Le musée de la Libération de Paris (4, avenue du Colonel-Henri-Rol-Tanguy 75014 Paris) organise l’exposition « Robert Capa, photographe de guerre », du 18 février au 20 décembre 2026. Une carrière entre vérité et légende. Plus de 160 pièces incluant des tirages de presse, des magazines et des objets personnels : machine à écrire, Leica…
Robert Capa (1913-1954) est un mythe, le parangon du photographe bourlingueur, toujours aux premières loges pour tenter de capter les moments intenses d’une situation, un homme prenant des risques pour informer les lecteurs des journaux et satisfaire les rédactions. C’est aussi un style, décontracté, sans peur de se prendre une balle. C’est une légende, autrement dit une représentation d’un personnage réel, qui dépasse la vérité.
Ainsi, dans l’exposition est diffusée une archive filmique américaine, pendant la Libération de Paris, le 25 août 1944. Robert Capa, arrivé dans les bagages de la 2e DB, apparaît brièvement à de multiples reprises au cours de la traversée de Paris allant de Denfert-Rochereau au palais Bourbon, en passant par Montparnasse, le quartier de l’École-militaire, l’église Saint-François-Xavier et la rue de Constantine. Mêlé aux soldats de la 2e BD qui progressent lentement afin d’éviter les tirs sporadiques de l’ennemi, on le voit, appareil à la main ou en bandoulière, prendre impassiblement des clichés.
Premier reportage
Mais avant d’être Robert Capa, le photographe s’appelait Endre Friedmann, né à Budapest, et vivait dans une famille juive de tailleurs pour dames. En 1930, il participa aux manifestations contre la régence de Hongrie (1920-1946), un régime autoritaire, conservateur et antisémite. En 1931, vu que les Juifs n’étaient pas autorisés à effectuer des études universitaires, il fut envoyé par sa famille à Berlin pour étudier le journalisme qu’il abandonna rapidement pour se lancer dans la photographie.
Pour son premier reportage, employé par l’agence allemande Delphot, il se rendit sur ordre à Copenhague avec son Leica, à l’occasion d’une réunion politique de Trotski, qui avait été expulsé de Russie par Staline. Il s’approcha en tapinois, le plus près possible de l’orateur et prit, dans la pénombre, une série de portraits – montrant l’énergie rayonnante déployée par le partisan de la révolution permanente –, dont quatre furent publiés dans le journal allemand Welt Spiegel. Ainsi mettait-il en pratique sa théorie avant la lettre : « Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près. »
Aventurier et désinvolte
En 1933, le nazisme parvenant au pouvoir en Allemagne, Friedmann, accompagné de son ami Csiki Weisz, débarqua à Paris, démuni de tout, sauf d’énergie et de projets. Les premiers temps, vivant d’emplois sans qualification, il fréquentait les Hongrois de Paris et les Juifs progressistes. C’est à cette époque qu’il rencontra, à la terrasse du Dôme à Montparnasse, une Juive allemande et antifasciste, Gerta Pohorylle (1910-1937) avec qui il vécut dans des hôtels modestes. Son amie devint aussi photographe sous le nom de Gerda Taro.
C’est elle, Gerda, selon la légende, qui trouvera, en 1936, le pseudonyme de son compagnon, en choisissant une consonance vaguement américaine, qu’il endossera avec la personnalité qui convenait à un tel nom. Capa s’inventa un style, un personnage : le photographe aventurier à la manière du reporter et écrivain Hemingway, une désinvolture devant le danger, la cigarette au bout des lèvres.
Guerre d’Espagne
Grâce à Gerta qui travaillait pour l’agence Alliance-Photo, il parvint à y placer des photos et entreprit des reportages pour l’hebdomadaire français d’information illustré Vu (1928-1940), encore sous la signature de l’inconnu Endre Friedmann. Toujours pour ce magazine, il se fit même acteur d’un roman-photo Le tueur au boomerang.
Avec la guerre d’Espagne, en 1936, tout changea. Robert Capa et Gerda Taro, accompagnés de leur collègue et ami, le Polonais Dawid Szymin, alias David Seymour, dit Chem, tous trois favorables aux forces républicaines, ils se rendirent avec leur Rolleiflex et Leica sur le terrain pour couvrir le conflit. Bien que séparés, sentimentalement parlant, Robert et Gerda continuèrent de travailler ensemble. Leurs photos fortes, impressionnantes, étaient publiées par Vu, Regards et le magazine américain Life. Mais en juillet 1937, un drame survint : lors de la bataille de Brunete, près de Madrid, un char écrasa Gerda Taro.
Polémique
Alors que les photos de Robert et Gerda étaient collectivement confondues dans les publications de presse (« Capa & Taro »), la gloire revint à Capa, ce qui était injuste pour cette femme autant courageuse et talentueuse que son compagnon. Ce n’est qu’il y a une vingtaine d’années que les photos de Gerda retrouvèrent leur identité lorsque l’on récupéra la fameuse « valise mexicaine » qui contenait les négatifs de la guerre d’Espagne.
L’exposition centre son regard sur une polémique. Il s’agit de la photographie Mort d’un soldat Républicain, soldat touché mortellement par une balle et tombé à la renverse. Cette photo, devenue très vite iconique, est à l’origine du mythe Capa, représentant la guerre d’Espagne par excellence et la fragilité de la République, elle fut publiée la première fois par Vu en septembre 1936 et Life en juillet 1937. Selon certains spécialistes, la photo serait une photo mise en scène, un « bidonnage ». Contrairement aux affirmations de Capa, la photo n’aurait pas été prise à la bataille de Cerro Muriano, mais à proximité d’Espejo (distante de cinquante kilomètres), là où il n’y avait pas de combat. Toujours est-il que si Capa a des contradicteurs, il possède aussi des partisans.
Professionnel
À partir de 1937, Capa est devenu une star et bénéficie de commandes provenant de périodiques français et internationaux. Partant, il est envoyé par Life, au début de 1938, en Chine pour couvrir pendant six mois le conflit sino-japonais en compagnie du documentariste néerlandais Joris Ivens et de l’opérateur John Fernhout. Puis, il revient en Espagne à l’automne 1938 photographier les volontaires des Brigades internationales avant de suivre en 1939 le Tour de France, juché à l’arrière d’une moto, pour Match et Paris-Soir. Ainsi, il est devenu un professionnel de la photo, passant d’un événement à un autre au gré des commandes. La revue anglaise spécialisée, Picture Post, du 3 décembre 1938, le nomma « le plus grand photographe de guerre au monde », alors âgé seulement de vingt-cinq ans.
Parallèlement à cette vie mouvementée, Capa loua, au début de 1937, un atelier photographique au 37, rue Froidevaux, dans le XIVe arrondissement – à deux encablures du musée de la Libération actuel –, dans lequel travaillaient, de 1937 à 1939, Robert, Taro et Chim. Muni d’un tampon encreur, il apposait sur ses photos « Atelier Robert Capa ». Dans ce lieu, il eut pour projet de créer une coopérative de photographes afin de contrôler l’usage des photos qu’en faisaient les agences de presse et les magazines, pas toujours scrupuleux, se permettant de recadrer, de modifier les légendes ou d’oublier de créditer les auteurs. C’est en 1947 que son rêve se réalisa avec la création, à New York, de l’agence Magnum par lui-même et aussi Henri Cartier-Bresson, George Rodger, David Seymour et William Vandivert.
Rue de Froidevaux
C’est dans l’atelier du 37, rue de Froidevaux que Capa avait entreposé une valise dite « mexicaine », remplie de films négatifs de la guerre civile espagnole appartenant à Capa, Taro et Chim, valise que l’on retrouvera soixante-dix ans plus tard au Mexique, d’où le nom. Dans le roman Chien de printemps (1993), Patrick Modiano crée un double fictionnel de Capa, Francis Jansen, un photographe désabusé qui se réfugie au Mexique en 1964, abandonnant son atelier, installé lui aussi rue Froidevaux, au 9.
« Sur la photo, Jansen apparaissait comme une sorte de double de Capa, ou plutôt un frère cadet que celui-ci aurait pris sous sa protection. Autant Capa, avec ses cheveux très bruns, son regard noir, et la cigarette qui lui pendait au coin des lèvres, respirait la hardiesse et la joie de vivre, autant Jansen, blond, maigre, les yeux clairs, le sourire timide et mélancolique, ne semblait pas tout à fait à son aise. Et le bras de Capa, posé sur l’épaule de Jansen, n’était pas seulement amical. On aurait dit qu’il le soutenait. » Même si c’est une fiction, Modiano rend bien la personnalité de Capa pleine d’assurance et de désinvolture.
Débarquement
Après avoir quitté Paris, en octobre 1939, étant un « étranger indésirable », jugé ainsi par les gouvernements Daladier de la fin de la IIIe République, Capa partit à New York rejoindre sa famille. Les États-Unis ne le reçurent pas à bras ouverts, malgré sa célébrité toute relative, car il éprouva des difficultés pour obtenir un statut légal. Mais Capa voulait retourner sur le terrain des opérations militaires et se rendit en 1941 à Londres, et atteignit deux ans plus tard l’Afrique du Nord, puis suivit les troupes alliées en Sicile et rendit compte des combats pour Life.
C’est le débarquement de Normandie, sur Omaha Beach, qui lui apporta la gloire avec dix photos prises le 6 juin 1944, à l’aide de deux Contax, munis d’objectifs à large ouverture, suspendus au cou par une sangle. Selon le directeur photo de Life en poste au bureau de Londres, John G. Morris, Capa aurait fait cent six prises, mais un laborantin maladroit aurait par mégarde fait fondre l’émulsion des pellicules et, de ce lot, ne serait resté seulement dix photos.
Juste un peu flous
Or, selon le critique Allan D. Coleman, qui a écrit plusieurs articles en 2014 et 2015, Capa ne serait pas resté une heure et demie, comme il le prétendait, mais moins d’une demi-heure en raison d’une peur panique qui l’aurait paralysé, l’obligeant, de ce fait, à se limiter à dix clichés, « juste un peu flous ». Ce serait pour préserver la légende de Capa ainsi que celle de Life que le magazine américain aurait inventé l’incident de tirage. Même si cette remise en question est justifiée, on ne peut discuter la présence de Capa sur une plage de Normandie, un 6 juin 1944, balayée par un feu nourri de mitrailleuses, pas plus que la peur qui l’aurait inhibé, vu la situation extrême dans laquelle il était plongé. La peur ne fait-elle pas partie du courage ?
Après avoir couvert la Libération de Paris, puis la fin de la guerre en Allemagne, il prit du « repos » en devenant photographe de plateau de cinéma et de mode ; en voyageant en URSS, en 1947 avec l’écrivain américain John Steinbeck, sur les hauts lieux des combats menés comme à Stalingrad où ne restaient que des ruines. Mais lorsque l’on a été un photoreporter de guerre où l’adrénaline est à son comble, comment peut-on se satisfaire de photos sans danger mais aussi sans gloire ? Alors entre 1948 et 1950, bien qu’ayant pris du poids et éprouvant des douleurs au dos, il se rendit trois fois en Israël pour couvrir la guerre israélo-arabe et montrer qu’il était encore capable d’atteindre le meilleur de ses possibilités.
Dernières photos
La vie de Capa se termina sur un théâtre de bataille, encore un, cette fois en Indochine, guerre coloniale perdue qui sera le dernier conflit couvert par Capa. S’avançant derrière des soldats français, à quelques dizaines de mètres, il fit une série de photos avant de marcher sur une mine.
Capa fut un photoreporter qui avait un regard acéré lui permettant de saisir à la volée les moments décisifs d’une situation. Ainsi il photographiait non seulement les échanges guerriers, mais aussi les à-côtés des combattants et les conséquences que la guerre engendrait : la peur, la tristesse devant la mort. Une photo de Capa en disait plus long qu’un article.
Didier Saillier
(Avril 2026)
Photo : David E. Scherman (1907-1997), Robert Capa de retour des plages du Débarquement, 7 juin 1944



