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La tournée des «Calendriers» de Robert Cottard

Le 2 mai 2019, sont parus aux Éditions de l’Olivier Les Calendriers de Robert Cottard, un ensemble de nouvelles, à caractère autobiographique, décrivant la vie de facteur dans les villages du pays de Caux, en Seine-Maritime. L’ouvrage qui a valu à son auteur le prix des postiers écrivains 2020.

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Les postiers sont des hommes de lettres, comme on le dit plaisamment, mais certains sont par ailleurs aussi des écrivains. Robert Cottard est un de ceux-là. Il a connu sur le tard les joies de la publication, à 73 ans, avec son recueil de nouvelles Les Calendriers qui a été repéré par Agnès Desarthe, une écrivaine reconnue, habitant tout comme lui, à Gonneville-la-Mallet, un bourg de 1 500 âmes. Robert Cottard est entré aux PTT en 1968, reçu premier au concours national des facteurs, et fut affecté à la poste maritime pour trier et livrer le courrier aux paquebots, dont Le France, amarrés au Havre. Cinq ans plus tard, il est muté à Criquetot-l’Esneval où il restera jusqu’à la retraite, en 2000.

C’est à Gonneville-la-Mallet, à dix kilomètres d’Étretat, que se situe sur une période d’une trentaine d’années l’action des aventures de Bob le facteur. Elles ne sont pas datées, mais le lecteur parvient à se repérer grâce à des indicateurs temporels : « après le premier choc pétrolier » (1974), « l’année de la sécheresse » (1976), « Mai 68 » (facile), « la fièvre libérale qui toucha la Poste » (1991). La plupart des scènes décrites ont lieu de novembre à décembre, la période où le facteur fait la tournée des grands ducs pour proposer le célèbre « almanach des PTT » qui est le fil directeur des quinze nouvelles. L’almanach reste une valeur sure, même si la tradition se perd, notamment en ville. Si pour les acheteurs, il a une fonction décorative avec des photographies au recto et au verso et une fonction informative (phases de la lune, heures des marées, carte du département, plan de villes…), pour le facteur, il a une fonction rémunératrice, car c’est à cette occasion qu’il reçoit ses étrennes de fin d’année.

Bob avec sa 4 L Renault ou sa C 15 Citroën, dans les années 1980, parcourt les chemins pour rejoindre une ferme où un chien peu amène, comme le bullmastiff Le Pen qui le pourchasse les crocs à l’air ou le cocker Joe qui, sous ses airs placides, lui agrippe le mollet et lui déchire le pantalon. Heureusement que les maîtres ne sont pas aussi coriaces que leur chien ! Ce sont souvent des couples d’agriculteurs hauts en couleurs qui attendent avec impatience leur facteur et son calendrier. En effet, le facteur à la campagne est une figure locale, comme le maire ou le garde champêtre, l’une des rares personnes à pénétrer au sein des maisons. Pour certains, le facteur c’est même un copain : il est comme nous, en somme ! Et le calendrier, c’est sacré.

Malheureusement, Bob n’est pas toujours récompensé à sa juste valeur, car ses usagers sont souvent un tantinet pingres, du plus modeste au plus riche, comme monsieur le châtelain qui lui offre en guise de rémunération « une pleine corbeille de marrons qui [le] glacent ». Pour le sport, on s’enquiert du prix d’achat du calendrier, mais Bob finasse pour ne jamais révéler ce secret d’État. Les habitués, tout le long de l’année, lui offrent des légumes, des pots de confiture, des croissants, tandis qu’Yvonne et Louis l’invitent à une collation, un œuf sur le plat accompagné d’un cidre maison. Il n’y a pas que des désavantages d’être facteur…

Pendant ses tournées de distribution de lettres et de journaux régionaux (Le Courrier cauchois, Paris Normandie, Le Havre libre, le Journal de Criquetot), Bob en profite pour proposer ses calendriers. Le choix de l’almanach de la poste devient un cérémonial, on sort une bouteille, souvent du calvados ou du cidre – Normandie oblige : « Un pt’tit calva pour la route, lance René en tirant du bas de son buffet une bouteille sur laquelle est écrit “Bartissol”. » Le choix du calendrier est un moment sérieux, long et difficile, mais en définitive, ce sont souvent les animaux qui ont la préférence : les chiens et les chatons gagnent haut la main devant les paysages des régions de France.

Dans son recueil, Robert Cottard nous donne à entendre une France rurale populaire à travers des mots qui fleurent bon – pour rester vague – l’« ancien temps » : le Bartissol, un apéritif aujourd’hui en perte de vitesse ; la TSF où « sur le cadran on peut encore lire des noms de stations tels que Dortmund et Hilversum » ; l’Ami 6 Citroën gardée religieusement dans un garage par Choléra, un riche rentier vivant comme un misérable : « En me désignant les poignées des portières et les accoudoirs, il précisa, non sans une pointe de fierté : “C’est les mêmes que la DS.” » Les noms de voitures jouent un rôle déterminant dans l’ambiance et colorent les époques : la R18, la Simca Aronde, la R8 Gordini, nous évoquent ce passé enfui.

L’autre apport de notre facteur lettré, c’est de rendre le charme savoureux de l’accent du pays de Caux par l’écriture phonétique : « – Et où c’est qu’il habite, vot’ biau-freï ? » ; « – On t’a pas oco vu pou l’calendrier ? » ; « – Excuse mé d’avé été un p’tieu long mais tu sais, on n’a pou’ un an ». Car Robert Cottard est friand de ce dialecte normand qu’il note religieusement dans son calepin : « S’intervalle parfois une expression en patois que je cueille avant qu’elle ne s’envole et qui fera peut-être les délices d’un philologue du xxiiie siècle. » Tous ces personnages sous la plume de Bob sont, si ce n’est sympathiques, du moins drôles ou touchants par leur histoire de vie, parfois dramatique.

Politiquement, les habitants du village sont de tendance droitière, voire d’extrême-droite. Le racisme quotidien est une évidence. Boris et Mado possèdent le portrait du maréchal Pétain en vis-à-vis du pape Jean-Paul II, tandis que Marie-Antoinette, une monarchiste convaincue, le portrait de Louis XVI. Le châtelain apostrophe à tour de bras le facteur par l’expression condescendante « mon ami ». Son ami lui propose en retour un almanach représentant les châteaux de Chambord et de Chenonceau pour lui rappeler ce « passé qu’il regrette et d’une monarchie dont il souhaite ardemment le retour […] ».

Outre les portraits de ses usagers, Bob nous présente une galerie de personnages liés au monde postal comme le vérificateur, qui contrôle la tournée et la normalisation des boîtes à lettres ; mademoiselle la receveuse qui piste les déplacements de Bob en téléphonant dans les fermes pour le remettre sur le droit chemin ; Lulu, le « Monsieur Conso », qui apprend aux facteurs à conduire mollo, tout en ressentant une dilection pour les bières allemandes, les blondes et les alcools forts. La Poste étant devenue une entreprise publique (les usagers sont devenus des clients et des « points de distribution »), il est temps que Bob tire sa révérence.

On apprend que le facteur en terrain cauchois a la terreur d’être muté pour raison disciplinaire dans un centre de tri postal de nuit, lieu de relégation, où la dépression et l’alcoolisme guettent les postiers malchanceux. Pour avoir été moi-même facteur à Paris et travaillé pendant une quinzaine d’années dans un centre de tri postal de la petite couronne, je suis surpris que ce dernier était à l’époque autant redouté : « L’enseigne “Centre de tri” en lettres de néon s’inscrivait de plus en plus souvent au plafond de mes insomnies. » Il est vrai que l’univers des facteurs et celui des agents trieurs étaient aux antipodes : les premiers s’apparentaient à des artisans, propriétaires de leur quartier de distribution et prenaient soin de leur clientèle dans l’espoir d’un retour sur investissement grâce aux calendriers de fin d’année, tandis que les seconds avaient davantage une culture ouvrière, d’usine, toujours prêts à brandir le drapeau rouge de la révolte. En revanche, ce qui faisait leur point commun était l’esthétique de l’alcool, les libations fréquentes. D’ailleurs, à la distribution, l’usage de l’alcool était davantage toléré eu égard à la froidure de l’hiver comme le rappelle notre facteur-écrivain : « Un fond, un fond… T’as vu le temps qu’il fait dehors, se défend René en lui rappelant les trois degrés au-dessous de zéro qu’affichait le thermomètre en ce matin de décembre. »

Robert Cottard ne se contente pas de raconter ses souvenirs, c’est un écrivain qui a du style : le vocabulaire est riche, l’humour est constant, son écriture métaphorique a du rythme et mêle le précieux au trivial. Pour donner un aperçu de sa prose, voici une phrase représentative : « Mermoz du pays de Caux, je vais devoir me confronter aux éléments, franchir la cordillère du père Duparc, une montée en sous-bois sur un chemin raboteux, par les fougères et les lapins qui en jaillissent, me poser en catastrophe près de l’oued qui borde la maison des Avenel en veillant à ce que mon coucou ne capote pas dans la mare. »

Chapeau Bob !

Didier Saillier

(Juin 2020)

Robert Cottard, Les Calendriers, Éditions de l’Olivier, 2019, 263 p., 17,50 €.

Photo : Almanach 1989, Jean Lavigne.

« Encre sympathique » de Patrick Modiano, une enquête métaphysique

Les romans de Patrick Modiano se suivent et se ressemblent, pourtant, depuis cinquante ans, l’écrivain parvient à livrer régulièrement un nouvel opus à partir d’un mince matériel textuel : c’est en cela que réside sa prouesse. Encre sympathique qui vient de paraître le 3 octobre 2019 confirme cette constatation.

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Dès le début de sa carrière, avec ses trois premiers romans (la trilogie de l’Occupation : La Place de l’Étoile [1968], Ronde de nuit [1969], Les Boulevards de ceinture [1972]), Modiano fut distingué comme un auteur novateur par son univers original, qui le dénotait par rapport à la production de l’époque, ainsi que par son style simple et limpide. Dès son quatrième roman, Villa triste (1975), la critique reconnut dans son écriture non seulement un style séduisant, mais un style personnel et la présence d’une atmosphère singulière. Une expression revenait fréquemment à son endroit : la « petite musique » que l’on attribuait déjà dans les années 1960 à Françoise Sagan. L’expression « petite musique » est à la fois laudative – c’est une marque stylistique – mais aussi dépréciative, elle marque une limite : il ne s’agissait pas d’une « grande » musique. Dans les années 1980, la critique insistait sur le fait que les intrigues des romans de Modiano étaient pauvres, mais que par son talent de magicien, l’auteur parvenait à capter l’attention du lecteur pour des queues de cerise, pour des mystères qui restaient non élucidés. On lâcha le mot : Modiano s’autopastichait. Cette idée fit son chemin de la fin des années 1980 au mitan des années 1990. Pendant cette période, la critique lui était favorable dans son ensemble, néanmoins des coups de griffe jalonnaient les sorties de ses livres : c’est toujours la même chose. Avec Dora Bruder (1997) – ouvrage biographique sur une adolescente fugueuse pendant l’Occupation – et le prix Nobel qui lui fut décerné en 2014, Modiano est devenu pratiquement intouchable. Les journalistes continuent à constater que ses histoires se ressemblent mais plus personne n’ose s’en offusquer.

La forme qui lui convient le mieux est le genre de la « série noire », mais sur le mode « haute littérature » (comme on dit « haute couture »). Même ses romans qui ne se présentent pas directement comme des enquêtes policières sont des recherches sur des disparus : le personnage principal tente de retrouver les traces d’une personne évanouie qu’il a jadis connue, c’est ainsi que l’on pourrait résumer le principe narratif de ses ouvrages. Avec Encre sympathique, Modiano met en scène Jean, un jeune apprenti détective, au mitan des années 1960, œuvrant pour l’agence Hutte. Celle-ci l’engage et lui confie une enquête, qui sera d’ailleurs pour lui sa première et sa dernière, faute de goût pour ce métier. Jean, muni d’un dossier bleu pâle aux informations étiques, se met à rechercher dans le quinzième arrondissement de Paris Noëlle Lefebvre, sans parvenir à retrouver sa trace. Les questions à une concierge, à un garçon de café restent sans réponse, la visite au guichet de la poste restante de la rue de la Convention pour récupérer éventuellement une lettre échoue. Et pourtant, pendant une quarantaine d’années, il poursuivra son enquête – menée par intermittence – en ignorant le motif de cette obsession. Le héros semble ne pas connaître la personne qu’il recherche, mais un sixième sens lui ordonne de persévérer dans son enquête, si ce n’est dans sa quête.

Un des points marquants de ce roman est l’assimilation du détective à la figure du psychanalyste. De nombreuses occurrences en font état : « Bien sûr, j’avais toujours eu le goût de m’introduire dans la vie des autres, par curiosité et aussi par un besoin de mieux les comprendre et de démêler les fils embrouillés de leur vie – ce qu’ils étaient souvent incapables de faire eux-mêmes parce qu’ils vivaient leur vie de trop près alors que j’avais l’avantage d’être un simple spectateur, ou plutôt un témoin, comme on dirait dans le langage judiciaire ». Le personnage-narrateur pratique la psychanalyse sauvage. Il perçoit le sens caché des mots et des discours sous le sens premier, le plus évident. Le détective pose des questions sur un ton neutre pour obtenir des réponses sincères : « J’avais posé cette question d’une voix distraite, comme si je n’attachais aucune importance. C’était une méthode que m’avait indiquée Hutte pour faire parler les gens. » D’ailleurs Hutte, lui-même, se conduit comme un psychanalyste : « […] il savait tout dès le départ, mais il n’a voulu me présenter qu’un dossier incomplet. Il avait peut-être deviné à quel point j’étais impliqué dans cette “affaire”, et il aurait pu en quelques mots m’en révéler les moindres détails et m’éclairer sur moi-même ». Le principe repose sur l’idée que la révélation n’a de valeur thérapeutique ou expérimentale que si le patient parvient à trouver le chemin de la vérité, de sa vérité par ses propres moyens. Le proverbe « l’expérience est une lanterne qui n’éclaire que celui qui la porte » en serait le résumé.

Les personnes que Jean contacte, au fur et à mesure du temps, ne lui apportent que des témoignages incomplets, parcellaires. Le lecteur ne sait jamais si les hypothèses avancées sont bien réelles et si les témoignages sont sincères. D’ailleurs le narrateur se pose explicitement cette question : « Peut-on se fier aux témoins ? Que m’avaient appris Gérard Mourade ou Françoise Steur concernant Noëlle Lefebvre qui m’aurait vraiment éclairé sur elle ? Pas grand-chose. Quelques détails décousus et contradictoires qui brouillaient tout, comme des bruits parasites à la radio qui vous empêchent d’écouter une musique ». Une telle remarque pourrait aussi bien être formulée par un historien qui préfère souvent les archives aux témoignages contingents, dans la mesure où les témoins sont sujets à l’oubli, portés éventuellement au mensonge ou à la transformation des souvenirs, processus inhérent à la perception de la mémoire. D’ailleurs la plupart des personnes rencontrées ont oublié ou ne souhaitent plus se souvenir de leur jeunesse comme le garagiste Roger Behavioure, bref compagnon de Noëlle Lefebvre : « il y a des périodes de la vie dont on ne préfère pas se souvenir… Et d’ailleurs, on finit par les oublier… Et c’est très bien comme ça… J’ai eu une jeunesse assez difficile… »

Au cours du roman, nous apprenons que le personnage, qui est devenu écrivain, écrit ce que nous lisons. Comme le temps a recouvert la mémoire des gens et du narrateur lui-même, la solution, nous dit-il, est de laisser courir sa plume sans réfléchir pour ramener du plus loin de l’oubli les souvenirs enfuis. Les personnages de Modiano s’efforcent toujours de se remémorer leur passé et parvenir à retrouver la chronologie qui se brouille, car le temps parsème sur les souvenirs de fines pellicules d’oubli. L’avantage des témoins, même s’ils ne sont pas toujours fiables, c’est qu’au cours d’une conversation un mot prononcé peut révéler un monde oublié, à la manière d’un révélateur qui laisserait apparaître l’encre invisible. Alors que Jacques B., dit « le marquis », se rappelle l’époque ou lui et Jean vivaient à Annecy, en mentionnant une « voiture décapotable », cette période remonte brusquement à la mémoire du narrateur… Modiano n’est pas si loin de la remémoration proustienne.

Même si les personnages modianesques s’efforcent de convoquer le passé disparu, le narrateur d’Encre sympathique se demande s’il convient d’accéder à toutes les réponses, au risque que « votre vie se referme comme dans un piège, dans le bruit que font les clés des cellules de prison. Ne serait-il pas préférable de laisser autour de soi des terrains vagues où l’on puisse s’échapper ? » Cette remarque s’apparente à la philosophie de Schopenhauer qui affirme que l’obtention de l’objet de ses désirs finit par mener de la complétude à l’ennui et au vide. L’œuvre entière de Modiano répond d’elle-même à la question du narrateur en ne livrant jamais complètement les réponses aux questions que les personnages et les lecteurs se posent, parce que la question est une ouverture, alors que la réponse est une clôture.

La fin du roman se termine à Rome, la ville où « rien ne change jamais », nous dit un personnage féminin exilé depuis longtemps. Rome est ainsi opposée à Paris en perpétuelle évolution. A Paris on ne reconnaît plus la ville de sa jeunesse, ce qui constitue une source de souffrance pour ceux qui sont attachés à leur passé. À la fin du livre, la narration est tenue par une femme française, une libraire, qui n’est autre que la fameuse Noëlle Lefebvre, la fille disparue et jamais réapparue. On ne saura jamais vraiment pourquoi, elle quitta Paris et la France pour s’installer très jeune à Rome. Peut-être parce que Rome ne change pas ? Dans son dernier faux roman policier, l’écrivain nous révèle que ce n’est pas le contenu du mystère qui importe, mais le mystère lui-même : cet axiome fait tout le charme des œuvres de Patrick Modiano.

Didier Saillier

(Novembre 2019)

Patrick Modiano, Encre sympathique, Gallimard, 2019, 137 p., 16 euros.

Illustration : Patrick Modiano par le dessinateur Delius.

Françoise Frenkel : Aux abois sur la Côte d’Azur

Françoise Frenkel, Rien où poser sa tête, préface de Patrick Modiano, Gallimard, coll. « L’Arbalète », 289 p., 16,90 €

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Rien où poser sa tête est un ouvrage sorti du néant. Après une première publication en Suisse aux éditions genevoises Jeheber, en 1945, un exemplaire fut retrouvé fin 2010 dans un vide-greniers d’Emmaüs, à Nice. De nombreuses personnes se sont penchées sur le livre pour lui accorder une seconde vie. Finalement il a fini par être publié, en septembre 2015, chez Gallimard. Contacté à la suite de cette découverte, Patrick Modiano a contribué à l’enquête, en feuilletant ses vieux annuaires berlinois, pour retrouver l’emplacement de la librairie que dirigeait Françoise Frenkel, et préfacé le livre afin de lui offrir une plus grande visibilité.

Rien où poser sa tête est une chronique relatant le parcours d’une femme dans le Berlin nazi, puis dans la zone sud de la France occupée. Françoise Frenkel est une francophile qui a fait, avant la Première Guerre mondiale, des études de lettres à la Sorbonne. Après avoir entrepris un stage dans une librairie de la rue Gay-Lussac, elle ouvre, en 1921, avec son mari Simon Raichenstein (dont curieusement elle n’évoque à aucun moment la présence), la première librairie française à Berlin : La Maison des livres. Une clientèle cosmopolite fréquente le lieu avec enthousiasme : des artistes, des femmes du monde, des universitaires, des étudiants… Les conférences et les rencontres organisées par Françoise Frenkel attirent à Berlin Colette, Julien Benda, Georges Duhamel, André Gide, André Maurois, Philippe Soupault, René Crevel, Roger Martin du Gard… Le Passauer Strasse 39 devient une adresse qui compte. Cependant, avec l’arrivée des nazis au pouvoir, progressivement, les conditions d’exercice du métier se détériorent. Des agents saisissent les journaux, la surveillante nazie de l’immeuble fait irruption pour des motifs futiles. Les tracasseries administratives se font constantes et la libraire est convoquée à la Gestapo. Elle assiste à la Nuit de cristal du 9 au 10 novembre 1938, pendant laquelle des groupes nazis de diverses obédiences détruisent, pillent les boutiques juives et incendient des synagogues. Curieusement La Maison du livre est épargnée en raison de son statut d’« entreprise étrangère ». À la fin d’août 1939, la situation devenant de plus en plus dangereuse, elle est invitée par le consulat de France, à rejoindre Paris avec la colonie française.

Pendant la « drôle de guerre », l’ancienne libraire retrouve l’ambiance parisienne avec ses bouquinistes des quais de Seine. Malgré son amour de la France et de sa culture, elle est victime des procédures administratives lors du « recensement de tous les étrangers » conçu pour débusquer la « cinquième colonne ». En prévision de l’arrivée prochaine des troupes allemandes dans la capitale, elle prend, le 28 mai 1940, le chemin de l’exode pour Avignon, puis Vichy avant de terminer son périple à Nice où elle demeurera deux ans. Vivant d’expédients, elle rencontre dans les hôtels des réfugiés fuyant le nazisme. Des solidarités s’organisent, on s’échange des denrées devenues rares, on se rend des services, on s’informe mutuellement des nouvelles de la guerre. Françoise Frenkel décrit la vie quotidienne en zone libre, guère plus brillante que celle en zone occupée. Les Allemands font une razzia sur le pays en achetant à prix d’or les produits alimentaires dans les campagnes, ce qui engendre la pénurie et l’instauration du troc et du marché noir. La vie quotidienne consiste à attendre dans les files pendant des heures pour obtenir de maigres victuailles. À partir de mars 1942, dans la zone libre, la situation des juifs se modifie radicalement avec le recensement général. Ces derniers sont contraints de s’enregistrer comme tels. Cette procédure administrative entraîne, à partir d’août, une série de rafles sur la Côte d’Azur. C’est le début d’une vie aux abois pour cette population stigmatisée. Des autocars les emportent vers les camps de transit. Ceux qui évitent les rafles plongent dans la clandestinité et se dissimulent, puisque dépourvus de cartes de séjour et d’alimentation. Françoise Frenkel échappe à une descente de police à son hôtel et est recueillie par un couple de coiffeurs, les Marius. De temps à autre, quand l’étau se resserre, elle change de cache ; cependant les Marius, tels des vigiles, la récupèrent dans les moments difficiles. L’aventure de Françoise Frenkel confirme la phrase rapportée par l’historien américain Robert Paxton* : « Tous les juifs déportés l’ont été par les actions de l’Etat français. Tous ceux qui ont survécu ont été aidés par les individus et les organisations de résistance. » Dans Rien où poser sa tête, en effet, elle mentionne ses bienfaiteurs : une femme lui remettant sa carte d’identité, un prêtre la recommandant auprès d’un couvent, un douanier l’aidant à passer en Suisse, des inconnus lui accordant un soutien moral. Néanmoins elle ne dissimule pas les discours antisémites qui se tiennent dans les bus, ou les propos désagréables du patron de son premier hôtel à Nice : « Les juifs ont toujours été parmi les veinards. » Mais la réalité est parfois complexe. En effet, au cours de sa fuite, Françoise Frenkel atterrit chez une maréchaliste, Mme Lucienne, une ancienne infirmière, qui n’accorde de « crédit qu’à l’autorité ou aux règlements officiels », écoute Radio-Paris évoquant « les méfaits séculaires » du peuple juif. Et pourtant, celle-ci se révèle impeccable pour prodiguer des soins à sa locataire. Malgré les difficultés matérielles, le danger qui rôde en permanence autour de la fugitive, Françoise Frenkel conserve une joie de vivre, s’émerveille de la beauté des paysages niçois, et surtout n’éprouve aucune haine envers ceux qui la trahissent, l’abandonnent ou la traquent. Son constat reste sur le mode factuel : « Agents et gendarmes faisaient la chasse avec une adresse et une activité infatigables. Ils exécutaient les ordonnances de Vichy fermement, inexorablement. » (P. 129). La seule perspective pour la proscrite est de rejoindre en fraude la Suisse par la Haute-Savoie. Ainsi, après deux tentatives infructueuses, elle parvient, en juin 1943, à passer la frontière, épuisée mais sauve.

Ce récit palpitant et sensible témoigne des vexations, de la traque et des arrestations qu’endurèrent les juifs pendant cette période. Les descriptions vivantes et visuelles présentent le climat angoissant qui sévissait dans le Berlin nazi et la France vichyssoise. En dehors de ce récit autobiographique, nous avons peu de détails sur l’existence de Françoise Frenkel qui reste auréolée de mystère. Grâce à une chronologie et à un dossier placés à la fin de l’ouvrage, nous apprenons que l’écrivaine est une juive polonaise, née en 1889 et décédée en 1975 à Nice où elle s’était installée à la fin 1945. Comme le remarque notre dernier prix Nobel de littérature : « Est-il vraiment nécessaire d’en savoir plus ? Je ne crois pas. […] Je préfère ne pas connaître le visage de Françoise Frenkel, ni les péripéties de sa vie après la guerre, ni la date de sa mort. Ainsi son livre demeurera toujours pour moi la lettre d’une inconnue, oubliée poste restante depuis une éternité et que vous recevez par erreur, semble-t-il, mais qui vous était peut-être destinée. » Si Patrick Modiano a préfacé ce récit, on peut en comprendre les raisons, vu l’intérêt constant qu’il a accordé à la période de l’Occupation et aux personnages traqués. Du reste, sur le plan scénaristique comme stylistique, Rien où poser sa tête évoque cet auteur et notamment son Voyage de noce (1990). En effet, dans ce roman, l’héroïne Ingrid Teyrsen et son ami Rigaud se sont réfugiés à Juan-les-Pins, en octobre 1942, dans un petit hôtel en attendant des jours meilleurs. Chez Françoise Frenkel, des passages ressemblent à s’y méprendre au style modianesque : « Lorsque l’envie me prenait de voir du monde, je n’avais qu’à me diriger vers la Promenade des Anglais. Il suffisait de s’asseoir dans les parages du boulevard Gambetta, du casino ou du jardin Albert-Premier pour rencontrer des « connaissances », dont souvent on ne se rappelait même pas le nom, ou pour en lier de nouvelles. » (p. 96).

À la fin de l’aventure – un véritable roman –, le lecteur ressent à la fois un soulagement lorsque l’héroïne retombe du bon côté de la frontière, emmêlée dans des fils barbelés, et aussi une frustration en ignorant ce que l’héroïne devint au lendemain de la guerre. Mais, il finit par se résoudre à penser comme Modiano : « Est-il vraiment nécessaire d’en savoir plus ? »

Didier Saillier

(Février 2016)

* Robert Paxton, « Le rôle du gouvernement de Vichy dans la déportation des juifs », conférence à Lyon au Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, 4 novembre 2000.

Photo : Nice en 1941. Photo Ullstein Bild. Roger-Viollet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le monde magique de l’édition

– Jean-Baptiste Gendarme, Splendeurs et misères de l’aspirant écrivain, Flammarion, 2014, 174 p., 13 €.

– Bruno Migdal, Petits Bonheurs de l’édition – journal de stage, Éditions de la Différence, 2012, 141 p., 10,15 €.

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Le monde de l’édition fait rêver. Les deux ouvrages présentés dans cet article, l’un sorti en 2012 (Petits bonheurs de l’édition de Bruno Migdal) et l’autre à la rentrée littéraire automnale 2014 (Splendeurs et misères de l’aspirant écrivain de Jean-Baptiste Gendarme), confirment ce fait. Tandis que Bruno Migdal montre l’arrière-boutique d’un célèbre éditeur parisien, Jean-Baptiste Gendarme nous fait découvrir « les commencements » d’un auteur qui tâtonne pour écrire son premier roman, puis, une fois son contrat signé, son entrée dans la « vie littéraire ». Si l’on en croit ce dernier, 17 % des Français auraient un manuscrit rangé dans un tiroir, attendant, telle une Belle au bois dormant, qu’un prince-éditeur vienne le réveiller. La littérature, en France, est bien un sport national. Gallimard recevrait six mille manuscrits par an,  Le  Seuil  cinq mille, Robert Laffont et Fayard quatre mille, Grasset et P.O.L. trois mille. « Écrire est un besoin féroce, tragique, chez tous les écrivains et souvent davantage chez les mauvais que chez les bons. », écrit Raymond Queneau.

Ayant été recruté en tant que stagiaire pour lire des manuscrits envoyés par la poste, Bruno Migdal, de janvier à mars 2004, a tenu quotidiennement un journal nous présentant ses activités et ses réflexions sur ce monde feutré. Âgé, à l’époque, de quarante-six ans, il a quitté provisoirement son emploi dans un établissement scientifique pour intégrer une célèbre maison de la rue des Saints-Pères à Paris, par goût de la littérature et par fascination pour l’édition.

Tout d’abord, il nous révèle que les manuscrits postés sont pris en charge par une armée de stagiaires, renouvelés périodiquement, qui ne verront jamais, sauf exception, leur statut évoluer dans l’entreprise. Un CDD pour ces intellectuels prolétaires, petites mains de l’édition, fait figure d’eldorado, eux qui touchent lorsqu’ils sont payés un euro de l’heure. Leur rôle consiste à effectuer une première sélection pour remettre les meilleurs aux éditeurs en titre. Ces naufragés, que sont ces manuscrits, seront à leur tour rejetés par les échelons supérieurs. En définitive, seul un sur trois mille est publié, les bonnes années, s’empresse-t-il d’ajouter. Autant dire que les chances d’être édité, lorsque l’on envoie une bouteille à la mer, sont pratiquement nulles. Pour ceux qui voudraient se risquer dans l’aventure, ils apprendront que ce jeu est digne de la roulette russe. En revanche, la nouvelle rassurante est que les lettres de recommandation émanant d’un ancien ministre, d’un auteur à succès, vantant les mérites de leurs poulains, n’infléchiront en rien les décisions. Les éditeurs attendent de « bons manuscrits », déclarent-ils, mais la difficulté réside dans la manière de jauger une écriture, chacun ayant son point de vue sur la question de l’art d’écrire. Une fois adoubé, l’auteur aura davantage de facilité pour publier ses ouvrages suivants, d’autant plus si le premier a connu un succès d’estime. Autre nouvelle rassurante : dans la maison de la rue des Saints-Pères, tous les manuscrits sont lus.

Alors que Bruno Migdal est entré dans la place pour connaître les us et coutumes d’une maison née à la fin du xixe siècle, J.-B. Gendarme, quant à lui, se range davantage du côté de l’écrivain que de celui de l’éditeur. Le titre de son essai, et surtout son sous-titre (Conseils à l’usage de ceux qui souhaitent publier un premier roman [et qui pourraient bien y parvenir]), pourrait laisser présager que l’on a affaire à une méthode pour écrire un roman… et devenir écrivain. Or, il n’en est rien. Les conseils sont par trop généraux pour être d’une quelconque utilité. Le propos de l’ouvrage est tout autre. Il est davantage conçu pour gentiment désillusionner les aspirants écrivains et leur montrer la réalité de ce statut auréolé de romantisme. Après être passé sous les fourches caudines des sélections et du comité de lecture (« La principale activité d’un éditeur n’est pas de publier, mais de refuser de publier. »), le candidat parvient à ses fins : il est publié. Cependant la satisfaction éprouvée ne dure qu’un instant. Il prend conscience de ne pas être seul dans le cœur de l’éditeur qui ne fera aucune promotion pour son livre, préférant soutenir un auteur plus en vue ou possédant un potentiel commercial supérieur. Contrairement aux vedettes de la littérature, l’auteur de base a le sentiment de ne pas exister : les librairies souvent ne présentent pas d’exemplaires sur les étals ; les journaux ignorent superbement la nouvelle parution ; invité dans un salon du livre d’une petite ville de province, le néo-auteur fait l’expérience de l’anonymat, lui qui recherche la lumière. Seul un promeneur s’enquerra, auprès de lui, de la direction des toilettes. Finalement, le livre ne se vendra pas et finira au pilon. Adieu veau, vache, cochon.

La force de l’ouvrage de J.-B. Gendarme est d’avoir recouru aux témoignages des acteurs de ce monde impitoyable : éditeurs, auteurs, journalistes. D’ailleurs à la fin de son essai, est mise à la disposition du lecteur une bibliographie étendue qui donne envie d’approfondir le sujet.

Les deux ouvrages sont drôles, ironiques et apportent des informations de première main sur ce milieu qui reste un miroir aux alouettes. Travailler dans l’édition peut, vu de l’extérieur, faire rêver. Cependant, comme le montre Bruno Migdal, séparer le grain de l’ivraie finit par donner le dégoût pour la chose écrite. A force de lire de mauvais manuscrits, le découragement s’empare du lecteur, comme le confie à son éditeur Patrick Modiano, nommé au comité de lecture des éditions Gallimard pendant trois mois, en 1981, avant de rendre son tablier : « La plupart de ces lectures ne sont pas stimulantes et elles finissent par vous faire douter de ce que vous écrivez vous-même : après tout est-ce tellement mieux ? »* Remarque qui met le doigt sur la subjectivité de l’art en général et de la littérature en particulier : A quoi tient la réception d’une écriture ? A une impression, à un sentiment diffus, à une appréciation propre. De son côté, J.-B. Gendarme, lui-même romancier chez Gallimard, a mené une enquête auprès de ses collègues qui lui ont confié, pour sa revue Décapage, leurs réflexions sur la dure condition d’écrivain anonyme.

Malgré toutes les difficultés pour entrer dans le milieu de l’édition, en tant qu’éditeur ou en tant qu’auteur, il y aura toujours des prétendants qui croiront en leur bonne étoile. Les nombreux diplômes Master universitaires de l’édition existant sur le marché et les manuscrits envoyés à foison dans ces usines à rêve ne font que certifier : le monde de l’édition est bien magique.

Didier Saillier

(Mars 2015)

* Gallimard, 1911-2011 – Un siècle d’édition. Sous la direction d’Alban Cerisier et Pascal Fouché. Coédition Éditions Gallimard / BNF, 2011.

Aux bons soins du docteur Proust

– Alain de Botton, Comment Proust peut changer votre vie, Éditions Denoël, 1997 (repris en 2001 chez « 10/18 » coll. « domaine étranger », 253 pages).

– Marcel Proust, Correspondance, choix de lettres, présentation, notes, chronologie, bibliographie et index par Jérôme Picon, GF Flammarion, 2007, 382 pages.

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Ce mois-ci le compte-rendu nest pas lié à une « sortie », mais à louvrage dAlain de Botton, Comment Proust peut changer votre vie, publié en 1997. En novembre 2013, étant hospitalisé, jai lu cet ouvrage couplé avec la correspondance de Marcel Proust avec grand plaisir et profit pour le malade que j’étais.

Dans la famille Proust, soigner est une seconde nature. Le professeur Adrien Proust, le père, fils dun épicier de province, était devenu une sommité internationale, conseillant les gouvernements dans les maladies infectieuses notamment le choléra et la peste buboniques. Robert, le frère, avait suivi les traces de son père en devenant un chirurgien de renom.

Marcel, pour sa part, navait le goût pour aucune profession, ce qui faisait le désespoir de ses parents. Un temps, il envisagea la diplomatie ou le barreau. Sa tentative la plus sérieuse se concrétisa en devenant bibliothécaire bénévole à la bibliothèque Mazarine. Si lidée d’être au contact des livres lui paraissait enviable, en revanche, le lieu trop poussiéreux pour ses poumons fragiles le fit renoncer. Les arrêts maladies se succédant, le bénévole fut remercié au bout de cinq ans. On peut comprendre ses employeurs qui, ne le voyant pas plus dune journée par an, perdirent patience. Son père dut se rendre à l’évidence : son aîné ne serait pas « comme tout le monde », lui qui avait pour vocation l’écriture. Quelle tuile ! Cependant, Marcel, en bon fils, reliait lactivité littéraire à la médecine par un chemin inattendu. Dans une lettre à sa gouvernante, Céleste Albaret, quelque temps après avoir commencé d’écrire A la recherche du temps perdu, Proust lui confia son ambition : « Ah, Céleste, si j’étais sûr de faire avec mes livres autant que papa fait pour les malades. »

Alain de Botton dans son ouvrage Comment Proust peut changer votre vie, a lambition de montrer que l’œuvre de Marcel Proust a des vertus thérapeutiques insoupçonnées sur ses lecteurs en les aidant à vivre mieux ou, du moins, à changer leur regard sur lexistence. Lorsque lon connait les difficultés existentielles de l’écrivain et son manque de santé, cela peut étonner.

En neuf chapitres, Alain de Botton recense tous les bienfaits du « Dr Proust » avec humour. Tous les conseils convergent vers lidée que loccupation dune vie devrait consister à la recherche de soi-même, à la découverte du véritable moi enfoui sous les apparences sociales et entravé par l’absence de lucidité (le moi social contre le moi profond).

La première leçon consiste à montrer que la lecture d’un roman permet au lecteur de mieux se connaître au contact de la pensée d’un auteur. Qui n’a jamais fait cette expérience troublante : trouver que l’écrivain pense comme vous ! Ou encore éprouver un sentiment de joie en raison de la beauté d’une phrase, si simple qu’elle vous donne le sentiment que vous auriez pu l’écrire. Dans ces moments-là, l’écrivain et le lecteur ne font plus qu’un. Cest en fréquentant un monde qui n’est pas le sien que lon peut pénétrer dans les zones de sa sensibilité et d’éprouver le sensation de sappartenir. Loin d’être une perte de temps, la littérature vous met en contact avec vous-même, ce qui est beaucoup.

Pour être en harmonie avec son être, il convient d’admettre son ignorance, de reconnaître ses désirs non satisfaits. Ce qui n’est pas aisé dans le monde social qui joue sur les apparences. Comment accepter davouer ses lacunes, ses insuffisances ? Cependant dissimuler, mentir est une charge permanente qui empêche d’éprouver la félicité. C’est pourquoi Proust a comme ambition de découvrir l’univers réel des êtres et de partir à la « recherche de la Vérité » (Lettre à Jacques Rivière de février 1914, Correspondance, p. 214). Pour réaliser ce projet, il observe son entourage avec acuité : [] je ne profite des autres que dans la mesure où ils me font faire des découvertes en moi-même, soit en me faisant souffrir (donc plutôt par lamour que par lamitié), soit par leurs ridicules [] dont je ne me moque pas mais qui me font comprendre les caractères. » (Lettre à Emmanuel Berl de 1916. Correspondance, p. 238).

Proust ne supporte pas parmi ses contemporains ceux qui utilisent les phrases à la mode destinée à montrer que l’on est « de son temps ». A ce sujet, il distingue la conversation, le lieu du psittacisme et de la superficialité, et l’écriture sujette, dans le meilleur des cas, à la hauteur. La conversation peut se révéler brillante, mais ne possède pas la profondeur dune réflexion écrite, car, à travers le flot verbal, le locuteur ne prend pas le temps de sarrêter, de peser ses mots, ses idées. En revanche, l’œuvre écrite prend sa force dans les interruptions de la pensée : la lucidité se relâche si vite. Comme on l’aura compris, pour lui, la communication la plus profonde, la plus vraie, la plus intense se trouve dans la littérature.

Une de ses obsessions est de rechercher le mot juste afin de rendre compte de l’émotion qui l’a étreint. Nest beau que ce qui est subjectif, ce qui sort de soi, affirme-t-il. Imiter les autres écrivains et plus largement les humains reviendrait à renoncer à son identité, en devenant un représentant de la collectivité qui cherche à émonder les individus. Se plier aux exigences, aux coutumes de la société, ou dune coterie en particulier, cest renoncer à sa singularité. Le programme de Proust est ambitieux, voire utopique : reconnaître à chaque humain une singularité qu’il soit écrivain ou domestique. Fort de ce principe humaniste, Proust, qui refuse de se conformer à la loi du grand nombre, se révèle un anarchiste. En tentant d’évincer la langue commune, faite de stéréotypes, de clichés, de lieux communs, les écrivains, se doivent de forger et d’utiliser leur propre langage. Idée qui renvoie à la réflexion de Gilles Deleuze (Critique et clinique, Minuit, 1993) affirmant que le « grand » écrivain écrit, à lintérieur de sa propre langue, dans une langue étrangère. En tous les cas, le bon docteur Proust met la barre très haut pour nous indiquer la voie daccès à lhumanité.

A partir de ses conseils « thérapeutiques », on en vient à comprendre que la véritable pensée ne consiste pas à répéter ce que d’autres ont affirmé, mais de révéler la sienne à travers son propre cheminement en compagnie des écrivains, des poètes, des philosophes, des penseurs en tout genre, qui vous prêtent main forte pour accéder à votre pensée pas nécessairement originale qui a surgi de votre esprit jouissance inestimable. En refusant de lire de grands auteurs sous prétexte de se sentir phagocyter, on serait incapable de créer soi-même : « Il ny a pas de meilleures manières darriver à prendre conscience de ce quon sent soi-même que dessayer de recréer en soi ce qu’à senti un maître. Dans cet effort profond cest notre pensée elle-même que nous mettons, avec la sienne, au jour. » (M. Proust, Pastiches et mélanges, Gallimard, 1919 ; cité par Alain de Botton, op. cit., p. 226). Bien sûr le risque est grand de se fondre dans le modèle admiré sans parvenir à trouver sa propre voix. Ce qui reviendrait à oublier la leçon de Proust de ne pas imiter afin de préserver son identité. Rester sur la ligne de crête, tel est la visée que peu réussissent à atteindre.

Alain de Botton nest pas un universitaire spécialiste de Proust, « seulement » un amoureux brillant de l’œuvre quil met à la portée de tous. Est-ce pour ne pas effrayer ses lecteurs quil ne livre pas les références de ses citations ? « Omission » qui oblige le lecteur à se rendre directement à la source. Et labsence de bibliographie nest-elle pas un casus belli adressé aux exégètes ? Tous ces « manques » ressemblent furieusement à une attaque masquée : il nest pas nécessaire d’être un spécialiste, de passer des années à étudier dans le détail une œuvre, dutiliser un langage technique, pour revendiquer une connaissance profonde seul compte le plaisir et les émotions, telle serait sa position. On peut ne pas partager ce point de vue (non formulé), mais au contraire penser que lopposition de deux types de lecteurs n’a pas de raison d’être : la richesse de la lecture consiste à faire feux de tout bois.

Didier Saillier

(Décembre 2014)

Illustration : Marcel Proust par Wesley Merritt

Jean Cocteau, son étoile brille encore

A l’occasion du cinquantième anniversaire de la disparition de Jean Cocteau, le Musée des lettres et des manuscrits lui rend hommage, du 11 octobre 2013 au 23 février 2014 en présentant l’exposition « Jean Cocteau le magnifique » – petite mais dense – qui rassemble de nombreux documents : manuscrits littéraires et dessins, éditions originales, lettres autographes, affiches, photos, objets.

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Jean Cocteau (1889-1963) est un créateur exceptionnel par la diversité de ses dons. Il a marqué de son empreinte la poésie, le roman, le théâtre, le cinéma (mise en scène, scénario, dialogues), le dessin. Certains critiques ou confrères le considéraient comme un jongleur, un touche-à-tout, un illusionniste, certes doué, mais sans profondeur. Ces critiques émanèrent, dès ses débuts, des surréalistes qui l’accusèrent d’être un imitateur et non un créateur original. En fait, ils lui reprochaient implicitement de conserver son indépendance, en refusant de se placer sous la coupe d’un mouvement et d’un chef. S’il avait fait montre d’allégeance auprès d’André Breton, sans aucun doute il aurait été accueilli au sein du groupe. Notons que le néologisme « surréalisme » a été inventé par Apollinaire pour qualifier le ballet Parade (1917), écrit par Cocteau, composé par Erik Satie et décoré par Picasso. Toujours comparé à la « famille » surréaliste réputée authentique, il réplique : « On me jette sans cesse Aragon dans les jambes, mais Aragon, c’est une autre famille. Ma famille est celle des sans-famille. C’est la bohème pouilleuse des bohémiens, le luxe royal de la roulotte. »

Le nomadisme de Cocteau le fait refuser de se cantonner dans un milieu, dans un groupe, dans une « famille ». Néanmoins, il n’est pas un être solitaire, enfermé dans sa tour d’ivoire. Au contraire, il accueille dans son orbite tous les talents de son époque quelle que soit l’orientation artistique. Ce n’est pas un hasard s’il est à l’origine de pièces de théâtre, de ballets, de films, œuvres collectives qui nécessitent l’apport de multiples talents. Le contact intellectuel lui est indispensable pour expulser son monde intérieur. En retour, grâce à ses conseils, à son regard bienveillant, ses amis livrent à ses côtés le meilleur d’eux-mêmes. Son côté fraternel le porte à soutenir des artistes chez qui il perçoit le talent. Ainsi il a révélé ou aidé Jean Genet, Violette Leduc, François Truffaut.

Issu de la grande bourgeoisie – enfant, il vivait dans un hôtel particulier parisien –, Cocteau fréquente très tôt les salons littéraires, notamment celui de Marie Scheikévitch qui reçoit Marcel Proust, Reynaldo Hahn, Lucien Daudet, Jacques-Emile Blanche… Au début du xxe siècle, il est un mondain, comme son illustre ami Proust, et publie, dès 20 ans, des poèmes jugés par la suite trop dans l’esprit Belle-Epoque. Elève médiocre, il manque son bac deux fois et se lance dans l’écriture. Fasciné par les ballets russes de Serge de Diaghilev, il devient un artiste « moderne » en écrivant le livret de Parade pour « étonner » l’impresario russe. Dans les années d’après guerre, il passe de la mondanité des salons à la fréquentation, dans les cafés et cabarets, de l’« esprit nouveau » en les personnes de Max Jacob, Erik Satie, Picasso, Darius Milhaud, Raoul Dufy, Coco Chanel, Igor Stravinsky, artistes avec lesquels il collabora.

En 1919, il fait une rencontre déterminante, celle de Raymond Radiguet, poète et romancier, qui meurt quatre ans plus tard, à l’âge de 20 ans. Cocteau encourage le jeune homme, et ce dernier écrit deux romans Le Diable au corps et Le Bal du comte d’Orgel. Cocteau renouvellera cette complicité artistique et privée à plusieurs reprises au cours de son existence, notamment, à partir de 1937, avec le comédien Jean Marais à qui il offrira ses plus grands rôles au cinéma : L’Eternel retour, réalisé par Jean Delannoy, La Belle et la Bête, Orphée, Les Parents terribles, réalisés par Cocteau lui-même.

Malgré la fréquentation de divers milieux, il conserve une unique ambition : imprégner de poésie l’ensemble de son travail qu’il n’hésite pas à classifier ainsi : poésie de roman, poésie critique, poésie de théâtre, poésie graphique, poésie cinématographique. Que signifie la poésie ? Difficilement définissable, on peut indiquer qu’elle advient à l’occasion du surgissement de l’inattendu, de l’affrontement de réalités contraires, d’une dérive de sens, de l’apparition d’un monde inconnu surgi du quotidien. On peut assimiler ce phénomène au « sous-texte » théâtral, exprimé par l’acteur ou par la mise en scène, qui laisse percevoir une autre dimension derrière le texte explicite.

Si l’on en croit les commissaires de l’exposition, Pascal Fulacher et Dominique Marny, la petite-nièce du poète, Cocteau avait l’« aptitude à s’évader du monde réel afin d’en fabriquer un autre… à la hauteur de ses rêves. » Aptitude que l’on peut mettre en parallèle avec l’événement capital de sa jeune vie : le suicide inexpliqué de son père. Retrouver le monde de l’enfance d’avant la perte tel a été son projet de vie. Cocteau un grand enfant ? On peut le penser lui qui écrivit : « Perdre l’enfance, c’est perdre tout. C’est douter. C’est regarder les choses à travers une brume déformante de préjugés, de scepticisme. » (Le Foyer des artistes). Alors que la plupart des adultes se satisfont d’être des adultes, Cocteau cherche à retrouver la naïveté de l’enfance pour se livrer à ces jeux que sont l’écriture et le dessin.

Une des figures de sa poésie personnelle est représentée par les miroirs, frontières qui permettent d’accéder au surnaturel. Scène que l’on retrouve dans le film Orphée (1950). On peut citer une célèbre phrase du film à leur propos : « Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu avant de renvoyer une image. » Critique, en forme de jeu de mots, de la maladresse des miroirs qui n’ont aucun égard pour celui qui s’observe. L’obsession du miroir a fait irruption dans la propre vie de Cocteau lorsque, en 1963, ne supportant plus de voir son visage vieilli, il recourut à la chirurgie esthétique, acte qui sera à l’origine de sa dernière crise cardiaque fatale, révèle son biographe Claude Arnaud*.

Cette exposition, organisée dans une large salle, décrit – dans les ordres à la fois chronologique et thématique – l’évolution du poète, ses rencontres, ses amours, les circonstances qui prévalurent à l’éclosion de certains de ses écrits (Opium), et montre les différents documents liés aux diverses étapes de ses œuvres : manuscrits autographes, épreuves corrigées de sa main, éditions originales. Il est émouvant de voir les cahiers d’écolier petit format, sur lesquels il couchait ses poèmes, ses pièces de théâtre, et de lire les lettres originales envoyées à des correspondants célèbres, signées de sa marque personnelle, une étoile, emblème de son désir d’atteindre l’univers extérieur et de se propulser en dehors de lui-même.

Didier Saillier

(Décembre 2013)

* Claude Arnaud, Jean Cocteau, Gallimard, coll. « Biographies », 2003.

Michel Leiris et Jacques Baron, le destin des poètes

Michel Leiris / Jacques Baron, Correspondance, Édition établie par Patrice Allain et Gabriel Parnet, Éditions Joseph K., 2013, 190 p., 16,50 €.

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La correspondance entre Michel Leiris (1901-1990) et Jacques Baron 1905-1986), qui couvre près de cinquante ans de leur relation (1925-1973), nous permet de réfléchir sur les trajectoires de ces personnalités. Comment deux personnes aux origines similaires ont connu des parcours et des réussites si contrastés ? L’un, Michel Leiris, est devenu un autobiographe réputé, pour avoir renouvelé le genre de l’autobiographie, doublé d’un ethnologue africaniste, a connu le succès, sinon public, du moins auprès des critiques universitaires et journalistiques, et des amateurs épris de littérature exigeante. Succès durable, sans passage par le purgatoire, qui a conduit l’écrivain, treize ans après sa mort, en 1990, à entrer dans la prestigieuse collection de la Pléiade de Gallimard.

L’autre, Jacques Baron, a débuté sa carrière littéraire dans le sillage des avant-gardes et s’est reconverti, dès les années trente, dans le journalisme de la presse écrite ou de la radiodiffusion en devenant un ex-jeune poète prometteur, constat qu’il admet dans ses cahiers : « A 17 ans, j’étais un espoir du surréalisme et j’ai dû me complaire dans cette idée. Je le suis resté…Comme si on restait toute sa vie un espoir. » Aujourd’hui son nom n’évoque rien au public, si ce n’est aux spécialistes du surréalisme.

Quelles sont les raisons qui ont fait que l’un a pris le chemin de la notoriété et l’autre celui de l’oubli ? On pourrait affirmer que l’un était plus talentueux que l’autre. Si on se réfère au journal de Michel Leiris, on constate qu’il n’en est rien, que le rapport de force était davantage au profit de Jacques Baron. Combien de fois Leiris se plaint de ne parvenir à écrire des textes substantiels. La page blanche est son plus redoutable adversaire. Quand il rencontre le groupe surréaliste, il n’a à son actif que deux poèmes et une traduction dans une revue confidentielle Intentions. Quant à Jacques Baron, il est un génie en herbe, précoce, à l’âge de 17 ans, il fait figure de « Rimbaud du surréalisme » en publiant des poèmes dans Littérature, la première revue d’André Breton, et un recueil de poèmes chez Gallimard. Un an plus tôt, en 1921, il fréquente le milieu dadaïste et ses figures tutélaires que sont Francis Picabia, Tristan Tzara… De plus, il est pris sous la protection de grands aînés, comme André Breton et Louis Aragon, qui se montrent des substituts paternels : Aragon lui donne de l’argent, Breton des claques quand le jeune Rimbaud dépasse les bornes. Aragon et Pierre Drieu la Rochelle l’emmènent dans les maisons closes parfaire son éducation. Tout cette expérience artistique et de vie lui donne plusieurs longueurs d’avance sur Leiris qui lui, pourtant de quatre ans plus âgé, est tout sauf précoce, que ce soit pour ses dispositions à écrire, ou en matière de sensualité, se contentant d’admirer les blondes actrices américaines sur les écrans vierges de ses désirs.

Malgré ces différences dans leur cheminement social, on s’aperçoit qu’ils sont pourvus de propriétés sociales similaires. Originaires de la moyenne bourgeoisie, leurs enfances se sont déroulées dans les beaux quartiers parisiens, du côté de Neuilly et d’Auteuil. Leurs études n’ont guère été convaincantes : pour Leiris, après avoir échoué à son baccalauréat, il finit par obtenir le diplôme en intégrant une boîte à bac ; pour Baron, ses activités dadaïstes le font renoncer à intégrer la classe dite « philo ». Les deux amis ont des pères liés au monde des affaires et attirés par le monde artistique, notamment musical. En outre, les jeunes poètes sont sujets à des accès de dépression qui sera le ciment de leur amitié. Ce qui les différencie, ce sont les personnalités opposées de leur mère respective, qui auront un impact dans la formation de leur caractère et de leur destinée. Celle de Leiris, attentive et cultivée, a fait des études en Sorbonne et l’a initié aux arts et aux lettres. Celle de Baron est une femme peu maternelle, plus encline à s’occuper de sa personne, à vivre sa vie. D’ailleurs le jeune homme la décrit ainsi, en 1945, dans une lettre à son frère François : « terriblement femme, négative, abusive […] Elle ne savait pas aimer ». Dans un livre de souvenir, paru en 1954, son frère surenchérit : « trop impatiente de vivre et trop jalouse de son mari pour aimer tendrement ses enfants. » Est-ce le comportement de leur mère qui va orienter leur destin ? Probablement, même si l’on croit un tant soit peu à la liberté des êtres et à la capacité de dépasser les déterminismes sociaux. Leur caractère, acquis lors de leur éducation, sera déterminant dans leur manière de se comporter. Jacques Baron manque de volonté, se lasse rapidement, ne parvient pas à tenir le cap dans ses décisions. Il donne l’impression de naviguer à vue, sans aucune stratégie, pourvu de désirs versatiles. Ses orientations artistiques et politiques changent en fonction des circonstances. Au début de la correspondance, il souhaite que La Révolution surréaliste, la revue emblématique du mouvement, prenne fin n’ayant plus aucun goût pour ses travaux qu’il juge sévèrement : « Dans un an, je pense, chacun, sera rendu à sa destiné la plus médiocre et je songe avec délices qu’il ne sortira rien de là. » (Lettre du 15 mai 1925). Son engagement au parti communisme est identique : en 1927 il adhère, le quitte aussitôt, revient deux ans plus tard, puis rejoint au début des années trente la gauche oppositionnelle de Boris Souvarine (avec Leiris). Pendant l’Occupation, il travaille dans une radio marseillaise, dépendante de Radio Vichy. Du point de vue sentimental, il n’en est pas moins inconstant : ses compagnes se succèdent à un rythme soutenu. Professionnellement, il se cherche : magasinier, journaliste pour une agence de presse, dans diverses radios, mercenaire de l’écriture, il rédige des mémoires de personnalités, tout en revenant à des travaux (romans, souvenirs) plus en lien avec ses aspirations ambitieuses. Nonobstant ses changements constants, il reste fidèle en définitive à la seule poésie et au surréalisme avec ou sans Breton. Dans une de ses lettres à Leiris, il reconnaît son caractère velléitaire : « Je lis et fais semblant d’écrire un grand roman (comme toujours) mais naturellement je n’aboutis à rien quoique j’ai de grands projets dans la littérature. » [Lettre de 1928]. En 1934, pour tenter de dépasser ses difficultés d’être, Baron décide de consulter le docteur Adrien Borel – psychanalyste qui s’est fait le spécialiste des écrivains et artistes – qui a déjà soigné avec un certain succès Michel Leiris lui permettant de déployer sa capacité créative. Mais, là encore, il met un terme à ses visites auprès du médecin avant d’avoir pu bénéficier pleinement de son aide.

En ce qui concerne Michel Leiris, même si lui aussi a louvoyé – mais toujours à gauche –, se rapprochant, puis s’éloignant de la politique selon les époques, il a un avantage sur son ami : il est un obsessionnel, qualité indispensable pour atteindre les objectifs définis. Plus à l’écoute de sa psyché, il a décelé où se situaient ses désirs profonds. Ainsi, après avoir eu l’opportunité de participer à la mission ethnographique Dakar-Djibouti (1931-1933), à son retour en France, il entreprend à plus de trente ans des études en ethnologie, ce qui lui permet d’accéder à une profession stable et de progresser statutairement au sein du CNRS, tout en se consacrant, pendant ses loisirs, à l’écriture littéraire. Ces deux activités se sont mutuellement nourries ; l’œuvre littéraire a recouru à la technique de la mise en fiches ethnographique pour écrire son autobiographie. Sa persévérance lui a permis de produire des milliers de pages, à s’acharner pendant plus de trente ans à ses quatre volumes autobiographiques de La Règle du jeu (Biffures [1948], Fourbis [1955], Fibrilles [1966], Frêle Bruit [1976]), socle de l’œuvre entière.

Quand commence cette correspondance, en 1925, entre les deux amis qui, jusqu’à présent, ne s’étaient guère quittés que pour regagner leur domicile après des nuits de noctambulisme à s’enivrer de cocktails dans les cafés et les boîtes de Montparnasse ou de Pigalle, Jacques Baron est à Nantes attendant de rejoindre Alger pour effectuer son service militaire. C’est au début de cette année que Leiris devient un membre actif du groupe surréaliste en commençant de publier dans La Révolution surréaliste des poèmes, des récits de rêve et son dictionnaire à teneur personnelle, « Glossaire, j’y serre mes gloses ». Y a-t-il un rapport de cause à effet ? Je m’y risquerai bien en affirmant que le départ de l’un (le jeune prodige) a laissé place nette à l’autre (le jeune prétendant) qui cherche à s’insérer dans un groupe le plus en vue de l’époque. En deux ans, il donne une légitimité à sa présence dans le groupe par de nombreuses contributions poétiques et par son acte de bravoure devenu légendaire dans l’histoire littéraire des avant-gardes. Lors du banquet Saint-Pol Roux à la Closerie des Lilas, en juillet 1925, Leiris, le grand timide, crie à la fenêtre : « A bas la France ! » et « Vive Abdelkrim ! », provocation qui manque de le faire lyncher par la foule scandalisée, mais qui lui offre en retour l’aura de poète voyou prenant ainsi la place de l’autre « petit voyou » du surréalisme : Jacques Baron.

Didier Saillier

(Novembre 2013)

Photo : Jacques Baron en 1923.

Raymond Roussel, un soleil froid

Au palais de Tokyo est programmée du 27 février au 20 mai 2013 une série d’expositions d’artistes contemporains, nommée « Soleil froid », qui « explore la surface d’un monde étrange ». « Nouvelles impressions de Raymond Roussel » n’est pas la moins étrange.

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L’écrivain Raymond Roussel (1877-1933) est un personnage tout droit sorti de la Belle Époque, excentrique dans son mode de vie, élégant dandy qui se refusait toutefois à toute mondanité, héritier d’une fortune colossale, il l’investit dans sa passion pour l’écriture en se résignant à la publication à compte d’auteur, faute de trouver un éditeur. Ses ouvrages étranges, dont les plus connus ont pour titres Impressions d’Afrique (1910) et Locus Solus (1914), furent ignorés par le grand public. Néanmoins il influença les cercles littéraires et artistiques qui se revendiquèrent de lui, le considérant comme un précurseur du modernisme. Ainsi les surréalistes le défendirent lors des représentations tumultueuses de ses pièces théâtrales, tandis que des artistes comme Marcel Duchamp et Salvador Dali avouèrent que, sans lui, leur œuvre n’aurait pas été la même. Par la suite, tout au long du vingtième siècle, des écoles, des groupes littéraires, tels que le Nouveau Roman (Alain Robbe-Grillet) et l’Oulipo (Georges Perec), mais aussi des intellectuels (Michel Foucault) lui consacrèrent des travaux. Michel Leiris, un ancien surréaliste, fut tout au long de son existence un de ses admirateurs les plus fervents et lui consacra de nombreux textes qui furent réunis sous le titre, en 1998, Roussel & Co. Les écrits de Raymond Roussel, ses méthodes (une littérature fondée sur le calembour et la contrainte littéraire dont Oulipo reprit les procédés) ont irrigué toute la littérature de recherche.

L’écriture de cet écrivain produit des images chez le lecteur. C’est à partir de ce constat que l’exposition s’est construite en associant les « images » de Roussel à celles de plasticiens qui, en retour, ont pris pour modèles ses ouvrages pourvoyeurs de scènes baroques. Dévoiler l’influence évidente ou diffuse de l’écrivain sur les artistes, tel en est le principe. En marge de cette confrontation, une partie du parcours évoque la biographie de l’écrivain et ses goûts esthétiques particuliers.

Dans les premières salles, sont présentés des objets de sa collection personnelle pour lesquels il éprouvait un intérêt obsessionnel. Ainsi on y voit une série de dessins spirites, du dramaturge Victorien Sardou, produits sous la « dictée » de Mozart. On comprend que ces dessins minutieux, représentant des demeures célestes aux architectures imaginaires ornementées de fleurs, de plantes, de rosaces, évoquent pour Roussel l’idéal : un monde merveilleux sans référence à la réalité. Pour lui, l’œuvre littéraire doit répondre à un impératif : « rien de réel ne doit entrer ». Cette affirmation laisse percer un désarroi devant l’existence qui ne répond pas à ses attentes. L’élaboration de créations chimériques vient ainsi rectifier les carences du monde. Son ambition – ou son symptôme – est de se construire un monde à soi, étranger à la réalité. Lecteur passionné de Jules Verne, il apparaît comme un personnage créé par ce dernier : un homme qui dépasse les limites pour atteindre l’inconnu. Refusant la vie sociale, il se réfugia dans ses créations étonnantes qui étaient pour lui sa réalité.

Un objet insolite est placé dans une vitrine : une boîte en verre, en forme d’étoile, contenant un biscuit de la même forme, en souvenir d’un petit-déjeuner pris à l’Observatoire de Juvisy-sur-Orge, le 23 juillet 1923, avec Camille Flammarion. Ce célèbre astronome, vulgarisateur à succès de sa science, qui ressemblait aux personnages démesurés des romans de Jules Verne, entreprit des ascensions en ballon et considérait le spiritisme comme une science. Toutes les personnalités pour qui Roussel débordait d’admiration étaient des aventuriers de l’impossible, des découvreurs d’univers parallèles. Support de la mémoire, cette petite étoile en biscuit conservée religieusement était un témoin de ce moment si intensément vécu. Ses admirations extrêmes se vivaient sur le mode fétichiste, par le truchement d’objets ou d’œuvres d’art qui se substituent à l’humain divinisé. Pierre Loti fut une autre de ses idoles (en témoigne la correspondance présentée) qui le mena à Tahiti, au cours de son tour du monde, pour mettre ses pas dans ceux de l’écrivain-voyageur. Dans Comment j’ai écrit certains de mes livres (1935), Roussel avoue que ses nombreux voyages ne lui furent d’aucune utilité pour écrire ses livres. Ce qu’il résume par cette réflexion : « chez moi l’imagination est tout ».

Son nom est devenu le signe de ralliement des novateurs : une revue (1961-1962), animée par des écrivains américains dont Harry Mathews, le futur oulipien, porta le nom de Locus Solus en hommage à son auteur ; des films furent réalisés à partir de ses textes (Salvador Dali s’inspirant de La Vue, Jean-Christophe Averty adapta Impressions d’Afrique en vidéo).

Si les jeunes créateurs prennent encore aujourd’hui Roussel au sérieux, néanmoins certaines œuvres d’artistes contemporains exposées ont un lien si ténu avec leur modèle, que les visiteurs parviennent difficilement à saisir où se situe la référence rousselienne. D’autres sont plus explicites comme celle de Joseph Cornell (1903-1972) qui sacrifie au culte du souvenir d’enfance, à la manière de son inspirateur. Sa « Blue Sand Box », qui réunit dans une boîte des objets ayant une forte résonance intime, pourrait s’insérer dans la collection de l’écrivain.

L’aventure la plus extraordinaire autour de Raymond Roussel provient du plasticien Jean-Michel Othoniel qui – autre grand obsessionnel – s’escrima à retrouver la maison Locus Solus, reproduite sur une photo trouvée dans les archives de l’écrivain, ouvertes en 1989. En passant une petite annonce dans le journal Le Parisien, Othoniel réussit à entrer en contact avec les nouveaux propriétaires de la maison, située à Montmorency dans le Val d’Oise. De cette aventure est restée un témoignage, des photographies et la satisfaction d’avoir rendu bien réel le monde imaginaire de Raymond Roussel.

Bien qu’exigeante et parfois aride, cette exposition intéressera les admirateurs de l’écrivain comme les curieux qui, une pierre deux coups, feront à la fois sa découverte et celle des nouvelles tendances de l’art contemporain.

Didier Saillier

(Mars 2013)

Photo : La femme invisible, à la mémoire de Raymond Roussel. Tableau peint par la machine de Louise Montalescot.

Du côté de l’inconscient

Jean-Yves Tadier, Le lac inconnu – Entre Proust et Freud, Éditions Gallimard, coll. « Connaisance de l’inconscient », série « Tracés », 188 p, 16,50 €.

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Bien que la notion d’inconscient soit devenue populaire (dans les médias comme dans les discussions), sa signification n’est pas toujours comprise ni admise. Dans le débat intellectuel, l’inconscient est suspect ; n’est-il pas le fruit d’une hypothèse d’un homme qui n’a jamais pu le prouver scientifiquement ? Critique qui apparut dès les débuts de la psychanalyse jusqu’à ces dernières années avec le philosophe Michel Onfray qui a défrayé la chronique avec son pamphlet contre Freud, Le crépuscule d’une idole.

L’inconscient n’est pas resté dans les sphères médicale et philosophique, mais a intéressé, dès les années 1910, le monde artistique et littéraire. Que l’on se souvienne du surréalisme qui l’a même mis au centre de sa pratique en recourant à l’écriture automatique (écrire à la manière de l’association libre pratiquée au cours de la séance analytique). Pour ces artistes comme pour Freud, le conscient n’est que la partie émergée de l’iceberg. En refusant d’explorer la face cachée, on ne fait que mutiler l’être humain. Les personnes qui s’opposent à sa réalité se veulent des rationalistes qui pensent maîtriser leurs actes, comprendre les motifs de leur action, contrôler leur vie tout entière. Ce doute quant à l’existence de l’inconscient a aussi des répercussions médicales, en recourant plus volontiers à des solutions médicamenteuses qu’à l’enrichissement de la compréhension par la parole.

La collection « Connaissance de l’inconscient » chez Gallimard, accueille un petit livre élégant de Jean-Yves Tadié Le lac inconnu Entre Proust et Freud. Connu comme le plus grand spécialiste français de Marcel Proust, il a publié notamment une biographie en deux volumes de son écrivain fétiche. Ce livre est agréable par son style accessible, non jargonnant, et stimulant pour sa thèse qui postule qu’il y a du Freud en Proust et du Proust en Freud. On s’aperçoit que chez eux la psyché est au centre de leur préoccupation ; phénomène que l’on peut expliquer par la conception de leurs œuvres à la même période et par la circulation des idées à travers l’espace. En effet, les écrivains ou les penseurs s’approprient, d’ailleurs sans toujours s’en apercevoir, les obsessions de leur temps. Ce qui conduit à s’interroger sur la naissance des idées. Est-ce les hommes qui font l’époque ou l’époque qui fait les hommes ?

Bien que contemporains, Sigmund Freud (1856-1939) et Marcel Proust (1871-1922) ne se sont jamais rencontrés, pas plus qu’ils n’ont échangé de correspondances. Proust pour sa part n’a certainement jamais lu d’ouvrages de Freud, en revanche celui-ci aurait lu Du côté de chez Swann sans l’apprécier particulièrement. Pourtant, les deux auteurs, sans avoir eu la possibilité de confronter leurs idées, semblent dialoguer par œuvres interposées. Ils ont pris la mesure que représentait cette zone en-dehors du conscient que l’un a appelé « inconscient » et l’autre, usant d’un langage poétique, « lac inconnu ».

Comment accède-t-on à ce lieu qui est, par définition, inaccessible à la conscience ? Par les rêves, les lapsus, les actes manqués et autres psychopathologies de la vie quotidienne, les mots d’esprits et les productions artistiques et littéraires, affirme Freud. Tous ces moyens étant placés sous le signe de l’irraisonné et du surgissement.

Freud et la psychanalyse se sont, dès l’origine, intéressés aux œuvres littéraires qui évoquaient des phénomènes psychiques avant que la science les nomme et s’en empare. Freud ne voyait pas dans les littérateurs des adversaires (ce qui n’était pas forcément le cas pour ses collègues analystes), mais, au contraire, des alliés qui démontraient par la voie de la fiction tout le bien fondé de ses théories. Il éprouvait de l’admiration pour les écrivains (notamment son compatriote et contemporain Arthur Schnitzler) capables de révéler les motifs inconscients de leurs personnages et, partant, de leurs créateurs.

Proust, comme tant d’autres, a fait l’objet d’études psychanalytiques. Ce qui différencie le travail de Jean-Yves Tadier par rapport à ses devanciers, c’est qu’il n’applique pas une grille de lecture psychanalytique à l’œuvre proustienne, mais prend les deux hommes sur un plan d’égalité en montrant leurs intérêts convergents – œuvres intellectuelle et artistique et vie privée. Le sous-titre (« Entre Proust et Freud ») donne une clé de lecture pour comprendre le projet de l’auteur.

Cet ouvrage, composé de dix-huit chapitres est une étude comparative montrant comment Freud d’un côté et Proust de l’autre, sans s’être concertés, ont chacun à leur manière évoqué les mêmes phénomènes psychiques et thèmes (le sommeil, le rêve, l’homosexualité, la mémoire, l’enfance, la femme, la jalousie, l’amour, les actes manqués, le deuil…). L’un a formé une terminologie scientifique, et l’autre des métaphores propres à faire comprendre ce qu’est l’inconscient et ses manifestations, cependant les deux n’ont fait que braconner sur le même terrain de chasse.

Un des aspects les plus intéressants – parmi d’autres – dans l’ouvrage de Jean-Yves Tadier est la comparaison entre les mémoires freudienne et proustienne. La technique volontariste du créateur de la psychanalyse, le vagabondage de la parole sans réflexion, permettent d’accéder à ce qui a été oublié (ou refoulé, dirait-il). Si pour Freud le souvenir est désagréable (retour du refoulé), pour Proust, la mémoire involontaire est chargée de plaisir à se remémorer les moments heureux de l’enfance. Celle-ci surgit par hasard, au contact de micro-événements (comme la fameuse madeleine trempée dans le thé ou le trébuchement sur des pavés disjoints) qui déclenchent, en une fraction de seconde, le retour vers le passé le plus lointain, phénomène qui l’apparente à une machine à remonter le temps. Freud pour qui le monde de l’enfance n’est pas aussi enchanteur que les adultes aimeraient le croire, aurait certainement accusé les réminiscences proustiennes d’être des souvenirs-écrans, conçus pour dissimuler une réalité choquante. En ce sens, l’œuvre de Proust pourrait être vue comme une autobiographie mensongère – si elle en était une – en idéalisant le vert paradis de l’enfance.

Bien que leurs constats s’opposent, l’un comme l’autre s’accordent à penser que la remémoration est le moyen privilégié pour réconcilier l’être avec lui-même. Comme l’écrit Proust dans Albertine disparue, cité par Tadier : « ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement, mais par des puissances autres. » Citation à laquelle Freud aurait probablement souscrit.

Que serait l’œuvre d’art (au sens général) si son créateur n’était pas débordé par les forces intérieures inconnues ? Limitée et convenue en raison de sa maîtrise même. Celle qui a de la valeur est accomplie comme par inadvertance, telle serait la leçon que cet essai suggère.

Didier Saillier

(Octobre 2012)

Photo : Auguste Toulmouche, La fiancée hésitante, 1866.

Dominique Fabre, l’écriture du banal

Dominique Fabre, Il faudrait s’arracher le cœur, Éditions de l’Olivier, 2012.

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Un écrivain se reconnaît à sa phrase qui ne ressemble à aucune autre. On appelle cela comme on veut : un style, un ton, une (petite) musique, un monde. Sans conteste, ces qualificatifs s’appliquent à Dominique Fabre.

Il ne faut pas s’attendre à découvrir un style grandiose, fait de complétives et de relatives. Ses phrases sont courtes, simples, sans recherche apparente, parfois syntaxiquement bancales. Combien d’entre elles commencent par le même pronom personnel (il, elle, ils…), ce qui peut paraître le degré zéro de l’écriture. Bref, sa manière d’écrire est l’anti-modèle scolaire par excellence, celle qui lui aurait valu un zéro pointé dans une rédaction.

Même s’il a fait de bonnes études (khâgne, maîtrise de philosophie sur Heidegger), il n’est pas issu d’un milieu favorisé et a connu une situation familiale instable qui l’a mené, dès son plus jeune âge, en famille d’accueil, puis en internat. Son adolescence s’est passée dans une cité HLM à Asnières. Ces quelques informations d’ordre biographique se retrouvent éparpillées à l’intérieur de ses ouvrages qui sont, on l’a compris, à forte résonance personnelle.

Sa manière d’écrire « relâchée », sans apprêt, répétitive est la conséquence d’une volonté d’être au plus près de son sujet (la mémoire d’une époque), de son milieu (ouvrier), de ses souvenirs (mélancoliques), de son langage (à tendance argotique). Son style cherche à recréer l’oralité, que ce soit dans les dialogues, mais aussi dans la narration. Ses phrases chaotiques miment les souvenirs fugaces, flous, instables que l’on cherche à réactiver.

L’institution littéraire pourrait lui adresser des griefs, pour employer à foison le lieu commun, le cliché, la phrase toute faite, l’expression figée, qui seraient la marque d’une absence d’invention stylistique et d’une facilité d’écriture. Son utilisation des locutions idiomatiques a pour fonction de caractériser les personnages, leur milieu social, leur personnalité, l’époque à laquelle ils vivent. Fabre en use plus souvent qu’à son tour, car il a compris que l’abondance d’un procédé en fait un système et une stylistique.

Par provocation, je dirai que tout est banal et commun chez Fabre (même son nom !), les situations, les lieux décrits, les dialogues. Son talent est de parvenir à transformer la boue du banal en or de l’émotion. Car ses romans et nouvelles ne parlent que de la mélancolie de l’existence.

Les récits sont toujours menés par des narrateurs-personnages qui racontent, à la première personne, un moment de leur vie (entre l’enfance et la jeunesse). En quelque sorte, il s’agit de l’enquête personnelle d’un homme mûr qui se remémore les moments de sa jeune vie. On remarquera que ce type de scénario n’est pas sans rappeler celui de Patrick Modiano, mais mené dans un style moins élégiaque. D’ailleurs, pour comparer Fabre à Modiano, dans le dernier livre de celui-là, Il faudrait s’arracher le cœur, on perçoit des réminiscences de l’univers modianesque par certaines figures (les boulevards de ceinture, la persistance des mots dans les consciences bien après leur profération). Comme Casanova, dans ses mémoires, Histoire de ma vie, il affirme prendre plaisir à se souvenir des moments à jamais disparus. Résurrection qui procure une satisfaction émotionnelle et intellectuelle. Se souvenir n’est pas, à ses yeux, un devoir de mémoire, mais un plaisir de mémoire, même si tous les événements relatés ne sont pas joyeux.

L’action se déroule souvent dans le nord des Hauts-de-Seine, autour de Levallois, Clichy, Asnières, Bois-Colombes, Gennevilliers. Des anonymes, ceux que vous croisez dans la rue, essaient tant bien que mal de se trouver une place dans la société : un chômeur (Moi aussi un jour, j’irai loin), un garçon de café sur le retour (La serveuse était nouvelle), un solitaire déphasé (Les types comme moi), des adolescents paumés (J’aimerais revoir Callaghan). Tous ces personnages sont, en quelque sorte, des « héros » du quotidien qui cherchent à traverser les périls du temps.

Ses histoires n’ont pas un début, un milieu et une fin. Les personnages sont pris à un moment de leur vie qui va continuer après le dernier mot. Ce qu’il préfère c’est décrire les comportements de ses personnages par des détails anodins : une manière de fumer, leur allure, leurs expressions fétiches. Ainsi vous retrouvez des phrases types qui scandent tout un récit : « si ça veut dire quelque chose pour toi » (J’aimerais revoir Callaghan), « révérence parler » (La serveuse était nouvelle).

Les fictions de Fabre nous parlent du désenchantement qu’a éprouvé toute une génération, celle que l’on a nommée la « bof génération » incapable de s’enthousiasmer (j’imagine pour l’opposer à la Beat Generation, pleine de vitalité). Le parcours de ses personnages suit la théorie du sociologue Louis Chauvel1 qui montre l’écart entre l’aspiration de ces jeunes entrant dans la vie et la société post-« trente glorieuses » qui leur propose, comme horizon d’attente, le chômage, l’instabilité, des petits boulots mal payés et une absence de perspectives. En filigrane, se lit la disparition des utopies (des « grands récits » comme les nomme Jean-François Lyotard dans La condition postmoderne) liée aux déceptions de l’après-1968 qui laissa aux générations suivantes un goût amer pour n’avoir pas connu cette immense fête anarchisante.

Dans son dernier ouvrage (roman ou recueil de trois nouvelles ?) qui vient de sortir au début de 2012, Il faudrait s’arracher le cœur, le narrateur (qu’on imagine être le même dans les trois textes) plonge dans son passé pour rendre hommage à des personnes qu’il a un temps oubliées. Dans le premier texte, – qui porte le nom du titre général – l’action se déroule au début des années 1980 (y sont nommés des événements : l’élection de Mitterrand, l’apparition du sida). Le narrateur, vingt ans et des poussières, ne sait que faire de sa jeunesse. Étudiant par intermittence, il oscille entre son groupe d’amis « naturel », des jeunes qui vivent dans un squat à Gennevilliers et un ami, habitant place Pereire, qui fait deux tentatives de suicide, plus par inadvertance que par désespoir. L’attirance pour ce garçon dont il est amoureux lui dissimule les difficultés de son ami Jérôme qui mourra d’une overdose. Le second texte parle du père qui a quitté le foyer par cette phrase théâtrale pour dissimuler l’abandon : « je vais devoir vous laisser ». Récit pour apprendre à se passer d’un père sans jamais y parvenir. Enfin le dernier relate l’expulsion de la grand-mère de l’auteur du quartier de Ménilmontant, lieu où elle habitait depuis des lustres, avant de s’exiler, contrainte et forcée, dans une tour du centre commercial de Rosny 2. Une grand-mère qui commence à perdre la mémoire : « Qu’est ce que je voulais dire pas la messe bien sûr ? »

Que reste-t-il des gens que l’on a connus ? Des souvenirs et des mots.

Didier Saillier

(Septembre 2012)

1 Louis Chauvel, Le Destin des générations. Structure sociale et cohortes en France du XXe siècle, PUF, 2002.