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Barbara, qu’elle fut longue la route

La Philharmonie de Paris organise l’exposition « Barbara », du 13 octobre 2017 au 28 janvier 2018, pour le 20e anniversaire de la disparition de la chanteuse. De nombreux documents y sont présentés : archives filmées, photographies, affiches, papiers administratifs, correspondances, programmes, ainsi que des objets personnels, dont ses pianos, rocking-chair et costumes de scène, et bien sûr des chansons.

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Pour apprécier au mieux Barbara (1930-1997), il faut être très dépressif. Bien sûr, sans être atteint par ce trouble, on peut l’apprécier, sans toutefois se fondre dans son univers. Dans mon enfance, je la trouvais « lugubre », ce n’est qu’au-delà de mes vingt ans que je ressentis la puissance émotionnelle qui se dégageait de sa personnalité. J’avais trouvé ma chanteuse. Aujourd’hui, la nostalgie n’est plus ce qu’elle était, cependant cette exposition a ravivé le passé et m’a reconduit sur les traces du Châtelet en 1987 et du Mogador en 1990. Ses concerts des années 1980 et 1990 (« les concerts mythiques ») ressemblaient à de grandes messes, où le public en communion avec l’artiste, reprenait en chœur les couplets.

Le spectateur, en franchissant le seuil, est accueilli par l’emblématique « Ma plus belle histoire d’amour » qu’elle chanta pour la première fois à Bobino en 1966. Elle fut écrite, non pour un homme, comme pourrait le laisser présager une telle déclaration, mais pour le public. En effet, à l’issue du Bobino de l’automne précédent, où pour la première fois elle chantait en vedette, elle écrivit cette ode à son public qui lui avait fait un triomphe : « Ce fut un soir en septembre / Vous étiez venus m’attendre / Ici même vous en souvenez-vous ? / À vous regarder sourire / A vous aimer sans rien dire / c’est là que j’ai compris tout à coup / J’avais fini mon voyage / Et j’ai posé mes bagages / Vous étiez venus au rendez-vous / Qu’importe ce qu’on peut en dire / Je tenais à vous le dire : / Ce soir je vous remercie de vous / Qu’importe ce qu’on peut en dire / Je suis venue pour vous dire / Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous. » Ce titre est particulièrement symbolique de son rapport à l’existence. Ce n’était pas les hommes qui lui procuraient le plus de satisfaction – bien qu’elle en ait eu de nombreux – mais son métier. Écrire, composer et surtout chanter, la réconciliait avec la vie, elle qui avait le vague à l’âme. C’est pourquoi, elle se jeta à corps perdu, dans les années soixante, dans les tournées épuisantes, se produisant près de trois cents fois par an en France, en Europe, mais aussi au Canada, à Tel-Aviv, à Leningrad et à Moscou, et plus tard au Métropolitain Opera de New York et même au Japon, où les foules étaient en ravissement.

L’exposition, qui est chronologique, commence donc logiquement par l’enfance. Dans la salle, résonne l’émouvant « Mon enfance » (1968). Alors qu’elle se rendait à Grenoble pour un concert, elle fit un détour à Saint-Marcellin, le village où s’était réfugiée sa famille pendant la guerre. Bien que retrouvant tels quels les lieux de ses souvenirs, elle éprouva une déception, car si les paysages étaient restés les mêmes, le temps s’était enfui : « Oh mes printemps, oh mes soleils, / oh mes folles années perdues, / Oh mes quinze ans, oh mes merveilles, / Que j’ai mal d’être revenue / Oh les noix fraîches de septembre / Et l’odeur des mures écrasées / C’est fou, tout, j’ai tout retrouvé / Hélas. » La guerre fut un moment fondateur dans sa biographie. Ses parents, Jacques Serf parisien d’origine alsacienne et Esther Brodsky d’origine d’Odessa étaient juifs, ce qui explique, en partie, les déménagements incessants. Née le 9 juin 1930, au 6, rue Brochant, dans le quartier des Batignolles du 17e arrondissement de Paris, Monique Serf connut dès sa prime enfance la ronde des domiciles. En effet, dès 1937, le père – un représentant de commerce – fuit les huissiers en entraînant sa famille dans une chasse à courre : Marseille, Roanne, Le Vésinet. Durant la « drôle de guerre », la valse reprit : Poitiers, Blois, Châteauroux. Monique et son frère Jean, depuis la déclaration, avaient été confiés à leur tante Jeanne Spire, sœur du père mobilisé. En juin 1940, l’exode s’interrompit à Châtillon-sur-Indre où le train fut bombardé. Installation à Préaux pendant un an, avant de retrouver ses parents à Tarbes. Devant la menace de rafles, l’exil reprit : Chasseneuil-sur-Bouvière, Saint-Marcellin, Grenoble. C’est seulement en 1945, que la famille retourna à Paris, dans le 18e, rue Marcadet, pour s’installer chez la grand-mère maternelle « Granny ». En 1946, retour au Vésinet dans une pension de famille, puis installation au 50, rue Vitruve, dans le 20e arrondissement. Dans la salle, sur une carte de France à l’ancienne, ces toponymes sont reliés entre eux par un fil, formant ainsi une sorte d’étoile.

Depuis, la sortie de ses mémoires, en 1998, Il était un piano noir, restés inachevés, le lecteur a appris que la future Barbara fut victime, une nuit de 1941, à Tarbes, d’un inceste de la part de son père. Cet événement explique certaines de ses œuvres qui évoquent de manière cryptée cet acte. En effet, l’immense succès de 1970 « L’Aigle noir », affirment les psychanalystes, ne serait que la transcription métaphorique de cet inceste. De même, « Nantes », une de ses premières compositions, évoque aussi ce père qu’elle finit par pardonner. L’adresse inventée du rendez-vous manqué avec son père – pour cause de décès – 25, rue de la Grange-aux-Loups est transparent. On peut comprendre pourquoi Barbara fut une femme dépressive tout le long de sa vie, même si elle parvint à surmonter sa souffrance grâce à la création. À ce sujet, sont évoqués ses multiples séjours en cliniques ainsi que ses cures de sommeil. Cette dépression culmina, le 4 juin 1974, par une prise excessive de barbituriques qui la fit transporter d’urgence à l’hôpital de Meaux. Événement qui lui fera écrire, avec humour, l’année suivante « Les Insomnies » : « Mais au ciel de mon lit, y avait les pompiers de Paris / Au pied de mon lit, les adjudants de la gendarmerie / Ô Messieurs dites-moi, ce que vous faites là, je vous prie / Madame, nous sommes là pour veiller sur vos insomnies. » Car chez Barbara, tout événement personnel, toute émotion, tout souvenir, se transformait en chanson.

La salle « De Monique Serf à Barbara » explore les débuts en Belgique, en 1950, de celle qui se choisit comme nom de scène Barbara Brody, en hommage à sa grand-mère. Dès son enfance, elle souhaitait devenir pianiste, mais une grosseur dans la paume de la main, opérée sept fois, l’obligea de changer son piano d’épaule en décidant de devenir « une femme qui chante », obsession qui désormais ne la quittera plus. À seize ans, elle rechercha un professeur de chant et le trouva en la personne de Madeleine Dusséqué qui, après des hésitations, l’accepta. Cette dernière fut impressionnée devant l’énergie déployée par son élève pour atteindre la perfection. À 20 ans, Monique fugua du domicile parental pour Bruxelles : « Je n’avais plus peur de rien. J’aurais traversé les murs, animée par mon désir obsessionnel, par ma certitude de chanter un jour. » Cette résolution confirme la locution « la foi transporte les montagnes ». Atteindre ses ambitions est question de détermination, de désir déraisonnable qui peut mener à la folie. À Bruxelles et à Charleroi, elle vécut d’expédients, car ses contrats dans les cabarets littéraires – où elle reprenait des titres d’Yvette Guilbert, de Fréhel, de Marie Dubas et autres chanteuses réalistes – étaient insuffisants pour subsister.

La salle, « Paris, les cabarets », est consacrée à la période où elle franchit une nouvelle étape vers la notoriété. En 1955, la chanteuse décida de rentrer à Paris. Alors que pendant sa période belge, elle avait un physique un peu massif et portait les cheveux longs, elle changea radicalement d’apparence : devenue mince, elle se fit une coupe moderne, courte. La Barbara, que l’on connaît, naquit à ce moment-là et se fondit dans le milieu des cabarets qui venaient d’éclore à Paris. Dans ces lieux où le public consomme des boissons et dîne tout en écoutant le spectacle, il convenait de posséder une forte présence pour retenir l’attention. Et la « chanteuse de minuit » en avait ! Les publics des cabarets de la Rive gauche, de Chez Moineau, du Port du salut, de La Rose rouge, des Trois Baudets et surtout de L’Écluse où elle s’installa à demeure, en 1958, l’adoptèrent, appréciant sa voix de mezzo-soprano, à la diction parfaite. Son répertoire puisait à la fois dans la tradition du Caf’ Conc’ (Harry Fragson) et dans son époque (Brassens, Brel). Les cachets étaient maigres et inférieurs à ceux de ses camarades. Deux feuilles de comptes d’une soirée à L’Écluse, en 1956, indiquent que la chanteuse gagnait 1 500 francs, alors que Jean-René Caussimon et les Frères ennemis 2 500, Raymond Devos 2 000. Après s’être confrontée aux publics inattentifs, en Belgique et dans les cabarets parisiens, Barbara, à partir de 1958, va accroître sa renommée. En février, un compte-rendu de Paris Jour fit état du talent de cet « oiseau nocturne », tandis que  Pierre Hiegel, directeur artistique de Pathé-Marconi, la découvrit Chez Moineau et la fit enregistrer ses deux premiers 45 tours. L’année suivante, elle sortit son premier 33 tours : Barbara à l’Écluse. Alors que jusqu’à présent ses chansons reposaient sur les œuvres d’autres artistes, à partir du début des années soixante elle se mit à la composition. En 1963, débuta véritablement le succès quand elle interpréta au mardi du théâtre des Capucines des créations personnelles dont Nantes et Dis quand reviendras-tu ? Alors, tout s’enchaîna : elle fit la première partie de Brassens à Bobino ; enregistra l’album mythique à la rose, Barbara chante Barbara, chez Phillips, en 1964, et se produisit l’année suivante à Bobino, cette fois en vedette. En deux ans, elle était passée de l’Écluse à Bobino, de l’ombre à la lumière.

En observant sa discographie à la loupe, on s’aperçoit que son œuvre la plus mémorable fut écrite pour l’essentiel entre 1963 et 1968. Bien sûr, elle continuera de composer d’autres succès, mais le socle avait été fixé dans les années soixante. Qu’on en juge : « À mourir pour mourir », « Le Mal de vivre », « Ma plus belle histoire d’amour », « Si la photo est bonne », « Göttingen », « Une petite cantate », « Le Soleil noir ». C’est lorsqu’elle s’autorisa à exprimer ses émotions, à chanter ses passions, ses fêlures, qu’elle réussit à atteindre ce public tant convoité. Néanmoins, il ne faudrait pas la cantonner dans le registre du désespoir, car celui-ci n’était jamais définitif et se transformait en joie de vivre comme l’atteste « Le Mal de vivre » : « Et puis un matin, au réveil / C’est presque rien / Mais c’est là, ça vous émerveille / Au creux des reins / La joie de vivre / La joie de vivre / Oh, viens la vivre / Ta joie de vivre ».

L’exposition de la Philharmonie met en valeur la pénible et longue ascension de la « dame brune » pour sortir des cabarets et atteindre les salles de spectacle, ce qui la fera chanter : « Elle fut longue la route / Mais je l’ai faite la route ». Pendant treize années, elle gravit marche par marche le chemin qui allait la mener au succès. Succès qui vira les quinze dernières années en adoration pour la grande prêtresse de la scène, ce que son public de l’Écluse a pu regretter, lui reprochant d’être passé de la « femme piano » à la diva. En sortant de l’exposition, le spectateur encore retourné par l’émotion se met à fredonner : « Qu’importe ce qu’on peut en dire, je suis venue pour vous dire / Ma plus belle histoire d´amour, c’est vous. »

 Didier Saillier

Photo : Barbara en 1965 (Claude James/INA/AFP).

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