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Quand Paris était occupé

Dès les premiers jours du confinement se dégagea une atmosphère particulière qui fit penser furieusement à la période de l’Occupation (1940-1944). L’élément le plus évocateur était les files d’attente devant les magasins d’alimentation, les pharmacies ou encore les bureaux de poste, non en raison d’une pénurie (encore que certains produits eussent disparu des rayons), mais pour respecter le mètre de distance sanitaire. Mais ce n’était pas tout, d’autres faits survenus entraient en résonance avec la période historique.

L’exode

Débuté quatre jours avant l’annonce officielle du confinement généralisé le 17 mars, l’exode des Parisiens fut massif. Le Monde parla de 17 % de la population, soit plus d’un million de fugitifs. De nombreux articles dans la presse décrivirent la ruée vers les gares parisiennes qui étaient prises d’assaut dans une confusion qui rappelait, en mode mineur, l’exode des Français en juin 1940. Lucien Rebatet, un écrivain collaborationniste dans Les Décombres (1942) décrivait la fuite sur les routes avec réalisme, si l’on en croit les spécialistes, bien que son regard fut dénué de compassion : « Tous les aspects de la plus infâme panique se révélaient dans ces voitures, remplies jusqu’à rompre les essieux des chargements les plus hétéroclites, […] mâles en bras de chemise, en nage, exorbités, les nuques violettes, retombés en une heure à l’état de brute néolithique, pucelles dépoitraillées à pleins seins, belles-mères à demi-mortes d’épouvante et de fatigue, répandues parmi les chienchiens, les empilements de fourrures, d’édredons, de coffrets à bijoux, de cages à oiseaux, de boîtes à camemberts, de poupées-fétiches, exhibant comme des bêtes devant la foule leurs jambons écartés et le fond de leurs culottes. »

Les Parisiens de mars 2020, ayant de la famille en province, fuyaient également la capitale redoutant le confinement pénible dans les petits appartements parisiens. D’ailleurs, jugés inconséquents, ils furent montrés du doigt tant par le président de la République que par les simples citoyens. Dans le Télégramme nous pouvons lire le témoignage d’une Parisienne fugueuse : « Ils nous reprochent d’apporter le virus, de vider les rayons des supermarchés et de risquer de prendre les rares lits d’hôpital. Mon voisin m’a fait la morale derrière sa haie, alors que je déchargeais mes valises… Du coup, on culpabilise et on fait profil bas. »

Nous pouvons mentionner un autre événement qui fait écho à la Débâcle. L’exposition « 1940 : Les Parisiens dans l’exode », organisée au musée de la Libération, ouvrit ses portes le 27 février pour les refermer deux semaines plus tard, le vendredi 13 mars au soir, jour où commença le nouvel exode. Pour continuer sur l’ironie du sort et le hasard fait bien les choses, une autre coïncidence interpelle. Autour de chez moi, il y avait des affiches de ladite exposition, qui restèrent tout le long du confinement comme si un malin génie persistait à faire un clin d’œil insistant en direction de ce moment historique traumatique.

L’Ausweis et le contrôle policier

L’instauration des Ausweis (carte d’identité) qui pendant l’Occupation était destinés aux Allemands pour circuler légalement dans Paris, mais aussi pour les Français voulant traverser la ligne de démarcation, est l’autre élément à porter au dossier. L’Ausweis ou le Passierschein (laissez-passer) que l’on obtenait difficilement auprès des autorités allemandes, devait être présenté avec la carte d’identité. Combien de films sur l’Occupation n’évoquent-t-ils pas ces fameuses apostrophes : « Ausweis bitte ! » ou encore « Papieren, bitte, mein Herr ». Pour donner le change, certains apprenaient un poème en allemand, pour éviter une vérification intempestive de la part de la police française, comme on le voit dans La Traversée de Paris (1956) de Claude Autant-Lara avec les personnages de Bourvil et de Jean Gabin qui transportent des valises pleines de cochon.

Pendant le confinement du printemps 2020, le document en question était à télécharger sur le site du ministère de l’Intérieur. Les premiers temps, l’« attestation de déplacement dérogatoire » ne comportait que les motifs de la sortie (une seule case à cocher) et la date, puis il fallut ajouter l’heure de sortie. La sortie en guise d’exercice physique était tolérée pendant une heure sans s’éloigner de plus de deux kilomètres de son domicile, puis la distance fut réduite à un kilomètre. J’avais deux attestations : une pour les commissions et une pour l’exercice physique quotidien. Il ne fallait pas se tromper. Le problème c’est qu’il m’arrivait de l’oublier ou encore d’oublier de changer la date, puis l’heure de sortie, car la règle était de changer d’attestation comme de chemise. Le but était manifestement de rendre la sortie compliquée. Pour ne pas m’embêter excessivement, je changeais la date inscrite au crayon de papier. Mais une voisine m’indiqua que c’était rigoureusement Verboten.  Malgré tout, je persistais dans mes errements ; je me sentais presque un résistant entré en clandestinité, car j’étais muni de faux papiers, trafiqués par mes soins. Par conséquent mes échappées étaient toujours anxieuses. Pour résumer, je n’avais pas la conscience tranquille.

Dans le 18e arrondissement de Paris, au début d’avril, deux fourgons de la gendarmerie étaient postés devant le métro Guy Môquet (un jeune homme de 17 ans fusillé pour avoir été, lui, un vrai résistant). De loin, je suivais les interpellations des passants, ce qui me conduisit à ne pas m’aventurer en pays hostile, vu le peu d’authenticité de mon Ausweis. Pourtant, j’avais reçu une mission : aller à la boulangerie rue Marcadet acheter une part de tarte aux pommes pour le thé de cinq heures. Que faire, que faire ? me disais-je philosophiquement. J’agitais mes neurones et décidai, non pas de me confronter à la maréchaussée qui allait probablement m’arrêter, vu mon air de faux coupable, et m’adresser une contravention carabinée. Je fis un détour pour rejoindre la rue Marcadet en passant par la rue Lamarck, puis par la rue d’Oslo. Je tournai à gauche dans la rue Marcadet et me mis à longer, tel un conspirateur, les immeubles qui me dissimulaient à la vue des policiers en faction. Arrivé devant la boulangerie, tout étonné de mon audace, je m’engouffrai par la porte de sortie et non par la porte d’entrée, car celle-ci donnait sur le carrefour Guy Môquet.

Après avoir télétravaillé, le soir nous partions à Montmartre pour nous dégourdir les jambes et effectuer un exercice physique en montant les nombreux escaliers dudit Montmartre célébrés par tant de photographes. Dès que l’on voyait un fourgon de police, souvent présent devant le Sacré-Cœur, on changeait immédiatement de direction, par exemple, rue du Chevalier-de-la-Barre, car outre les papiers modérément valables, nous étions manifestement au-delà du kilomètre toléré. Une fois, à l’autre bout de la rue, une voiture remplie de policiers se dirigea vers nous au pas. Nous étions pris dans la nasse. Alors, tentant le tout pour le tout, nous prîmes un air débonnaire d’honnêtes Montmartrois qui se rendaient à leur domicile, mettons, rue Cortot, à côté du musée de Montmartre, après une belle journée de confinement. Les policiers nous jetèrent un regard froid et passèrent sans nous héler. Nous l’avions échappé belle.

Le 21 mars, dans la rue Berthe, des fac-similés d’affiches sorties en droite ligne de l’Occupation étaient placardées sur les murs. On nous prévenait que, selon le président Pierre Laval, « C’était l’heure de la Relève », que l’Europe devait s’unir « contre le bolchévisme », que « parler sans discernement » c’était « nuire à la France ». Par un mystérieux sortilège, n’était-on pas revenus quatre-vingt ans dans le passé ? Je m’attendais à voir surgir à tout moment une Traction Avant dont allait sortir des hommes en imperméable noir en cuir épais.[1]

Il faut bien avouer que le confinement finissait par me rendre bizarre. La paranoïa gagnait et le sentiment de culpabilité augmentait. Bref, à force d’être renfermé, mon état psychique se dégradait. Lors des applaudissements de 20 heures pour remercier ceux qui étaient en première ligne, comme notre président avait nommé les soignants, je finissais par croire que les gens aux fenêtres m’applaudissaient. Mais qu’avais-je fait de si extraordinaire ? A part être resté sagement chez moi confiné, je n’avais rien fait d’héroïque, je ne faisais que mon devoir. Puis je sortais de mon délire quand des immeubles de bons citoyens aboyaient : « Restez chez vous ! Rentrez chez vous ! » comme si l’on était des délinquants.

Ces promenades vespérales (mot à bannir, dire « exercice physique ») eurent l’avantage de nous faire mieux connaître la géographie de Montmartre. Ainsi nous pûmes découvrir toutes les rues et recoins, comme l’allée des Brouillards dont une plaque informe le promeneur que l’acteur Jean-Pierre Aumont – l’éternel jeune premier du cinéma – habita au numéro 4, durant une vingtaine d’années. Étant donné la petitesse du village de Montmartre, nous tombions invariablement sur un escalier à monter ou à descendre. Comme l’on dit que tous les chemins mènent à Rome, à Montmartre, tous les chemins mènent à la place du Tertre, si l’on est appelé par l’ivresse des sommets. Cette place, habituellement pleine de touristes, avait la nuit des allures fantomatiques quand passait soudainement une silhouette au profil de Nosferatu le vampire.

Didier Saillier

(Mai 2020)

Photo personnelle : Montmartre lors du confinement – place du Tertre, Paris 18e (16 mars 2020 à 19 h 15).


[1] Le 21 mai, deux mois jour pour jour après la découverte de ces affiches, revenu sur le lieu du crime, j’appris qu’on les avait placardées en vue d’un tournage de cinéma évoquant l’histoire d’un bijoutier juif pendant l’Occupation. Vu le confinement, le tournage du film Adieu Monsieur Haffmann de Fred Cavayé (avec Daniel Auteuil, Sara Giraudeau et Gilles Lellouche) avait été reporté. Des façades venaient récemment d’être recouvertes de papiers peints pour simuler des boutiques d’époque. Le tournage allait donc bientôt commencer. Finalement, moins romanesque que l’imagination, la vérité était décevante…

Guerre, propagande et commémoration

Dans le cadre des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale, l’exposition qui se déroule, du 15 janvier au 15 juin 2014, à la Galerie des bibliothèques de la Ville de Paris ouvre cette cérémonie officielle. « Paris 14-18, la guerre au quotidien » ne porte pas un regard sur les combats proprement dits, sur les divers fronts, mais sur l’arrière que constitue Paris, – relativement épargnée par les combats – et le quotidien de ses habitants.

Cette exposition a été réalisée grâce aux clichés que Charles Lansiaux – jusqu’à présent inconnu au bataillon des photographes – a consacrés à cette période. N’appartenant à aucune agence de presse, le photographe indépendant s’est lancé dans un reportage sur le quotidien des Parisiens en temps de guerre sur commande, dès 1914, de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris dont le souci n’était pas la diffusion mais la conservation. N’étant pas photographe de presse, il a bénéficié de la liberté d’immortaliser des scènes qui auraient été probablement interdites de publication dans les journaux soumis à la censure gouvernementale.

Ce reportage n’évoque pas directement les événements guerriers, mais présente les effets de cette guerre : la préparation, le départ, la vie des permissionnaires, le retour des blessés, les secours mis en place, la vie quotidienne des Parisiens non mobilisés (femmes, enfants, hommes de plus de quarante-sept ans). En parallèle à ces photos sont exposés des affiches de propagande d’origine, des plans géographiques, des textes écrits par les commissaires, André Gunthert (maître de conférences à l’EHESS) et Emmanuelle Toulet (responsable de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris), dans la perspective de les replacer dans leur contexte.

Les photos de Charles Lansiaux mettent en exergue un aspect prégnant de cette époque, celui du patriotisme qui colore toute la vie quotidienne des Français. Que l’on soit patriote ou pas, il convient de le proclamer, d’autant plus fort si l’on est commerçant. Pour conserver sa clientèle ou éviter le vandalisme, il faut éviter d’être assimilé à l’étranger, comme ce fut le cas des boutiques de laiterie suisses Maggi soupçonnées d’être germaniques. Sur l’une d’entre elles, il est inscrit : « Mes fils sont officiers français et sont sur la frontière. Vive la France ». Des drapeaux tricolores fleurissent un peu partout en fond d’image. Le départ des troupes se déroule dans la bonne humeur, malgré la séparation des couples, les visages sont souriants, voire enthousiastes, oubliant un instant que même courte la guerre fait des victimes. De nombreuses scènes se passent dans les gares avant le départ pour le front. On trinque, on brandit des bouteilles. Et c’est déjà l’heure. Des wagons, les mains s’agitent pour un dernier adieu. La gare n’est pas seulement le lieu des départs, mais aussi celui des arrivées. Celles des réfugiés belges, ou du nord de la France, qui s’entassent dans des abris provisoires. Dès début septembre 1914, devant l’avancée des Allemands au début de la bataille de la Marne, c’est au tour de 500 000 Parisiens de fuir la capitale pour se réfugier dans le Sud, ce qui rappelle un autre événement plus connu de nos contemporains – l’exode de 1940. En raison de la migration et de la réquisition des automobiles, les rues et les places, encore massivement fréquentées la veille, sont désertées comme la place de la Concorde. Paris est une grande ville de province endormie.

Bien que les combats sont absents de la capitale, des signes indiquent que le pays est en guerre. Des militaires effectuent des exercices dans un jardin public, les enfants jouent à la guerre, les parcs et les talus des « fortifs » sont fréquentés exclusivement par les femmes et leurs bébés, des barricades de fortune sont érigées avec des branchages, preuve de l’incapacité à protéger la ville, jugée indéfendable par l’État-major. La nourriture est aussi un souci, plus en raison d’un problème d’organisation que de pénurie. Même si les produits de première nécessité sont l’objet de restrictions, en revanche (à la surprise du visiteur) la population souffre peu de privations, nous précise-t-on. Certes, les restaurants proposent des « menus de guerre » (pas plus de trois plats !), cependant les fruits et les légumes abondent, les bouchers et les charcutiers transforment en conserve, à tour de bras, les troupeaux parqués dans la capitale. Et si les horaires d’ouverture des cafés sont restreints et leur fréquentation interdite aux militaires et aux femmes, les raisons sont davantage morales que par disette de boissons alcoolisées…

Même si Paris fut l’objet de bombardements surtout lors de la dernière année, et la cible de canons à longue portée de type « Grosse Bertha », c’est avec les blessés, les invalides et les « gueules cassées » revenus du front que la guerre prend toute sa réalité. Les soldats deviennent des héros que l’on se doit d’honorer. Des jeunes filles les accueillent avec des bouquets de fleurs et des cadeaux. Des hôpitaux sont improvisés dans des gares, dans des cirques, des palaces, des musées pour suppléer à l’impréparation des pouvoirs publics. Toutes les initiatives privées sont valorisées. Les restaurateurs accueillent à bras ouverts les combattants. Il faut montrer sa reconnaissance et son patriotisme.

Par rapport aux guerres qui l’ont précédée, 14-18 aura été la première à avoir utilisé les armes de la propagande à cette échelle. Conçue pour encourager sa population à garder le moral malgré les difficultés, la propagande se doit de rendre harmonieux la réalité. La vérité n’étant qu’une vue de l’esprit, il s’agit de présenter les événements positivement. Ainsi les batailles ne sont jamais perdues par les poilus quel que soit le résultat. Si une victoire allemande n’est pas complète, elle est une défaite. En revanche si le front français résiste, c’est une victoire… Tel est le principe de la propagande : prendre ses désirs pour la réalité. De même que pour les soldats, la population, selon le point de vue officiel, se révèle exemplaire malgré les bombardements et ses destructions. La une d’un quotidien, après un bombardement meurtrier, met en avant « le calme de la population ». On peut considérer que l’utilisation de la censure est un échec de la propagande qui n’a pas su convaincre les réfractaires et les sceptiques. Certaines unes de journaux possèdent des colonnes de journaux en blanc, preuve que la fiction a été écornée par des voix discordantes.

À la fin de l’exposition, un ami me fait part de son désabusement devant l’obsession de notre époque à commémorer à tout va, d’avoir les yeux rivés dans le rétroviseur, alors que ce qui compte est de vivre le présent pleinement sans se retourner. Lent dans ma réflexion, je profite de cet article pour lui répondre.

Pourquoi commémore-t-on un événement ? la réponse qui vient à l’esprit est pour rendre hommage à ceux qui sont morts pour une cause, pour entretenir la flamme. La commémoration est en fait un des effets d’un autre phénomène : l’obsession du passé. Depuis au moins quarante ans, notre société se tourne vers le passé parce que l’avenir ne promet plus rien d’enviable. Comment pourrait-on se projeter vers un avenir radieux lorsque la crise économique et le chômage embrument depuis si longtemps l’horizon. Demain ne risque-il pas d’être pire qu’aujourd’hui ? Pendant la période des « trente glorieuses », le passé n’existait pas. La jouissance de la consommation suffisait à combler les attentes. Vivement l’avenir, semblait proclamer les populations.

Une société choisit-elle de se diriger vers le futur ou le passé ? Non, car elle est mue par un inconscient qui la pousse dans une direction. Ce retour sur le passé, que l’on peut déplorer, est un symptôme de la société qui éprouve la peur du lendemain, de l’inconnu. Peut-on blâmer un malade d’être malade ? La maladie disparaîtra quand la société aura retrouvé la confiance dans l’avenir.

Les photos anciennes, au-delà de celles présentées dans cette exposition, possèdent toujours un aspect émouvant ; un geste, une expression est comme figé à travers le temps pour l’éternité. De ce temps enfui ne demeure qu’une faible trace, à la manière des photos théâtrales qui témoignent qu’une représentation a bien eu lieu. C’est ce qui fait le prix de l’art photographique.

Didier Saillier

(Février 2014)

Photo : Charles Lansiaux : « Boulevard Edgar Quinet. Les enfants ne connaissent plus que les jeux de guerre, voici de futurs poilus qui attendent l’ennemi de pied ferme », Charles Lansiaux. Photographie prise en avril 1915.

Paris en chanté

A la Galerie des bibliothèques de la Ville de Paris, l’exposition « Paris en chansons » (du 8 mars au 29 juillet 2012) retrace l’histoire d’amour qu’entretient la chanson avec la capitale. De nombreux documents écrits, iconographiques, sonores, audiovisuels nous font revisiter le patrimoine musical des XIXe et XXe siècles.

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Aucune autre ville que Paris n’a suscité autant de chansons en français, mais aussi en langues étrangères. Il n’est qu’à voir les titres innombrables où le nom de la capitale est présent, sans parler des synecdoques que sont ses quartiers, ses voies en tout genre, ses monuments, ses jardins, ses gares, son fleuve, ses quais, ses berges, ses habitants. Combien de chansons n’ont-elles pas « Paris » dans leurs titres ?1 Le moindre mot accolé à lui se trouve auréolé d’un supplément d’âme : Paris poétise, par une alchimie mystérieuse, ce qui entre en son contact. Le ciel, l’air, le matin, le soir, la nuit, les saisons, les climats atmosphériques prennent une dimension unique du seul fait que ces phénomènes sont « parisiens »2. A Paris, il peut neiger, pleuvoir, certes, mais pas banalement. Que l’on se souvienne du personnage américain romantique du film de Woody Allen, Minuit à Paris, déclarant adorer marcher dans Paris sous la pluie, comme si cette eau était parée d’une propriété spécifique. En raison de son patrimoine, de la sédimentation historique, de son histoire politico-artistico-littéraire, Paris est chargé d’un passé, toujours vivant, palpable par les générations successives mettant leurs pas dans celles de ses devancières.

La chanson a été un des fils qui ont tissé la mémoire de Paris. Si le proverbe dit qu’en France tout finit par des chansons, on peut ajouter que Paris finit en chanson. Les historiens ont recensé pas moins de 2 800 titres qui ont contribué à sa mythologie. La chanson prenant Paris pour objet devint un genre en soi aux alentours de 1865 et surtout, quinze ans plus tard avec Aristide Bruant qui lui donna ses lettres de noblesse, prenant pour cadre la vie parisienne et ses quartiers. Auparavant, Paris était évoqué pour avoir été le siège des événements politiques, des multiples révoltes et révolutions qui ont fait et défait la France. En définitive, elle incarne le pays tout entier.

L’éclosion de la chanson en général est liée à la professionnalisation du métier et à l’apparition des premiers cafés-concerts (le Ba Ta Clan, l’Alcazar, l’Eldorado, les Ambassadeurs, la Scala, etc.). Paris devient une ville moderne qui bouillonne, se développe et offre des possibilités de distraction à sa population. Peu à peu elle acquiert une spécificité, une âme qui inspire les poètes et compositeurs. Ceux-ci la personnifient en l’assimilant souvent à une femme. « Paris c’est une blonde » chante Mistinguett.

Deux grandes époques voient la Ville-Lumière devenir un des sujets préférés. Celle qui va des années folles aux années trente, et celle de l’après-guerre. La première s’incarne dans des chanteurs emblématiques comme Mistinguett, Maurice Chevalier, Charles Trenet, où la gaîté, la joie de vivre l’emporte. Après la période de l’Occupation, dont les circonstances n’invitaient guère à chanter le bonheur à Paris, les années qui suivent la Libération sont prolifiques : Yves Montant, Patachou, Francis Lemarque chantent Paris sous toutes ses formes.

Certains topos sont répandus dans les chansons. La tour Eiffel, la Seine avec ses quais et ses ponts sont nommés à foison, tout comme ses toponymes. Les rues, avenues, boulevards, places sont parcourus en tout sens. La ville est aussi un lieu idéal pour la flânerie, les rencontres amoureuses, S’embrasser sur les bancs, se promener sur les quais, traverser les ponts et regarder la Seine couler sont des moments romantiques que les touristes pratiquent avec assiduité. De ces figures s’ébauche une poésie éternelle.

Si la plupart du temps les chansons expriment leur amour pour la ville, d’autres la critiquent en raison de ses inconvénients, du stress engendré par la vie trépidante, la circulation embouteillée (« A Paris en vélo, on dépasse les autos » Joe Dassin).

Paris rend triste aussi. Lorsqu’on a dû la quitter, volontairement ou non, il vient des bouffées de nostalgie qu’un ticket de métro vous a données. Dans le film de Julien Duvivier, Pépé le Moko (1937), le personnage de Fréhel, chanteuse oubliée échouée dans la casbah d’Alger chante : « Ou est-il mon moulin de la place Blanche ? / Mon tabac et mon bistrot du coin ? / Tous les jours étaient pour moi dimanche ! » Et lorsqu’on revient, la disparition des rues et la destruction des immeubles anciens font qu’on ne reconnaît plus son Paris d’autrefois (Laisse-moi mon Paris tel qu’il est). La démolition des Halles inspira à Bernard Dimey Le Quartier des Halles chantée par les Frères Jacques. Même si la Seine est romantique, cependant des désespérés se jettent dans ses eaux.

Le thème de Paris est si inspirant que même ceux qui ne font pas profession d’écrire des chansons s’y mettent comme le cinéaste Jean Renoir qui écrit pour Cora Vaucaire (La complainte de la butte) ou bien l’écrivain-philosophe Jean-Paul Sartre pour Juliette Gréco (La rue des Blancs-Manteaux).

Rares sont les quartiers qui n’ont pas une chanson pour les honorer, mais certains sont fréquemment évoqués comme Montmartre et ses rues, incontestablement le plus cité, Pigalle, Rochechouart, Ménilmontant, Belleville, Saint-Germain-des-prés, Montparnasse.

Des personnages typiquement parisiens sont au centre des chansons comme la Parisienne chic, bourgeoise, hystérique (La Parisienne de Marie-Paule Belle) ou, dans un autre domaine, la prostituée, le voyou. L’enfant pauvre de la zone, le gavroche, le poulbot, Le gamin de Paris chanté par Mick Micheyl est aussi une figure marquante de l’imaginaire parisien.

Outre le nombre impressionnant de photos, de partitions, d’affiches retraçant les mythes parisiens, le point fort de cette exposition réside dans la possibilité d’écouter, grâce à des casques individuels, des centaines de chansons significatives classées par thème qui ont fait la gloire de Paris.

Didier Saillier

(Avril 2012)

1 Voici un bref échantillon : Adieu Paris (sept chansons portent ce titre), Au revoir Paris (trois), Bienvenue à Paris, Bonjour Paris (quatre), Ça c’est Paris (Mistinguett), C’est beau Paris (F. Lemarque), La chanson de Paris (quatre), Le cœur de Paris (cinq)…

2 Le ciel de Paris, En avril à Paris (Ch. Trenet), J’aime Paris au mois de mai (Ch. Aznavour), Minuit à Paris, Nuit de Paris, Paris au mois d’août (Ch. Aznavour), Paris d’été (A. Sylvestre), Paris la nuit, Paris le soir, Paris sous la neige, Paris sous la pluie, Printemps de Paris, Soleil de Paris, Sous le ciel de Paris

Réflexions autour de l’exposition « La vie quotidienne des Parisiens sous l’Occupation »

L’exposition qui nous est donnée à voir au Réfectoire de l’ancien couvent des Cordeliers (dans le 6e arrondissement de Paris) sur « La vie quotidienne des Parisiens sous l’occupation », organisée par le Comité d’histoire de la Ville de Paris, met encore une fois cette période controversée au-devant de la scène. Quelques réflexions me sont venues en la visitant.

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Comme beaucoup d’enfants nés au cours des années cinquante ou au début de la décennie suivante, j’ai été bercé par la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Qui de nous n’avait pas eu un père prisonnier dans les stalags du Reich, une mère cachant sous les draps sa carte d’identité délivrée par l’État français, comme s’il avait été honteux d’avoir vécu sous le régime de Vichy, un oncle policier pétainiste devenu gaulliste à la Libération.

Comme l’a étudié Henri Rousso dans ses ouvrages, Le syndrome de Vichy : de 1944 à nos jours (2e édition,1990) et Vichy un passé qui ne passe pas (1994), l’Occupation aura été l’événement qui aura obsédé la collectivité — de l’individu à l’État.

Afin de rendre leur honneur aux Français, ayant subi le poids de la domination allemande, le Général de Gaulle a créé et entretenu le mythe que le pays dans son entier – à parts quelques égarés de l’Histoire – avait résisté sous toutes ses formes (du héros à l’attentiste). De plus, la France avait gagné la guerre avec, tout de même, le concours des alliés ! Combien de films programmés à la télévision montraient des maquisards se battant contre les Allemands, des actions héroïques perpétrées par le commerçant du coin. Tout cela n’était pas faux, mais aucun d’eux ne montrait l’envers du décor.

A partir de la fin des années 1960, avec le documentaire de Marcel Ophuls, Le Chagrin et la pitié, 1969, l’ouvrage de l’historien américain Robert O. Paxton (La France de Vichy 1940-1944, 1973), la trilogie romanesque de Patrick Modiano (La place de l’Étoile (1968), La ronde de nuit (1969), Les boulevards de ceinture (1972)) et le film de Louis Malle Lacombe Lucien (1974), se forma une nouvelle version historique qui contredisait la précédente : la collaboration n’était plus le fait d’une frange infime mais de l’ensemble du pays. Cette question deviendra, à partir de ce moment, une obsession nationale qui envahira l’espace public. Que de fois n’a-t-on pas entendu des parlementaires, entre les années 1970 et 2000, s’apostropher en s’accusant d’être des « collabos » plus de cinquante ans après les faits !

Même si aujourd’hui les effets semblent s’estomper, comparé seulement à la décennie précédente, ce moment phare aura encore été réactivée avec l’exposition organisée du 20 mars au 1er juillet 2008 à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (rue Malher) qui rendait hommage au photographe André Zucca, collaborateur au journal de propagande nazi, Signal. Nommée au début « Les Parisiens sous l’Occupation », l’exposition devint, à la suite de la polémique qui s’en était suivie, « Des Parisiens sous l’Occupation ». Certains reprochaient au commissaire, Jean Baronnet, de n’avoir pas replacé dans le contexte (par des cartels autres que dénotatifs) les 270 photos couleurs, d’une esthétique indéniable, et retouchées numériquement pour leur rendre l’éclat d’antan. On y voyait de belles dames luxueusement vêtues déambuler dans une ville ensoleillée ; des terrasses de café fréquentées par des jeunes gens joyeux ; des turfistes, à Longchamp, en chapeau haut de forme. Toutes ces photos donnaient une ambiance de « grandes vacances », pour paraphraser Raymond Radiguet dans Le diable au corps. Le jeune public – et moins jeune –, non averti, pouvait croire que l’Occupation avait été légère et aimable, ce qui d’ailleurs fut le cas, mais seulement pour une minorité.

En revanche, cette exposition du Réfectoire des Cordeliers, conçue certainement pour répondre à sa devancière qui avait fait couler beaucoup d’encre (et ternie l’image de la Mairie de Paris organisatrice), prend le contre-pied en recourant à des photos en noir et blanc, et en mettant l’accent sur les difficultés de la vie quotidienne que rencontraient la grande majorité des Parisiens. Refusant l’esthétisme, elle se veut historique et pédagogique. Son message est, je dirais, pré-paxtonien, c’est-à-dire que la collaboration l’a été au niveau étatique et le « collaborationisme » n’a concerné qu’une frange d’intellectuels parisiens. Pour illustrer ce propos, on voit sur des écrans vidéos des discours de Jacques Doriot et de Marcel Déat appelant, au Vel’ d’hiv’, à l’engagement dans la L.V.F. Par contre, autre versant interprétatif, la population a supporté ses souffrances avec stoïcisme et débrouillardise – qualité caractérisant les Français – et a parfois pris les armes. Ce point de vue, conçu pour s’opposer à la vision « enchanteresse » des photos d’André Zucca, a amené à synthétiser tous les aspects de l’Occupation (politique, économique, culturel) en développant particulièrement certaines thématiques : les restrictions, la souffrance et la résistance. Cette synthèse peut même s’apparenter à des images d’Épinal, tant le désir d’évoquer la « vraie » Occupation amène ses concepteurs à combler l’horizon d’attente du public créé et entretenu par les images du cinéma fictionnel – maintes fois diffusées à la télévision – en lui offrant ce qu’il connaît déjà. Ce choix est encore plus visible dans la série d’objets présentés. En effet, chacun d’entre eux prend sa place dans une grille de lecture évoquant l’idée de résistance. Que voit-on ? Une TSF (qui servait à écouter Radio Londres), un poste émetteur-récepteur (pour transmettre des messages codés aux Alliés), un pistolet (de résistant), des bicyclettes (pour se déplacer, bien sûr, mais aussi distribuer des journaux clandestins).

En outre, ce qui a retenu mon attention sont les photos inédites, prises par le gendarme Daniel Leduc pour son compte personnel, qui montrent un Paris peu familier. On y voit, aux alentours des portes de la capitale, des places, des rues désertes, qui contrastent avec la vision officielle, tentant de donner la fiction d’un Paris normalisé, éternel, malgré la venue des nouveaux maîtres.

Si cette exposition m’a un peu déçu, ce n’est en rien par la faute des concepteurs qui ont élaboré un parcours clair et logique, fait de dix panneaux en toile imprimée, retraçant tous les aspects de cette époque par des photos et des textes synthétiques. La raison en est personnelle. Après m’être intéressée à cette période de manière intense durant de longues années, aujourd’hui, mon intérêt s’est émoussé. Pourquoi ? D’abord ceux qui l’ont vécue sont en grande partie disparus ; ensuite l’obsession, que j’ai partagée avec mes contemporains, a eu le mérite de mettre le sujet sur la place publique. Combien d’ouvrages historiques ou fictionnels ont été publiés, de débats télévisuels diffusés, de colloques organisés, de films documentaires ou fictionnels tournés ? A la manière d’une psychanalyse, la parole a permis que se résolvent les problèmes de conscience – même pour ceux nés après la guerre – et surtout de comprendre pourquoi c’était devenu un problème. Avec le temps, la mémoire obsessionnelle s’est convertie en un objet d’études apaisé.

Didier Saillier

(Janvier 2011)

Photo : Réouverture en 1940 du musée du Louvre par le général allemand Gerd von Runstedt (1875-1953).