Il y a cent ans, le 3 mai 1925 dans le supplément « Dimanche-Illustré », du quotidien « L’Excelsior », naissait la bande dessinée « Zig et Puce » du dessinateur et scénariste Alain Saint-Ogan qui fut qualifié par l’historien du neuvième art Dominique Petitfaux de « Charles Trenet de la bande dessinée ». Jusqu’aux années trente, la série fut un grand succès dépassant le monde de l’enfance pour atteindre celui des adultes. Bref, elle était dans le vent, tout comme ses héros toujours par monts et par vaux.
Pour L. M.
Dans mon enfance, je ne lisais pas Zig et Puce, peut-être avais-je vaguement entendu prononcer ce titre, mais cette bande dessinée n’était plus accessible aux enfants des années soixante-dix, elle avait perdu son succès au fil des décennies. C’est en janvier dernier que cette BD est revenue à mon esprit grâce à un ami qui la lisait dans les années quarante…
Saint-Ogan (1895-1974) est un drôle de zig, si je peux m’exprimer ainsi, qui est tombé tout petit dans la presse. Son père fut rédacteur en chef du quotidien L’Étendard égyptien au Caire, alors, par mimétisme, le fils à douze ans, créa un bimensuel de quatre pages, Le Journal des Deux Mondes où il tenait tous les postes. Très rapidement, la revue atteignit les deux mille abonnés dont faisaient partie, selon Saint-Ogan, le président de la République Armand Fallières, la comédienne Sarah Bernhardt et le roi des Belges Léopold II. N’en jetez plus ! C’est pourquoi le jeune Alain fut nommé par le quotidien anglais, Daily Chronicle, « le plus jeune rédacteur en chef du monde ».
Dessinateur de presse
Parallèlement à son activité de journaliste, Saint-Ogan se découvrit un goût pour le dessin humoristique et les histoires en images. Alors pour se parfaire, à quinze ans, en 1910, il s’inscrivit à l’École nationale des arts décoratifs de Paris, tout en dessinant, les années suivantes, dans de modestes journaux pour enfants comme Ma récréation où il fit ses premiers pas dans la BD.
En 1914, il essaya de percer dans la grande presse, mais ses illustrations étaient refusées. Finalement, grâce aux conseils avisés de Benjamin Rabier, un dessinateur chevronné, il parvint en juillet à placer son premier dessin d’humour dans Le Matin, l’un des plus populaires quotidiens de l’époque tirant à un million d’exemplaires. C’était le départ d’une carrière de dessinateur de presse, qui le conduisit par la suite à L’Écho de Paris, La France illustrée, L’Intransigeant, etc.
Alain Saint-Ogan précurseur
En février 1915 – l’époque voulant cela – il entra dans l’hebdomadaire L’Anti-Boche, comme on le constate nettement patriotique, et participa à d’autres périodiques : Le Cri de Paris ou La Baïonnette, des hebdomadaires politiques et satiriques. En 1916, il s’engagea et combattit dans les Balkans, tout en donnant des dessins pour Le Front et L’Intransigeant. Le 11 novembre 1918, enfin la guerre prit fin et le soldat Saint-Ogan s’en retourna dans ses foyers en ramenant… la typhoïde. Heureusement qu’il s’en remit et put reprendre ses activités de journaliste et de dessinateur.
C’est en 1925 que Saint-Ogan va délaisser le dessin de presse pour s’engager résolument dans la BD. En ce début d’année, la bande dessinée française était peu fournie. Bien sûr, il existait Bécassine (1905) du duo Jacqueline Rivière au scénario et Joseph Pinchon au dessin, Les Pieds nickelés (1908) de Louis Forton et plus récemment Gédéon le canard (1923) de Benjamin Rabier, celui qui avait conseillé le jeune Alain à un moment crucial. Toutes ces histoires étaient encore avec le texte placé sous les images, ce qui brisait le rythme. Bien que l’histoire du neuvième art nous apprend que la première BD française qui utilisa le phylactère était Sam et Sap, en 1908, ce fut bien Saint-Ogan qui, devant le succès de sa série, contribua au déploiement dans les pays francophones des dialogues à l’intérieur de bulles.
Vernis français
Notre dessinateur eut connaissance de cette technique narrative à travers la bande dessinée américaine qui avait atteint l’Europe. Les journaux français achetaient alors les droits pour y adapter des séries américaines tout en leur donnant un vernis français, nous explique Saint-Ogan dans ses souvenirs : « C’est comme ça que dans le Dimanche-Illustré, Bicot [de Martin Branner] connaît la gloire. Ce galopin était en réalité américain et s’appelait Perry Winkle. » Malgré le fait de changer les cops en flics certaines réalités américaines ne pouvaient être gommées et n’avaient aucun sens pour les enfants français comme jouer au base-ball à Ménilmontant !
Pour éviter les problèmes culturels, les périodiques pour la jeunesse décidèrent de créer une BD typiquement française : « Et on m’a demandé d’improviser une histoire où les personnages parleraient eux aussi dans des bulles […]. Trois jours plus tard, je lançais Zig et Puce à l’aventure, sans avoir la moindre idée de ce qui les attendait. »
1925 : Zig et Puce naissent
Le 3 mai 1925, Zig et Puce parut pour remplacer une page de publicité déficiente. C’est donc par souci de couvrir une page blanche que la rédaction en chef de Dimanche-Illustré proposa à Alain Saint-Ogan de créer une bande dessinée bien de chez nous, mais « à l’américaine », stylistiquement parlant. Jusqu’à la fin de l’année 1927, la parution de la page réservée aux enfants était irrégulière. En feuilletant un exemplaire emprunté à la bibliothèque, paru chez Futuropolis, qui reprend les aventures de 1925 à 1928, je constate qu’il peut se passer deux ou trois semaines, voire deux mois entre les parutions ! Manifestement, Zig et Puce comptaient pour du beurre !… Jusqu’à son succès.
Les aventures de Zig et Puce ne sont pas « à suivre », chaque histoire fonctionne comme une unité narrative close, sans attendre un rebondissement ultérieur. Comme le Dimanche-Illustré publiait une histoire sur une page, le lecteur devait avoir le sentiment de lire un épisode complet, contrairement au feuilleton qui relance sans cesse l’aventure. Attendre plusieurs semaines afin de connaître la suite de l’histoire aurait été trop long pour susciter l’attente patiente des petits et grands lecteurs.
Improvisation
Malgré tout, de numéro en numéro, nous percevons une certaine continuité dans les idées d’Alain Saint-Ogan, même s’il improvisait. Souvent, l’histoire suivante commence là où s’était arrêtée la précédente. La fin de « L’explosion libératrice » montre nos deux héros, propulsés par l’explosion de leur bateau, nager dans la mer Méditerranée. Dans la suivante, « Chez les Rifains », Zig et Puce ont réussi à rejoindre la terre ferme et tombent de Charybde en Scylla : ceux qui les accueillent derrière des dunes sont des soldats, armes à la main, de la guerre du Rif (1921-1928), en guérilla contre la France. Ce principe fait penser au jeu d’esprit marabout, bout de ficelle, selle de cheval, etc.
Ainsi nous comprenons pourquoi les seize albums, parus chez Hachette de 1927 à 1952, ne forment pas des histoires complètes, mais sont une succession de récits d’une page mis bout à bout. Chaque album est composé ainsi de trente-huit planches en trichromie, invention technique novatrice à l’époque.
L’Amérique, ils veulent l’avoir
Comme la mode était à l’Amérique, Zig et Puce ont pour obsession de vouloir traverser l’Atlantique. Ce que fit aussi Tintin, neuf ans plus tard, en 1932, en s’opposant à Al Capone et aux gangsters de Chicago… La première histoire « Zig et Puce veulent aller en Amérique », parue le 3 mai 1925, commence ainsi : le patron de Zig le licencie : « 32 fr 50 pour un mois de travail, j’ai assez de ce métier !! Je pars pour l’Amérique, je veux y faire fortune. – Tu as raison Zig, moi aussi j’en ai assez… Je pars avec toi, dit Puce, son collègue, le balai à la main. »
Toutefois, leurs tentatives, de semaine en semaine, sont vouées à l’échec[1]. Dans la parution du 4 avril 1926, New York est à leur portée, je dirai même en dessous d’eux quand ils sautent en parachute d’un avion sans escale. Seulement, le vent fripon les déporte vers la mer et nos deux amis se posent sur un paquebot qui se dirige en direction de l’Europe. Mince, encore raté !
Des garçons débrouillards
Qui sont Zig et Puce ? L’un est grand et longiligne, Zig ; l’autre plus petit et enveloppé, Puce. Ce sont des adolescents, sans parents, sans famille, qui doivent subvenir à leurs moyens en travaillant. Toujours débrouillards, pleins de rêves, ils ont des idées à revendre même si la réalisation n’est pas toujours parfaite, mais n’est-ce pas le principe de l’aventure que de créer des obstacles afin de retarder l’accès au Graal. Atteindre l’Amérique est bien leur Graal, leur rêve ultime, car ils en sont certains, en Amérique on ne peut que réussir, fantasme des Européens à cette époque et à d’autres… Essayer encore et toujours, sans se décourager, est leur principe fondateur qui les mènent sur divers continents… sauf l’Amérique, pas encore appelée États-Unis.
J’allais oublier un personnage important dans cette série rocambolesque qui fait voyager les deux garçons autour du monde. Dans l’épisode du 1er novembre 1925, nos jeunes garçons ont pris une mauvaise direction en ayant été entraînés par un ballon dirigeable qui s’échoue au pôle Nord. Dans l’épisode suivant, le 27 décembre 1925 (quasiment deux mois entre les deux parutions), un pingouin apparaît (qui est en réalité un manchot) : « Ça !… mon vieux Zig, ça ferait un chic rôti !…, se risque Puce. » Finalement, pas rancunier pour deux calamars, le Sphénisciforme leur apporte un poisson en signe d’amitié. « C’est amusant ! Il nous suit… adoptons-le, il nous servira de mascotte, nous l’emmènerons en Amérique avec nous…, dit Puce. – Très bien, appelons le Alfred, c’est distingué », approuve Zig.
Un pingouin, super star
Alfred, après son apparition dans la série, devient un des héros avec les deux garçons, que dis-je, c’est lui qui devient le personnage préféré des enfants mais aussi des adultes. C’est qu’Alfred produit des catastrophes, ce qui amuse le public, pourchasse les chiens qu’il déteste, communique avec les animaux de rencontre et exprime des pensées. Une expression liée au pingouin passe dans le langage courant : « T’as le bonjour d’Alfred ! », formule qu’emploient Zig et Puce pour chasser les fâcheux.
À partir de 1927, Alfred devient une star. C’est alors que le commerce s’empare de lui en fabriquant des produits dérivés à son effigie. La marque « Alfred » est déposée le 8 juin 1927. La couturière Jeanne Lanvin et Alain Saint-Ogan s’entendent pour la fabrication de peluches. Puis suivent des objets variés : accessoires pour voiture, bibelots, cannes, parapluies, articles de voyage, maroquinerie, jouets, articles de librairie, objets d’art… Saint-Ogan affirme même que le pingouin devint la mascotte de l’aviateur américain Charles Lindbergh ! Alfred apparaît sur de multiples supports : disque, radio, théâtre, films d’animation ou avec des acteurs.
Anthropomorphisme
Même si le lecteur de 2026 prend du plaisir aux aventures délirantes de deux jeunes garçons et de leur pingouin, ce n’est pas pour les dessins qui ont vieilli en raison des traits plutôt sommaires. Toutefois, la série Zig et Puce est intéressante dans la mesure où elle nous révèle ce qui amusait les contemporains de l’entre-deux-guerres, pas si éloigné de nous puisque, à chaque époque, l’anthropomorphisme a toujours le vent en poupe.
Malgré le centenaire de la BD en 2025, aucun éditeur ne s’est mis sur les rangs pour proposer une réédition des albums, c’est pourquoi la solution consiste à les rechercher en occasion sur les sites de vente en ligne et dans les bibliothèques. Actuellement, la meilleure édition, en bichromie ou en quadrichromie, est celle de Glénat qui a publié, de 1995 à 2001, l’ensemble des aventures de Zig et de Puce, parues à l’origine chez Hachette. Bonne lecture !
Didier Saillier
(Mars 2026)
Source. Thierry Groensteen et Harry Morgan, L’Art d’Alain Saint-Ogan, Actes Sud-l’An 2, 2007.
[1] Les lecteurs de Dimanche-Illustré devront attendre le 2 février 1930 avant de voir Zig, Puce et Alfred arriver à New York accueillis par un défilé sous une pluie de confettis (ticker-tape parade).
Illustration : Couverture de zig et puce millionnaires (Hachette, 1928 ; Glénat, 1995).
Zig et Puce d’Alain Saint-Ogan, Glénat, 18 vol. parus de 1995 à 2001. 38 planches par vol., prix variable.



