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Joris-Karl Huysmans, un énervé de la Belle Époque

Au musée d’Orsay, du 26 novembre 2019 au 1er mars 2020, l’exposition « Huysmans. De Degas à Grünewald, sous le regard de Francesco Vezzoli » met au centre le chroniqueur et critique d’art Joris-Karl Huysmans. En regard de ses textes critiques, sont présentés des tableaux de l’art académique, de l’impressionnisme et du symbolisme à la peinture du xvie siècle de Matthias Grünewal.

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Joris-Karl Huysmans (1848-1907) est avant tout connu pour son roman A rebours (1884) qui met en scène un original, le duc Jean Florenas Des Esseintes. Ce dernier, retiré dans son château de Fontenay-aux-Roses, éprouve une lassitude de la vie mondaine et de la vie tout court. Cela le conduit à se réfugier dans la solitude et le recueillement, tout en se livrant à des excentricités morbides. Œuvre fin de siècle, A rebours est le bréviaire des esthètes du décadentisme, une attitude qui se traduit par le choix de l’artifice, de l’outrance et le raffinement esthétique, et qui influença la littérature et l’art à la fin du xixe siècle de manière importante.

L’exposition est structurée en trois étapes, comme l’a souhaité l’artiste italien contemporain Francesco Vezzoli, né en 1971 – qui en plus de son « regard » sur Huysmans expose également  certaines de ses propres œuvres en écho avec l’écrivain, comme par exemple sa Tortue de soirée sertie de pierres précieuses, qui fait référence à la tortue de Des Esseintes : la première étape représente un musée avec les cimaises en blanc sur lesquelles sont placées des toiles de l’art académique, ainsi que des toiles des impressionnistes ; la deuxième étape, représente, à travers son papier peint, la demeure de l’écrivain italien décadentiste Gabriele d’Annunzio : y sont accrochées des toiles de symbolistes, les « explorateurs du rêve », qu’étaient Gustave Moreau, Félicien Rolps et Odilon Redon ; la troisième étape rappelle par sa sobriété une chapelle, faisant ainsi référence à la conversion de Huysmans au catholicisme : trois crucifixions identiques de  la main de Matthias Grünewald y sont fixées.

Huysmans, gratte-papier au ministère de l’Intérieur, tempêtait contre la médiocrité de la vie quotidienne terne des petits bourgeois, dont il faisait partie et méprisait le monde moderne « peuplé d’imbéciles ». Romancier au départ naturaliste, invité dans le groupe de Médan d’Émile Zola (il publia la nouvelle Sac au dos dans le recueil collectif Les Soirées de Médan [1880]), Huysmans a commencé à publier des poèmes en prose avec Le Drageoir aux épices (1874), puis des romans naturalistes : Marthe, une histoire d’une fille (1876), Les Sœurs Vatard (1879), En ménage (1881), A vau-l’eau (1882). Huysmans pratiquait une littérature naturaliste, mais contrairement à ses compagnons qui possédaient une force vitale, Huysmans et ses personnages, portaient une impuissance d’être témoignant du quotidien de l’écrivain. Ce sont des célibataires misogynes, des petits fonctionnaires qui végètent dans la trivialité domestique et que seules des visites dans les maisons closes divertissent. Finalement vint A rebours, roman qui se veut comme une rupture avec l’esthétique naturaliste et se donne la tâche de parfaire cette vie blafarde, loin de la réalité, pour la transformer en inaction. Avant de se convertir au catholicisme, Huysmans passa brièvement par le satanisme dont témoigne son roman Là-Bas (1891). Après sa conversion, Huysmans change son regard sur les femmes : seules les saintes, dépouillées de toute féminité, et surtout la Vierge Marie, trouvent grâce à ses yeux.

Parallèlement à l’élaboration de son œuvre littéraire, Huysmans, pour qui l’art était un moyen de sublimer les bassesses de la société, écrivait depuis l’âge de 19 ans des articles sur la peinture et des recensions du Salon annuel et du Salon des artistes indépendants dans les journaux de l’époque comme Le Voltaire, La Revue illustrée, L’Écho de Paris, La Revue indépendante, L’Évolution sociale, La République des lettres. Ses premiers goûts se portèrent sur l’école hollandaise, pour des raisons en partie personnelles, car il était d’ascendance hollandaise par son père. D’une lignée de peintres flamands, il se plaisait à observer au Louvre cette peinture hollandaise dont il admirait particulièrement un de ses membres, Rembrandt.

Ce n’est qu’à partir de 1876 que Huysmans commença à s’intéresser à l’actualité artistique et à fréquenter les artistes. C’est lors de la deuxième exposition impressionniste qu’il découvrit la peinture d’Edgar Degas, l’« artiste de la commotion » : « M. Degas […] est à coup sûr, parmi les peintres qui ont suivi le mouvement naturaliste, déterminé en peinture par les impressionnistes et par Manet, celui qui est demeuré le plus original et le plus hardi » (Salon de 1879). En vis-à-vis d’extraits de textes du critique, on peut apprécier des tableaux de Degas : Portraits à la bourse (1878-1879) ; Dans un café, dit aussi L’Absinthe (1875-1876). À cette époque, la peinture qu’il célébrait devait dire le réel de façon expressive et c’est l’art moderne, par son dévoilement, qui exprimait la vérité.

De nombreux documents sont présentés liés à l’impressionnisme comme le manuscrit « Degas » (un premier jet de l’étude parue dans Certains, un recueil de ses peintres élus) ; deux lettres de Huysmans à Camille Pissarro : « Je vous envoie mon bouquin d’art par la poste. Je ne regrette qu’une chose, c’est qu’il s’arrête à 1882, car j’aurais pu sans cela dire tout le bien que je pense de votre exposition de cette année ». On voit deux toiles de Pissarro, un de ses peintres fétiches : Chemin sous-bois, en été (1877) et La Bergère dit aussi Jeune fille à la baguette ; paysanne assise (1881). Ce que Huysmans remarque en priorité dans la révolution picturale qui se joue, c’est l’importance des paysages et de la lumière : Monet avec Pissarro auraient alors résolu « les problèmes si ardus de la lumière dans la peinture ». Afin de s’en convaincre, le visiteur a la possibilité d’observer une œuvre de Claude Monet (Effet de neige à Vétheuil [1878-1879]).

L’autre intérêt de cette exposition est la prose subjective de Huysmans, moqueuse, ironique, de mauvaise foi, parfois violente, cherchant à abattre les peintres qu’il détestait. Ses bêtes noires étaient les peintres dits académiques, dont une longue liste des « artistes éreintés » écrite de sa propre main nous est montrée dans une vitrine. Parmi eux, nous trouvons William Bouguereau, Jean-Léon Gérôme et Ernest Meissonnier. Les peintres académiques sont appelés ainsi en raison de leur propension à répondre aux normes de l’académie des beaux-arts de Paris qui les adoubait, en échange de leur participation aux Salons. Les peintres académiques privilégiaient la hiérarchie des genres, c’est-à-dire les sujets historiques, religieux ou mythologiques ; ils appréciaient l’étude du nu ; leur philosophie se réduisait à l’imitation de la nature et des anciens.

Voici un florilège des attaques de Huysmans envers ses têtes de Turc : Cabanel et Gérôme peignent des « lichotteries » ; La mort de Commode (1879) de Fernand Pelez qui dépeint l’assassinat de l’empereur Commode est exécutée ainsi : « J’avais tout d’abord mal compris le sujet. Je pensais que le monsieur en caleçon de bain vert penché sur l’autre monsieur en caleçon de bain blanc était un masseur, et que la femme soulevant le rideau disait simplement “le bain est prêt”. Il paraît que le garçon de salle est un thugg, un bon étrangleur qui ne malaxe aucunement le cou de Commode pour aider à la circulation du sang ; c’est même, si j’en crois le livret, tout le contraire. Au fond, cela m’importe peu » ; Bouguereau pour La Naissance de Vénus (1879) n’est pas moins épargné : « De concert avec M. Cabanel, il [Bouguereau] a inventé la peinture gazeuse, la pièce soufflée. Ce n’est même plus de la porcelaine, c’est du léché flasque ; c’est je ne sais quoi, quelque chose comme de la chair molle de poulpe. La naissance de Vénus, étalée sur la cimaise d’une salle, est une pauvreté qui n’a pas de nom. La composition est celle de tout le monde. Une femme nue sur une coquille, au centre. Tout autour d’autres femmes s’ébattant dans des poses connues. Les têtes sont banales, ce sont ces sydonies qu’on voit tourner dans la devanture des coiffeurs ; mais ce qui est plus affligeant encore, ce sont les bustes et les jambes. Prenez la Vénus de la tête aux pieds, c’est une baudruche mal gonflée. Ni muscles, ni nerfs, ni sang. Les genoux godent, manquent d’attaches ; c’est par un miracle d’équilibre que cette malheureuse tient debout. Un coup d’épingle dans ce torse et le tout tomberait. La couleur est vile, et vil est le dessin. C’est exécuté comme pour des chromos de boîtes à dragées […] ».

Cette exposition permet au public d’accéder au Huysmans critique d’art, plutôt méconnu, qui prenait autant de plaisir à exercer l’art de l’admiration que celui de la détestation. Dans l’esprit de Huysmans, un bon tableau devait avoir une force évocatrice propre lui permettant de développer une rêverie qui menait à l’écriture d’une fiction, en germe dans l’œuvre regardée. On l’aura déjà remarqué, sa critique d’art n’était pas « objective », consistant à décrire les éléments observables, mais « subjective » dans la mesure où il animait la toile dans son imagination, faisant apparaître des détails absents, déployant une situation statique. Si le tableau était jugé mauvais, c’est-à-dire ne lui laissant pas le loisir de rêver, alors gare à sa colère ! Huysmans était incontestablement un de ces énervés qui fleurirent à la Belle Époque.

Didier Saillier

(Janvier 2020)

Photo : Joris-Karl Huysmans photographié par Frédéric Boissonnas et André Taponier, vers 1903-1905 (détail).

 

Les Renoir : tel père, tel fils

Au musée d’Orsay, l’exposition « Renoir père et fils – Peinture et cinéma », du 6 novembre 2018 au 27 janvier 2019, nous présente, en huit sections, l’influence qu’a eu le peintre Auguste Renoir sur son fils le cinéaste. Lui-même ne déclarait-il pas : « J’ai passé ma vie à tenter de déterminer l’influence de mon père sur moi. » Nous pouvons voir de nombreux extraits de films de Jean Renoir où sont mis en rapport des toiles de son père et de ses amis artistes. Sont présentés également des dessins, des céramiques, des photographies, des costumes scéniques, des affiches, des manuscrits, des entretiens télévisés.

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Se livrer à la comparaison de deux artistes pour montrer les similitudes de leurs œuvres est un exercice délicat. Parfois on en vient à forcer le trait pour atteindre son objectif en notant des liens imaginaires. En ce qui concerne l’exposition « Renoir père et fils », cette mise en relation est plus que justifiée tant de nombreux films de Jean Renoir (1894-1979) s’inspirent ouvertement de l’univers de son père, Auguste Renoir (1841-1919), et plus largement de l’impressionnisme et de l’esprit Belle Époque. Cette comparaison est à sens unique, c’est bien le cinéaste qui est comparé au peintre et non l’inverse.

En matière artistique, lorsque l’on a un père célèbre, il convient d’éviter d’embrasser la même spécialité. Ainsi Jean s’est fait un nom en devenant un des plus grands cinéastes, alors qu’Auguste est un des plus célèbres peintres : dans leur genre, ils sont des maîtres. Pourtant, Jean Renoir, initié par son père, a pratiqué professionnellement dans sa jeunesse la céramique dont l’exposition nous présente quelques exemplaires, des pots, coupes et vases aux couleurs fauves. Cependant, le fils ne se sentait pas légitime à devenir lui-même un artiste, car il devinait que la céramique ne serait qu’une étape avant de s’orienter vers la peinture, discipline déjà occupée par son génie de père, et, c’est pourquoi, il se tourna vers le cinéma, considéré alors comme un artisanat. En effet, le cinéma, dans les années 1920, était méprisé par l’intelligentsia, dans la mesure où les films étaient projetés dans des baraques foraines. C’est en 1915, lors d’une convalescence, à la suite d’une blessure de guerre, qu’il découvrit le cinéma et, par la même occasion, Charles Chaplin, figure décisive dans son désir de pratiquer cette activité.

En se mariant, en 1920, avec Andrée Heuschling, le dernier modèle de son père, Jean Renoir note dans ses mémoires Ma vie, mes films (1974) : « Je n’ai mis les pieds dans le cinéma que dans l’espoir de faire de ma femme une vedette ». En effet, Catherine Hessling, son nom de scène à consonance anglo-saxonne, avait une fascination pour le cinéma américain et ses stars sophistiquées comme Gloria Swanson ou Mary Pickford. C’est pourquoi, Jean la mit en scène dans cinq films muets, à forte tendance expressionniste, dont le plus notable est Nana d’après Émile Zola. Tous ces films ne connurent aucun succès et lui coûtèrent de nombreux tableaux, une façon de financer ses danseuses que représentaient sa femme et le cinéma. Il dut attendre le début des années 1930, et le cinéma parlant, pour tourner des œuvres significatives qui allaient rencontrer un public élargi et une critique favorable, comme La Chienne (1931) et Boudu sauvé des eaux (1932), films tournés sans Catherine Hessling qui sortit ainsi par la petite porte de la vie de Renoir.

Parmi les photos représentant Jean Renoir dans ses différents lieux de vie, nous remarquons fréquemment en arrière-fond des tableaux de son père. Malgré le fait qu’il ait mis sur le marché une grande partie des toiles de son père, dans les années 1920, il en conserva un certain nombre, mais aussi, après 1945, racheta des petits formats, les plus accessibles, dont il s’était dessaisi à regret. En revanche, le grand portrait Jean en chasseur (1910) – venu tout droit du musée d’art du comté de Los Angeles – qui représente Jean Renoir à 14 ans, fusil à la main, avec son chien à ses pieds, il ne s’en sépara jamais. En parcourant les salles, nous prenons conscience que Jean Renoir fut plongé dès son enfance dans l’environnement de la peinture, posant pour son père et côtoyant les amis peintres de ce dernier. Il éprouvait une telle admiration pour son père que celui-ci eut une influence durable sur le travail de son fils. Dans un entretien aux Cahiers du cinéma en 1979, le cinéaste ne déclarait-il pas : « Si certains passages et certains costumes peuvent rappeler les tableaux de mon père, c’est pour deux raisons : d’abord parce que cela se passe à une époque et dans des lieux où mon père a beaucoup travaillé, à l’époque de sa jeunesse ; ensuite c’est parce que je suis le fils de mon père et qu’on est forcément influencé par ses parents. »

La première salle est consacrée à Partie de campagne, probablement le film le plus emblématique du rapport du cinéaste avec l’univers de son père. Adapté d’une nouvelle de Guy de Maupassant et tourné à l’été 1936, le film inachevé, en raison, entre autres, de problèmes financiers et météorologiques, ne sortira sur les écrans qu’en 1946. Le tournage se déroule sur les rives du Loing, à l’endroit même où Auguste, vers 1860, peignait sur motif avec ses amis Claude Monet, Alfred Sisley et Frédéric Bazille. Dans Partie de campagne, Jean rend hommage à la nature et aux toiles de son père. Les roseaux pliés sous le vent semblent sortir de la toile d’Auguste La Seine à Champrosay (1876) ; la fameuse scène de balançoire dans le film, jouée par Sylvie Bataille, est une citation explicite du tableau La Balançoire (1876). Bien qu’il manque un élément de taille – qui est la couleur – pour restituer l’esthétique impressionniste, le film en noir et blanc y réussit tout de même à travers les costumes, les décors naturels, l’intensité des sensations captées par la caméra, les jeux de lumière, les effets d’ombre. Les promenades dans les herbes du couple Henriette et Henri, joué par Sylvia Bataille et Georges d’Arnoux, renvoient à la toile Chemin montant dans les hautes herbes (1875).

D’autres films font écho aux lieux chargés de souvenirs du père et du fils. D’abord c’est le Montmartre de la fin du xixe siècle où Jean vécut ses premières années. Dans un entretien que l’on peut écouter dans l’exposition, le cinéaste se remémore le Montmartre de son enfance comme un pays de castes où une caste ne se mélange pas avec une autre caste. Dans French Cancan (1955), Jean Renoir évoque les débuts du célèbre cabaret le Moulin-Rouge, afin de rendre hommage au monde du spectacle et, par conséquent, au cinéma. A cette occasion, il s’inspira des tableaux de son père comme le « Bal du moulin de la galette » (1876), mais aussi des autres artistes de cette époque, notamment Toulouse-Lautrec et l’affichiste Jules Chéret.

L’autre lieu partagé par les Renoir était Cagnes-sur-Mer où la famille possédait le domaine des Collettes qui servira de décor au Déjeuner sur l’herbe (1959). Dans ce film, Jean Renoir rend hommage une nouvelle fois à son père en essayant d’exprimer la vivacité des couleurs et des personnages. La jupe rouge et le corsage blanc de Nénette (Catherine Rouvel) évoquent la toile d’Auguste Renoir peint en 1910-1912 Le Grand Arbre. Femme au corsage rouge dans le jardin de Cagnes. Alors que Partie de campagne était en noir et blanc, mais réussissait malgré tout à suggérer la couleur, le Déjeuner sur l’herbe est tourné en Technicolor, procédé qui créé des couleurs chatoyantes et saturées. La plupart du film est tournée en extérieur – comme les impressionnistes qui peignaient sur le motif – et s’attarde sur les oliviers centenaires, que peignait son père à la fin de sa vie, la beauté des paysages méditerranéens, les herbes aquatiques qui s’agitent dans le courant de la rivière et la sensualité de Nénette, une baigneuse qui aurait pu sortir d’une des toiles d’Auguste.

Jean Renoir a suivi lors de sa carrière un des conseils de son père : « Il faut se laisser aller dans la vie comme un bouchon dans le courant d’un ruisseau », c’est pourquoi ses films, conçus en fonction de rencontres et de circonstances, appartiennent à des registres et à des genres différents qui mettent en avant ses incertitudes quant à la conduite à tenir en art comme dans la vie. Ceci est à raccorder à la fameuse phrase de La Règle du jeu (1939) prononcée par Octave, un artiste raté pique-assiette (personnage joué par le cinéaste lui-même) : « Le plus terrible dans ce monde c’est que chacun a ses raisons ».

Didier Saillier

(Janvier 2019)

Photo : Photogramme du Déjeuner sur l’herbe (1959) de Jean Renoir, avec Catherine Rouvel.