Archives du mot-clé Musée de l’Armée – Hôtel national des Invalides

Les prolongations de la Première Guerre mondiale

Au musée de l’Armée, aux Invalides, à Paris, dans le cadre du centenaire de la Première Guerre mondiale, l’exposition « A l’Est la guerre sans fin, 1918-1923 », du 5 octobre 2018 au 20 janvier 2019, plus de 250 objets sont exposés : le clairon de l’armistice, le bâton de maréchal de Pologne du maréchal Foch, le vêtement de Lawrence d’Arabie, des cartes géographiques, des affiches, des uniformes…

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Dans les manuels de notre enfance, la Première Guerre mondiale prenait fin avec la signature de l’armistice le 11 novembre 1918. Certes, les conflits en Europe de l’Ouest avaient cessé, mais plus à l’est et en Orient, les combats continuaient à faire rage dans certaines régions.

Cette exposition aux Invalides permet sinon de rétablir des vérités, car les historiens mentionnaient déjà ce fait, mais de diffuser auprès du public élargi l’idée que la guerre ne s’est pas arrêtée du jour au lendemain pour tout le monde. Contrairement aux idées reçues, les soldats sur le front de l’ouest ne rentrèrent pas dans leurs foyers dès l’armistice signé, mais furent démobilisés progressivement jusqu’en 1921, ce qui fut le cas, en France, pour les classes 1918 et 1919. En effet, l’armistice ne signifie pas « fin de la guerre », mais « suspension des combats ». C’est pourquoi, pendant la conférence de la paix – à laquelle ne participaient pas les pays vaincus – les Alliés ignoraient si l’Allemagne allait signer le traité particulièrement sévère pour elle. Il convenait en conséquence d’être vigilant afin que ça ne reparte pas comme en 14 ! Finalement, le traité de Versailles fut signé le 28 juin 1919 dans la Galerie des glaces, là où l’Empire allemand avait été proclamé en 1871. La conférence de la paix, qui réunit de janvier à juin 1919 vingt-sept pays à Paris, s’appuyait, comme base de travail, sur les quatorze propositions du président des États-Unis Thomas W. Wilson. Une de ses propositions prévoyait la création d’une Société des Nations pour préserver la paix en Europe et une autre le droit à l’autodétermination des peuples.

Dans la première salle de l’exposition « La dissolution des empires » sont présentés deux groupes : les puissances de l’Entente – victorieuses – et les puissances centrales – défaites – ainsi que les grandes figures politiques et militaires des belligérants. Ce qui est notable, c’est que les empires qui dominaient l’Europe centrale et orientale disparurent après leurs défaites : le Reich allemand, l’Empire austro-hongrois, l’Empire russe et l’Empire ottoman. Dans la même salle, sont présentés les cinq traités (de gros livres) qui furent signés entre 1919 et 1923 pour démembrer les empires des puissances centrales : traité de Versailles pour statuer sur le sort de l’Allemagne ; traité de Saint-Germain-en-Laye, le 10 septembre 1919, pour celui de l’ancien empire autrichien ; traité de Neuilly-sur-Seine, le 27 novembre 1919, pour celui de la Bulgarie ; traité du Grand Trianon à Versailles, le 4 juin 1920, pour celui de la Hongrie ; traité de Sèvres, le 10 août 1920, pour celui de l’Empire ottoman et traité de Lausanne, le 24 juillet 1923, pour rendre à la Turquie les territoires perdus lors du traité de Sèvres.

Avec la disparition des quatre empires, de nombreuses entités politiques se constituèrent (la Tchécoslovaquie réunit la Bohême, la Moravie, la Slovaquie, la Rhuténie) ou se reconstituèrent (la Pologne, disparue depuis 1795). En effet, les populations de l’Europe de l’Est et orientales, immergées dans ces grands ensembles, formulèrent des revendications nationales. Ce moment de recomposition des États, l’exposition le nomme : « Les marches à l’Est ». De la sorte, les Finlandais, les habitants des Pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) les Polonais, les Tchèques, les Slovaques, les Croates, les Ukrainiens, les Arméniens, les Kurdes et les Arabes, exigeaient leurs indépendances. La guerre civile russe (1917-1923) fut un exemple pour certains peuples d’Europe de l’Est, qui se soulevèrent comme la Finlande, les Pays baltes et l’Allemagne. Les forces contre-révolutionnaires réagirent avec vigueur et rétablirent l’ordre, sauf en Russie où les bolcheviks s’imposèrent devant l’Armée blanche pourtant soutenue par les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et le Japon. En Allemagne, par exemple, dès octobre 1918 des mutineries eurent lieu et se créèrent des conseils de soldats et d’ouvriers. En janvier 1919, la révolte spartakiste marxiste à Berlin fut réprimée dans le sang par les armées régulières de la jeune République de Weimar aidées par des troupes paramilitaires, les Freikorps (corps francs) constitués d’anciens officiers et des soldats démobilisés. On peut voir, dans une vitrine, une tenue de mitrailleur de Freikorps et un casque arborant une tête de mort qui n’est pas sans rappeler l’insigne de la SS, organisation née quelques années plus tard.

Certains pays qui recherchaient leur indépendance, afin de repousser leurs frontières, s’affrontèrent entre eux. Ce fut le cas de la Pologne qui se déclara indépendante le 11 novembre 1918, mais dut batailler ferme contre l’Ukraine, au sud, la Russie bolchevique, à l’Est, la Lituanie, au nord, et l’Allemagne, à l’ouest, qui dépêcha ses corps francs sur le terrain des opérations. Après avoir accompli une percée jusqu’à Kiev, la Pologne fut repoussée par l’Armée rouge, en août 1920, dont l’avancée s’arrêta à 35 km de Varsovie. Une affiche de propagande polonaise invite les Polonais à défendre leur pays : « Aux armes ! ». Si la progression soviétique s’arrêta, ce fut en partie grâce à une mission militaire française, composée de 400 officiers dont le capitaine de Gaulle, qui conseilla avantageusement l’armée polonaise qui réussit à refouler les troupes soviétiques.

Tous ces conflits territoriaux à l’Est finirent par des arbitrages diplomatiques et par des plébiscites des populations pour établir les frontières reconnues par la communauté internationale. En conséquence, les Pays baltes, la Pologne et la Finlande conservèrent leur indépendance, tandis que l’Ukraine et la Biélorussie devinrent des républiques de l’URSS.

La dernière salle est consacrée au Levant, c’est-à-dire au Proche-Orient. Mehmet VI, à la fois sultan ottoman (titre politique) et calife de l’islam (titre religieux), fut déposé en 1922 par les partisans du nationaliste Mustafa Kemal qui devint le premier président de la République turque. En effet, le traité de Sèvres d’août 1920, que les représentants de Mehmet VI avaient signé, démantela l’Empire ottoman qui perdit 4/5e de son territoire. L’Arménie devint indépendante, le Kurdistan turc autonome, alors que de larges régions passèrent sous la domination de la Société des Nations (SDN) qui confiera à la France le Liban et la Syrie, et au Royaume-Uni la Mésopotamie (grosso modo l’Irak actuel). Le traité de Sèvres mit le feu aux poudres et provoqua le soulèvement des turques qui entreprirent une guerre d’indépendance face à la Grèce et à l’Arménie. Les victoires turques obligèrent les alliés à réviser leurs décisions à travers le traité de Lausanne, en 1923, qui rendit à la Turquie ses territoires perdus.

Du côté des provinces arabes, en 1918, l’émir Fayçal avait pour ambition de créer un État arabe indépendant sur le territoire de l’ancien Empire ottoman. Ce projet gagna les faveurs des Britanniques et notamment de « Lawrence d’Arabie », un jeune archéologue enrôlé dans les services de renseignement militaire, mais c’était sans compter sur les Français qui refusèrent de remettre en cause les accords Sykes-Picot conclus, en 1916, entre le Royaume-Uni et la France, qui s’étaient répartis secrètement, de manière égale, les provinces arabes de l’Empire ottoman. Finalement la France obtint auprès de la SDN, le 24 avril 1920, un mandat sur le Liban et la Syrie. Après la bataille de Maysaloun, du 24 juillet, remportée par l’armée française du Levant, le général Gouraud, le commandant en chef, chassa l’émir Fayçal qui s’était fait élire roi de « Grande Syrie ». C’était fini de l’espoir de Fayçal et du colonel Lawrence de constituer un État panarabique.

Malgré un souci évident du commissariat de rendre compréhensible la politique mondiale de ce temps, l’exposition des Invalides décrit des situations complexes que le visiteur n’est pas toujours apte à démêler. Heureusement, les cartes animées – le point fort de l’exposition – permettent de comparer la situation de 1914 à la situation de 1918 et de comprendre un tant soit peu ces situations mouvantes et inextricables.

 Didier Saillier

(Décembre 2018)

Illustration : Le 11 novembre 1918, à 5 h 15, l’armistice est signée dans le wagon restaurant 2419D par les Alliés et les plénipotentiaires allemands. ©Rue des Archives/RDA.

 

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La guerre de 1870-1871, une défaite glorieuse

Le musée de l’Armée, à l’Hôtel national des Invalides, à Paris, organise, du 13 avril au 30 juillet 2017, l’exposition « France Allemagne (s) 1870-1871 – La guerre, la Commune, les mémoires ». Y sont présentés plus de 320 œuvres de cette guerre oubliée : peintures, photographies, objets usuels et militaires (uniformes, canons, obus, mitrailleuse Bollée, nacelle de ballon dirigeable du Volta…).

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Le titre de l’exposition, « France Allemagne (s) », pourrait évoquer l’histoire des rencontres de football entre les deux pays. Or, cet affrontement ne fut pas sportif mais militaire : c’est la guerre de 1870. Celle à qui Georges Brassens, dans sa chanson « La Guerre 14-18 » (1964), attribuait ironiquement un « satisfecit » dans son cœur, mais pas la première place : « Mais, mon colon, cell’ que j’préfère / C’est la guerr’ de quatorz’-dix-huit ! » Cette chanson qui se veut provocante a pourtant une réelle signification. Déjà au temps de Brassens, dans son enfance, la guerre de soixante-dix était à mettre au rayon des vieilleries, pensez donc une guerre du dix-neuvième siècle ! Et le phénomène s’amplifia au fur et à mesure que le temps passait : la Grande Guerre et celle de quarante l’avaient supplantée à l’école comme dans les mémoires. L’autre événement – son contemporain – qui la recouvrit d’une pellicule d’oubli supplémentaire est la Commune de Paris. Encore aujourd’hui les 72 jours de son existence sont présents dans toutes les mémoires, une révolution manquée qui a nourri l’imaginaire romantique révolutionnaire tout le long du XXe siècle.

Mais revenons à ce « satisfecit » qui fit 139 000 morts et 143 000 blessés, côté français et 65 000 morts et 89 000 blessés, côté allemand. Les organisateurs de cette exposition, comme il est à présent habituel dans ce genre de manifestation où plusieurs pays sont concernés, présentent le point de vue des différents protagonistes, à la fois pour donner une connaissance plus large du sujet et aussi pour tendre vers l’objectivité ou, pour reprendre la métaphore sportive, d’être fair-play. Comment ce conflit a-t-il commencé ? Par l’épisode dit de la « dépêche d’Ems ». Otto von Bismarck, le ministre-président, pour dresser réciproquement les deux opinions, modifia malhonnêtement un télégramme reçu du roi de Prusse Guillaume Ier lié à la candidature d’un Hohenzollern au trône d’Espagne. Napoléon III tomba dans le piège et, poussé par son entourage, déclara la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870, alors que l’armée française était numériquement inférieure (265 000 hommes) à la coalition allemande (600 0000 hommes). De plus, mal préparée à une guerre, sans aucun allié en Europe, comment la France aurait-elle pu éviter le désastre ?

Cette guerre, dans l’optique allemande, avait pour objectif d’unifier, encore un peu plus, les États germaniques autour de la Prusse, dirigée par la dynastie des Hohenzollern, royauté régnante depuis 1701. En effet, depuis 1864, Bismarck – devenu ministre-président deux ans plus tôt – lors de la guerre des duchés, avait commencé l’unification des États allemands en déclarant avec l’Autriche la guerre au Danemark. Ainsi la Prusse récupéra les duchés de Schleswig et de Saxe-Lauenbourg, et l’Autriche celui de Holstein. Mais, en 1866, sous prétexte d’un différend concernant la gestion des duchés annexés, la Prusse attaqua l’Autriche et remporta en trois mois une victoire sans coup férir, singulièrement à Sadowa (1866), dont on peut voir dans l’exposition le tableau d’Emil Hünten, La Bataille de Sadowa (1885). Ainsi le rêve de la solution grande Allemande s’estompa pour une solution petite Allemande, c’est-à-dire sans inclure l’empire d’Autriche. Néanmoins, prudente, vis-à-vis de la France, la Prusse n’incorpora pas dans la nouvelle entité instituée la « Confédération germanique », les États du sud qui jouxtaient le territoire français. Ce n’est seulement qu’en novembre 1870 – la victoire se profilant – que ceux-ci, qui prêtaient militairement main forte à la Prusse, la rejoignirent. Huit jours avant la signature de l’armistice entre la France et la Prusse, fut proclamé, à Versailles, le 18 janvier 1871, l’Empire allemand (Reich) : pour la première fois un État-nation outre-Rhin était fondé.

Dès le mois d’août, les défaites françaises s’additionnèrent en Moselle, et le 1er septembre – le point culminant du conflit – l’armée allemande encercla Sedan et le lendemain Napoléon III, le commandant en chef des armées de France et de Sardaigne, capitula et fut fait prisonnier. À Paris, le 4 septembre, se forma alors un gouvernement provisoire de la Défense nationale qui mit fin au Second Empire et donna naissance à la IIIe République. L’armée du maréchal von Moltke poursuivit sa percée vers Paris et l’assiégea, à partir du 20 septembre. La progression de l’armée allemande continua et les défaites françaises également : Strasbourg, assiégée depuis 41 jours, finit par rendre les armes le 27 septembre, tandis que le maréchal Bazaine capitulait à Metz, le 28 octobre, sans état d’âme, préférant la défaite plutôt que d’assister à l’instauration de la République. Les villes tombèrent une à une en janvier : Le Mans, Héricourt, Saint-Quentin, Buzenval. Exténuée, la France finit par se résoudre à signer, le 26 janvier 1871, un armistice avec le Reich. Et pourtant, malgré l’armistice, Belfort résista encore et toujours au siège débuté en novembre. Ce n’est qu’en février – après 104 jours de résistance – sur ordre du gouvernement de la Défense, que la ville se rendit. Au cours des mois qui suivirent l’arrêt des combats, une série d’accords furent conclus pour entériner la défaite de la France ; ils aboutirent au traité de Francfort, le 10 mai, mettant un terme à la guerre franco-allemande, stipulant la perte de l’Alsace et une partie de la Lorraine, le versement d’une indemnité de guerre de cinq milliards de francs-or et, la cerise sur le gâteau, un défilé des troupes prussiennes dans Paris.

Cependant, l’armistice ne mit pas un terme au combat des Parisiens. Après avoir subi les privations en chauffage et en nourriture, puis les bombardements, en janvier, les assiégés, qui n’avaient pas capitulés pendant 132 jours, se sentirent trahis par les « capitulards ». De plus, l’agitation sociale, apparue depuis le Second-Empire, contribua à la révolte des socialistes et des ouvriers qui revendiquaient l’autogestion des affaires publiques sans l’État. Le 18 mars, une insurrection mena à des élections municipales qui débouchèrent sur la proclamation de la Commune de Paris. Ainsi une guerre civile se déclencha entre les Fédérés et le gouvernement d’Adolphe Thiers réfugié à Versailles. Après avoir subi, en février, les canonnades à feu nourri, l’armée française – sous l’œil bienveillant des Allemands – entra le 21 mai dans les rues de Paris pour vaincre les dernières résistances. La « semaine sanglante » mit un terme à la Commune qui restera un phare de la révolte prolétarienne dans le monde. Lénine, lors de la révolution d’Octobre de 1917, se serait félicité quand les 72 jours de « sa » révolution furent dépassés.

Passablement oubliée, la guerre de 1870-1871 a laissé néanmoins des traces dans la ville, dans la langue et dans l’imaginaire. Ainsi la statue du sculpteur Louis-Ernest Barrias, La Défense de Paris, installée à Courbevoie (pour rendre hommage aux défenseurs), a donné son nom au quartier d’affaires de la Défense ; la statue Le Lion de Belfort (réplique aux dimensions réduites de l’original de Belfort) et la place Denfert-Rochereau rendent hommage à la résistance de la ville de Belfort et à son gouverneur, le colonel Pierre-Philippe Denfert-Rochereau ; de nombreuses voies en France portent la date de la fondation de la Troisième République (par exemple, la rue du 4-Septembre à Paris et la station de métro) ; une expression, à présent désuète, pour décrire une forte pluie ou une « pluie » de bonnes ou mauvaises nouvelles – « ça tombe comme à Gravelotte » – fait allusion à la bataille du 18 août livrée dans un village de Moselle ; l’image de Léon Gambetta, le ministre de l’Intérieur, s’élevant dans les airs en ballon dirigeable pour quitter Paris assiégée afin d’organiser la résistance à Tours, demeure encore dans les mémoires et rappelle l’univers de Jules Verne ; une autre représentation glorieuse dans la défaite est la « charge de Reichshoffen » (peinte par l’artiste Aimé Morot) par les cuirassiers français qui, sabres au clair, se firent massacrer par le feu de l’artillerie prussienne.

Tous ces vestiges de la guerre de 1870 sont instructifs et suggèrent qu’en France, les défaites sont autant – sinon plus – honorées que les victoires. « Si on avait été plus nombreux, on leur aurait mis la pâté », pour reprendre le célèbre sketch de notre enfance de Roger Pierre et Jean-Marc Thibault. L’art de la guerre n’est-il pas de transformer les déroutes en épopée ?

Didier Saillier

(Mai 2017)

Photo : Edouard Detaille (1848-1912), Le Salut aux blessés (1877), Musée d’art de São Paulo.