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Guerre, propagande et commémoration

Dans le cadre des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale, l’exposition qui se déroule, du 15 janvier au 15 juin 2014, à la Galerie des bibliothèques de la Ville de Paris ouvre cette cérémonie officielle. « Paris 14-18, la guerre au quotidien » ne porte pas un regard sur les combats proprement dits, sur les divers fronts, mais sur l’arrière que constitue Paris, – relativement épargnée par les combats – et le quotidien de ses habitants.

Cette exposition a été réalisée grâce aux clichés que Charles Lansiaux – jusqu’à présent inconnu au bataillon des photographes – a consacrés à cette période. N’appartenant à aucune agence de presse, le photographe indépendant s’est lancé dans un reportage sur le quotidien des Parisiens en temps de guerre sur commande, dès 1914, de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris dont le souci n’était pas la diffusion mais la conservation. N’étant pas photographe de presse, il a bénéficié de la liberté d’immortaliser des scènes qui auraient été probablement interdites de publication dans les journaux soumis à la censure gouvernementale.

Ce reportage n’évoque pas directement les événements guerriers, mais présente les effets de cette guerre : la préparation, le départ, la vie des permissionnaires, le retour des blessés, les secours mis en place, la vie quotidienne des Parisiens non mobilisés (femmes, enfants, hommes de plus de quarante-sept ans). En parallèle à ces photos sont exposés des affiches de propagande d’origine, des plans géographiques, des textes écrits par les commissaires, André Gunthert (maître de conférences à l’EHESS) et Emmanuelle Toulet (responsable de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris), dans la perspective de les replacer dans leur contexte.

Les photos de Charles Lansiaux mettent en exergue un aspect prégnant de cette époque, celui du patriotisme qui colore toute la vie quotidienne des Français. Que l’on soit patriote ou pas, il convient de le proclamer, d’autant plus fort si l’on est commerçant. Pour conserver sa clientèle ou éviter le vandalisme, il faut éviter d’être assimilé à l’étranger, comme ce fut le cas des boutiques de laiterie suisses Maggi soupçonnées d’être germaniques. Sur l’une d’entre elles, il est inscrit : « Mes fils sont officiers français et sont sur la frontière. Vive la France ». Des drapeaux tricolores fleurissent un peu partout en fond d’image. Le départ des troupes se déroule dans la bonne humeur, malgré la séparation des couples, les visages sont souriants, voire enthousiastes, oubliant un instant que même courte la guerre fait des victimes. De nombreuses scènes se passent dans les gares avant le départ pour le front. On trinque, on brandit des bouteilles. Et c’est déjà l’heure. Des wagons, les mains s’agitent pour un dernier adieu. La gare n’est pas seulement le lieu des départs, mais aussi celui des arrivées. Celles des réfugiés belges, ou du nord de la France, qui s’entassent dans des abris provisoires. Dès début septembre 1914, devant l’avancée des Allemands au début de la bataille de la Marne, c’est au tour de 500 000 Parisiens de fuir la capitale pour se réfugier dans le Sud, ce qui rappelle un autre événement plus connu de nos contemporains – l’exode de 1940. En raison de la migration et de la réquisition des automobiles, les rues et les places, encore massivement fréquentées la veille, sont désertées comme la place de la Concorde. Paris est une grande ville de province endormie.

Bien que les combats sont absents de la capitale, des signes indiquent que le pays est en guerre. Des militaires effectuent des exercices dans un jardin public, les enfants jouent à la guerre, les parcs et les talus des « fortifs » sont fréquentés exclusivement par les femmes et leurs bébés, des barricades de fortune sont érigées avec des branchages, preuve de l’incapacité à protéger la ville, jugée indéfendable par l’État-major. La nourriture est aussi un souci, plus en raison d’un problème d’organisation que de pénurie. Même si les produits de première nécessité sont l’objet de restrictions, en revanche (à la surprise du visiteur) la population souffre peu de privations, nous précise-t-on. Certes, les restaurants proposent des « menus de guerre » (pas plus de trois plats !), cependant les fruits et les légumes abondent, les bouchers et les charcutiers transforment en conserve, à tour de bras, les troupeaux parqués dans la capitale. Et si les horaires d’ouverture des cafés sont restreints et leur fréquentation interdite aux militaires et aux femmes, les raisons sont davantage morales que par disette de boissons alcoolisées…

Même si Paris fut l’objet de bombardements surtout lors de la dernière année, et la cible de canons à longue portée de type « Grosse Bertha », c’est avec les blessés, les invalides et les « gueules cassées » revenus du front que la guerre prend toute sa réalité. Les soldats deviennent des héros que l’on se doit d’honorer. Des jeunes filles les accueillent avec des bouquets de fleurs et des cadeaux. Des hôpitaux sont improvisés dans des gares, dans des cirques, des palaces, des musées pour suppléer à l’impréparation des pouvoirs publics. Toutes les initiatives privées sont valorisées. Les restaurateurs accueillent à bras ouverts les combattants. Il faut montrer sa reconnaissance et son patriotisme.

Par rapport aux guerres qui l’ont précédée, 14-18 aura été la première à avoir utilisé les armes de la propagande à cette échelle. Conçue pour encourager sa population à garder le moral malgré les difficultés, la propagande se doit de rendre harmonieux la réalité. La vérité n’étant qu’une vue de l’esprit, il s’agit de présenter les événements positivement. Ainsi les batailles ne sont jamais perdues par les poilus quel que soit le résultat. Si une victoire allemande n’est pas complète, elle est une défaite. En revanche si le front français résiste, c’est une victoire… Tel est le principe de la propagande : prendre ses désirs pour la réalité. De même que pour les soldats, la population, selon le point de vue officiel, se révèle exemplaire malgré les bombardements et ses destructions. La une d’un quotidien, après un bombardement meurtrier, met en avant « le calme de la population ». On peut considérer que l’utilisation de la censure est un échec de la propagande qui n’a pas su convaincre les réfractaires et les sceptiques. Certaines unes de journaux possèdent des colonnes de journaux en blanc, preuve que la fiction a été écornée par des voix discordantes.

À la fin de l’exposition, un ami me fait part de son désabusement devant l’obsession de notre époque à commémorer à tout va, d’avoir les yeux rivés dans le rétroviseur, alors que ce qui compte est de vivre le présent pleinement sans se retourner. Lent dans ma réflexion, je profite de cet article pour lui répondre.

Pourquoi commémore-t-on un événement ? la réponse qui vient à l’esprit est pour rendre hommage à ceux qui sont morts pour une cause, pour entretenir la flamme. La commémoration est en fait un des effets d’un autre phénomène : l’obsession du passé. Depuis au moins quarante ans, notre société se tourne vers le passé parce que l’avenir ne promet plus rien d’enviable. Comment pourrait-on se projeter vers un avenir radieux lorsque la crise économique et le chômage embrument depuis si longtemps l’horizon. Demain ne risque-il pas d’être pire qu’aujourd’hui ? Pendant la période des « trente glorieuses », le passé n’existait pas. La jouissance de la consommation suffisait à combler les attentes. Vivement l’avenir, semblait proclamer les populations.

Une société choisit-elle de se diriger vers le futur ou le passé ? Non, car elle est mue par un inconscient qui la pousse dans une direction. Ce retour sur le passé, que l’on peut déplorer, est un symptôme de la société qui éprouve la peur du lendemain, de l’inconnu. Peut-on blâmer un malade d’être malade ? La maladie disparaîtra quand la société aura retrouvé la confiance dans l’avenir.

Les photos anciennes, au-delà de celles présentées dans cette exposition, possèdent toujours un aspect émouvant ; un geste, une expression est comme figé à travers le temps pour l’éternité. De ce temps enfui ne demeure qu’une faible trace, à la manière des photos théâtrales qui témoignent qu’une représentation a bien eu lieu. C’est ce qui fait le prix de l’art photographique.

Didier Saillier

(Février 2014)

Photo : Charles Lansiaux : « Boulevard Edgar Quinet. Les enfants ne connaissent plus que les jeux de guerre, voici de futurs poilus qui attendent l’ennemi de pied ferme », Charles Lansiaux. Photographie prise en avril 1915.

Charles Trenet ou l’allégresse mélancolique

Charles Trenet (1913-2001) aurait eu cent ans cette année. Pour rendre hommage au « fou chantant » qui a enchanté toutes les générations, la Galerie des bibliothèques lui consacre, du 11 avril au 30 juin 2013, une belle exposition musicale en réunissant affiches, photos, partitions, manuscrits, lettres, cartes postales, disques vinyles, archives sonores et visuelles.

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La carrière de chanteur de Charles commence lorsqu’il rencontre, dans un club de jazz à Montparnasse le pianiste suisse, Johnny Hess. Ils forment de 1933 à 1936 le duo « Charles et Johnny » qui rencontre un succès d’estime sans parvenir à enflammer les foules. Mais c’est en 1937 que Trenet prend son essor en composant, pendant son service militaire, où il s’ennuie, des chansons qui resteront parmi ses plus grands succès : « Je chante », « Y’a d’la joie », « Fleur bleue ». Avec lui – et Mireille qui écrit, à la même période, avec Jean Nohain, des chansons bucoliques dans un esprit analogue – survient en France le « swing » importé d’Amérique qui se marie si bien au désir du peuple de jouir enfin de la vie. Désir qui se concrétisera en 1936 par les conquêtes sociales obtenues lors du Front populaire. Avec les congés payés, les auberges de jeunesse, les vacances deviennent possibles pour les prolétaires qui peuvent renouer avec leurs racines paysannes ou contempler la mer pour la première fois. Le génie de Trenet est d’avoir senti cette atmosphère de liberté et d’aspiration au bonheur qui courait dans le pays. Il a été, non seulement une caisse de résonance des années trente, mais aussi une voix qui leur a donné une forme.

Trenet n’est pas à proprement parlé un homme de gauche (il n’a jamais voté), même s’il a été, dans les années 1980, choyé par le gouvernement socialiste. Néanmoins l’attitude du chanteur envers la vie l’apparente à ce courant d’esprit. En se créant un univers imaginaire, il se veut plus fort que la réalité empesée. Pour lui le monde n’est pas inerte, mais en perpétuel mouvement. On peut transformer la réalité par la force de l’imagination comme l’affirment les révolutionnaires. Avant de transformer le monde, l’homme le pense, l’entrevoit, car c’est d’abord en imagination que les projets les plus fous, se réalisent : « Y a d’la joie la tour Eiffel part en balade/Comme une folle elle saute la Seine à pieds joints ».

S’il a écrit ses chansons les plus joyeuses dans une caserne morose, ce n’est pas un hasard. En effet, cette manière d’appréhender l’existence prit sa source dans son enfance, à l’âge de sept ans, lorsque ses parents divorcèrent et le placèrent en pension dans une école libre de Béziers où il ressentit une profonde tristesse. Comment s’en sortir ? Par la joie de vivre pour donner le change : « Je faisais croire au Diable que j’étais joyeux et que tout m’amusait. » Trenet c’est ça, chanter pour conjurer la peur, en y mettant tant de cœur que lui-même finit par y croire. L’enfant et le poète savent se créer un monde fantastique : « Il suffit pour ça d’un peu d’imagination » (« Le Jardin extraordinaire »). Combien de ses chansons évoquent la mélancolie, voire le drame, sur une musique explosive de gaîté ? N’oublions pas que dans « Je chante », le vagabond arrêté par la maréchaussée s’évade… en se pendant : « Ficelle / Tu m´as sauvé de la vie / Ficelle / Sois donc bénie / Car, grâce à toi j´ai rendu l´esprit ». Tel est le tour de force : composer à la fois, dans un même élan, des chansons tristes et gaies où l’enfance, la nature et la fuite du temps finissent par ne faire plus qu’un. Ses jeunes années, qui ont été son paradis perdu, courent à jamais dans les montagnes de son sud-ouest natal.

Dès la fin 1937, libéré de ses obligations militaires, il est nommé « le fou chantant » en raison de sa manière de se produire, ses mimiques, ses yeux écarquillés, son index tendu vers le ciel, son costume bleu roi, son œillet rouge, son chapeau informe rejeté en arrière. Charles Trenet est devenu Charles Trenet du jour au lendemain, grâce au public qui a perçu d’emblée la nouveauté de l’artiste qui contrastait avec les chanteurs sirupeux ou les comiques troupiers. Lui, Trenet, s’adresse au genre humain. A la jeunesse, bien sûr, qui s’enthousiasme pour la fraîcheur de ses textes et de sa musique, mais aussi un large public qui éprouve le besoin, au mitan des années trente, de s’étourdir sentant la guerre arriver au grand galop, car le Front populaire ne sera qu’un court instant d’utopie avant de plonger dans l’horreur. Poète, musicien (bien qu’ignorant le solfège), interprète charismatique qui électrise le public par sa bonne humeur, son allégresse, ses onomatopées vivifiantes, le chanteur sait jouer d’une large palette d’émotions : l’amour, la joie, la mélancolie, la tristesse, mais toujours en rythme.

En parcourant l’exposition, une réflexion vient en découvrant les différentes étapes de sa biographie. Le destin d’un être peut se jouer à trois fois rien. Une rencontre, un regard, une attention à des moments cruciaux de la vie – où l’on attend encore quelque chose du monde – peuvent tout faire basculer et aider l’égaré à rejoindre celui qu’il se devait d’être. Sans ces circonstances, le chanteur international, qu’il est devenu, aurait fort bien pu passer à côté de sa vie.

Quelles en sont les raisons ? D’abord, bien que possédant la volonté de réussir et la conscience de sa valeur, il manque d’objectif précis. Ses talents multiples pour les muses font qu’il ne sait sur quel chemin mettre ses pas. À treize ans, il fait une rencontre capitale en la personne du poète roussillonnais Albert Bausil, directeur du Coq catalan, hebdomadaire littéraire et satirique. Ce dernier l’initie à la littérature, devient son mentor en publiant ses premiers poèmes et nouvelles. A son contact, il fait montre de qualités artistiques. En plus d’écrire, il peint, dessine, joue la comédie dans la troupe de son maître qui monte des revues dans sa région. Comme on peut le constater, il fait feu de tout bois.

La deuxième rencontre importante se fera deux ans plus tard. Renvoyé du lycée pour indiscipline, Charles part pour dix mois rejoindre à Berlin sa mère qui s’est remariée à Benno Vigny, un célèbre scénariste de films muets. Par l’entremise de son beau-père, il s’initie au jazz et rencontre l’élite culturelle allemande : Marlène Dietrich, Fritz Lang, Kurt Weill… : « Le jazz, le cinéma, l’architecture, le Bauhaus. Nous étions étourdis par cette création perpétuelle. »

Sorti du chaudron berlinois, l’année suivante, à l’âge de dix-sept ans, il écrit un roman (Dodo manières) avant de partir pour Paris, sachant que pour atteindre le succès il n’y a point de salut en dehors de la capitale. Recommandé par Bausil, il devient accessoiriste et assistant-metteur en scène aux studios de Joinville. Le cinéma devient un nouveau projet et il rêve de lire aux frontons des cinémas : « un film de Charles Trenet ». Cependant, le soir, il hante les cafés de Montparnasse, se mêle aux noctambules et fréquente des intellectuels, écrivains et poètes qui deviennent ses amis : Henri Bergson, Jean Cocteau, Max Jacob, Antonin Artaud. Durant trois années, au gré de ses rencontres, il parfait sa culture avant de faire la connaissance de Johnny Hess qui l’orientera définitivement vers la chanson, art dans lequel il excellera.

Cette exposition est à recommander chaudement à la fois pour les admirateurs du « fou chantant », les amoureux de la chanson française, mais également pour ceux qui s’intéressent à l’histoire du xxe siècle, car à travers la biographie du chanteur passent les événements qui l’ont marqué. Si Trenet a marqué de son empreinte l’époque de ses vingt ans, en revanche, la Seconde Guerre mondiale, aura, un tant soi peu, terni son inspiration la plus débridée, celle qui fit « boom » dans le cœur du public. Néanmoins, par la suite, il continuera de composer des chansons sublimes, mais dans un registre différent, souvent mélancoliques : « Que reste-t-il de nos amours ? » (1942) « La mer » (1945), « L’âme des poètes » (1951) ou « Fidèle » (1971) : « Fidèle, fidèle, je suis resté fidèle / A des choses sans importance pour vous / Un soir d’été, le vol d’une hirondelle / Un sourire d’enfant, un rendez-vous / Fidèle, fidèle, je suis resté fidèle / A des riens qui pour moi font un tout ».

Didier Saillier

(juin 2013)

Paris en chanté

A la Galerie des bibliothèques de la Ville de Paris, l’exposition « Paris en chansons » (du 8 mars au 29 juillet 2012) retrace l’histoire d’amour qu’entretient la chanson avec la capitale. De nombreux documents écrits, iconographiques, sonores, audiovisuels nous font revisiter le patrimoine musical des XIXe et XXe siècles.

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Aucune autre ville que Paris n’a suscité autant de chansons en français, mais aussi en langues étrangères. Il n’est qu’à voir les titres innombrables où le nom de la capitale est présent, sans parler des synecdoques que sont ses quartiers, ses voies en tout genre, ses monuments, ses jardins, ses gares, son fleuve, ses quais, ses berges, ses habitants. Combien de chansons n’ont-elles pas « Paris » dans leurs titres ?1 Le moindre mot accolé à lui se trouve auréolé d’un supplément d’âme : Paris poétise, par une alchimie mystérieuse, ce qui entre en son contact. Le ciel, l’air, le matin, le soir, la nuit, les saisons, les climats atmosphériques prennent une dimension unique du seul fait que ces phénomènes sont « parisiens »2. A Paris, il peut neiger, pleuvoir, certes, mais pas banalement. Que l’on se souvienne du personnage américain romantique du film de Woody Allen, Minuit à Paris, déclarant adorer marcher dans Paris sous la pluie, comme si cette eau était parée d’une propriété spécifique. En raison de son patrimoine, de la sédimentation historique, de son histoire politico-artistico-littéraire, Paris est chargé d’un passé, toujours vivant, palpable par les générations successives mettant leurs pas dans celles de ses devancières.

La chanson a été un des fils qui ont tissé la mémoire de Paris. Si le proverbe dit qu’en France tout finit par des chansons, on peut ajouter que Paris finit en chanson. Les historiens ont recensé pas moins de 2 800 titres qui ont contribué à sa mythologie. La chanson prenant Paris pour objet devint un genre en soi aux alentours de 1865 et surtout, quinze ans plus tard avec Aristide Bruant qui lui donna ses lettres de noblesse, prenant pour cadre la vie parisienne et ses quartiers. Auparavant, Paris était évoqué pour avoir été le siège des événements politiques, des multiples révoltes et révolutions qui ont fait et défait la France. En définitive, elle incarne le pays tout entier.

L’éclosion de la chanson en général est liée à la professionnalisation du métier et à l’apparition des premiers cafés-concerts (le Ba Ta Clan, l’Alcazar, l’Eldorado, les Ambassadeurs, la Scala…). Paris devient une ville moderne qui bouillonne, se développe et offre des possibilités de distraction à sa population. Peu à peu elle acquiert une spécificité, une âme qui inspire les poètes et compositeurs. Ceux-ci la personnifient en l’assimilant souvent à une femme. « Paris c’est une blonde » chante Mistinguett.

Deux grandes époques voient la Ville-Lumière devenir un des sujets préférés. Celle qui va des années folles aux années trente, et celle de l’après-guerre. La première s’incarne dans des chanteurs emblématiques comme Mistinguett, Maurice Chevalier, Charles Trenet, où la gaîté, la joie de vivre l’emporte. Après la période de l’Occupation, dont les circonstances n’invitaient guère à chanter le bonheur à Paris, les années qui suivent la Libération sont prolifiques : Yves Montant, Patachou, Francis Lemarque chantent Paris sous toutes ses formes.

Certains topos sont répandus dans les chansons. La tour Eiffel, la Seine avec ses quais et ses ponts sont nommés à foison, tout comme ses toponymes. Les rues, avenues, boulevards, places sont parcourus en tout sens. La ville est aussi un lieu idéal pour la flânerie, les rencontres amoureuses, S’embrasser sur les bancs, se promener sur les quais, traverser les ponts et regarder la Seine couler sont des moments romantiques que les touristes pratiquent avec assiduité. De ces figures s’ébauche une poésie éternelle.

Si la plupart du temps les chansons expriment leur amour pour la ville, d’autres la critiquent en raison de ses inconvénients, du stress engendré par la vie trépidante, la circulation embouteillée (« A Paris en vélo, on dépasse les autos » Joe Dassin).

Paris rend triste aussi. Lorsqu’on a dû la quitter, volontairement ou non, il vient des bouffées de nostalgie qu’un ticket de métro vous a données. Dans le film de Julien Duvivier, Pépé le Moko (1937), le personnage de Fréhel, chanteuse oubliée échouée dans la casbah d’Alger chante : « Ou est-il mon moulin de la Place Blanche ? / Mon tabac et mon bistrot du coin ? / Tous les jours étaient pour moi dimanche ! » Et lorsqu’on revient, la disparition des rues et la destruction des immeubles anciens font qu’on ne reconnaît plus son Paris d’autrefois (Laisse-moi mon Paris tel qu’il est). La démolition des Halles inspira à Bernard Dimey « Le quartier des Halles » chantée par les Frères Jacques. Même si la Seine est romantique, cependant des désespérés se jettent dans ses eaux.

Le thème de Paris est si inspirant que même ceux qui ne font pas profession d’écrire des chansons s’y mettent comme le cinéaste Jean Renoir qui écrit pour Cora Vaucaire (« La complainte de la butte ») ou bien l’écrivain-philosophe Jean-Paul Sartre pour Juliette Gréco (La rue des Blancs-Manteaux).

Rares sont les quartiers qui n’ont pas une chanson pour les honorer, mais certains sont fréquemment évoqués comme Montmartre et ses rues, incontestablement le plus cité, Pigalle, Rochechouart, Ménilmontant, Belleville, Saint-Germain-des-prés, Montparnasse.

Des personnages typiquement parisiens sont au centre des chansons comme la Parisienne chic, bourgeoise, hystérique (La parisienne de Marie-Paule Belle) ou, dans un autre domaine, la prostituée, le voyou. L’enfant pauvre de la zone, le gavroche, le poulbot, « le gamin de Paris » chanté par Mick Micheyl est aussi une figure marquante de l’imaginaire parisien.

Outre le nombre impressionnant de photos, de partitions, d’affiches retraçant les mythes parisiens, le point fort de cette exposition réside dans la possibilité d’écouter, grâce à des casques individuels, des centaines de chansons significatives classées par thème qui ont fait la gloire de Paris.

Didier Saillier

(Avril 2012)

1 Voici un bref échantillon : Adieu Paris (sept chansons portent ce titre), Au revoir Paris (trois), Bienvenue à Paris, Bonjour Paris (quatre), Ça c’est Paris (Mistinguett), C’est beau Paris (F. Lemarque), La chanson de Paris (quatre), Le cœur de Paris (cinq)…

2 Le ciel de Paris, En avril à Paris (Ch. Trenet), J’aime Paris au mois de mai (Ch. Aznavour), Minuit à Paris, Nuit de Paris, Paris au mois d’août (Ch. Aznavour), Paris d’été (A. Sylvestre), Paris la nuit, Paris le soir, Paris sous la neige, Paris sous la pluie, Printemps de Paris, Soleil de Paris, Sous le ciel de Paris