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Blake et Mortimer au musée

L’exposition « Scientifiction, Blake et Mortimer au musée des Arts et Métiers » (60, rue Réaumur, Paris 3e) est organisée du 26 juin 2019 au 5 janvier 2020. Une confrontation de l’univers « merveilleux scientifique » d’Edgar Pierre Jacobs avec des objets scientifiques tirés des réserves du musée. Où l’on voit que Jacobs s’appuyait sur la science de son temps pour imaginer ses fictions souvent empreintes d’anticipation. À partir du 3 octobre, 60 nouvelles œuvres remplaceront les précédentes et quelques pièces seront aussi sorties des réserves du musée.

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Cet été, en raison de la canicule sévère qui s’est abattue sur la capitale, l’exposition sur Blake et Mortimer, qui avait commencé le 26 juin, a subitement fermée le 23 juillet. Les amateurs de la bande dessinée d’Edgar P. Jacobs ont eu la même réaction : « By Jove ! », se sont-ils dits, cela doit être un des coups tordus d’Olrik, l’ennemi intime de nos deux héros. Après enquête, il s’avère que les climatiseurs Carrier (des machines à soufflerie réparties dans les salles) n’ont pu refouler les assauts de la chaleur caniculaire. D’ailleurs, une de ces machines a rendu l’âme au plus fort de l’attaque. Cette fermeture était justifiée, car la température dépassant les 40 degrés risquait de détériorer les planches dessinées. Le 3 septembre, l’exposition a enfin rouvert ses portes.

Edgar Pierre Jacobs (1904-1987) avec sa série des Blake et Mortimer est le brillant second de la bande dessinée franco-belge, après Hergé. Si Hergé, le créateur des Aventures de Tintin bat tous les records : de vente, du nombre de traductions et de reconnaissance (le général de Gaulle ne disait-il pas : « Mon seul rival international c’est Tintin ! »), en revanche, Jacobs a ses fidèles partisans qui ne jurent que par son univers so british, mêlant au réalisme du trait l’anticipation et la science-fiction. Les deux héros, au service de sa Gracieuse Majesté, ont des personnalités opposées : Francis Blake, le gallois, directeur du M15, le service du Security Service, possède un caractère réfléchi et un flegme typiquement britannique, tandis que le professeur Philip Mortimer, l’Écossais, est au contraire passionné, ne transigeant pas avec l’honneur, toujours prêt à se jeter dans une aventure.

L’exposition débute par des panneaux consacrés à la biographie d’Edgar P. Jacobs. Dès son enfance, il éprouva un fort intérêt pour le monde du spectacle. Sa première fascination provient de sa lanterne magique qui projetait des images colorées. Par la suite, il fabriqua à partir d’une caisse de fraises une maquette de théâtre. Par l’intermédiaire de Jacques Van Melkebeke (l’homme de l’ombre de la BD franco-belge qui conseillait plus ou moins officiellement Hergé et Jacobs), rencontré à douze ans sur les bancs de l’école, Jacobs accéda à la littérature fantastique et mystérieuse : H. G. Wells et sa Guerre des mondes, Arthur Conan Doyle et Le Monde perdu. Le cinéma expressionniste, avec son jeu d’ombres et de lumières, n’est pas en reste dans son attirance pour l’image inquiétante. On peut voir des extraits projetés sur les murs de M le Maudit (1931) de Fritz Lang et Le Cabinet du docteur Galigari (1920) de Robert Wiene, deux œuvres matrices pour l’imaginaire de Jacobs.

Bien qu’ayant fréquenté les cours de dessin de l’École des beaux-arts de Bruxelles avec son ami Van Melkebeke, la grande affaire de Jacobs fut l’opéra. Tout en dessinant des publicités au début des années 1920 – Cigarettes Luxor et lavis hyperréalistes pour les pages des catalogues de meubles des Grands magasins de la Bourse – il fit de la figuration, en 1919 (à quinze ans), au théâtre royal de la Monnaie de Bruxelles avant d’y devenir choriste. Dans un extrait vidéo d’un entretien donné en 1977, Jacobs explique comment il vint à la bande dessinée. Ayant appris le chant lyrique, il fut pendant une dizaine d’années baryton à l’opéra de Lille, puis, à la suite de la crise économique des années trente, il fut licencié et dut revenir en Belgique. En 1940, il fut mobilisé et après la Blitzkrieg allemande, il revint en Belgique et tenta de renouer avec son métier, mais devant les difficultés pour trouver des engagements, la mort dans l’âme, il renonça à sa carrière de chanteur lyrique. Néanmoins sa passion pour le spectacle, et l’opéra en particulier, ne s’éteignit jamais et se métamorphosa dans la série des Blake et Mortimer à travers une mise en scène et des décors opulents. Après avoir quitté le bel canto, il utilisa, en 1941, la deuxième corde de son arc, l’art graphique, en illustrant pour le journal belge pour enfants Bravo ! des contes et des nouvelles avant de poursuivre la série américaine de science-fiction Flash Gordon, rapidement interrompue en raison de la censure allemande. C’est alors qu’il créa sur le modèle du graphisme de Flash Gordon, Le Rayon U, la première bande dessinée de Jacobs qui fut le modèle de la série à venir Blake et Mortimer. Parallèlement au travail du Rayon U, Jacobs se mit au service de Hergé, à la fin 1943, pour dessiner les décors et mettre en couleurs les Aventures de Tintin éditées avant la guerre en noir et blanc ainsi que de participer au double album Les Sept Boules de cristal et Le Temple du Soleil. Cependant, en raison du succès de ses propres travaux et du fait que Hergé refusait d’adjoindre son nom sur la couverture des Tintin, l’assistant mit fin, en 1947, à sa collaboration.

A travers le concept des quatre éléments primordiaux (le feu, l’air, l’eau, la terre) l’exposition fait dialoguer la science et la fiction dans l’œuvre de Blake et Mortimer, à l’arrière-plan mythologique. À côté des planches de dessins, plus ou moins élaborées selon les étapes de la création (crayonnés, calques d’études, bleus de coloriage, pages encrées), sont exposés des objets du musée rappelant, plus ou moins lointainement, le contexte historique ou scientifique de l’univers de Jacobs. Ainsi avec Le Secret de l’Espadon (1946), celui-ci fait œuvre d’anticipation en imaginant une Troisième Guerre mondiale mettant face à face le « Monde libre » et l’« Empire jaune ». C’est un déferlement de feu qui fait rage rappelant l’actualité récente avec les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. Des objets sont exposés évoquant le feu, au pouvoir créateur ou dévastateur : un sabre foudroyé datant du xviiie siècle ; l’optique de Newton conçue pour montrer que les couleurs de l’arc-en-ciel tournant rapidement forment une lumière blanche ; l’expérience de Miller, en 1953, recréant in vitro, dans un ballon de verre, la « soupe primordiale », c’est-à-dire l’origine chimique de la vie, en mélangeant du gaz, de l’eau, des éclairs qui donneront des acides aminés, éléments primordiaux du vivant. L’air, c’est le lieu où se déroulent les combats aériens, mais aussi l’élément qui transporte les ondes qu’elles soient radars (pour détecter la position des objets mouvants) ou radio (pour entrer en communication). Dans S.O.S. Météores (1958), le professeur Miloch Georgevitch, un savant fou, a le pouvoir de provoquer des dérèglements climatiques en domestiquant le temps. En parallèle, sont présentés le premier radioscope permettant de voir l’invisible grâce au rayon X, un radar léger d’atterrissage de la société Thomson (années 1960) qui pourrait trouver sa place dans la série.

On peut être étonné par la capacité du dessinateur et scénariste d’anticiper certaines inventions techniques qui deviendront réalité des décennies plus tard. Par exemple, le monorail de L’Énigme de l’Atlantide (1955) sera conçu par l’ingénieur Jean Bertin et battra même, en 1974, le record du monde de vitesse sur rail à 430 km/heure ; la montre de Mortimer dans Le Piège diabolique (1960) est l’ancêtre de la montre connectée Swatch, apparue dans les années 1990. Ce n’est pas uniquement un don de double vue qui expliquerait les prouesses divinatoires de Jacobs, mais surtout parce que celui-ci, qui était abonné à Science et Vie et à d’autres magazines scientifiques de vulgarisation, emmagasinait une documentation abondante et s’informait auprès des scientifiques avant d’élaborer ses histoires. La science-fiction est souvent le miroir des expériences scientifiques de l’époque.

L’univers de Jacobs qui, contrairement à celui de Hergé, n’a pas une once d’humour, s’adressait avant tout aux enfants « sérieux » pour alimenter leur soif d’aventures au premier degré et de découvertes scientifiques, même imaginaires. Soucieux du détail, le dessinateur avait pour but d’être vraisemblable dans l’invraisemblance, c’est pourquoi il vérifiait le moindre détail en étudiant la topographie d’une ville, dessinait sur photographie et confectionnait des maquettes pour observer l’objet sous tous les angles. Sa méticulosité allait jusqu’à chronométrer la fuite de l’affreux Olrik dans un souterrain de L’Affaire du collier (1965) afin de vérifier si les horaires des bus lui permettraient d’échapper à ses poursuivants !

Cette exposition ravira les enfants, mais, peut-être, surtout les adultes qui retrouveront les héros de leur enfance. Le succès de la série ne s’est jamais démenti si l’on en croit la reprise de nouvelles aventures élaborées, après le décès du maître, par des scénaristes et dessinateurs pastichant l’œuvre princeps.

Didier Saillier

(Septembre 2019)

Illustration : Site des Éditions Dargaud.