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Henri Salesse, un photographe de la Reconstruction

La Maison de la photographie Robert Doisneau, à Gentilly, fête cette année ses vingt ans d’existence. Actuellement, elle accueille du 28 janvier au 24 avril 2016 l’exposition « Henri Salesse – Nouveau monde 1945-1977 » qui comporte une centaine d’œuvres du premier photographe du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, l’ancêtre du ministère de l’Écologie. Trente-deux ans de tournées à travers la France pour témoigner des destructions dues à la guerre et de la reconstruction financée par l’État.

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 Le destin d’Henri Salesse (1914-2006) est, somme toute, étonnant. Comment le fonctionnaire « vérificateur technique de la construction » du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU) est devenu, quelques années après sa mort, un artiste dont la production est accrochée à présent aux cimaises des musées et des lieux de culture ? Il aura fallu que le chef de la mission de la photographie du Pôle images Haute-Normandie, Didier Mouchel – en vue de préparer une exposition sur la reconstruction de la Normandie, à Rouen –, remarque, en 2008, parmi les archives documentaires du ministère de l’Écologie, des clichés signés « Salesse ». Devant la quantité et la qualité de ceux-ci, Didier Mouchel s’est enthousiasmé et organise, depuis, des expositions monographiques à travers le pays (Rouen, Cherbourg, Lectoure, Tours).

Issu d’un milieu modeste, Henri Salesse a toujours vécu à Paris. Après son certificat d’études, obtenu en 1926, il entre en tant qu’ouvrier-imprimeur dans une entreprise de reproduction photomécanique. Pendant ses loisirs, il s’initie à la photo en autodidacte et la pratique. Pour se perfectionner, il suit des cours à la Société française de photographie et de cinématographie et obtient un diplôme en 1942. D’août 1939 à août 1940, il est mobilisé à la section photo de la base aérienne de La Malmaison dans l’Aisne. En juillet 1945, il quitte son entreprise pour rejoindre le MRU – création du gouvernement provisoire de la République française (1944-1946) – en tant que premier opérateur-photographe du Ministère. Pendant trente-deux ans, il va mener une carrière de fonctionnaire d’État sans imaginer que son travail sortirait, un jour, des archives ministérielles et serait apprécié des amateurs d’art.

Les premières années, Henri Salesse est chargé de sillonner la France pour témoigner des destructions et de la situation du logement insalubre. Son activité consiste à enregistrer la réalité brute sans rechercher un effet esthétique ; du moins c’est la consigne administrative. Pourtant, en observant ses clichés, on s’aperçoit que ceux-ci dépassent le seul constat et témoignent d’un regard personnel porté sur le monde, il a le souci de la lumière et des cadrages. Il est envoyé en premier lieu dans les villes bombardées le long du littoral normand. Outre les immeubles en ruines, il saisit l’état désastreux des intérieurs en insistant sur les murs lépreux, l’indigence des logis et leur étroitesse, la carence de lumière naturelle. Des séries prises dans les villes normandes montrent le quotidien le plus terne des quartiers et de leurs habitants. Même s’il s’agit d’un relevé technique du bâti, néanmoins les habitants sont présents dans ces études : des familles posent, au centre de la pièce, entourées de leur mobilier hétéroclite ; des enfants jouent dans un terrain vague sur fond d’immeubles délabrés (« Enfants dans la rue du Rempart-Martainville, Rouen, septembre 1951 ») ; deux couples, à la sortie d’un bal, s’embrassent (« Près du bal du Casino rouennais, Le Petit-Quevilly, novembre 1952 »). On peut supposer que cette dernière image n’était pas conforme aux directives ministérielles… Les documents du « vérificateur technique de la construction » ont plusieurs fonctions : rendre compte de la situation misérable de l’habitat, convaincre l’opinion publique et les politiques de consacrer une part importante du budget à ce problème, illustrer les enquêtes sociologiques consacrées aux milieux défavorisés.

Passé cette phase de constat et de bilan relative à la situation de précarité d’une partie de la population, le MRU révise sa politique documentaire en dépêchant ses opérateurs sur les chantiers pour présenter les constructions entreprises et celles achevées, et pour conserver une trace de l’ouvrage accompli. Depuis le début des années cinquante, l’État a lancé une grande opération de reconstruction pour pallier le manque criant d’habitations, d’autant plus que le baby boom renforce ce besoin croissant. C’est par les photos et les films que le MRU atteste de la réalité de son action pour loger la population en construisant à grande échelle des immeubles, modèles par excellence, à l’époque, du confort. Les intérieurs – le « trois pièces » que célèbre le Salon des arts ménagers – sont clairs, propres, spacieux, bien tenus, meublés avec goût. Un film de fiction, d’une durée de vingt minutes, est diffusé dans l’exposition sur un moniteur (Cités du soleil de Jean-Claude Sée, 1958). On assiste au quotidien d’un jeune couple au cœur de la construction et de la lutte contre le logement insalubre, en la personne d’un architecte, créateur d’une cité moderne aux murs colorés, où il fait bon vivre, et de son épouse une assistance sociale confrontée aux difficultés des habitants vivant dans des taudis. Chacun de son côté, l’un et l’autre œuvrent au bonheur des gens. C’est un film de propagande, de communication, dirait-on aujourd’hui, pour convaincre les citoyens qu’il convient de fonder une nouvelle société, que la création des « cités du soleil » est l’horizon indépassable, ces HLM qui poseront des problèmes sociaux quelques décennies plus tard.

Étant le plus expérimenté de l’équipe, Henri Salesse est envoyé en service commandé sur tous les fronts. Son quotidien professionnel se déroule essentiellement dans les trains. Dans la ville d’arrivée, il est attendu au bout du quai par un délégué du département, ou un architecte, et véhiculé par un chauffeur pour une tournée des grands ducs. La personne locale le guide et lui indique les édifices valant un déclic. En quelques jours, il traverse plusieurs départements et rapporte à Paris ses bobines. De 1945 à 1977, on le retrouve ainsi dans de nombreuses villes de France. Par exemple, en septembre 1953, il est repéré à Lambres (Pas-de-Calais), Nîmes (Gard), Montpellier (Hérault), Ginasservis (Var), Riom (Puy de Dôme).

Dans les années cinquante, décennie dominante dans l’exposition, la France, sous le regard d’Henri Salesse, paraît triste, pauvre – ce qu’elle était. Des usines, des bâtiments, des maisons dans les bourgs subissent l’érosion du temps. Puis, au fil des années, les villes se métamorphosent. Les grands immeubles géométriques sortent du sol et deviennent la norme moderne. Le neuf prend le pas sur la rénovation qui n’est plus au goût du jour. Les voitures, qui étaient rares sur les photos précédentes (une Citroën Traction Avant, une 2 CV, une Renault 4 CV), engendrent, dans les années soixante-dix, des embouteillages sur les routes à quatre voies (« Marseille, mai 1973 »). Les enfants, qui exhalaient la pauvreté au sortir de la guerre, sont correctement vêtus (« Groupe scolaire, Sarcelles, mai 1961 »). Ainsi nous remarquons que la carrière d’Henri Salesse se confond avec les Trente Glorieuses que connurent les pays occidentaux. C’est leur histoire française que ses photos nous racontent.

Malgré ses fonctions « techniques », la vision personnelle du photographe se révèle, à plus forte raison, dans les photos « inutiles » d’un point de vue administratif. C’est ainsi que celle nommée « Forêt de Corsuet, Aix-les-Bains, août 1974 » montre une Citroën DS arrêtée au bord de la route le long d’un muret. Deux hommes, sortis du véhicule, contemplent la nature qui leur fait face. Cette photo n’est-elle pas le symbole de la fin d’une époque ? La DS noire, mythe des Trente Glorieuses – la voiture du Général ! –, est immobilisée le long de la route (en panne sèche ?), en 1974, année du premier choc pétrolier. Trois ans plus tard, Henri Salesse prend sa retraite sans remords ; depuis quelques années, il rongeait son frein, les missions se réduisant comme peau de chagrin. L’aventure était bien terminée. Rideau !

Didier Saillier

(Mars 2016)

Photo : Forêt de Corsuet, Aix-les-Bains, août 1974. Henri Salesse.

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Raymond Depardon et la France invisible

 A la Bibliothèque nationale de France – Site François Mitterrand, a lieu actuellement une exposition photographique du cinéaste et photographe Raymond Depardon. Une France peu mise à l’affiche, celle des bourgs, des chefs-lieux de canton, des sous-préfectures et des zones périurbaines. Pendant cinq ans, vivant dans un camping car, il a sillonné le pays à la recherche d’une « autre » France.

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L’exposition à laquelle nous convie Raymond Depardon nous montre une France qui est tout sauf touristique. Il s’agit d’une France invisible mais bien réelle, loin des châteaux, des villages de caractère et de paysages champêtres. La grande ville est absente, tout comme la pleine campagne agricole. On est dans un entre deux : ni ville ni campagne, une France de villages et de communes plus ou moins importantes. Ce qui fait l’originalité de cette exposition est précisément de mettre en valeur ce qui n’est jamais pris pour objet artistique, alors qu’une population importante y vit. Dans un entretien, il affirme même que le pays qu’il a photographié est « moderne » et en perpétuel mouvement : « Cette France s’adapte aux tourmentes de l’époque (délocalisations, dérèglement climatique, problèmes de travail, de logement, d’alimentation auxquelles les citadins ne savent pas faire face. On ne la montre à la télé que lors de faits divers sordides, alors que c’est la France moderne ! »[1]

Pourtant, le spectateur peut avoir un avis différent, en estimant que les lieux publics, les magasins et les habitations présentés sont peu esthétiques, sans qualité, sans goût voire de mauvais goût, du moins aux yeux de Parisiens ou de citadins habitués à côtoyer une architecture patrimoniale. Chacun d’entre nous y est passé, mais ne s’y est arrêté que pour faire le plein d’essence ou pour s’y reposer le temps de reprendre la route. Y sont représentés des vitrines, des boutiques, des garages, des façades de maisons, des carrefours où, dans son espace, on aperçoit des poteaux, des fils électriques, des poubelles municipales, des cabines téléphoniques, bref, tout ce qui fait l’arrière-fond invisible d’une agglomération rurale non rectifiée pour la photo officielle.

Une des surprises vient du fait que la région parisienne n’est pas représentée, ce qui irait dans le sens du vieil adage qui dit que Paris n’est pas la France. Peut-être que Paris et sa région ne sont pas jugés « authentiques » dans la mesure où, on le sait, le véritable Parisien est un provincial qui a décidé de s’y installer de manière plus ou moins définitive — en substance, un déraciné.

Pourtant, une partie de ces populations rurales n’est pas nécessairement du cru comme pourrait le laisser penser l’ancienneté des murs des habitations. Avec les difficultés économiques, depuis les années 1980, on a pris conscience qu’il était plus aisé de subvenir à ses besoins dans les zones rurales. Ces nouveaux habitants partis vivre dans les campagnes, nommés néo-ruraux, apportent avec eux un mode de vie différent. Ainsi s’est créé de nouvelles communautés humaines.

Dans cette exposition, on constate qu’un paysage rural hétéroclite s’est fait jour à côté d’autres qui paraissent plus anciens. Les maisons sont extérieurement mises en valeur par leur propriétaire : jardinières, pots de fleurs, décoration agencée. Les façades sont peintes de couleurs plus ou moins vives. Tout cela donne même un aspect Disney land, sorte d’empreinte que chaque habitant souhaite apposer à son environnement.

Depardon a posé sa chambre photographique, « à l’ancienne », pourvue d’un rideau rouge, comme s’il photographiait avec le plus grand soin des êtres humains. Pourtant les photos présentes dans cette exposition ne les mettent guère en scène ; seuls des maisons, bars-tabac, garage, commerces en tout genre ont été choisis pour montrer le vrai quotidien des habitants. Le tour de force du photographe a été de rendre intéressant ces lieux, bien sûr, d’un point de vue sociologique, mais aussi esthétique grâce à son regard et à la science de ses cadrages frontaux.

Les trente-six tirages argentiques présentés sont de grand format (1,60 m x 2 m) accrochés sur quatre murs blancs. C’est une exposition à la fois petite et dense où l’on peut rester trente minutes ou deux heures. Devant ces photographies, les visiteurs conversent, évoquent des souvenirs, méditent, s’essaient à deviner la région ou la commune représentée. Afin de préserver le mystère, aucune légende ne permet d’identifier où a été pris le cliché. Dans un second temps, dans une salle attenante, les mêmes photos, en petit format, sont exposées avec le nom de la localité. Ainsi les hypothèses émises devant les grands formats sont confirmées ou infirmées.

Les photos sont difficilement localisables, ce qui montre l’homogénéité du pays, malgré quelques traits caractéristiques des architectures, notamment le matériau utilisé (la brique rouge (Nord), les pans de bois sur les façades (Alsace, Normandie). Ce qui permet de distinguer l’aire géographique des lieux représentés, c’est souvent la couleur. Au Sud, les couleurs des habitations sont vives, au Nord, elles sont plus ternes. D’ailleurs, si Depardon a décidé de prendre ses photos en couleurs au détriment du noir & blanc, jugé plus « artistique », c’est à la fois pour ancrer son œuvre dans le présent et éviter de fossiliser les lieux d’une France éternelle. Néanmoins certains clichés ne sont pas sans rappeler une France des années 1950 ou 1960, notamment celui pris à Wissembourg, où, devant une maison bourgeoise à colombage typique de l’Alsace, une 2 chevaux est stationnée devant la maison. Une nouvelle fois, on se situe dans un entre deux : « une France du Tour de France » comme le déclare Depardon, avec ses commerces figés dans leur histoire et d’autres récemment construits, aux vitrines « modernes » mais tentant de reproduire un lointain passé. Cette France que nous propose Raymond Depardon peut donner l’impression de s’être profondément transformée au cours de ces trente, quarante dernières années, et néanmoins, avoir su conserver un « je ne sais quoi » de francité immuable.

Didier Saillier

(Décembre 2010)


[1] Entretien entre Raymond Depardon et Michel Lussault, in « La France vue du sol », Télérama, n° 3168, du 2 au 8 octobre 2010, p. 36.