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Le pouvoir perdu de la littérature

Gisèle Sapiro, La Responsabilité de l’écrivain – Littérature, droit et morale en France (XIXe-XXIe siècle), Seuil, 750 p., 35 €.

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Gisèle Sapiro, une sociologue et historienne de la littérature française, a publié cette année un gros ouvrage sur la question de la responsabilité de l’écrivain du XIXe siècle à nos jours. Alors que dans son précédent, La Guerre des écrivains, elle étudiait l’autonomisation du champ littéraire pendant l’Occupation, dans ce présent travail, elle se place dans une perspective longue.

Au cours de cette période, elle repère quatre moments historiques décisifs prenant leur source dans les changements de régime et dans les enjeux littéraires s’y afférents. A savoir : la Restauration et la lutte de l’indépendance de l’écrivain vis-à-vis des pouvoirs politique et religieux ; le Second Empire et la revendication de l’autonomie esthétique face à la morale ; la Troisième République et la tentative d’imposer une place à l’homme de lettres dans le débat politique ; la Libération et la reconnaissance de son pouvoir symbolique associée paradoxalement à la trahison.

Malgré la diversité des cas, l’argumentation lors des procès est souvent identique pour accuser les auteurs de manquer à leur devoir. L’accusation qui revient souvent est « l’atteinte aux bonnes mœurs », notion floue qui regroupe des fautes relatives à la critique sociale, politique, religieuse ou aux mœurs proprement dites.

On attend des auteurs qu’ils respectent les pouvoirs politique et religieux, les institutions et les valeurs de la société. Le reproche d’enfreindre la loi morale n’est pas adressé uniquement à la littérature d’idées mais aussi à celle d’imagination. Les procès célèbres (Gustave Flaubert, Charles Baudelaire, Émile Zola,) et moins célèbres (le pamphlétaire Paul-Louis Courrier, Lucien Descaves, auteur de Sous-offs), sont des moments où s’opposent les partisans de la justice sociale et de la liberté (les écrivains accusés) et ceux (les représentants de la justice) pour qui l’ordre social et les institutions doivent être préservés. En ce qui concerne les procès intentés aux écrivains collaborateurs à la Libération (le plus célèbre étant celui de Robert Brasillach), les accusations ne sont plus liées au désordre social, mais à la trahison, à « l’intelligence avec l’ennemi ».

Pour l’État, les écrits sont des sources potentielles de désordre social. Avec la croyance que la Révolution de 1789 a été provoquée par les écrits séditieux des Lumières, le pouvoir tente de les canaliser en recourant à une législation limitant le pouvoir de leurs auteurs. En lui accordant sa liberté de publier, l’État fait accéder l’écrivain à l’autonomie tout en le responsabilisant. Les écrivains se trouvent alors traduits devant les juridictions, et condamnés à des peines d’emprisonnement et des amendes, voire à la peine de mort (à la Libération), lorsqu’ils ont enfreint les limites permises.

Les peines appliquées sont d’autant plus fortes que les auteurs sont célèbres et talentueux, car susceptibles d’atteindre une audience plus large. Les lieux de publication et le type de lecteurs ont également une part dans la sanction. Par exemple, une revue de poésie réservée à des connaisseurs n’aura pas, selon la justice, le même effet que si les écrits sont destinés au grand public comme les feuilletons dans la presse au XIXe siècle où paraissent des descriptions de la pauvreté du peuple (Eugène Sue, Émile Zola) capables de mettre le feu aux poudres.

Un autre point qui renforce la punition est le reproche d’avoir transigé avec l’éthique professionnelle reposant sur le désintéressement artistique. En effet, l’accusation cherche à convaincre les jurés que les accusés ont transgressé l’ordre à des fins de scandale propre à leur procurer la célébrité facile ou des subsides. Les modes de défense peuvent aller de la reconnaissance de leur responsabilité éthique (dénonciation des tares sociales, revendication de la liberté d’expression), à la dénégation de la portée sociale de leurs écrits (partisans de l’art pour l’art dont l’ambition est purement formelle) ou encore à l’irresponsabilité pure et simple (certains auteurs collaborateurs à la Libération).

Si l’écrivain de littérature fictionnelle se retrouve dans les prétoires, c’est que pendant longtemps, on ne distinguait pas l’auteur du narrateur et l’auteur des personnages. Ainsi on considérait toutes les paroles prononcées par les personnages comme appartenant à l’auteur. Pour éviter la responsabilité, le narrateur de Madame Bovary se devait de critiquer la conduite de ses personnages. Comme le montre Gisèle Sapiro, dans une longue analyse, si Flaubert a été traduit devant un tribunal, c’est en raison même de l’ambiguïté de la forme narrative qui ne permettait pas de reconnaître l’origine des paroles énoncées. En outre, aucun blâme n’est adressé à son héroïne ce qui pouvait laisser entendre que Flaubert approuvait ses manières d’agir et particulièrement l’adultère.

Le genre romanesque est devenu au fil du temps, dans la représentation générale, plus dangereux que le pamphlet qui présente les critiques frontalement, car il parle davantage à l’imagination qu’à la raison. Insidieusement, les idées et comportements présentés dans les fictions font leur chemin dans l’imagination des lecteurs et, plus particulièrement chez les femmes et les jeunes, jugés incapables de mettre en œuvre une lecture distanciée. Ainsi, par mimétisme, les « mauvaises lectures » inciteraient à la débauche, à oublier ses devoirs professionnels et familiaux, à contester l’ordre du monde, voire à commettre des actes criminels. Finalement, c’est un grand honneur qui est fait à la littérature de lui prêter des pouvoirs transgressifs.

A la fin du XXe siècle, les procès intentés aux auteurs et les interdictions de leurs ouvrages ne sont guère plus d’actualité. Ce qui montre l’évolution des mœurs, presque rien ne choque les pouvoirs publics et la société dans son ensemble. Paradoxalement, en réprimant les auteurs, les autorités provoquaient une publicité involontaire à l’écrit censuré. L’interdiction d’interdire (revendiqué en 1968) a mené à l’édulcoration des idées faute de « réaction » dans tous les sens du terme. La liberté d’expression, revendiquée tout au long des derniers siècles, une fois obtenue, n’a-t-elle pas fini par vider les écrits de toute charge subversive ? Seuls quelques sujets restent encore tabous comme la pédophilie ou le négationnisme.

La fine analyse des événements évoqués et l’ampleur de sa bibliographie de recherche, complétée par des archives judiciaires font tout l’intérêt du travail de Gisèle Sapiro. Néanmoins on peut regretter que la sociologue ait eu besoin de 750 pages pour mener à terme son étude sans penser à ses lecteurs qui n’ont pas nécessairement le temps de consacrer une aussi longue durée à la lecture d’un ouvrage.

Didier Saillier

(Octobre 2011)

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