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Le double jeu de James Tissot

Au musée d’Orsay, l’exposition « James Tissot (1836-1902). L’ambigu moderne », qui a lieu du 23 juin au 13 septembre 2020, nous permet de rencontrer un peintre oublié ayant connu son heure de gloire entre 1860 et 1880. Très éclectique, l’aspect le plus intéressant de son œuvre est la peinture des élégances et de la haute société parisienne et londonienne.

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James Tissot, jusqu’alors, avait plutôt mauvaise presse dans le milieu de l’art. N’était-il pas un peintre facile, ayant certes une bonne technique, mais qui s’était vendu de manière ostensible au goût de son époque pour satisfaire les membres de la riche société de la noblesse et de la bourgeoisie montante ? Dans l’Encyclopædia Universalis, par exemple, aucun article de fond ne lui est consacré, son nom est seulement mentionné dans l’article sur la technique de la pointe-sèche et dans celui sur l’art pompier. C’est dire.

A vingt ans, en 1856, James Tissot, né à Nantes, intégra l’École des beaux-arts de Paris et avait pour amis James Whistler, Edgar Degas et Édouard Manet. Au cours de sa première manière, il fut influencé par un de ses contemporains Henry Leys (1815-1869), un peintre d’Anvers qui s’inspirait de la peinture allemande et flamande du xve et xvie siècles : Lucas Cranach, Hans Holbein, Albrecht Dürer. Ainsi Tissot, prenant pour prénom Jacobus pour faire couleur locale, peignit comme son aîné des scènes en costume dans le style des peintres archaïques reconstituant des scènes tirées de la Bible et de la littérature. La Rencontre de Faust et Marguerite (1860) est tirée du Faust de Goethe. Dans un cadre gothique, il se livre à reproduire l’architecture et les costumes de l’époque de manière méticuleuse. Cette attirance pour la reconstitution durera quelques années et, en 1863, il y mettra un terme avec Le Départ de l’enfant prodigue qui prend sa source dans l’Évangile selon Saint-Luc. Le tableau, représentant Venise au xve siècle, met en scène une narration : des personnages sur un embarcadère font leurs adieux à l’enfant prodigue. Tissot peint avec finesse l’architecture, la mer, les costumes aux couleurs soyeuses, avec la touche de Vittore Carpaccio, car la peinture italienne était aussi une source d’inspiration pour lui. Cependant, malgré sa technique parfaite, la critique de l’époque le moquait voyant dans ses tableaux des pastiches de maîtres, et des copies démarquées. Or, pour être considéré comme un peintre original, il convient de posséder un style propre.

C’est à partir de 1863 qu’il changea d’orientation en devenant le peintre de la vie moderne, des élégantes dans leur intérieur (Portrait de Mademoiselle L. L. [1864]), mais aussi à l’extérieur (Les Deux Sœurs [1863]). Ce qui était nouveau, car jusqu’à présent les modèles étaient placés uniquement dans des lieux clos, des écrins qui les magnifiaient. Ainsi Tissot commença à prendre la mesure de son style qui rapidement devint reconnaissable. Bien que de la génération de son ami Manet, l’inspirateur des impressionnistes, Tissot ne s’appropria pas la technique des touches fractionnées de couleurs tentant d’imiter la lumière, ni ne choisit la voie novatrice de la peinture sur le motif. Contrairement aux impressionnistes, Tissot dessinait préalablement des esquisses ou photographiait ses modèles avant de les peindre en atelier et de les replacer dans leur cadre familier – sur une terrasse ou dans un parc. James Tissot devint donc le spécialiste de la peinture de mode décrivant avec force détails les étoffes, les drapés, les rubans, les broderies, les passementeries ; et aussi le spécialiste de la représentation de la haute société des bals, des clubs mondains, des croisières, des lieux de distraction, tels que les restaurants et les boutiques de mode.

S’il préféra ne pas rejoindre les impressionnistes, bien que Degas l’invitât à participer à leur première exposition en 1874 – en raison de ses sujets proches du groupe comme le déjeuner sur l’herbe et les scènes de plein air (Le Printemps [1865]) – c’est pour ne pas brouiller son image auprès de l’élite de l’époque qui lui apportait argent, luxe et volupté. Il n’avait pas le goût de la bohème ni l’envie de tirer le diable par la queue. Les plus grandes fortunes briguaient l’honneur de posséder un portrait de James Tissot qui, bon garçon, les représentait dans leur maison luxueuse et artistique témoignant de leur réussite sociale. C’est ainsi qu’il peignit le Portrait du marquis et de la marquise de Miramon et de leurs enfants (1865) où l’on voit la famille, posant avec élégance, sur leur terrasse avec vue sur le parc ; et le non moins superbe Le Cercle de la rue Royale (1868) qui présente onze nobles en habit sur la terrasse du club et, dans l’embrasure de la porte-fenêtre, un douzième homme, à l’écart, Charles Haas, mondain et riche mais ayant l’inconvénient d’être juif. Celui-ci sera le modèle de Charles Swann de Marcel Proust.

Alors que James Tissot, issu de la petite bourgeoisie, avait pour père un riche drapier et une mère modiste, nous comprenons pourquoi il aimait représenter les étoffes et avait le sens des affaires. Il aurait gagné au cours de sa vie un million de francs (plus de deux millions d’euros), somme considérable, grâce à ses tableaux, mais aussi à l’eau-forte qui reproduisait ses toiles, et plus largement aux techniques de reproductibilité qui commençaient de se développer. En 1867, dix ans après avoir quitté Nantes, il se fit construire un hôtel particulier avenue de l’Impératrice – aujourd’hui avenue Foch dans le 16e arrondissement de Paris. Ses amis peintres, estomaqués devant tant de réussites, lui demandaient comment vendre, eux aussi, leurs toiles à prix d’or.

La guerre franco-prussienne de 1870 mettra un terme, provisoirement, à cette vie fastueuse. En septembre il s’engagea dans les Tirailleurs de la Seine pour la défense de Paris et combattit courageusement selon les témoins. Certains pensent qu’il aurait participé activement à la Commune, mais aucune preuve ne permet de confirmer cette affirmation, si ce n’est l’ambiguïté qui le caractérise. Néanmoins, après la Semaine sanglante (du 21 au 28 mai 1871), il partit étrangement à Londres en juin 1871, comme s’il eut redouté les représailles du pouvoir versaillais. Lui qui était anglophile depuis l’enfance – né Jacques, il se faisait appeler James –, Tissot s’inséra dans la haute société anglaise en continuant ses portraits et ses scènes de genre qui valorisaient la richesse et le luxe de la High Society. Alors qu’on lui reprochait, dès les années 1860, de manifester une anglophilie trop affirmée, Tissot, à Londres, se trouvait comme un poisson dans l’eau, sentiment qui confirmait sa réussite. Pendant une dizaine d’années, il peignit la vie quotidienne londonienne : le tourisme (Visiteurs à Londres [1885]),la croisière(La Galerie du H. M. S. Calcutta (Portsmouth) [1876]), le bal (Les Demoiselles de province [1885]), la vie domestique avec les enfants (Jeu de cache-cache [1877]).

En 1875, il rencontra la femme de sa vie, Kathleen Newton, une jeune femme anglaise divorcée ayant eu des enfants adultérins. Elle vint s’installer, en 1877, dans la nouvelle et luxueuse maison de Tissot dans le très chic quartier de Saint John’s Wood, devenue la muse du peintre, elle apparaît dans de nombreuses toiles comme le superbe Octobre (1877) où l’on voit Kathleen, sous une voûte de feuilles mordorées, fouler un tapis de feuilles mortes tout en se retournant pour fixer effrontément le spectateur. L’artiste la peint aussi dans des activités de la vie quotidienne : allongée dans un fauteuil (La Rêveuse, 1876), jouant au croquet (1878). Pendant sept ans, Tissot vécut avec Kathleen qui se suicida, en 1882, à 28 ans, souffrant de la tuberculose. Moins d’une semaine après le décès, Tissot retourna à Paris et entreprit une série de quatre tableaux L’Enfant prodigue (1880), puis une série de quinze tableaux, La Femme à Paris, peints de 1883 à 1885, renouant avec le genre qui avait fait sa fortune, seulement les temps avaient changé : l’exposition fut un échec. Est-ce cet échec ou la disparition de Kathleen qui fit que le succès, malgré les efforts de Tissot, s’éloignait, tout comme sa foi dans la peinture à l’huile ? Parallèlement à son intérêt pour le spiritisme, il se rapprocha de la religion catholique, à la suite d’une vision du Christ à l’église Saint-Sulpice, et peignit des gouaches et des aquarelles dans les séries La Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1886-1894) et L’Ancien Testament (1896-1902).

On s’aperçoit que James Tissot avait une personnalité complexe, ambivalente, voire contradictoire. Et son art ne l’est pas moins. Lui qui était un peintre au traitement classique, lisse, il a néanmoins laissé quelques toiles prouvant qu’il connaissait la technique de la fragmentation employée par ses contemporains les impressionnistes, voie peu empruntée car elle l’aurait détourné du succès mondain et matériel. Autre preuve de son ambivalence, alors qu’il fréquentait la haute société en menant grand train, il s’engagea dans la défense de Paris aux côtés du peuple et devint probablement, à trente-cinq ans, un Communard. Encore, fréquentant la haute société victorienne, à cheval sur les principes moraux, il s’afficha avec une divorcée et les invitations dans le grand monde cessèrent. Enfin, alors que ses tableaux étaient conçus pour flatter la société aristocratique, certaines de ses œuvres ont des aspects licencieux (La Partie carrée [1870]) ou expriment une certaine moquerie envers cette société (Too Early [1873]).

James Tissot, un agent double ?

Didier Saillier

(Septembre 2020)

Illustration : James Tissot, Jeune femme en bateau (détail), huile sur toile de 1870 (collection privée).