La marge du temps, un blog culturel et littéraire
Devant un restaurant, des femmes élégantes discutent
Arts plastiques,  Expositions,  Fiction et autobiographie

Géographie parisienne de Marcel Proust

À l’occasion du centenaire de la disparition de l’écrivain, le musée Carnavalet (23, rue de Sévigné, 75003 Paris), organise (du 16 décembre 2021 au 10 avril 2022) l’exposition « Marcel Proust, un roman parisien ». La première partie, chronologique, dévoile le Paris de l’écrivain et la seconde évoque le rapport des personnages de « À la recherche du temps perdu » avec la géographie de la ville.

 

Marcel Proust (1871-1922) a vécu sa vie entière à Paris, plus précisément sur la rive droite. Ses déplacements en dehors de cette ville furent occasionnels et de courte durée. Ainsi il passa des séjours d’enfance à Illiers, devenu en 1971 Illiers-Combray, en hommage au village imaginaire où « vit » tante Léonie ; il se rendit sur la côte normande (Cabourg (devenu dans l’œuvre Balbec), Trouville) ; séjourna à Saint-Moritz, aux Pays-Bas ; fit quelques voyages à Venise.

Origines

Né le 10 juillet 1871 à Auteuil, un village rattaché à Paris en 1860, Proust, par son père, est issu d’une lignée d’épiciers juifs qui exerçaient à Illiers, une commune de l’Eure-et-Loir, à vingt-cinq kilomètres de Chartres. Quant à la mère, la lignée est bourgeoise. La grand-mère fréquentait les salons et transmit à sa fille et à son petit-fils ses intérêts intellectuels et artistiques. Par l’intermédiaire de son père, Jeanne Weil, la future mère de Marcel, rencontra Adrien Proust, un médecin au grand avenir.

Après leur mariage, en 1870, le couple s’installa au 8, rue Roy, dans le VIIIe arrondissement. À la suite de la naissance de Robert, le frère cadet de Marcel, en 1873, les Proust s’installèrent dans un bel immeuble au 9, boulevard Malesherbes. La famille restera, jusqu’en 1900, dans un appartement confortable et spacieux. Ces deux premiers domiciles, l’un près de l’église Saint-Augustin et l’autre près de l’église de la Madeleine sont à quelques encablures l’un de l’autre, en suivant le boulevard Malesherbes. C’est la rive droite, le côté de la bourgeoisie, alors que la rive gauche, le faubourg Saint-Germain, est, à la fin du xixe siècle, le côté de l’aristocratie, certes déclinante, économiquement et politiquement, mais conservant le pouvoir social[1].

La famille Proust demeurait dans ces quartiers de la rive droite, ne possédant pas d’entregent sur l’autre rive, socialement inatteignable. Dans la salle « Cet Auteuil de mon enfance », nous contemplons les portraits des parents : la peintre Laure Bouardel représente dans un fauteuil, à 57 ans, le « Docteur Adrien Proust » (1891), en grand patron de la médecine, tandis qu’Anaïs Beauvais brosse le portrait de « Madame Adrien Proust » (1880), dépouillée de son prénom et de son nom de jeune fille.

La vie parisienne

Marcel, dès ses années de lycée, à Cordorcet (il obtint son baccalauréat en 1889) menait une vie culturelle intense : visites au musée du Louvre, spectacles théâtraux et musicaux. Pour illustrer ces années – correspondant à l’enfance et à l’adolescence de Marcel – sont présentées des photos et des peintures qui permettent de se figurer le Paris de la fin du xixe siècle. L’agence « Neurdein frères », des photographes et éditeurs qui envoyaient des opérateurs à travers le pays, nous présente des cavaliers en redingote, bottés, chapeautés et gantés, montant fièrement leur monture ; des calèches et diligences, circulant en tous sens, labourent L’Avenue du bois de Boulogne (1901). Jean Béraud, le peintre emblématique de la vie parisienne de la Belle-Époque, fige La Sortie du lycée Concorcet (1903). Proust, une dizaine d’années plus tôt, aurait pu être un de ces élèves sortant de leurs cours avec impatience. La Colonne Morris (circa 1880), toujours de Jean Béraud, placée à l’angle de la rue Laffitte et du boulevard des Italiens, est un des objets de la modernité de la seconde partie du xixe siècle. Proust aimait se planter devant la colonne Morris, placée en face de chez lui, rue Malesherbes, pour connaître la programmation de la semaine.

Si Proust s’intéressait aux arts et aux lettres (on peut observer dans une vitrine le numéro trois du Banquet, de mai 1892, la revue dans laquelle Proust fit ses premières armes), en revanche exercer une profession lui était étranger. Après avoir commencé des études en 1890 à la Faculté de droit et à l’École libre de sciences politiques, il obtint en 1893 une licence de droit, puis, deux ans plus tard, une licence de philosophie à la Sorbonne. Ces études et ces diplômes durent rassurer ses parents, mais c’était sans compter sur l’incapacité de leur fils à embrasser une carrière autre que littéraire. En ce sens, Proust agissait davantage comme un noble – vivant de ses rentes – plutôt qu’en bourgeois travaillant pour faire fructifier son capital.

Les salons

Dans les années 1890, grâce à ses amitiés du lycée Condorcet, Proust fréquentait les salons bourgeois, comme ceux de Mme Strauss (l’un des modèles d’Oriane, la duchesse de Guermantes), la veuve du compositeur Georges Bizet ; de la peintre Madeleine Lemaire, mais aussi les cercles artistiques et littéraires. Chez Madeleine Lemaire (l’un des modèles de Mme Verdurin), Proust rencontra le comte Robert de Montesquiou (le modèle du baron de Charlus) dans les salons aristocrates de la rive gauche, notamment dans celui de la comtesse Greffulhe (un autre modèle de la duchesse de Guermantes). Cette période de mondanités fut le creuset dans lequel il échafauda À la Recherche du temps perdu. Dans l’exposition, des tableaux montrent aux visiteurs l’ambiance qui régnait dans ces salons comme celui de Pierre Georges Jeanniot, Une chanson de Gibert dans le salon de madame Madeleine Lemaire (1891).

De 1900 à 1906, le jeune homme vit avec ses parents au 45, rue de Courcelles, à la lisière du parc Monceau, un appartement encore plus cossu que le précédent. Mais après la mort de son père en 1903 et de sa mère en 1905, l’appartement était trop spacieux pour un célibataire ; il emménagea alors dans l’immeuble de son oncle Louis Weil au 102, boulevard Haussmann (VIIIe), dans un appartement plus modeste… de six pièces qu’il occupera jusqu’en 1919. C’est dans ce lieu que s’élabora essentiellement son grand œuvre. L’immeuble vendu à une banque, Proust fut contraint de déménager au 44, rue Hamelin (XVIe), où il mourra en 1922. Sur la carte des lieux d’habitation de Proust, nous constatons que ceux-ci se situent exclusivement dans le VIIIe arrondissement, sauf, à la fin de sa vie, dans le XVIe respectant ainsi les quartiers dédiés à la bourgeoisie.

Un sociologue

La seconde partie de l’exposition est consacrée à l’œuvre elle-même, à ses personnages, à leurs relations et à leurs situations géographiques dans la capitale. Nous mettrons en relief le Proust sociologue qui étudie ces « peuplades » que représentent les mondes aristocrates et bourgeois[2].

Alors que l’œuvre de Proust connaît depuis les années cinquante un intérêt croissant, on remarque que son travail littéraire fut aussi une étude sociologique des milieux bourgeois et aristocratiques. Lui qui fréquentait assidument les salons, il étudia le rapprochement, au tournant du siècle, entre ces deux classes sociales, qui mit fin à la prédominance symbolique de l’aristocratie.

À la Recherche du temps perdu se situe entre 1880 et 1920. Pendant cette période, le lecteur assiste à la montée de la bourgeoisie aux dépens de l’aristocratie. Jusqu’au passage du xxe siècle, c’est l’aristocratie qui donne le « la » en matière de mondanité. La duchesse de Guermantes, Oriane, est la reine de Paris – devant même sa cousine la princesse de Guermantes – par sa manière de jouer la simplicité à travers ses attitudes et sa mise sans ostentation. Tout en étant conventionnelle, respectant ainsi les règles de l’aristocratie qui ne fréquente que l’élite nobiliaire, toutefois elle peut inviter un bourgeois pour ses mérites personnels ou un artiste peintre, recommandé, en devenir.

Sidonie et Oriane

Malgré son effort individuel d’ouverture relative, Oriane ne pourra contenir l’émergence de la bourgeoisie qu’incarne Sidonie Verdurin. Celle-ci, contrairement à la noblesse traditionnelle, inculte et inactive, professionnellement parlant, mise sur la culture, les arts et les professions intellectuelles pour développer son salon. « La Patronne » donne la primeur à l’émergence des nouveautés artistiques – comme l’Art nouveau et les Ballets russes – et à la politique progressiste avec le dreyfusisme. Créé aux alentours de 1880, son salon ne comporte aucun membre de l’élite nobiliaire. Au début, les membres du « petit clan » qui peuplent le salon de Mme Verdurin se serrent les coudes. Les principaux sont un universitaire (Brichot), un médecin (Dr Cottard), un peintre inconnu (M. Biche), une demi-mondaine (Odette de Crécy) et son amant Charles Swann, le fils d’une famille juive fortunée, un dandy doublé d’un esthète, invité, malgré sa condition roturière, dans les plus hautes maisons aristocratiques.

Cependant, au fur et à mesure des assauts symboliques de la bourgeoisie, dès 1914, les milieux sociaux sont renversés. La bourgeoisie a triomphé grâce à son capital symbolique constitué de culture, d’intelligence et d’appartenance au dreyfusisme, qui a démonétisé le capital symbolique de l’aristocratie – caractérisé par le prestige social dû à ses titres nobiliaires, son entre-soi, son nationalisme. De même, les individualités du salon Verdurin ont bénéficié de l’avancée de groupe : le Dr Cottard devient professeur ; le peintre M. Biche, qui s’affuble du pseudonyme Elstir, se transforme en artiste moderne réputé, dans la veine de Claude Monet ; Odette de Crécy, après s’être mariée avec Charles Swann, ouvre son propre salon, traditionnel et conservateur.

Mme Verdurin, princesse de Guermantes

D’un point de vue géographique, ce renversement est aussi visible. Mme Verdurin qui habitait les Champs-Élysées déménage dans un premier temps quai Conti, sur la rive gauche, se rapprochant du Faubourg, et recevra le baron de Charlus (le frère homosexuel du duc de Guermantes) lors d’une soirée musicale, alors que jusqu’à présent aucun membre de la haute classe ne s’était compromis dans ce salon bourgeois. Puis, pour parachever cette évolution, « la Patronne » deviendra princesse de Guermantes, en épousant le duc de Guermantes – ruiné par la Première Guerre mondiale et devenu veuf –, et retournera sur la rive droite, avenue du Bois, entraînant dans son sillage l’aristocratie. En ayant renoncé à l’entre-soi, sous la pression extérieure, l’aristocratie s’est fait déposséder de son statut de « pouvoir des meilleurs » et, en outre, a abandonné son territoire pour s’installer dans celui de la bourgeoisie à présent dominante aussi en matière de mondanité.

L’exposition « Marcel Proust, un roman parisien » qui offre une vue générale de la vie de l’écrivain et de son œuvre maîtresse se met à la portée du public qui n’est pas spécialiste de l’écrivain en ayant choisi une orientation biographique et chronologique, et en résumant les sept volumes que comporte La Recherche.

 

Didier Saillier

(Janvier 2022)

[1] Le faubourg Saint-Germain est aujourd’hui situé en grande partie dans le VIIe arrondissement, dans le quartier des ministères qui se sont installés dans les nombreux hôtels particuliers construits par l’aristocratie. Les stations de métro, dans ce périmètre, sont Rue du Bac, Solferino et Varenne.

[2] Voir Catherine Bidou-Zachariasen, Proust sociologue. De la maison aristocratique au salon bourgeois, Descartes & Cie, 1997.

Photo : Henri Gervex, Une soirée au Pré-Catelan, 1909. Musée Carnavalet – Histoire de Paris.

 

Un critique culturel et littéraire qui écrit exclusivement sur les œuvres qui l'enthousiasment. "La plus grande décadence dans ce monde est de perdre son enthousiasme." H. W. Arnold

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.