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Jean-Pierre Laffont, un Français en Amérique

À la Maison européenne de la photographie, une exposition (du 9 septembre au 31 octobre 2015) est consacrée à Jean-Pierre Laffont, un Françaisen 1935 en Algérie et ayant passé son enfance au Maroc. Des années 1960 à 1990, il a sillonné les États-Unis pour rendre compte de la modernité de l’Amérique, de sa transformation, lors de la période qui va de la guerre du Vietnam à la présidence de Ronald Reagan, en passant par la lutte pour les droits civils des noirs américains, par l’éclosion des mouvements underground – hippie, féministe, homosexuels – et l’affaire du Watergate.

Ce photographe, diplômé de l’École des Arts et Métiers de Vevey, en Suisse, commence sa carrière à Paris en 1962 – après le rapatriement des pieds-noirs en métropole – en se spécialisant dans la photographie des vedettes du cinéma et de la mode. Mais au bout de quelques années, il se lasse de ce métier frivole et part, en 1965, s’installer à New York pour devenir photoreporter. En 1969, il entre à l’agence Gamma, avant de créer l’agence Sygma avec son épouse Éliane, et couvre les événements internationaux, aspect que ne présente pas l’exposition axée exclusivement sur son travail américain.

Lorsqu’il débarque à New York, c’est la fin du rêve américain. Ce pays, qui était un modèle pour le monde entier et pour ses citoyens, devient suspect. La réussite promise pour chacun, à condition de s’en donner la peine, est un leurre. Avec la guerre du Vietnam le pays se fissure, des mouvements de la jeunesse contestataire s’organisent pour y mettre fin. La jeunesse, les minorités ethniques n’ont plus confiance dans les gouvernements. Les noirs se révoltent. Et Jean-Pierre Laffont est là pour saisir ces instants. Il entre dans les quartiers défavorisés et révèle la vie quotidienne de ses habitants. Des enfants jouent sur des voitures défoncées, une bande d’adolescents portoricains du Bronx, les « Savage skulls », posent comme dans le film West Story accrochés aux grillages ou marchent devant l’objectif en occupant tout l’espace du trottoir. Les poings des Black Panthers sortis des voitures impressionnent. Plus tard, il s’intéresse au mouvement homosexuel en plein essor. Les photos de la seconde Gay Pride (1971) exposent des hommes barbus se roulant dans l’herbe ou celles des premiers Jeux Olympiques gays (1982) des sportifs multi médaillés qui s’embrassent. Aujourd’hui la charge provocatrice peut paraître émoussée, mais il ne faut pas oublier que, à cette époque, le mouvement gay sentait le soufre. À travers ces clichés, on comprend que Jean-Pierre Laffont est un explorateur en quête de nouveauté, avant que l’événement devienne un phénomène. Il est l’anti-paparazzi par excellence grâce à sa capacité à se faire accepter par le milieu dans lequel il œuvre. Dans les années 1980, il se rend chez les fermiers américains qui souffrent de la crise économique. Ceux-ci se laissent prendre volontiers en famille et ne craignent pas de montrer leur pauvreté.

Être Français a été l’atout de Jean-Pierre Laffont pour devenir un photographe de l’Amérique. En effet, bien souvent, il fut accepté dans des milieux fermés pour cette seule raison. Aux yeux de ces communautés, il n’était pas un espion ou un représentant du pouvoir. Ainsi, en 1966, il est parvenu à entrer dans un immeuble de West Side – un quartier New-yorkais occupé uniquement par des travestis (un sujet que Diane Arbus n’aurait pas renié). Ses photos montrent leur intimité : des hommes rembourrant des soutiens-gorge, un couple d’amoureux se tenant dans l’escalier extérieur, une personne brandissant une poupée comme s’il s’agissait d’un enfantCe reportage fait le parallèle entre les travestis et les familles traditionnelles, ce qui oblige à se demander s’il s’agit d’une satire de la normalité ou d’une proclamation qu’ils sont comme tout le monde.

Plutôt que de répondre à des commandes, Jean-Pierre Laffont préfère se fier à ses désirs et se lancer dans des reportages fouillés pas toujours vendeurs. Cependant au fil du temps, il est devenu un photoreporter recherché par tous les grands magazines (Times, Newsweek, Paris Match, etc.) qui ont fait leurs couvertures sur ses clichés. En marge de l’actualité, il aime s’immerger dans un lieu et prendre son temps pour comprendre le fonctionnement de la communauté. Par exemple, en se rendant, en 1984, dans la ville-secte de Rajneesh (Oregon), un gourou indien tout puissant règne sur ses habitants. Par une image, Jean-Pierre Laffont résume en un seul clic la situation : la Rolls-Royce du gourou, roulant au pas, frôle les fidèles, alignés au bord de la route, en prière. La photo est saisissante et n’est pas sans rappeler les obsèques de Kim Jong-il en 2011.

En mélangeant les événements « chauds » (le départ de Richard Nixon de la maison blanche en hélicoptère en épilogue de l’affaire du Watergate) et les événements « froids » (les reportages sans lien avec l’actualité), on sent, dans cette exposition, que le photographe éprouve une boulimie pour l’événement, sa connaissance du pays dans son ensemble, le haut – le monde politique de la maison blanche ou de l’ONU – comme pour le bas – la rue, la violence, la pauvreté.

Sur l’ensemble de sa production présenté à la Maison européenne de la photographie, on observe que la plupart des photos sont urbaines. Jean-Pierre Laffont n’est pas un homme de la nature, des paysages, mais de la ville. New York est le lieu quil a le plus photographié à travers les décennies en raison de son statut d’avant-garde des États-Unis, et aussi parce qu’il y vit. On s’aperçoit que son œil acéré a immortalisé avec à propos l’esprit de cette époque. On reconnaît l’Amérique que l’on a tous dans son imaginaire. Jean-Pierre Laffont dit dans son texte de présentation que les images « accomplissent ce que les photos font de mieux, figeant dans le temps des moments décisifs pour un examen futur. » Ce qui signifie que les photos sont des archives qui serviront, rétrospectivement, à comprendre ce que fut une époque.

Même s’il peut parfois indiquer les tares de la société américaine (le couloir de la mort et la chaise électrique à la prison de Sing Sing, un stand de tir où des enfants sont formés par des adultes aux armes à feu), il ne revendique rien, ne dénonce pas la société, le système capitaliste qui détruit les hommes et la nature (comme l’a fait Robert Adams) ; mais au contraire affirme que « l’Amérique est le paradis pour un photographe » par la densité et la diversité des événements qui surgissent devant son objectif. Il semble être émerveillé comme à la fête foraine. Sa photo du décollage d’Apollo 11, fusée qui part en direction de la Lune, raconte, à travers le regard de la foule, la fascination du pays pour une aventure hors du commun. Néanmoins, si l’on a l’esprit critique, on peut constater que dans cette foule n’est présent aucun noir…

Cette exposition, qui témoigne d’un temps révolu est passionnante ; cependant on peut regretter le manque d’espace du lieu qui ne met pas en valeur le travail du photographe. Un couloir étroit et deux petites salles ne permettent pas aux visiteurs de se déplacer avec aisance. Réserve qui ne doit pas empêcher le public de se rendre à la Maison européenne de la photographie.

Didier Saillier

(Octobre 2015)

Photo : New York City, 20 juillet 1972. Une bande d’adolescents du quartier du Bronx, les “Savage Skulls”, avec Jean-Pierre Laffont à leurs côtés.

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