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Des étranges familles

Le BAL, une salle d’exposition de 700 m2 dédié à la « représentation du réel par l’image » a ouvert ses portes en septembre 2010 dans une ancienne salle de bal dans le XVIIIe arrondissement de Paris, (6, impasse de la Défense) près de la place de Clichy. Le projet a été conçu par Raymond Depardon et son Association des Amis de Magnum pour permettre aux photographes peu connus d’exposer leurs créations.

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L’exposition qui se tient actuellement au BAL (du 14 janvier au 17 avril 2011) pour thème l’album de famille. Cinq photographes et vidéastes américains modifient le regard que l’on porte à ce passage obligé qu’est la représentation du cercle familial par l’image : Erik Kessels, Emmet Gowin, Ralph Eugene Meatyard, Alessandra Sanguinetti (d’origine argentine) et Sadie Benning. La famille, institution rassurante et stable, porte en elle une part de folie prête à éclater ou, sans aller jusqu’à cette extrémité, une part de souffrance et d’ennui. Dans la vidéo du Hollandais Erik Kessels, « My sister » (2003), l’artiste enfant et sa sœur joue, dans les années 1970, au ping-pong. Pendant neuf minutes, les enfants échangent une balle sur une musique angoissante, puis le film recommence. Lorsque l’on sait que la sœur de l’artiste est morte, cette répétition incessante et saccadée prend une dimension obsessionnelle : redonner vie par l’image à l’être disparu.

Une part d’étrangeté inquiétante est présente dans la série de photos de Emmet Gowin nommée « A première vue, les photographies les plus limpides semblaient les plus étranges (1965-1973) ». Les photos prises dans la campagne virginienne sont frontales, en noir et blanc, et ont pour modèles sa femme, Edith, et, notamment, les sœurs de celle-ci aux physiques évanescents. Les visages sont inexpressifs, contrairement aux photos de famille, faites par chacun d’entre nous, où le sourire est de rigueur pour montrer « que tout va bien » et donner aux autres la fiction du bonheur. Emmet Gowin, pour sa part, se plaît à organiser des scènes « classiques » d’imagerie familiale (les portraits en pied ou en gros plan, des enfants en bas âge jouant sur la pelouse), qu’il dénature, en leur procurant une tension dramatique ou sexuelle. Certaines photos sont ouvertement érotiques : sa femme pose dénudée, à l’occasion, mais sans provocation : le corps est un élément s’intégrant à la nature. Le cliché, où une fille et un garçon préadolescents luttent sur la pelouse, est d’une grande sensualité : les corps nus se mêlent comme dans un acte d’amour. Toujours dans l’optique d’insinuer un sentiment d’étrangeté, Gowin oriente ses prises autour de l’idée de la mort. La pâleur associée à la blancheur des robes donnent aux femmes une apparence surnaturelle. Dans un autre cliché, un des enfants du couple allongé sur l’herbe, entouré par des poupées désarticulées, imite l’immobilité de ses jouets. Cette série à cause de ma description pourrait laisser penser que l’œuvre de cet artiste est morbide, mais il n’en est rien. Simplement, les photos sont ce qu’on appelle en peinture des vanités, des natures mortes dont les objets symbolisent la fragilité de la vie et la fuite du temps : n’oublie pas que tu vas mourir (memento mori) est en quelque sorte le message délivré.

Alessandra Sanguinetti, quant à elle, dans sa série « Les aventures de Guille et Belinda et le sens énigmatiques de leurs rêves (1999-2010) » a choisi de photographier en couleur l’évolution physique et psychologique de ses deux cousines argentines, entre leur 10 et 20 ans. Toujours côte à côte, la photographe les fige dans des jeux, des tableaux mimant la vie des grands (la rencontre amoureuse, le mariage, la grossesse, les obsèques…). D’abord enfants, leurs corps se transforment, les courbes se dessinent. Alors que l’une mince rencontre un garçon, attend un enfant, puis devient mère, l’autre forte reste seule et avoue, dans une vidéo qui accompagne l’exposition photo, qu’elle craint de rencontrer un homme par peur de l’abandon. Rétrospectivement, en revoyant la série de photos on se rend compte que la vie enfantine et adolescente n’a fait qu’imaginer ce qui allait devenir réel.

Cette exposition renverse l’a priori que les artistes se font de la photo familiale consensuelle. En effet, le photographe « professionnel » qui cherche l’originalité éprouve une répulsion à se confronter à ce sujet galvaudé par les « amateurs » que nous sommes. D’après Pierre Bourdieu, l’esthétique populaire « identifie rigoureusement la norme esthétique et la norme sociale ou, mieux, ne reconnaît, à proprement parler, que les normes de la bienséance et de la convenance ».[1] Dans les travaux des photographes présentés au BAL, la bienséance et la convenance sont absentes mais pas la critique sociale. Ralph Eugene Meatyard dans sa série « l’Album de famille de Lucybelle Crater (1970-1972) » montre dans le jardin de sa maison typiquement américaine des portraits de couple pourvus de masques hideux de carnaval et de maquillages sinistres : notre vie moyenne d’Américain, semble dire le photographe, est horrible. Derrière les apparences de la réussite sociale de l’american way of life (et plus largement des classes moyennes occidentales) se révèle l’aliénation tel « un masque au milieu de la figure ».  Pour sa part, Sadie Benning dans sa vidéo expérimentale autobiographique « Flat is beautiful (1998) », filme la vie d’une fille de douze ans qui vit avec sa mère et la compagne de celle-ci homosexuelle. L’image de très mauvaise qualité se rapproche de l’esthétique du film amateur en super 8 montrant habituellement des moments privilégiés du geste familial : les premiers pas d’un enfant, une fête, un dimanche ensoleillé à la campagne. Comme chez Meatyard, les « acteurs » de Benning portent des masques joyeux, signifiant, peut-être, le ridicule des vies adultes du point de vue d’une enfant.

On s’aperçoit que le traitement entre les amateurs et les artistes est différent, mais qu’une donnée demeure, celle de vouloir exposer l’intime et d’éterniser les êtres représentés pour se souvenir d’eux ou d’un moment qui va disparaître (qui a déjà disparu) et pour se persuader que « ça a bien eu lieu ». Comme l’écrit Roland Barthes dans La Chambre claire : « l’essence de la Photographie est de ratifier ce qu’elle représente ».

Didier Saillier

(Mars 2011)

Photo : Emmet Gowin. Edith et Ruth, Danville (Virginia), 1966.

[1] Pierre Bourdieu (sous la direction de), Un art moyen, essai sur les usages sociaux de la photographie, Ed. de Minuit, 1969, p. 116.

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