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Un petit village, un vieux clocher

Jean-Pierre Le Goff, La fin du village – une histoire française, Gallimard, collection « Hors série Connaissance », 2012, 592 p., 26 €.

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Jean-Pierre Le Goff est un sociologue qui a étudié les mutations de la France des quarante dernières années. Dans sa jeunesse, il était militant maoïste et a conservé un regard critique envers le fonctionnement de la société, mais en homme de science. A travers ses travaux, émerge l’idée que la France, pourtant attachée à son mode vie, s’est convertie, au début des années quatre-vingts, aux valeurs dites modernes, que les États-Unis ont promues en modèle, et au néo-capitalisme triomphant. Que ce soit dans les entreprises et à l’école, dans la société tout entière, la déshumanisation est à l’œuvre.1 Ce changement s’est fait progressivement grâce à Mai 1968 – un paradoxe – qui, sous couvert de fête anarchisante, a été un moment transitoire pour passer dans le monde moderne, un dernier adieu au modèle traditionnel. Les idées exprimées durant ces événements, qui mettaient l’accent sur l’autonomie, la vie décloisonnée, la transparence, ont été reprises par l’entreprise pour rendre plus efficaces les employés et, de ce fait, les asservir.2

Avec La fin du village – une histoire française, paru en septembre 2012, Le Goff poursuit ses recherches dans la même direction. Néanmoins, il se fait, en apparence, moins critique envers ce changement qu’il a perçu à Cadenet, un village du Vaucluse pour lequel il éprouve de la tendresse. Il observe et commente avec ironie légère le passage du « village » ancestral à la petite ville moderne investie par de nouvelles catégories socioculturelles. Tout cela forme, ce qu’appelle Jean-Pierre Le Goff, un « village bariolé » où l’unité est difficilement repérable.

Passant ses vacances d’été depuis plus de trente ans dans ce village du Luberon, le sociologue, au fur et à mesure du temps, a constaté une évolution et s’est penché sur cette commune en interviewant ses habitants anciens et nouveaux et en consultant les archives de la commune et du département, et en lisant des ouvrages généraux.

Lorsque l’on prononce le mot « village », chacun se représente une image plus ou moins identique où apparaissent des points fixes comme la mairie, l’école, l’église, la place entourée de platanes. C’est un terme affectif. L’administration quant à elle parle plus volontiers de commune qui, selon son importance, est qualifiée par le peuple de ville, de bourg, de village. Il y a donc une dichotomie dans la représentation. Le village est immobile, ancestral, alors que la ville est multiple, mouvante, changeante.

Ancienne collectivité villageoise, spécialiste dans la vannerie et la culture maraîchère, Cadenet s’est métamorphosée véritablement à partir des années soixante-dix avec la venue, dans le sillage de Mai 1968, des hippies et des gauchistes à la recherche d’une vie plus vraie, proche de leur désir ; puis dans les années quatre-vingt par l’arrivée de citadins fuyant le stress des grandes villes et d’une émigration venue du Maghreb. Déjà dans les années cinquante, l’apparition et la généralisation progressives de la télévision et de l’automobile avait ébranlé les fondements de cette collectivité en la rendant davantage individualiste.

À travers ce village du Luberon, Le Goff démontre que c’est la société française dans son ensemble qui se transforme. Cette évolution rapide des mœurs rurales, d’abord mise sur le compte de la modernité, puis de la mondialisation, est consécutive à l’apparition de nouvelles couches sociales – des citadins d’origines différentes – venue retrouver une qualité de vie perdue. En s’ancrant dans un lieu peu sensible à l’agitation du monde, cette population vient se régénérer dans une ambiance où le temps semble s’être arrêté. Les premiers néo- Cadenétiens, issus de la région provençale, exerçaient leur profession à Marseille, ou dans les grandes villes environnantes, et rentraient le soir à leur domicile. Puis ces habitants ont été rejoints par une nouvelle population plus fortunée provenant de régions plus au nord, voire de l’étranger. Souvent pourvus d’un niveau d’études et des revenus élevés, ingénieurs, cadres supérieurs travaillent en semaine dans les grandes métropoles, puis le vendredi soir prennent le TGV ou l’avion pour se mettre au vert. D’un abord un peu snob, ils s’insèrent difficilement dans l’humus villageois et considèrent les anciens comme des « ploucs » alors qu’eux sont d’une autre trempe, modernes dans leur mode de vie et dans leur pensée. En retour, les anciens jugent ces citadins originaires de Provence et d’ailleurs comme des étrangers qui remettent en cause leur manière d’être. Plus individualistes, les nouvelles couches sociales possèdent leur propre réseau amical issu du même milieu socioculturel. Ce qui ne les empêche pas de s’extasier devant la spontanéité d’un patron de restaurant jouant son rôle de Provençal haut en couleurs pour les touristes en forçant l’accent et en les rudoyant.

En s’installant dans le Luberon, ces habitants des villes ont apporté des valeurs modernes, qui se sont lentement fondues dans les anciennes. Le village immobile est devenu dynamique : une myriade d’associations naît ; des crèches, un office du tourisme, un musée de la vannerie s’ouvrent. Les anciens reprochent à ces « néo-ruraux » de vouloir bénéficier des avantages de la ville tout en en vivant à la campagne. Ainsi le paysage villageois se transforme insensiblement en s’étendant au-delà du centre historique. Des villas flanquées de piscine et protégées de grillages ou de hauts murs de sécurité défigurent le paysage ; un parc national voit le jour dans la région avec ses réglementations, son langage technocratique, complexifiant les évidences, qui détériorent la vie des habitants locaux sous le prétexte de protéger la faune et la flore. Le ramassage des champignons est interdit, la chasse est mal vue par les écologistes, le passage de certains chemins est interdit à la motorisation… ensemble de recommandations, de contraintes et d’interdictions qui donnent à la population le sentiment d’être sous surveillance et d’être interdit de séjour dans leur campagne natale.

La Provence dans son ensemble, et le Luberon particulièrement, est devenue une terre où les personnalités et les hauts salaires élisent domicile, ce qui fait mécaniquement monter les prix de l’immobilier. Conséquence : les surfaces agricoles se transforment en terrains à bâtir vendus une fortune. Seuls quelques agriculteurs irréductibles résistent à l’Eldorado.

Sur plus de cinq cents pages, Jean-Pierre Le Goff nous fait partager l’histoire de ce village de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux années 2000. Soucieux d’être exhaustif, il entre dans les détails (parfois un peu trop), s’entretient avec des personnalités comme le curé polonais – crise de vocation oblige –, les édiles politiques, les commerçants, les responsables d’associations, les pompiers volontaires, ses voisins et amis, et le légendaire patron du Bar des boules, observateur privilégié de ce petit monde aux réparties pagnolesques. Gros roman narratif, plus qu’étude théorique sociologique, Le Goff constate la perte des repères de cette population en mutation qui tente de raviver l’ancien temps par des fêtes traditionnelles et folkloriques, des festivals destinés aux touristes et aux amateurs de culture en quête d’« authenticité ». L’injonction paradoxale (être moderne et traditionnel à la fois), finit par déstabiliser ces gens qui recourent comme beaucoup aux antidépresseurs et aux consultations chez le psychanalyste et autres psychothérapeutes.

Cependant la France campagnarde reste encore dans l’imaginaire collectif une réalité que la chanson « Que reste-t-il de nos amours » de Charles Trenet illustre au plus haut point : « Un petit village, un vieux clocher / Un paysage si bien caché / Et dans un nuage le cher visage / De mon passé ».

Didier Saillier

(Octobre 2014)

1 Jean-Pierre Le Goff, Les Illusions du management. Pour le retour du bon sens, La Découverte, 1996 ; La barbarie douce, La Découverte, 1999.

2 Jean-Pierre Le Goff, Mai 1968, l’héritage impossible, La Découverte, 1998.

Photo : Cadenet, un village du Luberon.

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La richesse des pauvres

Serge Paugam, Camila Giorgetti, Des pauvres à la bibliothèque. Enquête au centre Pompidou, PUF, coll. « Le lien social », 200 p., 22 €.

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Les pauvres sont souvent considérés, dans l’imaginaire collectif, comme une population peu instruite et dépourvue d’intérêt pour la culture. Il y aurait un lien de causalité : s’ils sont pauvres, c’est qu’ils n’ont pas les ressources scolaires et culturelles. Et s’ils n’ont pas acquis ces ressources, c’est qu’ils sont paresseux. L’enquête sociologique, Des pauvres à la bibliothèque, menée par Serge Paugam, Camila Giorgetti et son équipe d’enquêteurs à la bibliothèque du Centre Pompidou, livre un autre constat.

Le lieu choisi pour l’enquête, la Bibliothèque publique d’information (BPI), est pertinent pour étudier les différents publics qui s’y côtoient. Il suffit de s’y être soi-même rendu pour avoir constaté l’hétérogénéité des lecteurs. On y trouve en majorité des collégiens, des lycéens, des étudiants et des enseignants venus préparer leurs cours, mais aussi un public qui utilise les ressources de ce lieu pour se former en vue d’obtenir un travail ou pour améliorer leur situation professionnelle ; des habitués venus pour se distraire par la lecture ou l’audiovisuelle et pour des motifs de sociabilité.

L’ouvrage porte sur les pauvres, mais de quels pauvres s’agit-il, étant donné que le terme recouvre de nombreuses situations ? À partir de quel revenu minimum l’est-on ? Suffit-il de travailler pour ne pas l’être ? Les auteurs ne répondent pas frontalement à ces questions en se plaçant sous la houlette de Georges Simmel qui affirmait dans son article, Les Pauvres (1907), que l’on appartient à cette catégorie à partir de l’instant où l’on bénéficie de l’aide de la société. Les autres usagers de la BPI repérés comme « non pauvres » par les enquêteurs ne sont peut-être guère plus à l’aise financièrement que ceux déclarés ainsi. En fait, la pauvreté n’est pas uniquement une situation quantifiable mais un ressenti éprouvé par ceux qui en sont frappés. Le revenu n’est pas le critère exclusif pour être catalogué dans telle ou telle catégorie, d’autres facteurs sont pris en compte, comme le fait d’exercer un métier régulier, de pratiquer un mode de vie semblable à la majorité, d’avoir atteint un certain niveau scolaire, d’être habillé de façon correcte. C’est en partie la stigmatisation qui fabrique le pauvre.

Pour parvenir à circonscrire le sujet et le traiter, les sociologues ont scindé la population « pauvre » en trois segments, modèle élaboré par Serge Paugam lors de ses travaux précédents. Le dénominateur commun qui permet de ventiler les individus dans des grandes catégories est la « déqualification sociale », plus ou moins importante, qui peut mener à son dernier stade, l’exclusion sociale. Ces trois catégories construites par le sociologue sont : la fragilité (phase de déclassement souvent liée à la perte d’emploi), la dépendance (vis-à-vis de l’État et éventuellement des proches), la rupture (désocialisation plus ou moins complète). La phase numéro trois (la rupture) est la plus repérable dans l’espace public et à plus forte raison dans une bibliothèque. Cette catégorie regroupe les sans-logis ou vivant dans des logements provisoires (chambre d’hôtel, foyer, centre d’hébergement…). Leurs vêtements sales et déchirés, l’odeur qu’ils répandent dans un lieu fermé, leurs attitudes asociales font qu’ils engendrent de la part des usagers un regard désapprobateur.

Les personnes en phase de rupture pénètrent dans ce lieu pour satisfaire leurs besoins vitaux (utilisation des toilettes, se protéger du froid, se reposer dans des fauteuils, dormir…), également pour entretenir, a minima, une relation humaine et continuer ainsi à appartenir à la société. Les observations montrent que ces SDF qui dérivent dans la bibliothèque, fouillant dans les poubelles à la recherche de nourriture, ont conscience de la gêne qu’ils procurent aux autres usagés, notamment des désagréments olfactifs, en se plaçant en retrait par rapport à eux. Ces personnes ne viennent pas chercher de la culture ou de la distraction comme les autres catégories, mais des moyens pour survivre et souffler un moment, c’est en cela que leur usage de la bibliothèque est détourné de son but premier. Si, tout en étant observé du coin de l’œil, ces personnages sont acceptés à la fois par l’institution de la BPI (on ne les refoule presque jamais) et par les usagers qui marquent une désapprobation à leur endroit mais sans jusqu’à adresser des protestations auprès des bibliothécaires. C’est en raison du principe énoncé dès la fondation de la BPI de permettre l’accès à tous, sans restriction. Comme l’écrivent les sociologues, au vu de cette tolérance affichée, la fréquentation de la BPI est un « apprentissage de la citoyenneté ».

Les membres de la seconde catégorie (la dépendance) ont fait leur deuil du travail et se sont résolus à subsister en recourant à des revenus sociaux de type RSA (Revenu de solidarité active) et autres allocations. Devenus « pauvres » ses membres ne cherchent plus à dissimuler leurs difficultés et portent des vêtements usés. Cet ensemble regroupe divers types de personnes qui pourraient être intégrés dans d’autres regroupements. Vous avez celles qui passent leurs journées à la BPI pour se divertir, en lisant des ouvrages, des journaux, en visionnant des DVD, les télévisions du monde, en consultant Internet, divertissements qui peuvent conduire à l’endormissement, d’ailleurs fréquent aussi chez les étudiants… D’autres n’ont pas renoncé, malgré le fait qu’ils soient sortis du monde du travail, à se construire une identité en élaborant un projet de vie. Par exemple, lire l’œuvre complète d’un auteur, se spécialiser dans un domaine. Sans être des étudiants ni des chercheurs, ce groupe s’apparente à eux par leur comportement laborieux. Toutes ces personnes en phase de dépendance considèrent ce lieu comme une extension de leur domicile. Comme à la maison, on porte (éventuellement) des chaussons, des vêtements décontractés, on y prend ses repas, on s’installe pour échanger avec des amis ou relations, mais discrètement, car les bibliothécaires ou les vigiles veillent au respect des règles liées à un endroit de culture.

Les membres les moins touchés par la disqualification sociale appartiennent à la catégorie de la « fragilité ». Ses membres ont connu soit un revers professionnel, soit sont au chômage, mais pas depuis suffisamment longtemps pour avoir perdu l’espoir de se réinsérer dans le monde du travail. La bibliothèque est pour eux un moyen de se former en s’installant devant un poste d’autoformation pour s’initier à une langue, à un logiciel, etc. Une part non négligeable de ce public est constituée d’émigrés fraîchement arrivés en France, qui utilisent les ressources pour apprendre la langue française, le code de la route ou un savoir-faire indispensable à leur insertion. Chacun d’entre eux porte un projet qui implique une régularité dans l’effort et le respect d’horaires de bureau. En ce sens, la BPI les remet sur le chemin du salariat. C’est cette catégorie qui a été la plus difficile à repérer, puis à interviewer par les observateurs, car ces personnes en phase de fragilité essaient de dissimuler leurs difficultés par une attitude normative. Leur mise est impeccable et certains vont jusqu’à porter un costume cravate pour donner le change.

Dans l’introduction, les deux sociologues s’interrogent sur la pertinence de l’échantillon sur lequel ils travaillent pour être représentatif de la situation des pauvres dans la mesure où le panel de personnes interrogées est réduit à quelques dizaines de personnes. Leur enquête n’est pas quantitative, mais qualitative, se fondant sur l’observation participante et sur des entretiens approfondis. Les méthodes qualitatives, qui s’occupent plus de l’individu que d’un large ensemble, a l’avantage de comprendre de l’intérieur les motivations qui font agir les gens ; en ce sens, on peut affirmer qu’elle est un humanisme.

La BPI a un statut particulier parmi toutes les bibliothèques parisiennes étant à la fois de type universitaire (par son choix et son exigence) et municipale (par sa convivialité et son accessibilité à tous). Placée au sein du Centre Pompidou, elle possède un prestige qui valorise cette frange en difficulté qui vient se former, s’informer, se cultiver et… retrouver l’estime de soi.

Didier Saillier

(Octobre 2013)