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Tranches de vie (2)

A seize ans, j’avais été invité, en juin 1977, à une boum organisée par Manuel, un camarade de lycée, que tout le monde appelait Manu. Cette boum avait lieu à Buxerolles – commune jouxtant Poitiers – dans le garage de la maison familiale, qu’il avait aménagé en night-club. Ses parents, particulièrement coulants, avaient mis à la disposition de leur fils ce lieu qui, habituellement, relève d’un usage plus pratique comme garer une voiture, entreposer les objets n’ayant pas une utilité immédiate, ou encore ranger un congélateur mangeur d’espace.

C’était un véritable lieu de nuit. Des strapontins rouges de cinéma, que mon camarade avait récupérés, je ne sais où, étaient placés autour du garage. Des spots fixés au plafond éclairaient astucieusement l’espace et des zones d’ombre se formaient entre deux faisceaux à des endroits stratégiques tels qu’un canapé placé dans un renfoncement et dans tous les coins destinés à des épanchements intimes. Au fond, un bar avait été improvisé. Une planche en bois faisait office de zinc, tandis que sur des étagères bricolées reposaient des verres de différentes couleurs et de tailles variées, ainsi que des alcools plus ou moins forts. Le gin avait pour voisin le whisky et, un peu plus loin, des marques italiennes en i et en o se côtoyaient. Un petit frigo était rempli de bières et de jus de fruits ou autres sodas.

J’étais venu en avance pour aider Manu à préparer la fête qui devait commencer à seize heures. On attendait une trentaine de personnes. Des camarades de notre classe, mais aussi des relations extra scolaires. Les invitations avaient été patiemment pensées. Il convenait qu’il y ait plus de filles que de garçons, tel était le postulat de départ. Pour remplir cet objectif, Manu avait proposé à sa sœur d’inviter ses copines et les copines de copines.

Tout était en place. Le ménage avait été soigneusement fait par mes soins, tandis que Manu, lui s’était chargé d’orienter les lumières dans la bonne direction et de sélectionner les disques qui passeraient dans un ordre bien précis. Une série de slows était programmée à intervalle régulier pour « favoriser le contact », comme il disait. Le contact était, bien entendu, avec l’autre sexe. Et ce n’était pas simple…

Les arrivées s’effectuaient par vagues. De jeunes chevelus sonnaient à la porte de la maison à intervalle régulier et la mère les faisait passer par l’escalier qui descendait jusqu’au garage. Elle était vraiment cool sa mère. Manu m’avait expliqué qu’elle était une ancienne beatnik qui avait rencontré à Paris, en 1958, William Burroughs, un des écrivains de la Beat Generation. Était-ce après avoir appris que Burroughs avait tué accidentellement sa femme en jouant à Guillaume tell qu’elle s’était réfugiée dans la capitale poitevine ? Jenny, car c’était son nom, trouvait son fils peu efficace dans ses relations avec les filles. Elle ne cessait de lui dire : « moi à ton âge, j’avais déjà eu des quantités d’amants ». Je comprenais que Manu face à une mère aussi cool fut un peu désemparé.

Des filles entrèrent dans le garage. Manu me chargea de les accueillir.

–  Vous êtes qui ? demandai-je

–  On est les copines de Daphné.

Daphné était la sœur de Manu.

– Ah ! très bien, voici son frère. Vous le connaissez ?

– Non, faut dire qu’il n’aime pas trop les filles.

J’étais sidéré. Comment pouvaient-elles penser une telle chose alors que les filles étaient son obsession. Il est vrai qu’il n’était pas spécialement doué et que ses tentatives tombaient souvent à plat.

– Et comment vous savez cela ?

– Je ne sais pas, ça se sent, nous les filles, on a un sixième sens pour ces choses-là…

Celle qui parlait pour les autres les entraîna vers Manu qui était derrière le bar.

– Salut Manu, c’est Daphné qui nous a invitées.

– Euh ! Salut. Vous vous appelez comment ?

– Moi c’est Mathilde, elle, c’est Gilberte, elle, Caroline et la petite brune, Patricia.

Celle-ci, derrière les autres, sautillait sur place et faisait un petit signe de la main en guise de bonjour.

– Vous voulez boire un truc ?

– Un gin fizz, ça ne serait pas mal, fit Mathilde d’un air blasé.

Le barman leur servit des verres et se tourna vers moi.

– Tu peux t’occuper de ces demoiselles, moi je suis occupé au bar.

J’indiquais aux princesses une table basse en bois entourée par des fauteuils en velours rouge.

Les jeunes filles s’installèrent et commencèrent à allumer des cigarettes. Je m’excusais auprès d’elle car je devais m’occuper de l’intendance.

Manu ne décollait pas de son bar. Il passait un disque des Stones.

– C’est pas comme ça que tu vas faire des rencontres en faisant le disc-jockey et le barman.

– Faut bien que quelqu’un le fasse…

– Laisse-moi ta place et va tenir compagnie aux copines de Daphné.

Je le poussais et le mettais sur le chemin des filles.

J’observais les personnes qui s’étaient disséminées dans le garage. Quelques garçons se déhanchaient sur la piste au son de Satisfaction.

Un autre groupe de filles avait fait son apparition. La porte s’était ouverte laissant apparaître la mère qui entraînait dans son sillage des filles à la frange si longue qu’elle leur mangeait le visage. La mère en traversant la piste dansait et faisait voler ses cheveux en secouant énergiquement la tête.

– Il est où mon Manuel ?

– Il tient compagnie aux copines de Daphné.

– Bon, tu t’occupes des nouvelles ? me dit-elle en désignant le trio nouvellement arrivé.

Je promettais que j’allais prendre en charge l’aréopage en question.

– Tu n’as pas vu Daphné ? me dit la mère. Elle devrait déjà être là. Quelle fille que j’ai, au lieu de s’amuser elle préfère travailler sa philo, c’est à désespérer. Tu comprends cela toi ? À son âge, j’avais autre chose en tête…

Je gonflais les joues en signe d’impuissance. Je n’avais pas une idée très arrêtée sur la question, sur ce que devait faire une fille de son époque. J’étais moi-même assez désemparé dans la vie, je n’allais pas, en plus, émettre un avis définitif.

La mère de Manu était vraiment très, très cool. Elle venait de prendre par la main un garçon très beau aux cheveux blonds et l’enlaçait pour danser un slow. Le morceau qui passait maintenant était Angie, toujours des Stones. Ce groupe pop l’inspirait, et lui rappelait sa jeunesse turbulente. Visiblement, elle n’avait pas raccroché et voulait continuer à s’amuser avec des jeunes gens, des garçons dans le vent, qui avaient l’âge de son fils.

– Qu’est-ce que vous prenez les filles ? dis-je au trio féminin. Vous vous appelez comment, au fait ?

– Moi, je m’appelle Françoise et je prendrai un whisky coca, dit la plus grande à la taille longiligne, le sosie parfait de son homonyme, la chanteuse Françoise Hardy.

– Moi, c’est Dorice et je prends la même chose que Françoise, dit celle qui ressemblait à France Gall.

La troisième gardait le silence et ressemblait à elle-même. Je hochais la tête à son attention. Elle semblait ne pas me voir.

– Et toi ?

– Ne te fatigue pas me dit France Gall, elle ne parle pas, elle est muette, enfin, elle ne parle pas beaucoup si tu préfères. Elle s’appelle Constance et c’est ma sœur. Son truc, c’est la vodka orange.

Je sortis aussi sec une bouteille de vodka qui était placée dans le haut du réfrigérateur et je servis un verre à Constance. C’est marrant la vodka, ça ne gèle jamais. C’est pour ça que ça sert d’antigel. J’avais dû lire cela dans un roman russe.

Françoise et France, ou plutôt Dorice, allèrent rejoindre deux garçons qui eux avaient de vagues airs de McCartney et de Lennon.

Jenny, la mère de Manu, avait disparu avec le blond au style scandinave. Vraiment, Jenny était super cool !

– Alors Constance, elle est bonne cette vodka orange ?

Elle me regardait comme si j’étais transparent, tout en portant de temps à autre le verre à ses lèvres. À plusieurs reprises, elle ouvrit la bouche comme si elle voulait émettre un son, puis la referma. À la troisième tentative, une parole digne d’un oracle se fit jour.

– Tu t’appelles Dominique, non ? c’est ce que m’ont dit les copines.

Je répondis qu’effectivement mes parents m’avaient donné ce prénom épicène avant ma naissance pour ne pas se tromper. Je précisais que tout le monde m’appelait Domi. Je n’aime pas les diminutifs me déclara-t-elle. Je t’appellerai par ton prénom : Do-mi-ni-que. Elle devenait bavarde et m’expliquait qu’elle n’était pas une copine de Daphné mais une copine de la copine de Daphné, c’est-à-dire, Brigitte. C’était un peu compliqué pour moi, mais j’essayais de suivre. Le niveau montait.

– Je suis au lycée Jules Verne, tu connais ?

Bien sûr que je connaissais, le lycée n’était pas très éloigné de chez moi. C’était là qu’on mettait les bons élèves. Pour ma part, on avait décidé de m’« orienter », c’est-à-dire vers une voie de garage, là où l’on fabriquait depuis quelques années, depuis « la crise » des chômeurs de longue durée.

– Tu poursuis des études ? me dit-elle suavement.

– J’ai essayé de les suivre, mais elles allaient vraiment trop vite pour moi. J’ai jamais réussi à les rattraper.

Je me voulais drôle, mais au fond de moi j’avais plutôt envie de crier ou de pleurer, ce qui était la même chose.

Elle pouffait de rire en se cachant la bouche, probablement que sa dentition n’était pas aussi exemplaire que celle de Greta Garbo. Un bon dentiste et plus rien n’y paraîtrait.

C’est drôle, j’avais remarqué que les jeunes de mon âge qui poursuivaient des études, comme avait dit Constance, n’avaient rien d’exceptionnel. Ils ne me semblaient pas éminemment des prodiges, pourtant le système scolaire leur reconnaissait des qualités dont j’étais dépourvu.

Clémence m’intéressait un peu – enfin, beaucoup, vous avouerais-je –, peut-être parce qu’elle venait de m’appeler Dominique en détachant les syllabes comme si elle montrait que j’étais l’être le plus important pour elle.

Je mis une pile de 45 tours vinyle sur la platine ; ainsi je n’aurais pas besoin de changer toutes les trois minutes les chansons. Les dix morceaux suivants étaient des slows.

– On pourrait peut-être danser Clémence, ça te dit ?

J’avais prononcé cette phrase à toute vitesse sur le ton du vieil habitué, malheureusement ma voix avait tremblé et trahissait le peu d’expérience que j’avais en cette matière et en d’autres d’ailleurs.

– Oui, Dominique, ça me ferait immensément plaisir.

Elle avait dit cela avec la voix de Delphine Seyrig comme si ç’avait été le plus beau jour de sa vie. Elle en faisait vraiment trop, mais peut-être qu’elle était sincère ?

Nous avons commencé de danser sur la chanson Aline de Christophe : « J’avais dessiné sur le sable, son doux visage qui me souriait ».

A cette époque, en 1977, nous étions, Manu et moi, attirés par des chansons qui étaient sorties une bonne dizaine d’années auparavant. Les années soixante, période qui n’était pourtant pas très éloignée, nous paraissaient dater du déluge et représentaient un âge d’or dont nous avions seulement quelques souvenirs. Déjà en plein marasme économique, nous savions que nous allions connaître le chômage lorsque nous sortirions du système scolaire dans les deux ans à venir. Nous ne pouvions espérer qu’un CAP d’employé de bureau qui nous enverrait directement dans les files d’attente de l’ANPE.

Je ne savais vraiment pas quoi dire à Clémence. Elle me plaisait, mais en raison de cela même, elle me rendait muet et me vidait le cerveau. Autant je pouvais avoir le sens de la répartie en temps normal en me fabriquant une carapace de dérision et d’ironie, ici je tournais en la serrant dans mes bras sans savoir quoi dire ni faire. J’étais pétrifié.

A ce moment précis, un bruit survint. Un garçon brun avait été projeté parmi des chaises par le Scandinave qui était visiblement redescendu de l’étage. Jenny était à l’origine de cette rixe entre les deux garçons ; toujours en forme, elle avait certainement dû vouloir changer de cavalier pour ne pas s’encroûter, idée qu’avait moyennement appréciée notre Suédois poitevin.

Le brun se dégageait tant bien que mal de l’amas du mobilier et tentait de refaire surface. Il essayait bien de reprendre la main dans ce coup de Trafalgar, mais le choc qu’il avait reçu l’avait passablement affaibli. Bien qu’étant un solide gaillard, ses répliques pugilistiques manquaient de précision et de nervosité et ne faisaient que brasser l’air. Pour éviter que tout cela vire au vilain, plusieurs invités, tels que des Casques bleus de la force internationale, se mirent en travers du champ des opérations. Chaque combattant fut raccompagné dans son bunker et calmé à l’aide d’un dry vite expédié. Bon, me dis-je, les hostilités semblent être de l’ordre du passé. On en sera quitte pour une commémoration annuelle.

Avec tout ça mon slow langoureux avec Clémence avait été interrompu et le tourne-disque s’était arrêté faute de munitions. Nous retournâmes au bar et je passai derrière le comptoir pour remettre, cette fois ci, un 33 tours des Beatles. L’ambiance reprenait. Clémence m’avait demandé un autre verre de vodka orange que je m’étais empressé de lui servir. Elle me regardait avec son regard embué propre aux myopes. Pourtant elle ne portait pas de lunettes. Était-ce par coquetterie ou, tout simplement, elle n’en avait pas besoin ?

Manu, accompagné de sa cour, était lui aussi revenu faire le plein des verres qui s’étaient vidés sous l’effet de la danse et des discussions intenses. Maintenant sa mère devait être fière de lui : Manu entourait de ses bras les épaules de Mathilde et de Gilberte.

– Eh ! Domi, tu nous remets la même chose ?

Il était méconnaissable, sa fébrilité naturelle s’était transformée en assurance non feinte. Ce moment en compagnie du quartette féminin avait eu un effet d’électrochoc. Mathilde avait dû réviser son a priori sur les réticences de mon poteau vis-à-vis de la gent féminine. Elle ne cessait de lui susurrer des trucs, tandis que Gilberte lui mordillait l’autre oreille. Il m’épatait. Comment avait-il renversé la vapeur en si peu de temps ? Pendant ce temps, les deux autres filles du groupe, Caroline et Patricia observaient dans notre direction. Étaient-elles devenues aussi des pasionarias du beau Manu ? Il leur avait fait boire un philtre magique, ce n’était pas possible !

Toute la belle équipe avait regagné son refuge autour de la table. Les rires fusaient, les verres se vidaient, les cigarettes se consumaient et un joint commençait à tourner.

Maintenant pour Manu, il n’était plus question d’être le maître de cérémonie, implicitement, il m’avait transmis les pleins pouvoirs. Cette confiance ne m’arrangeait pas spécialement, maintenant que Clémence et moi voulions filer le parfait amour. Peu de temps après que la cour du roi Manu se fut éloignée, Clémence s’était penchée vers moi et m’avait gratifié d’un baiser appuyé. Un moment un peu décontenancé par la tournure que prenaient les événements, je ne m’étais pas longtemps fait prier pour aller dans le sens de l’histoire.

Avant de tout abandonner et de laisser l’autogestion s’installer, j’avais empilé un tas de disques sans penser à vérifier la pertinence de la sélection. Se succédaient des titres anglais, des chansons françaises des yéyés et même des succès de l’été. Quand je repense à cette année, la chanson Rockcollection de Laurent Voulzy résonne encore dans ma tête : « On a tous dans le cœur une petite fille oubliée, une jupe plissée queue de cheval ».

Assis dans le confortable canapé situé dans l’ombre, Clémence et moi avions tout oublié. Le temps n’existait plus.

Didier Saillier

(Publié dans Culture et Liberté IDF, avril et mai 2018 – écrit en 2008)

Photo : Pochette Aline par Christophe. 45 tours EP 985, 17 cm. Enregistré en juillet 1965. Disc AZ, distribution Vogue.

Tranches de vie (1)

Nous étions dimanche et, comme tous les dimanches, nous finissions le repas familial sur un digestif à base de café. J’étais un peu éméché ; le déjeuner avait été copieux ; le canard aux navets avait été fortement arrosé d’un Médoc et nous avions même ouvert une autre bouteille que, il est vrai, nous n’avions qu’à peine entamée. Finalement nous étions plutôt raisonnables.

Papa nous avait conté, une fois de plus, une histoire du temps où il était prisonnier en Autriche pendant la guerre. Maman et ma sœur discutaient sur les mérites de la tarte aux pommes. La cuisson avait peut-être été un poil trop long et la cannelle ne venait-elle pas altérer le goût du fruit ? On ne le saurait pas encore aujourd’hui, les avis étant divergents.

L’automne commençait juste officiellement sur le calendrier et pourtant il était installé depuis quelques semaines. Dans deux heures, on prendrait la voiture pour aller dans la forêt de Moulière. En attendant il fallait occuper le temps. Je montai dans ma chambre et ouvris une série de livres de mon enfance qui m’enchantaient à l’époque. Maintenant je trouvais les histoires un peu simplistes et l’écriture assez plate. J’avais autant changé que cela ? Il est vrai que j’avais maintenant vingt ans. Depuis combien de temps ne les avais-je pas ouverts ? Cinq ans ? Cinq ans c’est une éternité pour cet âge.

*

Cinq ans plus tard, une nouvelle éternité, un peu moins longue. J’étais monté à Paris pour le travail et un de mes collègues m’avait proposé de me joindre à un groupe de ses amis. Il habitait un deux-pièces que je trouvais très grand par rapport à mon studio. Quelques personnes discutaient sur le canapé, tandis qu’un petit groupe devisait debout. L’hôte m’avait abandonné pour aller chercher quelques victuailles. Je me retrouvais esseulé dans cette assemblée inconnue. Tout le monde semblait se connaître, les invités m’ignoraient. Près de la fenêtre ouverte une jeune fille fumait une cigarette. Je m’approchai et lui demandai qui elle était. « Je suis la copine de Fabio, et toi ? » Fabio était le collègue en question. « Euh ! moi aussi, enfin je veux dire que c’est un copain de travail ». Elle me regardait avec amusement. Je sortis une cigarette et l’accompagnai dans ses ronds de fumée. J’essayais de trouver un sujet de conversation, mais en vain. Elle me regardait avec des yeux rieurs qui m’intimidaient. « Alors comme ça, vous fumez ? » lançais-je. « Quelle marque ? ». Elle me fit lire le nom qui était inscrit sur le paquet. « Oui, elles sont pas mal ». Je me concentrai, il fallait que je dise quelque chose d’un peu consistant. « Ils ne sont pas spécialement bavards les invités, enfin… avec moi. Vous les connaissez ? » « Oui, pour la plupart, ce sont les copains de karaté de Fabio ». Ainsi Fabio faisait du karaté. Il ne m’avait rien dit. « Et vous, vous faites quoi, de la danse classique ? » Pourquoi pas du crochet ! Et voilà, j’avais encore gaffé. Maintenant, elle ne faisait plus attention à moi. Son regard était plongé dans le lointain au-dessus des cheminées. Il fallait que je rattrape le coup. « Vous savez, moi, je ne fais rien de spécial. J’attends tout simplement. Simplement, c’est vite dit d’ailleurs. » Elle se retourna et m’observa d’un drôle d’air. « Ça fait longtemps que vous m’attendez ? » « Oui, une éternité… »

*

Quelques années plus tard, lors d’une autre soirée, je fis l’expérience du manque des contraires.

Nous étions en été, les fenêtres étaient grandes ouvertes sur une terrasse. Maintenant, j’avais des amis qui avaient une terrasse. Je progressais socialement… Depuis quelque temps, j’avais envie de boire un verre d’eau, voire plusieurs tant j’avais soif. La table ne présentait que des bouteilles d’alcool, gin, whisky, porto, Martini Bianco, Rosso et quelques pichets de sangria et de punch. Je me dirigeai vers la cuisine pour demander s’il était possible d’obtenir un verre d’eau, j’ouvris le frigo mais non, seul du lait était rangé verticalement. Je décidai de me rabattre sur l’eau du robinet, on dit qu’elle n’est pas mauvaise pour la santé, même si le chlore altère son goût. J’ouvris et, stupéfaction, l’eau refusa de couler. « Tu ne sais donc pas qu’il y a une fuite dans l’immeuble, le plombier a fermé le robinet d’arrivée générale pour réparer », me dit le maître de maison. Bon, ne pouvant tenir plus longtemps, je descends dans un petit magasin de proximité en bs de l’immeuble qui ne ferme pas l’été avant deux heures du matin, et achète une bouteille d’eau de source. Je bois la moitié du contenu sur le trottoir, tandis que l’autre moitié, je la finis en remontant les escaliers. Arrivé en haut, une envie pressante se déclare. On ne boit pas impunément un litre et demi de liquide. Je carillonne. La porte de l’entrée s’ouvre, bousculant le portier je lui explique l’essentiel de la situation : il faut que je passe dare-dare aux toilettes. Celles-ci étaient occupées. Je trépigne de longues minutes, puis quand une jeune fille daigne en sortir, je m’y engouffre et ferme le verrou. Ouf ! Soulagement. Je sors. Comme la vie est belle quand aucun besoin ne se fait ressentir, me dis-je philosophiquement. Quand le besoin s’éloigne, le désir se pointe à l’horizon.

A présent, je boirais bien un petit punch. Les invités étaient affalés sur le canapé et les fauteuils et certains, même, étaient allongés sur des tapis pseudo-persans. Sur la table de la terrasse, les bouteilles avaient été littéralement vidées. Plus une goutte. Même les pichets de sangria et de punch avaient été sifflés. Je repérai rapidement un verre solitaire qui été oublié sur le rebord de la table. J’approchai à pas de loup, pendant que quelques personnes sous la table et autour, émettaient des ronflements. J’enjambai les corps sans vie qui râlaient de béatitude alcoolisée et parvins à atteindre la région où se tenait le verre mi-plein de punch. J’allais le saisir quand un corps qui semblait dormir d’un lourd sommeil se releva brusquement et souleva la table en la percutant. Le choc violent fit que le dormeur éveillé se rendormit aussitôt. Hélas, hélas, trois fois hélas, le contenu du verre se répandit sur la table et dégoulina sur le sol. Décidément, ce soir-là je n’avais pas eu de chance avec la boisson.

Faute de combattants, je ne pus saluer et remercier mes hôtes. Je repartis en veillant à ne pas claquer la porte.

*

Cette expérience de passer du vide au plein et vice-versa, m’était déjà arrivée dans mon enfance.

À la fin du cours de français, l’instituteur nous avait donné une récitation à apprendre par cœur pour le lendemain. Il s’agissait d’un quelconque texte aujourd’hui oublié.

Arrivé chez moi, je me mis immédiatement à l’œuvre, je savais que j’allais éprouver de grandes difficultés à graver ce texte dans ma pauvre mémoire perclus percée de trous noirs dans lesquels s’engouffraient les informations imprudentes.

Habituellement, j’apprenais mollement mes récitations faute d’intérêt pour ces mots qui n’évoquaient rien en moi et décourageaient mes velléités de travail. Cette fois, c’était décidé, je la saurai parfaitement.

Je commençais d’apprendre la première strophe. Les difficultés commencèrent. Les mots se percutaient, se chevauchaient, s’enroulaient, se précédaient, bref les vers pénétraient, mais en ressortaient dans le désordre. Le sens ne prenait pas, comme une mayonnaise à qui il eut manqué un ingrédient capital ou du moins un poignet suffisamment ferme pour la faire monter. Ne pouvant m’attarder indéfiniment sur cette première strophe, bien que sue imparfaitement, j’attaquais promptement la suivante. Les mots encore se suivaient en file indienne mais ne respectaient pas l’ordre initial. Bref, régnait la confusion la plus totale.

Les autres strophes furent abordées avec un égal sérieux. Il ne restait plus qu’à savoir l’ensemble de la récitation d’un seul trait. À présent, les inversions se produisaient non seulement à l’intérieur des strophes, mais aussi entre elles : la récitation devenait incohérente.

Il était nécessaire d’entrer dans une nouvelle phase de travail. Je repris une par une toutes les étapes précédentes. Au bout de plusieurs heures, j’avais finalement réussi par à remettre l’ensemble de la récitation dans l’ordre préconisé par l’auteur. Je me couchai avec le sentiment du devoir accompli. La nuit fut agitée, les vers passaient et repassaient dans mon sommeil.

Le lendemain matin, je me réveillais plein d’ardeur et rejoignis mon école avec optimisme, contrairement à l’habitude. Ils allaient voir de quoi j’étais capable. Enfin, j’allais passer sur l’estrade, mon heure de gloire allait sonner !

Mon nom fut prononcé par l’instituteur, je me levai avec l’assurance du bon élève à qui rien ne peut arriver. Le travail paie finalement me disais-je. Il fallait commencer. Je donnai le titre du texte et commençai à prononcer les premiers vers, ou plus exactement à vouloir les prononcer. Où étaient-ils ? Je mobilisais toute ma force intérieure pour retrouver ces mots en vadrouille. L’instituteur, magnanime, me fit l’aumône de ces quelques mots qui me manquaient comme s’il consentait à allumer le moteur qui allait prendre ensuite son cours normal. La première ligne offerte devait me permettre d’embrayer et faire défiler les images du film. Malgré cette aide, je ne parvins pas à faire remonter ces mots qui se dérobaient encore et toujours. L’instituteur excédé finit par me renvoyer à ma place en m’indiquant qu’il me mettait un zéro car je ne connaissais pas un traître mot de cette récitation. Je répliquai : « C’est pas juste, je la savais au rasoir ! » J’entendis derrière moi la voix d’un élève qui me chuchota : « C’est toi qui nous rases ! ». L’instituteur finit par inviter les deux belligérants à quitter l’enceinte de la classe et aller voir dans le couloir si la température était différente.

Didier Saillier

(Publié dans Culture et Liberté IDF, mars 2018 – écrit en 2008)

Photo : Forêt de Moulière (Vienne). Site internet Grand Poitiers – Communauté urbaine.