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Un nouveau film de Jacques Tati

Le nouveau film d’animation de Sylvain Chomet, L’illusionniste, est sorti sur les écrans depuis le mercredi 16 juin 2010. Sur un scénario original non tourné de Jacques Tati, le film décrit la vie d’un illusionniste à travers Paris, Londres et l’Ecosse.

A la fin des années cinquante, période pendant laquelle se déroule l’action, une rupture culturelle s’est produite avec la disparition progressive du music-hall[1], et sa contrepartie, l’apparition du rock et plus largement de la jeunesse comme phénomène culturel. Le temps s’est emballé et rien ne pourra l’arrêter.

Jacques Tati aura été l’artiste qui aura le mieux montré, au cours de sa carrière de cinéaste, le changement des mentalités et des technologies survenus en son temps. On peut dire sans l’insulter qu’il était un homme d’une autre époque qui pointait avec humour et mélancolie la modernité qui s’imposait au pas de charge à ses contemporains. Certains diront un rétrograde, voire un réactionnaire.

L’illusionniste en question, qui se produit dans différentes salles entre une chanteuse de type existentialiste et un groupe anglais (pré-Beatles), n’est plus « dans le coup ». Sortir un lapin d’un chapeau  ne fait plus recette, les salles se vident dès qu’il apparaît. La poésie a laissé place au bruit et à la fureur de la nouvelle musique représentant, à l’époque, la quintessence de la modernité.

Sa difficulté à vivre de son art visuel ne lui est pas exclusivement réservée. En effet ses compagnons du théâtre Royal Music-Hall d’Edimbourg ne peuvent que soit se reconvertir dans la peinture de haute voltige (les gymnastes), soit vendre la marionnette dont personne ne veut et finir dans la clochardisation (le ventriloque), soit tenter de se pendre (le clown).

Alors que dans ses films, Tati se moque gentiment du ridicule du monde moderne, dans ce scénario-là, ce n’est plus de l’amusement mais de la tristesse qui domine.

Au moment de la sortie du film, un article de magazine reprochait à Sylvain Chomet de délaisser le présent pour s’intéresser à une époque révolue et ce, sur le mode nostalgique. On peut se demander en quoi il serait plus valable de parler du temps présent plutôt que de notre passé. Ce retour au passé témoigne d’une difficulté à supporter les vagues de changements qui surviennent incessamment et à faire le lien avec le passé pour permettre de continuer le chemin. Le retour sur soi-même et sur l’histoire est un passage obligé pour savoir pourquoi marcher.

Ce film n’est pas uniquement la description d’un monde qui s’effondre, laissant la place à un autre dont Tati et les siens seraient exclus, c’est aussi l’histoire d’une amitié entre un homme et une adolescente naïve, Alice, qui croît aux pouvoirs magiques de l’illusionniste venu se produire dans l’auberge dans laquelle elle travaille comme servante. Attirée par ce personnage si décalé et par ses cadeaux sortis comme par miracle, elle finit par le suivre pour partager sa vie de comédien errant. Mais la grande ville d’Edimbourg avec ses lumières et ses vitrines, finira par séparer le magicien et l’orpheline, d’autant plus que celle-ci aura rencontré un beau jeune homme. L’attitude du vieil homme, se retirant pour laisser sa protégée vivre sa vie de femme, n’est pas sans rappeler le film d’un autre burlesque, Charles Chaplin, qui mettait en scène dans Lime Light (Les feux de la rampe) l’amour entre un vieux clown sur le retour et une ballerine jeune et jolie à la carrière prometteuse.

L’Illusionniste, tout en étant un hommage rendu à un cinéaste admiré, est aussi un exercice de style qui cherche à créer une œuvre graphique en s’inspirant de l’univers filmique de Tati et de sa personne même. L’illusionniste, aux traits reconnaissables de son modèle, porte son nom complet (Tatischeff) et possède son allure de grand dégingandé à la démarche embarrassée. Le résultat, plus que réussi, donne le sentiment que le film a été réalisé par le cinéaste même de Play time. Dans un sens, c’est « un Tati » comme on le dirait pour un genre cinématographique (un western, une comédie, un policier…).[2]

Cette sensation d’être dans une oeuvre de Tati provient essentiellement du mode de narration qu’a souhaité donner à son film Sylvain Chomet. Contrairement au film d’animation classique aux plans brefs et en mouvement, celui-ci ne craint pas de réaliser de longs plans généraux fixes, quitte à prendre le risque d’ennuyer le spectateur, à la manière de l’illusionniste exécutant ses tours de magie devant des salles clairsemées et sommeillantes.

Comme les films de son illustre modèle, L’illusionniste est quasiment muet ; les bruits, les exclamations, les onomatopées dominent la bande-son. Les dialogues sont inexistants, toute la compréhension des scènes passe par les situations et les mouvements, les attitudes des personnages. En ce sens, ce film d’animation, comme ceux de Tati qui ne nécessitent aucun doublage ni sous-titres, est appelé à toucher les publics étrangers directement sans passer par la langue vernaculaire.

Plusieurs scènes font des références explicites à l’univers de Tati. Notamment celle où l’homme, ne parvenant plus à subvenir à ses besoins et à ceux de sa protégée, s’engage comme employé de garage : les tuyaux, comme dans Trafic, prennent une vie autonome et se rebellent contre lui ; l’ameublement du  bureau du publicitaire, au design années cinquante, évoque les fauteuils de Play time. Mais la scène emblématique qui fait entrer L’illusionniste dans l’œuvre de Tati, au sens propre, est celle où Tatischeff entre par inadvertance dans un cinéma qui projette My Uncle d’un certain Jacques Tati.

 Tout en étant un hommage à l’artiste admiré, Sylvain Chomet a souhaité faire resurgir une époque, celle où les salles de spectacles (l’Olympia, Bobino, le Lido, le Caveau de la Huchette) représentaient l’esprit français avec son cortège de têtes d’affiche. Dans cette perspective, la chanson du générique de fin est emblématique de la volonté du cinéaste de représenter la quintessence des années cinquante. Le texte, évoquant la vie difficile d’un illusionniste, est interprété, sous le couvert d’imitateurs, par divers artistes majeurs de la culture française : Juliette Gréco, Les frères Jacques, Georges Brassens, Barbara, Charles Trenet, Edith Piaf, Jacques Brel et Serge Gainsbourg. A l’image de cette chanson, le film est un travail d’orfèvre qui mériterait d’obtenir un succès public après avoir reçu des louanges de la critique.

Didier Saillier

(Septembre 2010)


[1] Cette appellation regroupait des spectacles variés dans lesquels pouvaient se côtoyer des chanteurs, des musiciens, des artistes issus du monde du cirque (jongleurs, illusionnistes, gymnastes, dresseurs de chiens, lanceur de couteaux…) Pour se faire une idée du concept du music-hall, voir l’album d’Hergé, Les 7 boules de cristal.

[2] Le film d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, Jeanne et le garçon formidable, sorti en 1998, avait déjà donné l’impression d’avoir été tourné par Jacques Demy.

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