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Aux bons soins du docteur Proust

– Alain de Botton, Comment Proust peut changer votre vie, Éditions Denoël, 1997 (repris en 2001 chez « 10/18 » coll. « domaine étranger », 253 pages).

– Marcel Proust, Correspondance, choix de lettres, présentation, notes, chronologie, bibliographie et index par Jérôme Picon, GF Flammarion, 2007, 382 pages.

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Ce mois-ci le compte-rendu nest pas lié à une « sortie », mais à louvrage dAlain de Botton, Comment Proust peut changer votre vie, publié en 1997. En novembre 2013, étant hospitalisé, jai lu cet ouvrage couplé avec la correspondance de Marcel Proust avec grand plaisir et profit pour le malade que j’étais.

Dans la famille Proust, soigner est une seconde nature. Le professeur Adrien Proust, le père, fils dun épicier de province, était devenu une sommité internationale, conseillant les gouvernements dans les maladies infectieuses notamment le choléra et la peste buboniques. Robert, le frère, avait suivi les traces de son père en devenant un chirurgien de renom.

Marcel, pour sa part, navait le goût pour aucune profession, ce qui faisait le désespoir de ses parents. Un temps, il envisagea la diplomatie ou le barreau. Sa tentative la plus sérieuse se concrétisa en devenant bibliothécaire bénévole à la bibliothèque Mazarine. Si lidée d’être au contact des livres lui paraissait enviable, en revanche, le lieu trop poussiéreux pour ses poumons fragiles le fit renoncer. Les arrêts maladies se succédant, le bénévole fut remercié au bout de cinq ans. On peut comprendre ses employeurs qui, ne le voyant pas plus dune journée par an, perdirent patience. Son père dut se rendre à l’évidence : son aîné ne serait pas « comme tout le monde », lui qui avait pour vocation l’écriture. Quelle tuile ! Cependant, Marcel, en bon fils, reliait lactivité littéraire à la médecine par un chemin inattendu. Dans une lettre à sa gouvernante, Céleste Albaret, quelque temps après avoir commencé d’écrire A la recherche du temps perdu, Proust lui confia son ambition : « Ah, Céleste, si j’étais sûr de faire avec mes livres autant que papa fait pour les malades. »

Alain de Botton dans son ouvrage Comment Proust peut changer votre vie, a lambition de montrer que l’œuvre de Marcel Proust a des vertus thérapeutiques insoupçonnées sur ses lecteurs en les aidant à vivre mieux ou, du moins, à changer leur regard sur lexistence. Lorsque lon connait les difficultés existentielles de l’écrivain et son manque de santé, cela peut étonner.

En neuf chapitres, Alain de Botton recense tous les bienfaits du « Dr Proust » avec humour. Tous les conseils convergent vers lidée que loccupation dune vie devrait consister à la recherche de soi-même, à la découverte du véritable moi enfoui sous les apparences sociales et entravé par l’absence de lucidité (le moi social contre le moi profond).

La première leçon consiste à montrer que la lecture d’un roman permet au lecteur de mieux se connaître au contact de la pensée d’un auteur. Qui n’a jamais fait cette expérience troublante : trouver que l’écrivain pense comme vous ! Ou encore éprouver un sentiment de joie en raison de la beauté d’une phrase, si simple qu’elle vous donne le sentiment que vous auriez pu l’écrire. Dans ces moments-là, l’écrivain et le lecteur ne font plus qu’un. Cest en fréquentant un monde qui n’est pas le sien que lon peut pénétrer dans les zones de sa sensibilité et d’éprouver le sensation de sappartenir. Loin d’être une perte de temps, la littérature vous met en contact avec vous-même, ce qui est beaucoup.

Pour être en harmonie avec son être, il convient d’admettre son ignorance, de reconnaître ses désirs non satisfaits. Ce qui n’est pas aisé dans le monde social qui joue sur les apparences. Comment accepter davouer ses lacunes, ses insuffisances ? Cependant dissimuler, mentir est une charge permanente qui empêche d’éprouver la félicité. C’est pourquoi Proust a comme ambition de découvrir l’univers réel des êtres et de partir à la « recherche de la Vérité » (Lettre à Jacques Rivière de février 1914, Correspondance, p. 214). Pour réaliser ce projet, il observe son entourage avec acuité : [] je ne profite des autres que dans la mesure où ils me font faire des découvertes en moi-même, soit en me faisant souffrir (donc plutôt par lamour que par lamitié), soit par leurs ridicules [] dont je ne me moque pas mais qui me font comprendre les caractères. » (Lettre à Emmanuel Berl de 1916. Correspondance, p. 238).

Proust ne supporte pas parmi ses contemporains ceux qui utilisent les phrases à la mode destinée à montrer que l’on est « de son temps ». A ce sujet, il distingue la conversation, le lieu du psittacisme et de la superficialité, et l’écriture sujette, dans le meilleur des cas, à la hauteur. La conversation peut se révéler brillante, mais ne possède pas la profondeur dune réflexion écrite, car, à travers le flot verbal, le locuteur ne prend pas le temps de sarrêter, de peser ses mots, ses idées. En revanche, l’œuvre écrite prend sa force dans les interruptions de la pensée : la lucidité se relâche si vite. Comme on l’aura compris, pour lui, la communication la plus profonde, la plus vraie, la plus intense se trouve dans la littérature.

Une de ses obsessions est de rechercher le mot juste afin de rendre compte de l’émotion qui l’a étreint. Nest beau que ce qui est subjectif, ce qui sort de soi, affirme-t-il. Imiter les autres écrivains et plus largement les humains reviendrait à renoncer à son identité, en devenant un représentant de la collectivité qui cherche à émonder les individus. Se plier aux exigences, aux coutumes de la société, ou dune coterie en particulier, cest renoncer à sa singularité. Le programme de Proust est ambitieux, voire utopique : reconnaître à chaque humain une singularité qu’il soit écrivain ou domestique. Fort de ce principe humaniste, Proust, qui refuse de se conformer à la loi du grand nombre, se révèle un anarchiste. En tentant d’évincer la langue commune, faite de stéréotypes, de clichés, de lieux communs, les écrivains, se doivent de forger et d’utiliser leur propre langage. Idée qui renvoie à la réflexion de Gilles Deleuze (Critique et clinique, Minuit, 1993) affirmant que le « grand » écrivain écrit, à lintérieur de sa propre langue, dans une langue étrangère. En tous les cas, le bon docteur Proust met la barre très haut pour nous indiquer la voie daccès à lhumanité.

A partir de ses conseils « thérapeutiques », on en vient à comprendre que la véritable pensée ne consiste pas à répéter ce que d’autres ont affirmé, mais de révéler la sienne à travers son propre cheminement en compagnie des écrivains, des poètes, des philosophes, des penseurs en tout genre, qui vous prêtent main forte pour accéder à votre pensée pas nécessairement originale qui a surgi de votre esprit jouissance inestimable. En refusant de lire de grands auteurs sous prétexte de se sentir phagocyter, on serait incapable de créer soi-même : « Il ny a pas de meilleures manières darriver à prendre conscience de ce quon sent soi-même que dessayer de recréer en soi ce qu’à senti un maître. Dans cet effort profond cest notre pensée elle-même que nous mettons, avec la sienne, au jour. » (M. Proust, Pastiches et mélanges, Gallimard, 1919 ; cité par Alain de Botton, op. cit., p. 226). Bien sûr le risque est grand de se fondre dans le modèle admiré sans parvenir à trouver sa propre voix. Ce qui reviendrait à oublier la leçon de Proust de ne pas imiter afin de préserver son identité. Rester sur la ligne de crête, tel est la visée que peu réussissent à atteindre.

Alain de Botton nest pas un universitaire spécialiste de Proust, « seulement » un amoureux brillant de l’œuvre quil met à la portée de tous. Est-ce pour ne pas effrayer ses lecteurs quil ne livre pas les références de ses citations ? « Omission » qui oblige le lecteur à se rendre directement à la source. Et labsence de bibliographie nest-elle pas un casus belli adressé aux exégètes ? Tous ces « manques » ressemblent furieusement à une attaque masquée : il nest pas nécessaire d’être un spécialiste, de passer des années à étudier dans le détail une œuvre, dutiliser un langage technique, pour revendiquer une connaissance profonde seul compte le plaisir et les émotions, telle serait sa position. On peut ne pas partager ce point de vue (non formulé), mais au contraire penser que lopposition de deux types de lecteurs n’a pas de raison d’être : la richesse de la lecture consiste à faire feux de tout bois.

Didier Saillier

(Décembre 2014)

Illustration : Marcel Proust par Wesley Merritt

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Du côté de l’inconscient

Jean-Yves Tadier, Le lac inconnu – Entre Proust et Freud, Éditions Gallimard, coll. « Connaisance de l’inconscient », série « Tracés », 188 p, 16,50 €.

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Bien que la notion d’inconscient soit devenue populaire (dans les médias comme dans les discussions), sa signification n’est pas toujours comprise ni admise. Dans le débat intellectuel, l’inconscient est suspect ; n’est-il pas le fruit d’une hypothèse d’un homme qui n’a jamais pu le prouver scientifiquement ? Critique qui apparut dès les débuts de la psychanalyse jusqu’à ces dernières années avec le philosophe Michel Onfray qui a défrayé la chronique avec son pamphlet contre Freud, Le crépuscule d’une idole.

L’inconscient n’est pas resté dans les sphères médicale et philosophique, mais a intéressé, dès les années 1910, le monde artistique et littéraire. Que l’on se souvienne du surréalisme qui l’a même mis au centre de sa pratique en recourant à l’écriture automatique (écrire à la manière de l’association libre pratiquée au cours de la séance analytique). Pour ces artistes comme pour Freud, le conscient n’est que la partie émergée de l’iceberg. En refusant d’explorer la face cachée, on ne fait que mutiler l’être humain. Les personnes qui s’opposent à sa réalité se veulent des rationalistes qui pensent maîtriser leurs actes, comprendre les motifs de leur action, contrôler leur vie tout entière. Ce doute quant à l’existence de l’inconscient a aussi des répercussions médicales, en recourant plus volontiers à des solutions médicamenteuses qu’à l’enrichissement de la compréhension par la parole.

La collection « Connaissance de l’inconscient » chez Gallimard, accueille un petit livre élégant de Jean-Yves Tadié Le lac inconnu Entre Proust et Freud. Connu comme le plus grand spécialiste français de Marcel Proust, il a publié notamment une biographie en deux volumes de son écrivain fétiche. Ce livre est agréable par son style accessible, non jargonnant, et stimulant pour sa thèse qui postule qu’il y a du Freud en Proust et du Proust en Freud. On s’aperçoit que chez eux la psyché est au centre de leur préoccupation ; phénomène que l’on peut expliquer par la conception de leurs œuvres à la même période et par la circulation des idées à travers l’espace. En effet, les écrivains ou les penseurs s’approprient, d’ailleurs sans toujours s’en apercevoir, les obsessions de leur temps. Ce qui conduit à s’interroger sur la naissance des idées. Est-ce les hommes qui font l’époque ou l’époque qui fait les hommes ?

Bien que contemporains, Sigmund Freud (1856-1939) et Marcel Proust (1871-1922) ne se sont jamais rencontrés, pas plus qu’ils n’ont échangé de correspondances. Proust pour sa part n’a certainement jamais lu d’ouvrages de Freud, en revanche celui-ci aurait lu Du côté de chez Swann sans l’apprécier particulièrement. Pourtant, les deux auteurs, sans avoir eu la possibilité de confronter leurs idées, semblent dialoguer par œuvres interposées. Ils ont pris la mesure que représentait cette zone en-dehors du conscient que l’un a appelé « inconscient » et l’autre, usant d’un langage poétique, « lac inconnu ».

Comment accède-t-on à ce lieu qui est, par définition, inaccessible à la conscience ? Par les rêves, les lapsus, les actes manqués et autres psychopathologies de la vie quotidienne, les mots d’esprits et les productions artistiques et littéraires, affirme Freud. Tous ces moyens étant placés sous le signe de l’irraisonné et du surgissement.

Freud et la psychanalyse se sont, dès l’origine, intéressés aux œuvres littéraires qui évoquaient des phénomènes psychiques avant que la science les nomme et s’en empare. Freud ne voyait pas dans les littérateurs des adversaires (ce qui n’était pas forcément le cas pour ses collègues analystes), mais, au contraire, des alliés qui démontraient par la voie de la fiction tout le bien fondé de ses théories. Il éprouvait de l’admiration pour les écrivains (notamment son compatriote et contemporain Arthur Schnitzler) capables de révéler les motifs inconscients de leurs personnages et, partant, de leurs créateurs.

Proust, comme tant d’autres, a fait l’objet d’études psychanalytiques. Ce qui différencie le travail de Jean-Yves Tadier par rapport à ses devanciers, c’est qu’il n’applique pas une grille de lecture psychanalytique à l’œuvre proustienne, mais prend les deux hommes sur un plan d’égalité en montrant leurs intérêts convergents – œuvres intellectuelle et artistique et vie privée. Le sous-titre (« Entre Proust et Freud ») donne une clé de lecture pour comprendre le projet de l’auteur.

Cet ouvrage, composé de dix-huit chapitres est une étude comparative montrant comment Freud d’un côté et Proust de l’autre, sans s’être concertés, ont chacun à leur manière évoqué les mêmes phénomènes psychiques et thèmes (le sommeil, le rêve, l’homosexualité, la mémoire, l’enfance, la femme, la jalousie, l’amour, les actes manqués, le deuil…). L’un a formé une terminologie scientifique, et l’autre des métaphores propres à faire comprendre ce qu’est l’inconscient et ses manifestations, cependant les deux n’ont fait que braconner sur le même terrain de chasse.

Un des aspects les plus intéressants – parmi d’autres – dans l’ouvrage de Jean-Yves Tadier est la comparaison entre les mémoires freudienne et proustienne. La technique volontariste du créateur de la psychanalyse, le vagabondage de la parole sans réflexion, permettent d’accéder à ce qui a été oublié (ou refoulé, dirait-il). Si pour Freud le souvenir est désagréable (retour du refoulé), pour Proust, la mémoire involontaire est chargée de plaisir à se remémorer les moments heureux de l’enfance. Celle-ci surgit par hasard, au contact de micro-événements (comme la fameuse madeleine trempée dans le thé ou le trébuchement sur des pavés disjoints) qui déclenchent, en une fraction de seconde, le retour vers le passé le plus lointain, phénomène qui l’apparente à une machine à remonter le temps. Freud pour qui le monde de l’enfance n’est pas aussi enchanteur que les adultes aimeraient le croire, aurait certainement accusé les réminiscences proustiennes d’être des souvenirs-écrans, conçus pour dissimuler une réalité choquante. En ce sens, l’œuvre de Proust pourrait être vue comme une autobiographie mensongère – si elle en était une – en idéalisant le vert paradis de l’enfance.

Bien que leurs constats s’opposent, l’un comme l’autre s’accordent à penser que la remémoration est le moyen privilégié pour réconcilier l’être avec lui-même. Comme l’écrit Proust dans Albertine disparue, cité par Tadier : « ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement, mais par des puissances autres. » Citation à laquelle Freud aurait probablement souscrit.

Que serait l’œuvre d’art (au sens général) si son créateur n’était pas débordé par les forces intérieures inconnues ? Limitée et convenue en raison de sa maîtrise même. Celle qui a de la valeur est accomplie comme par inadvertance, telle serait la leçon que cet essai suggère.

Didier Saillier

(Octobre 2012)

Photo : Auguste Toulmouche, La fiancée hésitante, 1866.