, compétences indispensables à la sociabilité. La bibliothèque familiale est riche et choisie.

À dix-huit ans, en 1644, elle épouse le marquis Henri de Sévigné, issu d’une famille bretonne. Le couple aura deux enfants, Françoise-Marguerite, en 1646, et deux ans plus tard, un fils, Charles. Henri est un bel homme, mais viveur, ayant des maîtresses à foison, l’alcool coule à flots, les dettes aussi, ce qui est dans l’ordre des choses lorsque l’on mène une vie de patachon ; de plus, pour dresser un portrait complet du personnage, il est querelleur et a l’épée facile, ce qui lui sera fatal lors d’un ultime duel avec le chevalier d’Albret, qui lui aussi convoitait sa maîtresse, la belle Charlotte. Touché par un coup d’épée, Henri meurt deux jours plus tard, en 1651, à l’âge de 28 ans.

Cercles intellectuels

Veuve à vingt-cinq ans avec deux enfants, la marquise se remet de ce drame et bénéficie d’une liberté qu’elle met à profit en fréquentant les salons ou la cour du roi. Mme de Sévigné arrive à point nommé en ce milieu du xviie siècle où le rôle de la femme sort de ses attributions que sont la maternité et la tenue d’une maison. Elle fréquente des cercles intellectuels où la littérature et les arts sont au centre des discussions. Les salons favorisent la mixité, les hommes pratiquent la galanterie, l’art de la politesse raffinée envers les femmes. L’hôtel de Rambouillet est un des salons les plus brillants. Dans sa chambre bleue, la marquise de Rambouillet (1588-1665) reçoit les plus beaux esprits de son temps comme l’académicien Chapelain, le guide littéraire de Mme de Sévigné, Corneille, Vincent Voiture, poète et prosateur précieux.

L’autre grand salon est celui de Madeleine de Scudéry (1607-1701) qui fréquentait le salon de la Marquise de Rambouillet avant de créer le sien. Ses romans à clé sont au centre des discussions des membres de son cercle. S’y rendent l’auteure de La Princesse de Clèves (1678), Mme de la Fayette ; l’auteur de célèbres maximes morales, le duc de La Rochefoucauld ; et des académiciens aujourd’hui oubliés. C’est dans ce cercle que la galanterie est théorisée par Mlle de Scudéry et que se pratique la préciosité, un courant littéraire qui exalte le sentiment amoureux et met l’accent sur le raffinement de la langue. Mme de Sévigné est l’une de ces précieuses qui seront raillées notamment par Molière dans Les Précieuses ridicules (1659).

Dans Clélie, histoire romaine (1657), ouvrage en dix volumes, Mlle de Scudéry écrit un roman précieux où les personnages représentent des personnes réelles de son cercle. Mme de Sévigné est la princesse de Clarinte et est décrite ainsi : « J’oubliais à vous dire qu’elle écrit comme elle parle, c’est-à-dire le plus agréablement et le plus galamment qu’il est possible. »

Entrée à la cour

Le temps passant, la fille de la marquise grandit et il convenait de l’établir. En 1663, Françoise-Marguerite, à seize ans, fit une entrée remarquable à la cour en dansant dans le Ballet des arts, dans le rôle d’une bergère, aux côtés du jeune roi et de sa belle-sœur Henriette d’Angleterre, femme de Monsieur, le frère du roi. Mlle de Sévigné, « la plus jolie fille de France », était de l’avis commun d’une beauté stupéfiante et dansait avec grâce,

Le roi, la trouvant à son goût, la fit revenir les deux années suivantes dans des spectacles de danse : le Ballet des Amours déguisés et La Naissance de Vénus. Alors, le roi la trouvant de plus en plus à son goût voulut en faire sa maîtresse, dit la rumeur, mais devant sa mauvaise volonté (et celle de sa mère) la demoiselle ne fut plus invitée. Malgré tout, en 1668, mère et fille furent conviées au Grand Divertissement royal, la deuxième fête de Louis XIV dans les jardins de Versailles.

Comte de Grignan

Après quelque difficulté pour trouver un mari convenable à Françoise, Mme de Sévigné maria en 1669 sa fille, âgée de vingt-trois ans, à François Adhémar de Monteil, comte de Grignan, appartenant à une vieille famille provençale, homme d’expérience, qui allait à trente-six ans convoler en troisièmes noces. Très endetté, à cause de ses mariages précédents, il vit dans cette alliance avec Mlle de Sévigné, un moyen de se refaire une santé financière, bien que la dot se révélât insuffisante pour absorber ses dettes. Nommé par Louis XIV lieutenant-général en Provence, le comte de Grignan s’y rendit et sa jeune épouse le rejoignit un an plus tard, en 1671.

Pour garder le lien, Mme de Sévigné entreprit une correspondance assidue avec sa fille qu’elle adorait au-delà du raisonnable : deux, trois lettres par semaine étaient échangées. Cette correspondance soutenue a été rendue possible grâce à l’instauration d’un service postal régulier que mit en place le ministre Louvois en 1672, un an après le début de la relation épistolaire de la marquise avec sa fille, ce qui tombait à pic. Une carte, « les postes qui traversent la France », nous présente le dense réseau postal en 1699 n’ayant rien à envier aux PTT du xxe siècle.

Chroniqueuse

Mme de Sévigné parle de la vie quotidienne, conseille sa fille, mais aussi émet des réflexions sur les thèmes traditionnels de la philosophie morale que sont la recherche du bonheur, la condition de l’être humain, son temps compté : « La vie est courte ; c’est la consolation des misérables et la douleur des gens heureux ; et tout viendra au même but. » C’est également une chroniqueuse qui relate des événements (l’affaire Nicolas Fouquet, la Fronde…), devenus de l’histoire, dépeint la vie à la cour et le ridicule des courtisans, etc.

Si la marquise écrivit beaucoup de lettres à sa fille, elle n’attendit pas l’occasion de la séparation pour écrire à des proches : son cousin Roger de Rabutin, dit Bussy-Rabutin, M. de Pomponne, ministre d’État, Mme de La Fayette et aussi le fortuné Nicolas Fouquet. Le surintendant des finances fut arrêté en 1661 pour détournements de fonds publics par Louis XIV, ce qui inquiéta un moment la marquise craignant d’être compromise. Elle suivit le déroulement du procès et en informa son ami, M. de Pomponne.

L’exposition du musée Carnavalet met en exergue la personnalité de la marquise de Sévigné, sa notoriété posthume, ses relations, les milieux qu’elle fréquentait et certains événements qui défrayèrent la chronique qu’elle commenta dans ses lettres. Le spectateur constate que l’épistolière faisait, en partie, un emploi de la correspondance proche des écrits mémorialistes tels que ceux du cardinal de Retz, son cousin éloigné, acteur et commentateur de la Fronde.

Didier Saillier

(Juin 2026)

Illustration : Cornelis Norbertus Gijsbrechts (1649-après 1676 ?). Trompe-l’œil, 1665. Huile sur toile. 59 x 56 cm. Paris, musée Marmottan Monet. © Musée Marmottan Monet / Studio Christian Baraja SLB.

Un critique culturel et littéraire qui écrit sur les œuvres qui l'enthousiasment. « Rien de grand ne se fit jamais sans enthousiasme » Ralph Waldo Emerson (« Société et Solitude ») ; « La plus grande décadence dans ce monde est de perdre son enthousiasme. » H. W. Arnold

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