En décembre 1981, était sorti un des films les plus aboutis d’André Téchiné, « Hôtel des Amériques », avec Catherine Deneuve et Patrick Dewaere. Un couple inédit dans le cinéma, qui joue la difficulté d’être, la dépression. Dewaere, en 2026, aurait eu 79 ans et restera à jamais un jeune acteur plein de promesses.
1981. J’effectuais mon service militaire à Haguenau et ce fut l’année où je commençais à m’intéresser au cinéma. Il fallait bien s’occuper le dimanche dans une ville de garnison alsacienne. Revenu en octobre de cette même année, le cinéma était devenu une passion avec la littérature. Je consultais un magazine grand public qui m’orientait sur la programmation. En 1981, deux films sortis en l’espace de moins de deux mois me firent de l’effet et orientèrent mes choix esthétiques : Beau-père de Bertrand Blier, en septembre, et Hôtel des Amériques, en décembre, tous les deux étaient interprétés par Patrick Dewaere (1947-1982) qui devint mon acteur fétiche. Un an après, le 16 juillet, il se suicidait à l’âge de trente-cinq ans.
Autant dire que les rôles de Dewaere étaient en lien avec sa personnalité empreinte de mal de vivre, lui qui avait une sensibilité à fleur de peau. Lors des dix et essentielles dernières années de sa carrière[1], les personnages étaient des perdants, des vaincus, des paumés, des losers, sentiments qui animaient l’acteur comme l’homme.
Désabusement de la jeunesse
Si l’acteur a eu une forte influence auprès de la jeunesse, c’est qu’il représente particulièrement son temps. Dewaere avait connu l’utopie de Mai 1968, puis le reflux, à partir du milieu des années soixante-dix, des idéaux émancipateurs qui menèrent au néolibéralisme. Il parlait, à travers ses rôles, du désabusement de la jeunesse, de l’époque dépressive, de la difficulté de s’insérer dans le monde du travail. Que faire ? Comment se situer ?
Hôtel des Amériques, le film, est né du désir d’André Téchiné de réunir Catherine Deneuve et Patrick Dewaere, deux acteurs qui pouvaient paraître aux antipodes mais se révéleraient complémentaires. Deneuve (Hélène), au jeu tout en retenue, et Dewaere (Gilles) aux émotions intenses exprimées par le visage et la voix. Hôtel des Amériques, le titre, c’est aussi le nom de l’Hôtel de la gare – tenu par la mère et la sœur de Gilles – qui deviendra, à la fin de l’histoire, l’Hôtel des Amériques racheté, modernisé, « transformé à l’américaine » par un Basque ayant fait fortune au Mexique.
Lieu utopique
L’Amérique, ou son concept, est au cœur du film, même si toute l’action se déroule à Biarritz. C’est le rêve, le lieu utopique où tout est possible, mais pour cela, il faut partir. Or, les résistances psychologiques, les forces de l’habitude, l’inertie de la vie, le manque de courage, empêchent de rendre réel le rêve. Gilles ne dit-il pas à Hélène au moment de leur rencontre : « Je suis sur un gros coup en ce moment, je vais peut-être partir pour l’Arabie », paroles que personne ne croit.
Gilles a séjourné dans un passé lointain à New York où il a rencontré son ami Bernard (Étienne Chicot), un velléitaire et pique-assiette qui se pense un musicien et un chanteur de génie : « Toujours dans mon coltar / Je traînais dans le brouillard ». Comme son ami Bernard, Gilles est un aboulique qui aimerait accomplir de grandes choses, mais quelles choses ? De plus, il faut se lever le matin… Alors, sa manière d’être le rend irritable. Parfois lucide, il finit par constater : « Je suis doué pour rien, que veux-tu que je fasse ? » En ce cas, il attend qu’un événement surgisse dans sa vie. L’amour n’en est-il pas un ? L’amour rédempteur qui lui permettrait de sortir de sa gangue. Le problème est que le désir ne débouche pas nécessairement sur l’action, et le potentiel qui ne se réalise pas n’existe pas. Comme la révolution, l’amour est une désillusion qui est le sentiment majeur de cette époque.
Charme triste
Dans le générique de début, sur une musique orchestrale de Philippe Sarde, lyrique et lancinante, que l’on retrouvera dans de nombreuses scènes, la caméra fixe filme les vagues qui se brisent sur les rochers ou meurent sur le sable et donnent le ton et son orientation au film, entre la mélancolie et le désespoir, entre l’amour et la violence. C’est l’histoire d’un amour bref qui commence au printemps et finit en été.
Hélène, en Renault 16, circule dans les rues étroites de Biarritz et renverse en soirée un homme, Gilles Tisserand. D’abord méfiante, Hélène repousse les tentatives de séduction de Gilles, lui qui « n’est pas du tout [son] genre », puis au fil des jours, celui-ci ne renonçant pas, finit par la faire succomber à son charme triste.
Salamandre
Si au départ de la relation, Gilles est satisfait d’être dans un amour réciproque, au fur et à mesure il devient colérique, d’humeur changeante, la violence verbale et physique apparaît. Hélène lui a appris que son grand amour, un architecte, s’était noyé l’année précédente sur la plage dite de la « chambre d’amour » et qu’elle est dans un état psychique au plus bas. Elle l’emmène dans la grande maison délabrée, la Salamandre, que son amoureux voulait rénover pour eux. En vivant ce nouvel amour avec Gilles, Hélène semble remonter à la surface, mais c’est à partir de la découverte de cette maison fantôme, de la maquette d’une ville utopique, présente au grenier, que tout bascule chez Gilles.
La relation amoureuse est agressive en raison de la jalousie de Gilles qui ne supporte pas que la femme qu’il aime ait vécu un grand amour avec un homme brillant. À la fois, il veut effacer les souvenirs de Hélène, mais dans le même temps ne veut pas qu’elle oublie cet amour. Gilles raisonne logiquement : « Si tu l’oublies, ça prouve que l’amour passe et qu’un jour tu m’oublieras aussi. » Continuer d’aimer et oublier l’ancien amour est une injonction contradictoire qui fait que Hélène ne sait plus comment réagir. « Si j’étais mort, tu m’aimerais ? » est une autre phrase qui montre que l’ancien amour fait barrage à leur propre amour. On ne peut combattre un rival qui n’est plus, car il est figé dans la mémoire et devient un être idéalisé que l’on a reconstruit, en éliminant les aspects négatifs du disparu.
Solitudes
Si Gilles est instable dans sa vie et dans ses sentiments, Hélène ne l’est pas moins, même si c’est moins spectaculaire. En effet, elle fait repeindre à Gilles son studio : en bleu, en rose, en blanc. Parfois, elle semble être indifférente à son compagnon, comme l’actrice sait si bien jouer le sentiment de froideur, d’autres fois, elle est ardente sous un masque d’insensibilité. Comme le déclarent le professeur en médecine Rudel (François Perrot) et la sœur de Gilles (Sabine Haudepin) en forme de conclusion : « Elle avait besoin d’être dérangée. – Gilles la dérangeait trop. »
La différence sociale est un autre obstacle à leur amour et un vecteur de l’amertume de Gilles. Elle, médecin anesthésiste, lui, marginal, sans passion, sans métier, vivant de petits boulots, et squattant l’hôtel familial comme un parasite, un zombie, lui dit Bernard. Tout concourt à leur perte. C’est pourquoi le couple n’est jamais synchrone, quand l’un se rapproche l’autre recule et vice-versa. Un décalage intervient dans les impulsions, qui fait que l’amour est impossible entre eux : avec elle mais sans elle, avec lui mais sans lui, tel serait le principe destructeur de leur amour. Ce sont deux solitudes qui essaient de se réunir, en vain.
Ville fantôme
Biarritz, qui joue un rôle important dans cette histoire d’amour, semble retenir ses habitants sous l’emprise d’un philtre magique. Plusieurs fois, Bernard, Gilles et Hélène essaient de quitter cette ville fantôme où les habitants semblent absents des rues et des plages, mais ces tentatives se soldent par des échecs. D’abord, Bernard veut partir à Paris mais défait sa valise. Gilles projette d’aller à Londres avec Bernard puis finalement change d’avis : il s’y rendra avec Hélène. Toutefois, le voyage ne dépasse pas l’aéroport où le couple se dispute et finit par revenir complètement défait : « Qu’est-ce que tu fais ? demande Hélène – Rien, je fais rien, je ne sais plus quoi faire. »
Biarritz est souvent filmée la nuit comme une station balnéaire dépressive hors saison, à l’image de ses « héros » filmés en gros plan pour lire les émotions qui s’inscrivent sur leur visage. Bruno Nuytten, le chef opérateur, restitue les lumières changeantes fréquentes à Biarritz et donne au film une ambiance bleutée nocturne. Hélène résume l’atmosphère étrange de Biarritz : « Ça ne ressemble pas à la province, ça ne ressemble pas à Paris, on ne se croirait pas en France, pourtant ce n’est pas l’étranger non plus. »
Regard perdu
La dernière scène du film reste ouverte, Hélène qui ne peut plus supporter les revirements incessants de Gilles, et son hostilité, est partie pour Paris où elle a vécu dans le passé avant d’avoir connu l’architecte. Cette scène est impressionnante où l’on voit Gilles ou Patrick Dewaere (le personnage et l’acteur se confondent) qui met sa « peau sur la table », comme disait Louis-Ferdinand Céline. Notre héros attend en pleine nuit sur le quai de la gare pour monter dans le premier train en direction de Paris et rejoindre Hélène qui n’a laissé aucune adresse. En attendant, face à la caméra, le regard perdu, tourmenté, d’une voix altérée et frénétique, il monologue jouant la conversation espérée avec Hélène :
« J’savais que je finirais par te retrouver, j’t’ai suivi à la trace comme un chien. J’te lâcherai plus, j’te poursuivrai toujours où qu’tu ailles. Écoute, voilà, on va tout recommencer, tout recommencer. On va même faire comme si on s’connaissait pas. Comme si on s’était jamais vus comme si c’était la première fois. Tu vas pas m’dire que c’est un orage qui va nous séparer, on est plus fort que ça, non ? On est plus fort que ça, hein ? Mais dis-moi qu’oui, allez, vas-y, dis-moi qu’oui. Dis-moi oui. »
Didier Saillier
(Février 2026)
André Téchiné, Hôtel des Amériques (1981), DVD Studiocanal.
[1] F comme Fairbanks (1976) de Maurice Dugowson, Série noire (1979) d’Alain Corneau, Un mauvais fils (1980) de Claude Sautet.
Photogramme du générique d’ouverture du film Hôtel des Amériques d’André Téchiné. Biarritz.



