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August Sander, le photographe de la société allemande

Le Mémorial de la Shoah organise l’exposition « August Sander – Persécutés / Persécuteurs, des Hommes du xxe siècle » du 8 mars au 15 novembre 2018. Cette exposition met essentiellement l’accent sur les portraits que le photographe allemand réalisa pendant la République de Weimar et le Troisième Reich.

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Les photos d’August Sander (1876-1964) sont davantage familières que le nom de celui qui les a prises. Ses portraits appartiennent à l’histoire de la photographie et de nombreux photographes se réclamèrent de son regard, comme Diane Arbus.

Né dans les environs de Cologne, dans la région de Westerwald, August Sander est le fils d’un mineur exerçant le métier de charpentier de galerie. Lui-même, après l’école obligatoire, à 14 ans, y travailla jusqu’à l’âge de 20 ans en qualité de manœuvre. C’est en aidant un photographe, chargé de documenter le monde minier, qu’il découvrit son intérêt pour ce moyen d’expression. Après s’être formé dans diverses villes chez des photographes, il s’installa à son compte à Linz, en Autriche. Ses portraits de la bourgeoisie locale lui valurent une série de prix et ses photos architecturales et industrielles lui permirent d’en vivre confortablement. En 1911, il s’installa dans la banlieue de Cologne, à Lindenthall, pour ouvrir un atelier et photographier les paysans du Westerwald. À son retour de la guerre, en 1918, pendant laquelle il était affecté dans un service photographique, il eut l’idée de dresser le portrait de la société allemande sous l’appellation les « Hommes du xxe siècle ». Ce grand ensemble composé de près de 600 portraits et de photos de groupes sera l’œuvre de sa vie, un work in progress qu’il ne parvint pas à finir.

Ce projet d’ordre sociologique cherche à distinguer les différentes couches de la population allemande, c’est pourquoi les légendes des photos n’indiquent pas le nom de la personne mais une catégorie (Cf. « Jeunes paysans », « Mère ouvrière », « Étudiants ouvriers », « Manœuvre »). Dans cette perspective, il intègre ses anciennes photos représentant la paysannerie et continue de rechercher des individus pour compléter sa collection. Après 1945, il intégrera les photos d’autres séries comme « Prisonniers politiques », prises par son fils Erich, « Persécutés » et « Travailleurs étrangers » conçues à l’origine comme des séries différentes. Ce grand œuvre qu’est « Hommes du xxe siècle »  sera composé de 45 portefolios partagés en sept groupes : 1 : « Le paysan », 2 : « L’artisan », 3 : « La femme », 4 : « Les catégories socioprofessionnelles », 5 : « Les artistes », 6 : « La grande ville », 7 : « Les derniers des hommes » (idiots, fous, mourants). Dans le groupe 6 : « La grande ville », il insérera les « Travailleurs étrangers », « Persécutés » et « Prisonniers politiques », tandis que « National-socialiste » sera classé dans le groupe 4 : « Les catégories socioprofessionnelles » ! Comme on le constate, ses groupes ne sont pas toujours homogènes, mais il convient, selon son projet sociologique et historique, de faire entrer la société de la République de Weimar, puis du Troisième Reich, dans de larges catégories. Son idée principale est que l’individu doit représenter l’ensemble de sa classe : le maître pâtissier (1938) en blouse immaculée posant avec ses ustensiles représente le pâtissier, fier de son métier. Paradoxalement, si Sander veut représenter des « types », les individus possèdent néanmoins une individualité. Voici comment August Sander décrit son projet, en 1931, dans une conférence radiophonique : « À travers l’expression d’un visage, nous pouvons immédiatement déterminer quel travail il [l’individu] accomplit ou n’accomplit pas ; dans ses traits nous lisons qu’il éprouve du chagrin ou de la joie, car la vie y laisse immanquablement ses traces. Un poème dit : “Dans chaque visage d’homme, son histoire est écrite de la façon la plus claire. L’un sait la lire, l’autre non.” » Ce poème que cite August Sander peut s’appliquer à Sander lui-même : photographier c’est lire les pensées de la personne, lire son histoire personnelle qui transparaît dans la photo. Photographier est une question de regard et de confiance.

Cette idée de révéler la stratification de la société allemande est contemporaine de sa rencontre déterminante avec le groupe des artistes marxistes progressistes de Cologne (Heinrich Hoerle, Franz Wilhelm Seiwert, Gerd Arntz, Otto Freundlich) qui voulaient peindre les rapports sociaux, notamment ceux du capitalisme et de la guerre. La manière d’August Sander de photographier de manière « objective » s’inscrit par conséquent dans la conception marxiste des progressistes de Cologne. Comme chez ces derniers, on retrouve la structure sociale de la société, la volonté de représenter les individus sans fard, objectivement, sans chercher à les enlaidir ou au contraire à les magnifier. La femme juive entre deux âges (« Persécutée » [1938]), est montrée au naturel, la lumière soulignant sa peau fanée mais aussi sa noblesse d’âme. Une lettre de recommandation, écrite en 1928, par Franz Wilhelm Seiwert souligne la convergence entre le photographe et le groupe des progressistes : « Grâce à son œil perspicace, il a su déceler le propre de la physionomie humaine et fixer ainsi à travers le type, la catégorie et la manière d’être de ses contemporains, l’expression caractéristique du visage de son temps. […] La photographie de Sander renonce à recourir à toute forme d’effet vulgaire, elle n’est que pure photographie, renouant ainsi avec la tradition des daguerréotypes. Ni le photographe, ni ses procédés ne sont essentiels, mais bien davantage le sujet représenté, tel qu’il s’offre à l’objectif dans sa forme la plus simple et la plus naturelle. » Lors de l’exposition « L’art dégénéré », organisée à Munich, en 1937, par le régime nazi, les productions des progressistes seront mises négativement à l’honneur.

Après le succès de sa première exposition, en 1927, au Kunstverein de Cologne, un ouvrage paraît en 1929, Visages d’une époque qui sera retiré des librairies en 1936 par les autorités nazies. En effet, tous les modèles des soixante portraits ne sont pas que des blonds aryens : à côtés d’industriels et de personnes honorables, on y trouve un bestiaire en décalage avec l’idéal de pureté du national-socialiste : un chômeur, des anarchistes, des révolutionnaires, des artistes bohémiens, des mendiants, des chanteurs des rues, en un mot des « traîne-savates » ! L’arrivée des nazis transforme la vie d’August Sander. Bien qu’il ne soit pas juif, ses opinions politiques progressistes sociales-démocrates, qui transparaissent dans ses portraits, l’obligent à quitter la ville pour s’installer dans sa campagne natale du Westerwald et sauver en partie ses archives. À l’été 1944, son studio et sa maison de Cologne sont bombardés, ce qui provoque la disparition de dizaines de milliers de négatifs. Mais l’événement le plus dramatique pour August Sander est l’arrestation de son fils Erich – responsable du Parti socialiste ouvrier (SAP) – en septembre 1934, et sa condamnation à dix ans de prison, peine qu’il n’aura pas le temps finir, car six mois avant la fin de sa détention, en mars 1944, il meurt d’une appendicite non soignée.

Cette exposition sur August Sander, outre l’aspect biographique détaillé d’un photographe méconnu, est composée en deux parties. La première montre des fragments de cette œuvre photographique commencée dès les années 1910, c’est-à-dire les photos présentées dans l’ouvrage Visages d’une époque ; la deuxième partie, que met en avant le titre de l’exposition, présente les « travailleurs étrangers », les « persécutés » et les « persécuteurs ». Sur deux murs qui se font face, d’un côté sont exposées les photos de juifs, prises autour de 1938, qui venaient dans le studio de Sander dans le dessein de renouveler leur carte d’identité, depuis l’obligation nazie d’y faire apposer la mention « Juif » ou pour quitter l’Allemagne. De l’autre côté, des nationaux-socialistes, de toute obédience, jeunesse hitlérienne, SS, officiers, soldats, tous en uniformes, venus se faire tirer le portrait pour nourrir leurs albums personnels. Paradoxalement, ceux qui sont censés être des « seigneurs » sont plutôt avachis devant l’objectif d’August Sander, des visages banals dans lesquels on ne lit guère une grande force morale ni intellectuelle, alors que les « persécutés » se révèlent énergiques et personnels. N’est-ce pas le talent d’August Sander d’être capable de lire « dans chaque visage d’homme [son] histoire […] écrite de la façon la plus claire » ?

 Didier Saillier

(Septembre 2018)

Photo : Secrétaire à la Westedutscher Radio de Cologne, 1931 (détail).

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L’Histoire avec sa grande hache

Le Mémorial de la Shoah consacre une exposition, « Après la Shoah – Rescapés, réfugiés, survivants (1944-1947) », du 27 janvier au 30 octobre 2016, à la période qui suivit la libération des territoires occupés par les nazis jusqu’à la création d’Israël en 1948.

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Comment reprendre une vie normale après avoir été emporté par les bourrasques de « l’Histoire avec sa grande hache » – selon la célèbre formule de Georges Pérec dans W ou le souvenir d’enfance – qui s’abattirent sur l’Europe entre 1939 et 1945 ? L’exposition, qui axe son propos sur le devenir des Juifs européens, élargit toutefois le problème à tous ces millions d’individus qui erraient loin de chez eux, suite à la redéfinition des frontières. Les commissaires, Henry Rousso et quatre doctorants, braquent leurs projecteurs en particulier sur trois pays : la Pologne, l’Allemagne et la France.

Dans les derniers mois qui virent la chute du Troisième Reich, 30 à 40 millions de « personnes déplacées », nouveau statut juridique créé par les alliés (Displaced Persons ou « DPs »), se retrouvèrent dans les anciennes contrées détenues par les nazis. Outre les armées allemandes reculant devant l’avancée de l’Armée rouge, les civils les plus nombreux étaient des Allemands de souche – des « minorités » – expulsés d’URSS et d’autres pays de l’Est, notamment de Pologne et de Tchécoslovaquie (de 12 à 16 millions), et des travailleurs forcés venus de tous les horizons en Allemagne (11 millions). Dans cet ensemble hétéroclite, les Juifs représentaient 4 à 5 millions. Parmi ces derniers, les historiens distinguent ceux qui réussirent à subsister malgré la chasse à l’homme dont ils faisaient l’objet – les rescapés – et les 60 000 survivants sortis des camps d’extermination, de concentration ou du travail forcé, dont près de la moitié mourut dans les semaines suivantes.

Dès 1943, prévoyant ce phénomène massif, 44 pays, à Washington, créèrent l’Administration des Nations unies pour le secours et la réhabilitation (UNRRA), financée en large majorité par les États-Unis, pour apporter un secours économique aux déplacés et une aide à leur rapatriement. Soutenu par les armées alliées en logistique et en matériel, l’UNRRA, à la fin de l’année 1945, avait rapatrié la grande majorité des « déplacés », néanmoins restaient un million dont 250 000 Juifs. Ce dernier million était composé d’apatrides, de réfractaires « au retour », comme les citoyens soviétiques originaires des pays baltes et d’Ukraine, des Juifs de Pologne, d’Hongrie et de Roumanie, pays dans lesquels sévissait un fort antisémitisme. Au début de l’opération de rapatriement, nombreux furent expédiés contre leur gré dans leur patrie d’origine, ce qui provoqua des discussions au sein de l’UNRRA sur la pertinence morale de la politique du retour forcé. L’UNRRA créa une quarantaine de camps de transit qui furent répartis dans les zones occidentales en Allemagne, en Autriche et en Italie.

Certains camps DPs furent ouverts au sein même des anciens camps nazis, comme celui de Bergen-Belsen. Ainsi pour ces Juifs, la libération effective ne survint pas avant de nombreux mois. Jusqu’à l’automne 1945, ils étaient mêlés aux autres nationalités et ne faisaient l’objet d’aucun égard particulier, d’autant plus qu’ils pouvaient être victimes de violences antisémites de la part des anciens collaborateurs nazis, eux-mêmes réfugiés. Le règlement à l’intérieur de ces camps, entourés de barbelés, était sévère et les déplacés, en général, étaient traités comme des prisonniers et recevaient de mauvais soins : la nourriture et les vêtements manquaient, l’hygiène était déplorable. C’est le rapport d’Earl Harrison, le doyen de la faculté de droit de l’université de Pennsylvanie, qui changea la donne : « La situation est telle que nous semblons traiter les Juifs comme les nazis, sauf que nous ne les exterminons pas. Nombreux sont ceux qui demeurent dans des camps de concentration sous notre garde militaire au lieu de celle des régiments SS. On est appelé à se demander si le peuple allemand, en voyant cela, ne suppose pas que nous suivons, ou du moins que nous acceptons, la politique nazie. »* Remis, en août 1945, au président Truman, le rapport permit aux Juifs d’être placés dans des camps spécifiques – situés dans la zone américaine – administrés par eux-mêmes. Ainsi la vie reprenait son cours : les enfants étaient scolarisés, des mariages se célébraient, des bébés naissaient et le temps libre était encadré : des troupes théâtrales et musicales entreprenaient des tournées à travers les camps, le sport était à l’honneur. Dans l’exposition, des courts-métrages amateurs, tournés par des membres de la communauté juive (dont beaucoup sont signés Georges Kadisch), témoignent de la vie quotidienne. On y voit des réfugiés à table en famille un jour de fête, des jeunes autour d’un piano chantant ou jouant aux échecs. Des organisations juives apportèrent aussi une aide sociale, financière et matérielle dont la plus puissante était le Joint (American Jewish Joint Distribution Committee). Toutes ces organisations, pour certaines nées pendant le conflit, étaient présentes sur tous les fronts : le logement, la nourriture, les vêtements, tandis que d’autres, davantage spécialisées, mettaient l’accent sur l’aide à l’enfance (Œuvre de secours à l’enfance) ou sur la formation professionnelle (Organisation reconstruction travail).

Après avoir survécu à la déportation ou à son risque, 75 % des Juifs du continent européen souhaitaient le quitter pour se reconstruire une vie sous d’autres cieux. Ce chiffre atteint même 90 % pour les 250 000 Juifs survivants de Pologne (sur une population initiale de 2,7 millions) qui eux avaient la Palestine pour but. En effet, la fin de la guerre n’avait pas mis fin à l’antisémitisme et aux pogroms. Celui de Kielce (42 tués), perpétré le 4 juillet 1946 par les habitants de ce village, eut pour conséquence un nouvel exode vers l’ouest. Le retour des Juifs était intolérable pour la population locale qui, outre la haine ancestrale éprouvée à leur encontre, n’acceptait pas de rendre maisons et biens. Une histoire juive de l’époque résume bien la situation : « Ils ne nous pardonneront jamais ce qu’ils nous ont fait. » Après le rapport Harrison, le président Truman accorda des visas pour les États-Unis à plus de 35 000 déplacés, dont 28 000 Juifs. En revanche la porte de la Palestine leur était fermée, car les Britanniques, qui avaient un mandat sur ce pays, craignaient de mécontenter les Arabes. Pour pallier cette interdiction, des organisations juives mirent sur pied des réseaux pour faciliter les passages clandestins. Entre 1945 et mai 1948, date de la création d’Israël, 115 000 parvinrent à atteindre leur destination, mais, pour moitié, sans pouvoir y entrer.

Dans l’exposition, des témoignages d’anciens survivants français de la Shoah sont diffusés sur des moniteurs. Par exemple, Isidore Rosenbaum raconte l’interrogatoire serré qu’il dût subir pendant trois jours par la sécurité militaire pour s’assurer de la réalité de sa déportation car il était revenu en costume de militaire français. Une brochure émanant du 5e bureau, « Documentation sur les camps et prisons de déportés politiques et raciaux », (dont on peut consulter un fac-similé) indique les bonnes questions pour confondre les faux-témoins. Michel Rocard, qui était alors un boy scout protestant âgé de quinze ans, se souvient du retour des déportés qui furent transférés en partie à l’hôtel Lutetia pour les premiers soins. Après la Libération, revinrent en France 3 800 Juifs rescapés des camps sur 76 000 déportés. Des objets sont exposés, notamment une boîte sanitaire de la Croix rouge que l’on distribuait aux DPs, un uniforme de déporté et une valise en bois bricolée appartenant à un certain Jacques Modiano.

Cette exposition du Mémorial de la Shoah met en lumière la plus importante émigration d’Europe qui a été suivie par d’autres vagues, jusqu’à la dernière en date, celle du Proche-Orient.

Didier Saillier

(Avril 2016)

* Cf. François Ouzan, Ces juifs dont l’Amérique ne voulait pas, 1945-1950, Éditions Complexe, coll. « Questions au xxe siècle », 1995.

Photo : Félix Nussbaum (Né en 1904 à Osnabrück ; décédé en 1944 à Auschwitz), « Autoportrait au passeport juif », huile sur toile, vers 1943. Musée Félix Nussbaum à Osnabrück.

 

Le sport et le totalitarisme

Du 9 novembre 2011 au 29 avril 2012, est organisé au Mémorial de la Shoah, à Paris, l’exposition « Le sport européen à l’épreuve du nazisme – des J.O. de Berlin aux J.O. de Londres (1936-1948) ». Le sport était le prolongement de la guerre par d’autres moyens.

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Les décennies 1920-1930 ont vu la montée des extrêmes et parallèlement le développement du sport comme moyen d’inculquer de nouvelles valeurs et d’encadrer la jeunesse.

La gymnastique a été au centre de l’éducation des garçons dans les régimes totalitaires pour affermir les corps et devenir une préparation au service militaire et à la guerre. Pour les filles, la culture physique s’impose pour offrir « à l’État et au peuple des enfants en bonne santé ». L’école étant trop axée sur l’intellectualisme, il convenait d’augmenter les heures de sport pour apporter un surcroît de puissance mise au service de l’État. Le sport quant à lui (lié à la compétition, à la volonté du surpassement, à l’abaissement des limites) n’est pas complètement étranger à l’idéologie totalitaire revendiquant la force, le combat, la victoire.

L’exposition montre que le sport a été, dans les années 1920-1930, au centre du nazisme et des autoritarismes européens (italien, espagnol, vichyssois). De tous les régimes, c’est le nazisme qui a su utiliser avec le plus d’efficacité le sport pour en faire le moyen de contrôle des masses et apporter la preuve de sa capacité à faire advenir un homme nouveau, de transformer les corps et de modifier les conduites. D’ailleurs, il est à remarquer, que ce soit dans les régimes de type fasciste ou démocratique, que le sport a la réputation de renforcer les qualités morales et de tremper les caractères.

Les jeux olympiques de Berlin, en 1936, furent une vitrine à échelle mondiale pour diffuser les idées et montrer la grandeur du troisième Reich. Des équipements gigantesques furent construits dont un stade capable d’accueillir 100 000 spectateurs. Même si l’Allemagne remporta ces jeux à domicile – en nombre de médailles – néanmoins, les épreuves les plus prestigieuses lui échappèrent. Ce qui n’empêcha pas les dirigeants à voir en elles la préfiguration des futures victoires militaires. Leni Riefenstahl, en 1936-1938, dans son film Olympia (Les dieux du stade) rendra compte de cette compétition en esthétisant les corps musclés.

Un système politique qui se veut puissant doit le démontrer sur le plan sportif, d’où le mécontentement du führer, lors de ces jeux, lorsque le noir américain, Jesse Owens, remporta 4 médailles d’or (100 mètres, 200 mètres, 4 x 100 mètres et le saut en longueur) devant ses propres athlètes à l’apparence si germanique. Les faits sont têtus disait Lénine. Cette volonté de faire coïncider la théorie raciale à la réalité impliquait de refuser dans les équipes nationales ceux qui ne répondaient pas aux critères exigés. Les juifs, au premier rang des exclus, furent l’objet de discriminations dans le sport comme dans tous les autres domaines de la vie courante. Même monter un cheval leur était interdit, car un cheval allemand ne pouvait être en contact avec un juif. En ne leur permettant pas de se confronter aux autres athlètes, les nazis montraient de cette façon leur doute quant à leur supériorité raciale effective.

Selon la charte, « le mouvement olympique a pour but de contribuer à bâtir un monde pacifique et meilleur en éduquant la jeunesse par le moyen du sport pratiqué sans discrimination d’aucune sorte et dans l’esprit olympique qui exige la compréhension mutuelle, l’esprit d’amitié, la solidarité et le fair-play »  (principe 6), or dès leur prise de pouvoir, les nazis épurèrent le monde sportif en excluant les juifs et les tziganes des organisations sportives et des championnats nationaux.

Comme les autres membres de leur communauté, les sportifs juifs, d’abord allemands, puis européens, furent internés dans des camps de concentration, d’extermination et dans des ghettos. Le sport n’y était pas absent, mais détourné de son usage récréatif. Lorsque des sportifs étaient repérés, les gardiens s’amusaient à leur faire pratiquer leur spécialité comme ce fut le cas du nageur Alfred Nakache, détenteur du record du monde du 200 mètres papillon, en 1941, forcé d’aller chercher des pierres dans une citerne d’eau glacée. Ou encore, le boxeur poids léger tunisien, Young Perez, champion du monde quelques années auparavant, combattit contre un poids lourd gardien au camp d’Auschwitz.

Le sport ne fut pas seulement réservé aux systèmes totalitaires, mais aussi un moyen de lutter contre eux. Certains clubs, faisant office de couvertures, dissimulaient en fait des activités de résistance et un journal clandestin, Sport libre, né de ces organisations, relatait la disparition des athlètes juifs. Comme chez l’ennemi, le sport permettait de conserver une bonne forme physique pour faire face aux combats dans les maquis. Des sportifs firent de la résistance armée comme, par exemple, Rino Della Negra, le footballeur du Red star, membre FTP-MOI du groupe Manouchian. La résistance sportive provenait également de l’Allemagne même. Quelques personnalités, à la blondeur germanique, refusèrent de soutenir le régime hitlérien comme le coureur cycliste, Albert Richter, qui gardera auprès de lui son entraîneur juif. Une photo célèbre le représente, à l’arrêt sur son vélo, posant ostensiblement sa main sur la cuisse alors que l’assistance l’acclame par des saluts hitlériens.

L’exposition se révèle importante par le nombre de textes sur les panneaux, même si elle est répartie dans seulement trois salles. Des photos, des films documentaires, des enregistrements sonores viennent compléter la connaissance de cette période. La première salle est certainement la plus originale par son installation évoquant les différents attributs liés aux disciplines sportives (tennis, gymnastique, football, natation, athlétisme, boxe), et la plus émouvante, dans la mesure où des biographies de sportifs juifs, ayant été emportés dans la tourmente de la guerre, permettent de sauver de l’oubli, un nom, une photo, une histoire.

Même si cette exposition est centrée sur le nazisme et sur ses satellites, on peut se demander pourquoi n’est faite aucune allusion au rapport que l’Union soviétique entretenait avec le sport. Pourtant les grandes démonstrations sportives, les gymnastiques collectives ne sont pas sans rappeler celles qui avaient cours plus à l’ouest de l’Europe. De nos jours, le spectacle sportif instrumentalisé par l’État n’est pas l’apanage des systèmes totalitaires, il n’est à voir les victoires des équipes nationales qui galvanisent les foules et leur font oublier les problèmes économiques de l’heure. Que l’on se souvienne de la coupe du monde de football, 1998, qu’avait remporté l’équipe de France, Jacques Chirac, alors président de la République, avait vu sa popularité remonter subitement, sans avoir pour autant marqué un seul but.

Didier Saillier

(Mars 2012)

Photo : Congrès sportif à Nuremberg. Allemagne années 1930. Hugo Jaeger (dr).