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Quand Paris était occupé

Dès les premiers jours du confinement se dégagea une atmosphère particulière qui fit penser furieusement à la période de l’Occupation (1940-1944). L’élément le plus évocateur était les files d’attente devant les magasins d’alimentation, les pharmacies ou encore les bureaux de poste, non en raison d’une pénurie (encore que certains produits eussent disparu des rayons), mais pour respecter le mètre de distance sanitaire. Mais ce n’était pas tout, d’autres faits survenus entraient en résonance avec la période historique.

L’exode

Débuté quatre jours avant l’annonce officielle du confinement généralisé le 17 mars, l’exode des Parisiens fut massif. Le Monde parla de 17 % de la population, soit plus d’un million de fugitifs. De nombreux articles dans la presse décrivirent la ruée vers les gares parisiennes qui étaient prises d’assaut dans une confusion qui rappelait, en mode mineur, l’exode des Français en juin 1940. Lucien Rebatet, un écrivain collaborationniste dans Les Décombres (1942) décrivait la fuite sur les routes avec réalisme, si l’on en croit les spécialistes, bien que son regard fut dénué de compassion : « Tous les aspects de la plus infâme panique se révélaient dans ces voitures, remplies jusqu’à rompre les essieux des chargements les plus hétéroclites, […] mâles en bras de chemise, en nage, exorbités, les nuques violettes, retombés en une heure à l’état de brute néolithique, pucelles dépoitraillées à pleins seins, belles-mères à demi-mortes d’épouvante et de fatigue, répandues parmi les chienchiens, les empilements de fourrures, d’édredons, de coffrets à bijoux, de cages à oiseaux, de boîtes à camemberts, de poupées-fétiches, exhibant comme des bêtes devant la foule leurs jambons écartés et le fond de leurs culottes. »

Les Parisiens de mars 2020, ayant de la famille en province, fuyaient également la capitale redoutant le confinement pénible dans les petits appartements parisiens. D’ailleurs, jugés inconséquents, ils furent montrés du doigt tant par le président de la République que par les simples citoyens. Dans le Télégramme nous pouvons lire le témoignage d’une Parisienne fugueuse : « Ils nous reprochent d’apporter le virus, de vider les rayons des supermarchés et de risquer de prendre les rares lits d’hôpital. Mon voisin m’a fait la morale derrière sa haie, alors que je déchargeais mes valises… Du coup, on culpabilise et on fait profil bas. »

Nous pouvons mentionner un autre événement qui fait écho à la Débâcle. L’exposition « 1940 : Les Parisiens dans l’exode », organisée au musée de la Libération, ouvrit ses portes le 27 février pour les refermer deux semaines plus tard, le vendredi 13 mars au soir, jour où commença le nouvel exode. Pour continuer sur l’ironie du sort et le hasard fait bien les choses, une autre coïncidence interpelle. Autour de chez moi, il y avait des affiches de ladite exposition, qui restèrent tout le long du confinement comme si un malin génie persistait à faire un clin d’œil insistant en direction de ce moment historique traumatique.

L’Ausweis et le contrôle policier

L’instauration des Ausweis (carte d’identité) qui pendant l’Occupation était destinés aux Allemands pour circuler légalement dans Paris, mais aussi pour les Français voulant traverser la ligne de démarcation, est l’autre élément à porter au dossier. L’Ausweis ou le Passierschein (laissez-passer) que l’on obtenait difficilement auprès des autorités allemandes, devait être présenté avec la carte d’identité. Combien de films sur l’Occupation n’évoquent-t-ils pas ces fameuses apostrophes : « Ausweis bitte ! » ou encore « Papieren, bitte, mein Herr ». Pour donner le change, certains apprenaient un poème en allemand, pour éviter une vérification intempestive de la part de la police française, comme on le voit dans La Traversée de Paris (1956) de Claude Autant-Lara avec les personnages de Bourvil et de Jean Gabin qui transportent des valises pleines de cochon.

Pendant le confinement du printemps 2020, le document en question était à télécharger sur le site du ministère de l’Intérieur. Les premiers temps, l’« attestation de déplacement dérogatoire » ne comportait que les motifs de la sortie (une seule case à cocher) et la date, puis il fallut ajouter l’heure de sortie. La sortie en guise d’exercice physique était tolérée pendant une heure sans s’éloigner de plus de deux kilomètres de son domicile, puis la distance fut réduite à un kilomètre. J’avais deux attestations : une pour les commissions et une pour l’exercice physique quotidien. Il ne fallait pas se tromper. Le problème c’est qu’il m’arrivait de l’oublier ou encore d’oublier de changer la date, puis l’heure de sortie, car la règle était de changer d’attestation comme de chemise. Le but était manifestement de rendre la sortie compliquée. Pour ne pas m’embêter excessivement, je changeais la date inscrite au crayon de papier. Mais une voisine m’indiqua que c’était rigoureusement Verboten.  Malgré tout, je persistais dans mes errements ; je me sentais presque un résistant entré en clandestinité, car j’étais muni de faux papiers, trafiqués par mes soins. Par conséquent mes échappées étaient toujours anxieuses. Pour résumer, je n’avais pas la conscience tranquille.

Dans le 18e arrondissement de Paris, au début d’avril, deux fourgons de la gendarmerie étaient postés devant le métro Guy Môquet (un jeune homme de 17 ans fusillé pour avoir été, lui, un vrai résistant). De loin, je suivais les interpellations des passants, ce qui me conduisit à ne pas m’aventurer en pays hostile, vu le peu d’authenticité de mon Ausweis. Pourtant, j’avais reçu une mission : aller à la boulangerie rue Marcadet acheter une part de tarte aux pommes pour le thé de cinq heures. Que faire, que faire ? me disais-je philosophiquement. J’agitais mes neurones et décidai, non pas de me confronter à la maréchaussée qui allait probablement m’arrêter, vu mon air de faux coupable, et m’adresser une contravention carabinée. Je fis un détour pour rejoindre la rue Marcadet en passant par la rue Lamarck, puis par la rue d’Oslo. Je tournai à gauche dans la rue Marcadet et me mis à longer, tel un conspirateur, les immeubles qui me dissimulaient à la vue des policiers en faction. Arrivé devant la boulangerie, tout étonné de mon audace, je m’engouffrai par la porte de sortie et non par la porte d’entrée, car celle-ci donnait sur le carrefour Guy Môquet.

Après avoir télétravaillé, le soir nous partions à Montmartre pour nous dégourdir les jambes et effectuer un exercice physique en montant les nombreux escaliers dudit Montmartre célébrés par tant de photographes. Dès que l’on voyait un fourgon de police, souvent présent devant le Sacré-Cœur, on changeait immédiatement de direction, par exemple, rue du Chevalier-de-la-Barre, car outre les papiers modérément valables, nous étions manifestement au-delà du kilomètre toléré. Une fois, à l’autre bout de la rue, une voiture remplie de policiers se dirigea vers nous au pas. Nous étions pris dans la nasse. Alors, tentant le tout pour le tout, nous prîmes un air débonnaire d’honnêtes Montmartrois qui se rendaient à leur domicile, mettons, rue Cortot, à côté du musée de Montmartre, après une belle journée de confinement. Les policiers nous jetèrent un regard froid et passèrent sans nous héler. Nous l’avions échappé belle.

Le 21 mars, dans la rue Berthe, des fac-similés d’affiches sorties en droite ligne de l’Occupation étaient placardées sur les murs. On nous prévenait que, selon le président Pierre Laval, « C’était l’heure de la Relève », que l’Europe devait s’unir « contre le bolchévisme », que « parler sans discernement » c’était « nuire à la France ». Par un mystérieux sortilège, n’était-on pas revenus quatre-vingt ans dans le passé ? Je m’attendais à voir surgir à tout moment une Traction Avant dont allait sortir des hommes en imperméable noir en cuir épais.[1]

Il faut bien avouer que le confinement finissait par me rendre bizarre. La paranoïa gagnait et le sentiment de culpabilité augmentait. Bref, à force d’être renfermé, mon état psychique se dégradait. Lors des applaudissements de 20 heures pour remercier ceux qui étaient en première ligne, comme notre président avait nommé les soignants, je finissais par croire que les gens aux fenêtres m’applaudissaient. Mais qu’avais-je fait de si extraordinaire ? A part être resté sagement chez moi confiné, je n’avais rien fait d’héroïque, je ne faisais que mon devoir. Puis je sortais de mon délire quand des immeubles de bons citoyens aboyaient : « Restez chez vous ! Rentrez chez vous ! » comme si l’on était des délinquants.

Ces promenades vespérales (mot à bannir, dire « exercice physique ») eurent l’avantage de nous faire mieux connaître la géographie de Montmartre. Ainsi nous pûmes découvrir toutes les rues et recoins, comme l’allée des Brouillards dont une plaque informe le promeneur que l’acteur Jean-Pierre Aumont – l’éternel jeune premier du cinéma – habita au numéro 4, durant une vingtaine d’années. Étant donné la petitesse du village de Montmartre, nous tombions invariablement sur un escalier à monter ou à descendre. Comme l’on dit que tous les chemins mènent à Rome, à Montmartre, tous les chemins mènent à la place du Tertre, si l’on est appelé par l’ivresse des sommets. Cette place, habituellement pleine de touristes, avait la nuit des allures fantomatiques quand passait soudainement une silhouette au profil de Nosferatu le vampire.

Didier Saillier

(Mai 2020)

Photo personnelle : Montmartre lors du confinement – place du Tertre, Paris 18e (16 mars 2020 à 19 h 15).


[1] Le 21 mai, deux mois jour pour jour après la découverte de ces affiches, revenu sur le lieu du crime, j’appris qu’on les avait placardées en vue d’un tournage de cinéma évoquant l’histoire d’un bijoutier juif pendant l’Occupation. Vu le confinement, le tournage du film Adieu Monsieur Haffmann de Fred Cavayé (avec Daniel Auteuil, Sara Giraudeau et Gilles Lellouche) avait été reporté. Des façades venaient récemment d’être recouvertes de papiers peints pour simuler des boutiques d’époque. Le tournage allait donc bientôt commencer. Finalement, moins romanesque que l’imagination, la vérité était décevante…

Françoise Frenkel : Aux abois sur la Côte d’Azur

Françoise Frenkel, Rien où poser sa tête, préface de Patrick Modiano, Gallimard, coll. « L’Arbalète », 289 p., 16,90 €

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Rien où poser sa tête est un ouvrage sorti du néant. Après une première publication en Suisse aux éditions genevoises Jeheber, en 1945, un exemplaire fut retrouvé fin 2010 dans un vide-greniers d’Emmaüs, à Nice. De nombreuses personnes se sont penchées sur le livre pour lui accorder une seconde vie. Finalement il a fini par être publié, en septembre 2015, chez Gallimard. Contacté à la suite de cette découverte, Patrick Modiano a contribué à l’enquête, en feuilletant ses vieux annuaires berlinois, pour retrouver l’emplacement de la librairie que dirigeait Françoise Frenkel, et préfacé le livre afin de lui offrir une plus grande visibilité.

Rien où poser sa tête est une chronique relatant le parcours d’une femme dans le Berlin nazi, puis dans la zone sud de la France occupée. Françoise Frenkel est une francophile qui a fait, avant la Première Guerre mondiale, des études de lettres à la Sorbonne. Après avoir entrepris un stage dans une librairie de la rue Gay-Lussac, elle ouvre, en 1921, avec son mari Simon Raichenstein (dont curieusement elle n’évoque à aucun moment la présence), la première librairie française à Berlin : La Maison des livres. Une clientèle cosmopolite fréquente le lieu avec enthousiasme : des artistes, des femmes du monde, des universitaires, des étudiants… Les conférences et les rencontres organisées par Françoise Frenkel attirent à Berlin Colette, Julien Benda, Georges Duhamel, André Gide, André Maurois, Philippe Soupault, René Crevel, Roger Martin du Gard… Le Passauer Strasse 39 devient une adresse qui compte. Cependant, avec l’arrivée des nazis au pouvoir, progressivement, les conditions d’exercice du métier se détériorent. Des agents saisissent les journaux, la surveillante nazie de l’immeuble fait irruption pour des motifs futiles. Les tracasseries administratives se font constantes et la libraire est convoquée à la Gestapo. Elle assiste à la Nuit de cristal du 9 au 10 novembre 1938, pendant laquelle des groupes nazis de diverses obédiences détruisent, pillent les boutiques juives et incendient des synagogues. Curieusement La Maison du livre est épargnée en raison de son statut d’« entreprise étrangère ». À la fin d’août 1939, la situation devenant de plus en plus dangereuse, elle est invitée par le consulat de France, à rejoindre Paris avec la colonie française.

Pendant la « drôle de guerre », l’ancienne libraire retrouve l’ambiance parisienne avec ses bouquinistes des quais de Seine. Malgré son amour de la France et de sa culture, elle est victime des procédures administratives lors du « recensement de tous les étrangers » conçu pour débusquer la « cinquième colonne ». En prévision de l’arrivée prochaine des troupes allemandes dans la capitale, elle prend, le 28 mai 1940, le chemin de l’exode pour Avignon, puis Vichy avant de terminer son périple à Nice où elle demeurera deux ans. Vivant d’expédients, elle rencontre dans les hôtels des réfugiés fuyant le nazisme. Des solidarités s’organisent, on s’échange des denrées devenues rares, on se rend des services, on s’informe mutuellement des nouvelles de la guerre. Françoise Frenkel décrit la vie quotidienne en zone libre, guère plus brillante que celle en zone occupée. Les Allemands font une razzia sur le pays en achetant à prix d’or les produits alimentaires dans les campagnes, ce qui engendre la pénurie et l’instauration du troc et du marché noir. La vie quotidienne consiste à attendre dans les files pendant des heures pour obtenir de maigres victuailles. À partir de mars 1942, dans la zone libre, la situation des juifs se modifie radicalement avec le recensement général. Ces derniers sont contraints de s’enregistrer comme tels. Cette procédure administrative entraîne, à partir d’août, une série de rafles sur la Côte d’Azur. C’est le début d’une vie aux abois pour cette population stigmatisée. Des autocars les emportent vers les camps de transit. Ceux qui évitent les rafles plongent dans la clandestinité et se dissimulent, puisque dépourvus de cartes de séjour et d’alimentation. Françoise Frenkel échappe à une descente de police à son hôtel et est recueillie par un couple de coiffeurs, les Marius. De temps à autre, quand l’étau se resserre, elle change de cache ; cependant les Marius, tels des vigiles, la récupèrent dans les moments difficiles. L’aventure de Françoise Frenkel confirme la phrase rapportée par l’historien américain Robert Paxton* : « Tous les juifs déportés l’ont été par les actions de l’Etat français. Tous ceux qui ont survécu ont été aidés par les individus et les organisations de résistance. » Dans Rien où poser sa tête, en effet, elle mentionne ses bienfaiteurs : une femme lui remettant sa carte d’identité, un prêtre la recommandant auprès d’un couvent, un douanier l’aidant à passer en Suisse, des inconnus lui accordant un soutien moral. Néanmoins elle ne dissimule pas les discours antisémites qui se tiennent dans les bus, ou les propos désagréables du patron de son premier hôtel à Nice : « Les juifs ont toujours été parmi les veinards. » Mais la réalité est parfois complexe. En effet, au cours de sa fuite, Françoise Frenkel atterrit chez une maréchaliste, Mme Lucienne, une ancienne infirmière, qui n’accorde de « crédit qu’à l’autorité ou aux règlements officiels », écoute Radio-Paris évoquant « les méfaits séculaires » du peuple juif. Et pourtant, celle-ci se révèle impeccable pour prodiguer des soins à sa locataire. Malgré les difficultés matérielles, le danger qui rôde en permanence autour de la fugitive, Françoise Frenkel conserve une joie de vivre, s’émerveille de la beauté des paysages niçois, et surtout n’éprouve aucune haine envers ceux qui la trahissent, l’abandonnent ou la traquent. Son constat reste sur le mode factuel : « Agents et gendarmes faisaient la chasse avec une adresse et une activité infatigables. Ils exécutaient les ordonnances de Vichy fermement, inexorablement. » (P. 129). La seule perspective pour la proscrite est de rejoindre en fraude la Suisse par la Haute-Savoie. Ainsi, après deux tentatives infructueuses, elle parvient, en juin 1943, à passer la frontière, épuisée mais sauve.

Ce récit palpitant et sensible témoigne des vexations, de la traque et des arrestations qu’endurèrent les juifs pendant cette période. Les descriptions vivantes et visuelles présentent le climat angoissant qui sévissait dans le Berlin nazi et la France vichyssoise. En dehors de ce récit autobiographique, nous avons peu de détails sur l’existence de Françoise Frenkel qui reste auréolée de mystère. Grâce à une chronologie et à un dossier placés à la fin de l’ouvrage, nous apprenons que l’écrivaine est une juive polonaise, née en 1889 et décédée en 1975 à Nice où elle s’était installée à la fin 1945. Comme le remarque notre dernier prix Nobel de littérature : « Est-il vraiment nécessaire d’en savoir plus ? Je ne crois pas. […] Je préfère ne pas connaître le visage de Françoise Frenkel, ni les péripéties de sa vie après la guerre, ni la date de sa mort. Ainsi son livre demeurera toujours pour moi la lettre d’une inconnue, oubliée poste restante depuis une éternité et que vous recevez par erreur, semble-t-il, mais qui vous était peut-être destinée. » Si Patrick Modiano a préfacé ce récit, on peut en comprendre les raisons, vu l’intérêt constant qu’il a accordé à la période de l’Occupation et aux personnages traqués. Du reste, sur le plan scénaristique comme stylistique, Rien où poser sa tête évoque cet auteur et notamment son Voyage de noce (1990). En effet, dans ce roman, l’héroïne Ingrid Teyrsen et son ami Rigaud se sont réfugiés à Juan-les-Pins, en octobre 1942, dans un petit hôtel en attendant des jours meilleurs. Chez Françoise Frenkel, des passages ressemblent à s’y méprendre au style modianesque : « Lorsque l’envie me prenait de voir du monde, je n’avais qu’à me diriger vers la Promenade des Anglais. Il suffisait de s’asseoir dans les parages du boulevard Gambetta, du casino ou du jardin Albert-Premier pour rencontrer des « connaissances », dont souvent on ne se rappelait même pas le nom, ou pour en lier de nouvelles. » (p. 96).

À la fin de l’aventure – un véritable roman –, le lecteur ressent à la fois un soulagement lorsque l’héroïne retombe du bon côté de la frontière, emmêlée dans des fils barbelés, et aussi une frustration en ignorant ce que l’héroïne devint au lendemain de la guerre. Mais, il finit par se résoudre à penser comme Modiano : « Est-il vraiment nécessaire d’en savoir plus ? »

Didier Saillier

(Février 2016)

* Robert Paxton, « Le rôle du gouvernement de Vichy dans la déportation des juifs », conférence à Lyon au Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, 4 novembre 2000.

Photo : Nice en 1941. Photo Ullstein Bild. Roger-Viollet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une période bien occupée

Dans le cadre des commémorations du 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Archives nationales, à l’hôtel de Soubise, organisent, du 26 novembre 2014 au 5 avril 2015, l’exposition « La Collaboration 1940-1945 » qui explique les rouages de cette politique et montre plus de 300 documents et objets – dont beaucoup d’inédits – liés aux acteurs de cette période. Soixante-dix ans après la libération du territoire, l’Occupation reste un sujet sur lequel les Français s’interrogent encore.

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L’étymologie nous apprend que le substantif « collaboration » vient du latin collaborare « travailler de concert ». Ce qui laisse entendre l’idée de réunir les forces dans un projet commun entre deux ou plusieurs partenaires. Or, si l’on observe la collaboration mise en œuvre entre l’Allemagne nazie et la France de Vichy, on s’aperçoit qu’elle fut unilatérale. En effet, dans le projet allemand la France ne devait, à aucun moment, recouvrer ses forces et son prestige, mais seulement être le vassal de l’Allemagne et une source économique livrée au Reich.

Le mot « collaboration » fut prononcé lors de la rencontre de Montoire entre le maréchal Pétain et le Führer survenue le 24 octobre 1940. Depuis la débâcle et l’armistice du 22 juin, la France restait un pays vaincu, c’est pourquoi Vichy proposa de « collaborer » pour assouplir les effets de la défaite. La motivation première est due à une Realpolitik de courte vue : devenir un allié de l’Allemagne ferait de l’adversaire démis un partenaire à part entière. Or, il n’en fut rien. L’Allemagne ne voulait pas d’une coopération égalitaire et Vichy ne souhaitait pas s’engager trop loin (du moins avant 1944), notamment dans le domaine militaire.

L’accession de Pétain au pouvoir fut, pour la droite nationaliste, une « divine surprise » pour reprendre les termes de Charles Maurras. On pouvait enfin mettre en place une « Révolution nationale » qui allait balayer les acquis de la Révolution française et les avancées du Front populaire. Ayant les coudées franches, les forces conservatrices mirent à bas les institutions républicaines et s’attelèrent à façonner des mentalités empreintes d’idées traditionnelles. A la fois pour donner des gages aux vainqueurs et par conviction personnelle, le régime français précéda les demandes allemandes en promulguant des lois contre les juifs et les « sociétés secrètes », c’est-à-dire les francs-maçons. Dans le couloir de l’entrée de l’exposition, on peut entendre le discours radiodiffusé de Pétain du 30 octobre dans lequel il déclare : « J’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration. »

Parallèlement au gouvernement vichyssois, l’ultra droite celle qui fut appelée à Vichy en 1944 se trouvait à Paris et souhaitait que la France s’engageât complètement en devenant à part entière une alliée de l’Allemagne. Les « collaborationnistes » mirent en place la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF), projet qui fut soutenu par Pétain déclarant dans une lettre qu’elle détenait « une part de notre honneur militaire ». Dans l’exposition, cette tendance extrémiste est bien expliquée. Elle était composée de groupes dont les plus importants étaient le Parti populaire français (PPF) de l’ancien communiste Jacques Doriot, le Rassemblement national populaire (RNP) de l’ancien socialiste Marcel Déat et le Francisme de Marcel Bucard, sans parler de nombreux groupuscules comme le Mouvement social révolutionnaire (MSR) d’Eugène Deloncle, l’ancien responsable de La Cagoule, la Ligue française de Pierre Constantini. Tous voulaient devenir le « Führer » français d’un parti unique, dans une Europe allemande, pour remplacer le vieux maréchal manquant de fermeté. La force occupante manipulait ces acteurs afin d’exercer une pression sur Vichy trop traditionaliste. Néanmoins, les gesticulations, les discours enflammés, devant des salles combles, ne la convainquaient pas. Comme ces partis, la LVF n’était pas davantage prise au sérieux par la Wehrmacht qui jugeait les Français comme des combattants inexpérimentés. Dans une salle consacrée à ces ultras, on peut voir le bureau de Jacques Doriot sur lequel sont posés les journaux internes du PPF dont Le Cri du peuple. Le numéro du 1er juin 1942 proclame en une : « Enfin, à dater du 7 juin tous les juifs devront porter bien en vue sur la poitrine une étoile jaune ». Dans une malle « LVF », est rangée l’uniforme du Oberstleutnant Doriot. Un film, tiré des « Actualités mondiales », le montre, transpirant, haranguant la foule, lors d’un meeting du PPF de juillet 1941.

La collaboration ne fut pas seulement politique mais aussi culturelle. Pour faire oublier les privations et l’occupation du pays, les Allemands mirent l’accent sur l’aspect « européen » de leur action. L’Allemagne n’était qu’un des musiciens – bien que tenant la baguette ! dans le concert européen pour lutter contre le bolchevisme, les juifs et les francs-maçons, catégories responsables du délitement national. Les nazis, Vichy et les collaborationnistes, tous se retrouvaient sur ces points fondamentaux. Afin de laisser croire que Paris était toujours Paris, l’occupant souhaitait que le théâtre, le cinéma, l’art, la littérature soient préservés pour donner le change. Les privations s’oubliaient dans les théâtres et les cinémas qui, chaque soir, battaient leur plein. D’ailleurs, les historiens sont unanimes pour reconnaître que cette période fut un âge d’or cinématographique malgré la censure et la pénurie. Les Enfants du paradis, Les Visiteurs du soir de Marcel Carné, Le Corbeau de Henri-Georges Clouzot et La Main du diable de Maurice Tourneur furent tournés pendant ces années-là. Dans l’optique de faire adhérer l’opinion à leurs visions et pour montrer que l’élite soutenait le régime hitlérien, les nazis tentaient de recruter des figures marquantes du monde de la culture. De ce fait, des voyages en Allemagne étaient organisés pour les écrivains, les acteurs, les peintres, les musiciens. Si certains acceptaient par naïveté d’y participer, d’autres y prenaient part par conviction. Ainsi une célèbre photo montre Pierre Drieu La Rochelle, Robert Brasillach, Abel Bonnard, André Fraigneau, entourés d’Allemands, à la gare de l’Est, au retour de leur « voyage d’automne » de 1941.

Cette exposition a comme intérêt de faire découvrir, à travers des salles thématiques, les divers visages que recouvre cette collaboration qu’elle soit politique, idéologique, économique, policière, militaire, culturelle. Ainsi la salle consacrée aux ennemis communs du Reich et de Vichy indique que leur éloignement de la communauté française passait par l’organisation de grandes expositions dont les affiches d’époque témoignent : Le Bolchevisme contre l’Europe, Le Juif et la France, La Franc-maçonnerie fossoyeuse de la paix. Une autre salle passionnante est consacrée à la personne du maréchal Pétain et à l’idolâtrie qu’il suscitait. Des affiches, des objets, à son effigie, le montrent toujours digne dans son uniforme impeccable. On peut y voir son bureau sur lequel repose sa « papeterie » : un stylo plume Waterman gravé à ses initiales, des cartes de visite, etc., et surtout une version du premier statut des juifs annoté de sa main qui témoigne, au dire des spécialistes, qu’il a contribué à l’aggravation de leur situation.

Le terme de « collaboration » fut, pendant longtemps, un mot tabou que l’on ne pouvait plus prononcer, trop chargé idéologiquement. Comme l’a démontré Henry Rousso avec ses ouvrages*, la France a été malade de son passé jusqu’aux années 2000. Depuis, la charge émotive semble moins forte, ce qui a permis d’organiser, pour la première fois, une exposition sur la Collaboration même et non sur les aspects de la vie quotidienne en France occupée.

Didier Saillier

(Février 2015)

* Henry Rousso, Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, 2e éd. revue et mise à jour, Le Seuil, coll. « Points/Histoire », 1990 [1987] ; Henry Rousso et Eric Conan, Vichy, un passé qui ne passe pas, nouvelle éd. augmentée, Gallimard, coll. « Folio/Histoire », 1996 [1994].

Photo : Les écrivains, à la gare de l’est, au retour de leur voyage en Allemagne en octobre 1941. De gauche à droite : lieutenant Gerhard Heller (Responsable du secteur littérature de la Propagandastaffel), Drieu La Rochelle, Robert Brasillach, Abel Bonnard, André Fraigneau et Karl Heinz Bremer (Adjoint au directeur de l’Institut allemand de Paris).

 

Réflexions autour de l’exposition « La vie quotidienne des Parisiens sous l’Occupation »

L’exposition qui nous est donnée à voir au Réfectoire de l’ancien couvent des Cordeliers (dans le 6e arrondissement de Paris) sur « La vie quotidienne des Parisiens sous l’occupation », organisée par le Comité d’histoire de la Ville de Paris, met encore une fois cette période controversée au-devant de la scène. Quelques réflexions me sont venues en la visitant.

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Comme beaucoup d’enfants nés au cours des années cinquante ou au début de la décennie suivante, j’ai été bercé par la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Qui de nous n’avait pas eu un père prisonnier dans les stalags du Reich, une mère cachant sous les draps sa carte d’identité délivrée par l’État français, comme s’il avait été honteux d’avoir vécu sous le régime de Vichy, un oncle policier pétainiste devenu gaulliste à la Libération.

Comme l’a étudié Henri Rousso dans ses ouvrages, Le syndrome de Vichy : de 1944 à nos jours (2e édition,1990) et Vichy un passé qui ne passe pas (1994), l’Occupation aura été l’événement qui aura obsédé la collectivité — de l’individu à l’État.

Afin de rendre leur honneur aux Français, ayant subi le poids de la domination allemande, le Général de Gaulle a créé et entretenu le mythe que le pays dans son entier – à parts quelques égarés de l’Histoire – avait résisté sous toutes ses formes (du héros à l’attentiste). De plus, la France avait gagné la guerre avec, tout de même, le concours des alliés ! Combien de films programmés à la télévision montraient des maquisards se battant contre les Allemands, des actions héroïques perpétrées par le commerçant du coin. Tout cela n’était pas faux, mais aucun d’eux ne montrait l’envers du décor.

A partir de la fin des années 1960, avec le documentaire de Marcel Ophuls, Le Chagrin et la pitié, 1969, l’ouvrage de l’historien américain Robert O. Paxton (La France de Vichy 1940-1944, 1973), la trilogie romanesque de Patrick Modiano (La place de l’Étoile (1968), La ronde de nuit (1969), Les boulevards de ceinture (1972)) et le film de Louis Malle Lacombe Lucien (1974), se forma une nouvelle version historique qui contredisait la précédente : la collaboration n’était plus le fait d’une frange infime mais de l’ensemble du pays. Cette question deviendra, à partir de ce moment, une obsession nationale qui envahira l’espace public. Que de fois n’a-t-on pas entendu des parlementaires, entre les années 1970 et 2000, s’apostropher en s’accusant d’être des « collabos » plus de cinquante ans après les faits !

Même si aujourd’hui les effets semblent s’estomper, comparé seulement à la décennie précédente, ce moment phare aura encore été réactivée avec l’exposition organisée du 20 mars au 1er juillet 2008 à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (rue Malher) qui rendait hommage au photographe André Zucca, collaborateur au journal de propagande nazi, Signal. Nommée au début « Les Parisiens sous l’Occupation », l’exposition devint, à la suite de la polémique qui s’en était suivie, « Des Parisiens sous l’Occupation ». Certains reprochaient au commissaire, Jean Baronnet, de n’avoir pas replacé dans le contexte (par des cartels autres que dénotatifs) les 270 photos couleurs, d’une esthétique indéniable, et retouchées numériquement pour leur rendre l’éclat d’antan. On y voyait de belles dames luxueusement vêtues déambuler dans une ville ensoleillée ; des terrasses de café fréquentées par des jeunes gens joyeux ; des turfistes, à Longchamp, en chapeau haut de forme. Toutes ces photos donnaient une ambiance de « grandes vacances », pour paraphraser Raymond Radiguet dans Le diable au corps. Le jeune public – et moins jeune –, non averti, pouvait croire que l’Occupation avait été légère et aimable, ce qui d’ailleurs fut le cas, mais seulement pour une minorité.

En revanche, cette exposition du Réfectoire des Cordeliers, conçue certainement pour répondre à sa devancière qui avait fait couler beaucoup d’encre (et ternie l’image de la Mairie de Paris organisatrice), prend le contre-pied en recourant à des photos en noir et blanc, et en mettant l’accent sur les difficultés de la vie quotidienne que rencontraient la grande majorité des Parisiens. Refusant l’esthétisme, elle se veut historique et pédagogique. Son message est, je dirais, pré-paxtonien, c’est-à-dire que la collaboration l’a été au niveau étatique et le « collaborationisme » n’a concerné qu’une frange d’intellectuels parisiens. Pour illustrer ce propos, on voit sur des écrans vidéos des discours de Jacques Doriot et de Marcel Déat appelant, au Vel’ d’hiv’, à l’engagement dans la L.V.F. Par contre, autre versant interprétatif, la population a supporté ses souffrances avec stoïcisme et débrouillardise – qualité caractérisant les Français – et a parfois pris les armes. Ce point de vue, conçu pour s’opposer à la vision « enchanteresse » des photos d’André Zucca, a amené à synthétiser tous les aspects de l’Occupation (politique, économique, culturel) en développant particulièrement certaines thématiques : les restrictions, la souffrance et la résistance. Cette synthèse peut même s’apparenter à des images d’Épinal, tant le désir d’évoquer la « vraie » Occupation amène ses concepteurs à combler l’horizon d’attente du public créé et entretenu par les images du cinéma fictionnel – maintes fois diffusées à la télévision – en lui offrant ce qu’il connaît déjà. Ce choix est encore plus visible dans la série d’objets présentés. En effet, chacun d’entre eux prend sa place dans une grille de lecture évoquant l’idée de résistance. Que voit-on ? Une TSF (qui servait à écouter Radio Londres), un poste émetteur-récepteur (pour transmettre des messages codés aux Alliés), un pistolet (de résistant), des bicyclettes (pour se déplacer, bien sûr, mais aussi distribuer des journaux clandestins).

En outre, ce qui a retenu mon attention sont les photos inédites, prises par le gendarme Daniel Leduc pour son compte personnel, qui montrent un Paris peu familier. On y voit, aux alentours des portes de la capitale, des places, des rues désertes, qui contrastent avec la vision officielle, tentant de donner la fiction d’un Paris normalisé, éternel, malgré la venue des nouveaux maîtres.

Si cette exposition m’a un peu déçu, ce n’est en rien par la faute des concepteurs qui ont élaboré un parcours clair et logique, fait de dix panneaux en toile imprimée, retraçant tous les aspects de cette époque par des photos et des textes synthétiques. La raison en est personnelle. Après m’être intéressée à cette période de manière intense durant de longues années, aujourd’hui, mon intérêt s’est émoussé. Pourquoi ? D’abord ceux qui l’ont vécue sont en grande partie disparus ; ensuite l’obsession, que j’ai partagée avec mes contemporains, a eu le mérite de mettre le sujet sur la place publique. Combien d’ouvrages historiques ou fictionnels ont été publiés, de débats télévisuels diffusés, de colloques organisés, de films documentaires ou fictionnels tournés ? A la manière d’une psychanalyse, la parole a permis que se résolvent les problèmes de conscience – même pour ceux nés après la guerre – et surtout de comprendre pourquoi c’était devenu un problème. Avec le temps, la mémoire obsessionnelle s’est convertie en un objet d’études apaisé.

Didier Saillier

(Janvier 2011)

Photo : Réouverture en 1940 du musée du Louvre par le général allemand Gerd von Runstedt (1875-1953).