Archives mensuelles : décembre 2016

Kimonos, sabres et saké à la Cinémathèque

La Cinémathèque française organise du 14 septembre 2016 au 12 juin 2017 l’exposition               « L’Écran japonais : 60 ans de découvertes ». Cette cinématographie, plutôt méconnue, a fasciné les cinéphiles français pour son exotisme. Une riche collection nous est présentée : kimonos de tournages, aquarelles peintes pour décors et costumes, photos, affiches, matériel publicitaire, revues, livres, lettres, archives sonores et visuelles.

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Cette exposition ne présente pas un panorama de l’histoire du cinéma japonais, mais la réception de cette production en France. Cette nuance a son importance. Un des commissaires, lors des 33e Journées européennes du patrimoine (17 et 18 septembre 2016), m’a confié que le projet idéal eut été de consacrer une grande exposition au cinéma nippon. Seulement la petite surface de la Galerie des donateurs, qui leur était dédiée, ne pouvait contenir l’ensemble de la remarquable collection que possède la Cinémathèque française, composée d’objets, de « petits papiers » et de bobines de films. On pourrait par conséquent penser que les commissaires ont fait contre mauvaise fortune bon cœur en se contentant de cette modeste manifestation. Or, il n’en est rien, le résultat est une réussite. Ce qui incite à rappeler que la contrainte, en art, a ses vertus, car elle oblige à gérer au mieux les éléments dont on dispose pour obtenir le maximum d’effet. En revanche, la liberté totale peut paralyser la créativité, car l’illimité ne conduit guère à l’efficience.

Jusqu’à l’envoi du premier film nippon (Rashomon) lors d’un festival, en 1951, l’Europe avait peu vu de films japonais. Le Japon, relevé économiquement de la guerre, dès 1950, possédait pourtant la troisième cinématographie mondiale (derrière les États-Unis et le Royaume-Uni), avec 300 films produits par an, et commençait à vivre son âge d’or. Avec Rashomon d’Akira Kurosawa, qui remporta le Lion d’or au Festival de Venise de 1951, l’Europe – et plus particulièrement la France, le pays le plus fervent – montrait l’intérêt porté aux films du pays du Soleil-Levant. Une part de ce public éprouvait une curiosité pour ce pays éloigné géographiquement comme culturellement ; c’est pourquoi visionner un film japonais revenait à voyager sans quitter son fauteuil. Le spectateur observait dans les fictions – à la manière d’un documentaire – les us et coutumes de cette culture sans en comprendre pour autant les subtilités.

Pendant les années cinquante, les producteurs japonais envoyèrent à l’exportation des films historiques et, plus particulièrement, de samouraïs, pour captiver le public occidental réputé friand d’action. Les Sept Samouraïs (sorti à Paris en 1955) de Kurosawa est symbolique à cet égard. En effet, le distributeur français raccourcit le film de 105 minutes pour donner la part belle aux combats et réduire les séquences psychologiques jugées fort ennuyeuses. Ainsi les producteurs japonais et les distributeurs français conjuguèrent leurs efforts pour rendre attractif ce cinéma. Cependant, à la fin de cette décennie, la critique commença à déplorer de voir uniquement des sujets historiques qui ne rendaient pas compte de la réalité que vivaient à l’époque les Japonais.

Il fallut attendre 1963 pour que la Cinémathèque, au palais de Chaillot, organisât la première rétrospective, « Initiation au cinéma japonais », où l’on présenta les classiques Akira Kurosawa, Kenji Mizoguchi, Mikio Naruse et Yasujiro Ozu.[1] Par la suite, plusieurs manifestations eurent lieu de loin en loin : le « 75e anniversaire du cinéma japonais », en 1971, qui montra les œuvres récentes de la Nouvelle Vague japonaise, représentée par Nagisa Oshima, Hiroshi Teshigahara et Kiju Yoshida[2], mettant en scène la jeunesse japonaise et se livrant à la critique sociale. Enfin, une manifestation importante eut lieu en 1984 (« Le cinéma japonais de ses origines à nos jours ») dans laquelle plus de 500 films furent projetés où se mêlèrent tous les genres : science-fiction, mélodrame, documentaire, guerre et érotisme, proposant ainsi un large panorama du cinéma nippon dont Godzilla (1954) de Ishiro Honda, prototype du « film de monstres ». De la sorte, le public prit conscience que, comme pour toutes les cinématographies du monde, la production japonaise ne se réduisait pas au seul genre de l’art et essai.

Si le cinéma japonais parvint à se diffuser en France, même modestement – car il s’agissait d’un public cinéphilique ou japonisant –, on le doit à la rencontre, en 1953, entre « Mme Kawakita » et Henri Langlois, le fondateur de la Cinémathèque française. Kashiko Kawakita (1908-1993) était une distributrice et productrice, qui fit le pont entre les deux continents. En effet, Langlois, qui avait une très mauvaise connaissance du cinéma nippon, avait besoin d’un intermédiaire pour l’initier à cette culture. Il fut conclu que les deux cinémathèques, celle de Tokyo (créée en 1956) et celle de Paris, s’échangeraient des films sur le mode : un Kurosawa pour un Albel Gance. C’est grâce à cette collaboration assidue que la Cinémathèque française possède aujourd’hui une des plus riches collections au monde, notamment 152 aquarelles d’Hiroshi Mizutani, le décorateur de Mizoguchi. On peut admirer, d’ailleurs, dans l’exposition cinq de ses aquarelles. L’assistante de Mme Kawakita, Hiroko Govaers (1938-2007) fut l’autre grande ambassadrice, responsable de la programmation japonaise pendant près de trente ans, à la Cinémathèque française. Elle organisa notamment « Vingt cinéastes d’aujourd’hui » (1974), « Six cinéastes contemporains » (1982).

Dans l’exposition actuelle, on peut voir et écouter, sur des écrans, divers entretiens de personnalités évoquant les moments importants entre les deux pays. Par exemple, l’historien de cinéma Futoshi Koga rappelle le voyage de Malraux au Japon, en janvier 1960, pendant lequel ce dernier proposa des échanges réciproques de festivals. Ce qui eut finalement lieu en 1962 à Tokyo et à Paris l’année suivante. On s’aperçoit que la diffusion du cinéma japonais en France a bénéficié – outre les énergies individuelles déployées – de la volonté des États d’établir de fortes relations mutuelles. Un autre témoignage, particulièrement significatif, est celui de Catherine Cadou, la traductrice attitrée de Kurosawa et la spécialiste des sous-titres de films japonais. Elle explique sa méthode : chaque ligne de texte doit correspondre à une image, ce qui oblige la langue française à se calquer sur la syntaxe japonaise (« Celui qui a tué ton mari / c’est moi »). Cette traduction peu naturelle (le syntagme plus canonique serait : « C’est moi qui ai tué ton mari ») produit un trouble chez le spectateur, mais lui offre, en revanche, l’illusion de comprendre le japonais !

Ce qui retient surtout l’attention, parmi les objets disposés, ce sont les kimonos à motifs colorés et aux contours dorés que portèrent les acteurs dans Contes de la lune vague après la pluie (1953) de Mizuguichi ; dans Kagemusha (1980) de Kurosawa et dans La Porte de l’enfer (1953) de Teinosuke Kinugasa, le Grand Prix cannois en 1954. Les affiches en couleurs, aux graphismes inventifs, sont aussi d’une grande beauté. Enfin, des extraits de films présentent un aperçu de la production nippone parmi laquelle on peut citer : Contes des chrysanthèmes tardifs (1939) de Mizoguchi, Contes cruels de la jeunesse (1960) d’Oshima – d’une grande beauté plastique –, Gosses de Tokyo (1932) et Fleurs d’équinoxe (1958), tous deux d’Ozu.

L’angle d’attaque de la réception du cinéma japonais en France invite à réfléchir sur la connaissance réelle d’une cinématographie exotique. En effet, comme on l’a vu, les films sélectionnés en Europe le furent dans une perspective de lisibilité. Si Kurosawa est le cinéaste japonais le plus apprécié en France, c’est en raison de son influence occidentale (Shakespeare, Pirandello, Dostoïevski) qui fit que le public ne fut pas désarçonné. Est-ce un hasard si Ozu, décédé en 1963, ne fut distribué commercialement qu’en 1978 avec son Voyage à Tokyo (1953) ? Les distributeurs pensèrent probablement que les cérémoniaux complexes, les courbettes incessantes de politesse et les repas autour d’une table basse, filmés frontalement en plan fixe engendreraient de l’ennui chez un Occidental. Or, ce film épuré connut un succès en France, ce qui permit de sortir d’autres de ses opus, notamment Fin d’automne (1960), Dernier caprice (1961), Le Goût du saké (1962).

Pour toutes ces beautés et pour ces réflexions qu’induit cette exposition, il convient d’aller voir « L’Écran japonais : 60 ans de découvertes ».

 Didier Saillier

(Décembre 2016)

[1] Génération née entre 1898 et 1910.

[2] Génération née entre 1927 et 1933.

Photo : Scène du film Contes Cruels de la jeunesse (1960) de Nagisa Oshima.

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