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Françoise Frenkel : Aux abois sur la Côte d’Azur

Françoise Frenkel, Rien où poser sa tête, préface de Patrick Modiano, Gallimard, coll. « L’Arbalète », 289 p., 16,90 €

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Rien où poser sa tête est un ouvrage sorti du néant. Après une première publication en Suisse aux éditions genevoises Jeheber, en 1945, un exemplaire fut retrouvé fin 2010 dans un vide-greniers d’Emmaüs, à Nice. De nombreuses personnes se sont penchées sur le livre pour lui accorder une seconde vie. Finalement il a fini par être publié, en septembre 2015, chez Gallimard. Contacté à la suite de cette découverte, Patrick Modiano a contribué à l’enquête, en feuilletant ses vieux annuaires berlinois, pour retrouver l’emplacement de la librairie que dirigeait Françoise Frenkel, et préfacé le livre afin de lui offrir une plus grande visibilité.

Rien où poser sa tête est une chronique relatant le parcours d’une femme dans le Berlin nazi, puis dans la zone sud de la France occupée. Françoise Frenkel est une francophile qui a fait, avant la Première Guerre mondiale, des études de lettres à la Sorbonne. Après avoir entrepris un stage dans une librairie de la rue Gay-Lussac, elle ouvre, en 1921, avec son mari Simon Raichenstein (dont curieusement elle n’évoque à aucun moment la présence), la première librairie française à Berlin : La Maison des livres. Une clientèle cosmopolite fréquente le lieu avec enthousiasme : des artistes, des femmes du monde, des universitaires, des étudiants… Les conférences et les rencontres organisées par Françoise Frenkel attirent à Berlin Colette, Julien Benda, Georges Duhamel, André Gide, André Maurois, Philippe Soupault, René Crevel, Roger Martin du Gard… Le Passauer Strasse 39 devient une adresse qui compte. Cependant, avec l’arrivée des nazis au pouvoir, progressivement, les conditions d’exercice du métier se détériorent. Des agents saisissent les journaux, la surveillante nazie de l’immeuble fait irruption pour des motifs futiles. Les tracasseries administratives se font constantes et la libraire est convoquée à la Gestapo. Elle assiste à la Nuit de cristal du 9 au 10 novembre 1938, pendant laquelle des groupes nazis de diverses obédiences détruisent, pillent les boutiques juives et incendient des synagogues. Curieusement La Maison du livre est épargnée en raison de son statut d’« entreprise étrangère ». À la fin d’août 1939, la situation devenant de plus en plus dangereuse, elle est invitée par le consulat de France, à rejoindre Paris avec la colonie française.

Pendant la « drôle de guerre », l’ancienne libraire retrouve l’ambiance parisienne avec ses bouquinistes des quais de Seine. Malgré son amour de la France et de sa culture, elle est victime des procédures administratives lors du « recensement de tous les étrangers » conçu pour débusquer la « cinquième colonne ». En prévision de l’arrivée prochaine des troupes allemandes dans la capitale, elle prend, le 28 mai 1940, le chemin de l’exode pour Avignon, puis Vichy avant de terminer son périple à Nice où elle demeurera deux ans. Vivant d’expédients, elle rencontre dans les hôtels des réfugiés fuyant le nazisme. Des solidarités s’organisent, on s’échange des denrées devenues rares, on se rend des services, on s’informe mutuellement des nouvelles de la guerre. Françoise Frenkel décrit la vie quotidienne en zone libre, guère plus brillante que celle en zone occupée. Les Allemands font une razzia sur le pays en achetant à prix d’or les produits alimentaires dans les campagnes, ce qui engendre la pénurie et l’instauration du troc et du marché noir. La vie quotidienne consiste à attendre dans les files pendant des heures pour obtenir de maigres victuailles. À partir de mars 1942, dans la zone libre, la situation des juifs se modifie radicalement avec le recensement général. Ces derniers sont contraints de s’enregistrer comme tels. Cette procédure administrative entraîne, à partir d’août, une série de rafles sur la Côte d’Azur. C’est le début d’une vie aux abois pour cette population stigmatisée. Des autocars les emportent vers les camps de transit. Ceux qui évitent les rafles plongent dans la clandestinité et se dissimulent, puisque dépourvus de cartes de séjour et d’alimentation. Françoise Frenkel échappe à une descente de police à son hôtel et est recueillie par un couple de coiffeurs, les Marius. De temps à autre, quand l’étau se resserre, elle change de cache ; cependant les Marius, tels des vigiles, la récupèrent dans les moments difficiles. L’aventure de Françoise Frenkel confirme la phrase rapportée par l’historien américain Robert Paxton* : « Tous les juifs déportés l’ont été par les actions de l’Etat français. Tous ceux qui ont survécu ont été aidés par les individus et les organisations de résistance. » Dans Rien où poser sa tête, en effet, elle mentionne ses bienfaiteurs : une femme lui remettant sa carte d’identité, un prêtre la recommandant auprès d’un couvent, un douanier l’aidant à passer en Suisse, des inconnus lui accordant un soutien moral. Néanmoins elle ne dissimule pas les discours antisémites qui se tiennent dans les bus, ou les propos désagréables du patron de son premier hôtel à Nice : « Les juifs ont toujours été parmi les veinards. » Mais la réalité est parfois complexe. En effet, au cours de sa fuite, Françoise Frenkel atterrit chez une maréchaliste, Mme Lucienne, une ancienne infirmière, qui n’accorde de « crédit qu’à l’autorité ou aux règlements officiels », écoute Radio-Paris évoquant « les méfaits séculaires » du peuple juif. Et pourtant, celle-ci se révèle impeccable pour prodiguer des soins à sa locataire. Malgré les difficultés matérielles, le danger qui rôde en permanence autour de la fugitive, Françoise Frenkel conserve une joie de vivre, s’émerveille de la beauté des paysages niçois, et surtout n’éprouve aucune haine envers ceux qui la trahissent, l’abandonnent ou la traquent. Son constat reste sur le mode factuel : « Agents et gendarmes faisaient la chasse avec une adresse et une activité infatigables. Ils exécutaient les ordonnances de Vichy fermement, inexorablement. » (P. 129). La seule perspective pour la proscrite est de rejoindre en fraude la Suisse par la Haute-Savoie. Ainsi, après deux tentatives infructueuses, elle parvient, en juin 1943, à passer la frontière, épuisée mais sauve.

Ce récit palpitant et sensible témoigne des vexations, de la traque et des arrestations qu’endurèrent les juifs pendant cette période. Les descriptions vivantes et visuelles présentent le climat angoissant qui sévissait dans le Berlin nazi et la France vichyssoise. En dehors de ce récit autobiographique, nous avons peu de détails sur l’existence de Françoise Frenkel qui reste auréolée de mystère. Grâce à une chronologie et à un dossier placés à la fin de l’ouvrage, nous apprenons que l’écrivaine est une juive polonaise, née en 1889 et décédée en 1975 à Nice où elle s’était installée à la fin 1945. Comme le remarque notre dernier prix Nobel de littérature : « Est-il vraiment nécessaire d’en savoir plus ? Je ne crois pas. […] Je préfère ne pas connaître le visage de Françoise Frenkel, ni les péripéties de sa vie après la guerre, ni la date de sa mort. Ainsi son livre demeurera toujours pour moi la lettre d’une inconnue, oubliée poste restante depuis une éternité et que vous recevez par erreur, semble-t-il, mais qui vous était peut-être destinée. » Si Patrick Modiano a préfacé ce récit, on peut en comprendre les raisons, vu l’intérêt constant qu’il a accordé à la période de l’Occupation et aux personnages traqués. Du reste, sur le plan scénaristique comme stylistique, Rien où poser sa tête évoque cet auteur et notamment son Voyage de noce (1990). En effet, dans ce roman, l’héroïne Ingrid Teyrsen et son ami Rigaud se sont réfugiés à Juan-les-Pins, en octobre 1942, dans un petit hôtel en attendant des jours meilleurs. Chez Françoise Frenkel, des passages ressemblent à s’y méprendre au style modianesque : « Lorsque l’envie me prenait de voir du monde, je n’avais qu’à me diriger vers la Promenade des Anglais. Il suffisait de s’asseoir dans les parages du boulevard Gambetta, du casino ou du jardin Albert-Premier pour rencontrer des « connaissances », dont souvent on ne se rappelait même pas le nom, ou pour en lier de nouvelles. » (p. 96).

À la fin de l’aventure – un véritable roman –, le lecteur ressent à la fois un soulagement lorsque l’héroïne retombe du bon côté de la frontière, emmêlée dans des fils barbelés, et aussi une frustration en ignorant ce que l’héroïne devint au lendemain de la guerre. Mais, il finit par se résoudre à penser comme Modiano : « Est-il vraiment nécessaire d’en savoir plus ? »

Didier Saillier

(Février 2016)

* Robert Paxton, « Le rôle du gouvernement de Vichy dans la déportation des juifs », conférence à Lyon au Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, 4 novembre 2000.

Photo : Nice en 1941. Photo Ullstein Bild. Roger-Viollet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le charme discret de Thierry Dancourt

– Thierry Dancourt, Hôtel de Lausanne, La Table ronde, coll. « Vermillon », 2008, 176 pages (repris en format de poche 10/18, coll. « Domaine français », n° 4368, 2010).

– Thierry Dancourt, Jardin d’hiver, La Table ronde, coll. « Vermillon », 2010, 169 pages (repris en format de poche 10/18, coll. « Domaine français »,            n° 4646, 2013).

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Thierry Dancourt est un nouvel auteur apparu sur la scène littéraire, en 2008, avec Hôtel de Lausanne, puis, en 2010, Jardin d’hiver. Les commentateurs l’ont immédiatement comparé avec Patrick Modiano. Les avis étaient partagés à propos de cette ressemblance. Les critiques journalistiques dans l’ensemble lui ont rendu dans la presse un hommage appuyé par des comptes-rendus élogieux, alors que de nombreux internautes, dans leurs blogs, lui ont reproché de manquer d’originalité, en se plaçant dans les pas d’un écrivain illustre, et de camper des personnages dépourvus de substance, englués dans l’inaction. Ces critiques m’ont rappelé celles que l’on pouvait adresser à Modiano lui-même dans les années 1980 et 1990 : une petite musique ou le vide se disputait à l’ennui.

Depuis plus de quarante ans que Modiano écrit, il a exercé une influence, plus ou moins marquée, sur les lettres françaises et a fait l’objet de textes parodiques. Ce privilège de se faire chahuter est paradoxalement un hommage rendu à son style et à son univers reconnaissables entre tous, puisque seuls les écrivains au style original sont parodiés.

Si Thierry Dancourt a suscité mon intérêt, c’est justement en raison de sa proximité stylistique avec l’auteur de Quartier perdu que je lis avec constance depuis mon adolescence. Il m’est plaisant de repérer les références, plus ou moins cryptées, empruntées à son modèle.

Les deux auteurs écrivent des romans courts (moins de 200 pages), nostalgiques, consacrées à la mémoire culturelle française, et mettent en scène des personnages inactifs, si légers que leurs empreintes ne laissent que peu de traces de leur passage. L’onomastique (les noms à consonance étrangère ou issus du terroir français) et les toponymes (les voies du XVIe arrondissement de Paris) sont proches. Certaines scènes de Dancourt renvoient même explicitement aux romans de Modiano.

L’action dans Hôtel de Lausanne se déroule en 1971 — année suggérée élégamment par l’allusion au suicide de Montherlant survenu un an plus tôt — pourtant l’ambiance évoquée donne la sensation d’être hors du temps et de l’espace. Cette volonté de Dancourt d’ancrer au début de cette décennie son roman a probablement pour fonction de le démarquer — légèrement — de son modèle qui lui s’est fait le spécialiste des années 1940-1960. Mais il suggère l’intemporalité de son univers en n’évoquant pas l’agitation politique, pourtant fort en vogue à cette époque, ou toute allusion à l’actualité.

Le roman se passe pour l’essentiel à Paris qui devient par la force de la description, un Paris désert, calme, en quelque sorte une Suisse du cœur. Comme chez Modiano, les lieux sont des refuges pour se protéger de l’agitation du monde. Les « héros », Christine Stretter, une jeune fille douce et élégante, et Daniel Debaecker, un jeune homme sans qualité, déambulent dans les rues enneigées irréelles, fréquentent des cafés aux banquettes en moleskine verte et se retrouvent dans des chambres d’hôtels de petites villes provinciales — lieux par excellence de la tranquillité, voire de l’ennui.

Une galerie de personnages excentriques vient faire contrepoint à ce couple sans aspérité. Le père de Christine Stretter, un retraité de la radiodiffusion, vit au rez-de-chaussée d’une maison à l’aspect de bonbonnière. Tenue dans le clair-obscur, la pièce est éclairée par une série de mappemondes lumineuses dont il est un collectionneur fanatique. Le fiancé « officiel » et improbable (qui n’est pas Daniel Debaecker) habite dans la demeure du père de Christine, et passe ses journées en pyjama et en robe de chambre, tout en se rêvant cinéaste. Ces personnages principaux ou secondaires quelque peu marginaux ne parviennent pas à prendre leur place dans la société. Leurs endroits préférés (la maison du père, les chambres d’hôtels, le café fétiche tenu par une figure maternelle) ne sont que des havres pour étouffer leur peur face à l’existence.

Les images empruntées  à l’univers de Modiano sont revisitées. Ainsi un immeuble, cinglé par des bourrasques de pluie, est vu comme un paquebot : « “Ça y était”, les amarres avaient été larguées, l’immeuble commençait à bouger et se détachait peu à peu du « quai » Paul-Doumer. Il allait s’éloigner petit à petit, quitter son port d’attache, rejoindre la Seine, puis ce serait la haute mer… » Cette image pourrait se trouver chez Modiano, cependant y est absente. C’est dans cet écart que se révèle le talent de Dancourt.

A l’atmosphère modianesque, il se mêle, par surcroît, un humour constant — absent chez Modiano qui, pour sa part, privilégie l’émotion et l’angoisse — que l’on retrouve tant dans les dialogues que dans les situations. Par exemple, dans Jardin d’hiver, on rencontre un retraité haut en couleur, M. Smeyers, mangeant des sandwiches à la bibliothèque municipale en lisant d’anciens numéros du Phare de Royan, vieux de quelques décennies car « les événements se ressemblent, par-delà les années ».

Modiano n’est pas l’unique fantôme qui hante les romans de Dancourt, on perçoit d’autres présences comme celles de Marguerite Duras pour l’ambiance d’atonie (le nom Stretter sort directement du Vice-consul et du film India song), et de Raymond Queneau pour le décalage humoristique. En ce sens, on peut affirmer que les romans de Thierry Dancourt sont le fruit de ses lectures, mais tous les romans ne sont-ils pas des palimpsestes et les romanciers des plagiaires plus ou moins discrets ?

Thierry Dancourt qui propose un univers désuet, nostalgique, burlesque et poétique, est un écrivain qui a su trouver son écriture à partir d’un modèle. Écrire un « Modiano » est devenu avec lui un genre littéraire comme on peut le dire du genre policier. Personne n’aurait l’idée de reprocher à un auteur d’écrire un roman d’aventures ou de science-fiction avec des passages obligés propres au genre en question. C’est ainsi que l’ont compris les membres de jurys littéraires qui lui ont décerné le Prix du premier roman – par des critiques et des écrivains — et le Prix Roland de Jouvenel.

Nous attendons avec impatience son prochain opus.

Didier Saillier

(Septembre 2011)

 PS : Il arrive parfois que la littérature soit jugée inutile pour n’être qu’une œuvre d’imagination éloignée du réel. Pour ma part, les romans de Patrick Modiano ont eu le mérite de me faire découvrir Paris en leur temps, en m’entraînant sur les lieux mêmes où se déroulaient les événements relatés. Il en est de même de Jardin d’hiver de Thierry Dancourt, qui m’a servi, en ce début du mois de septembre, de guide touristique pour visiter Royan. Grâce soit rendue à la fiction.

Photo : Femme élégante des années 1960 portant un fume-cigarette (corbisimages).

Patrick Modiano, le jeune homme de la littérature française

L’ouvrage de Denis Cosnard (Dans la peau de Patrick Modiano, Fayard, 283 p.,       19 €) nous donne une bonne occasion pour évoquer l’écrivain français qui passionne ses aficionados.

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Patrick Modiano est un écrivain qui intrigue. Depuis presque ses débuts, il s’est attaché un public fidèle qui attend la sortie de ses ouvrages avec impatience.

Ce rapport intime avec ses lecteurs a plusieurs origines. Tout d’abord, il est lié à sa personnalité. Dans leur imaginaire, il est un auteur réservé, ayant peu d’intérêt pour le temps présent et pour l’agitation du monde. Il est à la fois secret, refusant les séances de signature, les rencontres publiques, et ponctuellement médiatique en accordant des entretiens à la télévision, à la radio et dans la presse, à l’occasion d’une publication. On peut dire que Modiano « fait le spectacle » malgré lui. En effet – notamment dans les célèbres émissions de Bernard Pivot  – son comportement malaisé, ses balbutiements, ses circonvolutions langagières sont devenus légendaires. Il représente, par excellence, l’écrivain solitaire marchant dans les rues de Paris à la recherche des traces du passé. D’ailleurs, cette image d’homme de grande taille, mélancolique, vêtu d’un imperméable de détective, est reproduite invariablement sur les photos des magazines et dans la chanson de Vincent Delerme, « Le baiser Modiano ».

L’autre aspect qui concourt à l’entourer d’une aura est l’œuvre elle-même. Lorsque cette dernière est évoquée, vient la remarque qu’il écrirait sans cesse le même livre. Il est juste d’affirmer que des thèmes et des figures reviennent de livre en livre : les numéros de téléphone à l’ancienne (Turbigo 24-36) ; les noms des personnages à consonance étrangère ; les troubles de l’identité, la panique et l’angoisse éprouvés par les protagonistes ; la période de l’Occupation (ultra présente dans ses trois premiers ouvrages et en mode mineur dans les autres).

Un modèle narratif marque son œuvre. Un personnage d’une vingtaine d’années rencontre des adultes qui le prennent en amitié. Impliqués dans des affaires louches, ces derniers l’entraînent dans leurs trafics, un peu malgré lui. Les héros sont jeunes (naïfs et purs) et se confrontent au monde des adultes (calculateur et malhonnête) et, à leur contact, perdent de leur innocence. La jeunesse perdue (dans les deux sens du terme : égarée et gaspillée) est, en effet, le grand thème qui parcourt son œuvre.

La forte ressemblance qui unit les jeunes héros au romancier laisse planer le doute que les fictions décrites sont peut-être le décalque de son existence. Dans le monde littéraire, Modiano a représenté jusqu’à aujourd’hui la figure du jeune homme, timide et tourmenté.

Dans l’esprit des critiques littéraires, Modiano est devenu, depuis surtout Un pedigree, paru en 2005, un des plus grands écrivains français de notre temps. Pourtant sa renommée n’a pas toujours été aussi criante. Dans les années 1970 à 1990, de Villa triste (1975) à chien de printemps (1993), certains critiques minoraient son importance dans le champ littéraire. On parlait de « petite musique » pour qualifier son écriture, ce qui sous-entendait qu’il était incapable de composer de la « grande musique ». Tout au plus, il était un petit-maître parfait dans le genre mineur. Pour ses détracteurs, Patrick Modiano manquait d’inventivité, incapable de se renouveler et de surprendre. Depuis Dora Bruder (1997), non seulement on ne lui reproche plus d’écrire le même livre, mais on s’extasie sur la permanence de son écriture et des variations incessantes autour de quelques thèmes qu’il ne cesse de raviver. Tous les articles consacrés à ses derniers ouvrages, notamment, L’Horizon, sorti en février 2010, sont plus qu’élogieux. Est-ce à dire qu’il est devenu une institution ?

Outre la critique journalistique, Patrick Modiano est, depuis longtemps, un des auteurs français à qui l’Université consacre des études critiques, des articles, des mémoires et des thèses. Mais, jusqu’à présent aucune biographie n’avait été écrite sur lui. Avec l’ouvrage du journaliste Denis Cosnard qui vient de sortir en janvier, c’est chose faite.

Dans la peau de Patrick Modiano a pour particularité de mettre à jour les « secrets » que l’auteur s’est plu à dissimuler au cours de ces quarante-trois années d’écriture. Denis Cosnard a réussi, en recoupant ses informations, à identifier le nom réel des personnages. Certaines affaires qui ont défrayé la chronique en leur temps (le rapt du petit Eric Peugeot, le scandale Profumo-Keller) ont été introduites par Modiano dans ses fictions, sans que le lecteur s’en aperçoive. La fine « radiographie » de Denis Cosnard (selon son propre terme) a permis de les révéler. On constate que la plupart des histoires narrées  –  où les disparitions des personnages sont fréquentes  –  renvoient à la biographie même de l’écrivain, ce que l’on soupçonnait déjà, mais sans parvenir à répondre à nos interrogations. Son obsession de la disparition et de sa volonté de faire resurgir les traces du passé son liés, en dernière instance, à la mort de son frère Rudy, décédé à l’âge de dix ans. Pendant quelques années, il affirmait même, – notamment sur les quatrièmes de couverture et dans les entretiens –  qu’il était né en 1947, date de naissance de son frère. Toute son œuvre n’aura été, mais de manière cryptée, qu’une volonté de redonner vie à son frère. Modiano a avoué, dès ses débuts qu’il se constituait une mémoire à partir de celle des autres, comme si sa propre vie n’avait que peu d’intérêt comparé à sa préhistoire (l’année de sa naissance – 1945 – n’est, bien évidemment, pas anodine). Ce sentiment d’être arrivé « après la bataille » provient d’un défaut de transmission parentale. Les énigmes liées à la période de l’Occupation ont engendré, chez l’enfant, un malaise qui l’a mené à se créer des racines réelles et imaginaires. De ce manque est né un écrivain.

Pour les lecteurs assidus de Patrick Modiano, les événements que Denis Costard relate ne sont pas tous des révélations. Mais il a su donner une vue d’ensemble du spectre modianien. Comme un détective, il a mis ses pas dans ceux de Modiano, en identifiant les sources du romancier et en consultant, comme lui, les archives relatives au passé trouble de son père pendant les années de guerre. L’autre apport est d’avoir interrogé ceux qui l’ont connu, permettant ainsi de combler les blancs de certaines périodes relativement méconnues comme celle –  les années 1960  –  où il écrivait des chansons pour les « yéyés » (« Etonnez-moi Benoît » pour Françoise Hardy).

L’ouvrage de Denis Cosnard, unique en son genre, mi-biographie mi-étude critique, se révèlera un instrument précieux pour les « Modianiens » qui, grâce à lui, redécouvriront l’œuvre sous un jour nouveau.

Didier Saillier

(Février 2011)

Photo : Olivier Roller.