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Mai 68, les archives au pouvoir

Dans le cadre du cinquantième anniversaire de Mai 68, les Archives nationales, sur deux sites, celui de Paris à l’hôtel Soubise et celui de Pierrefitte-sur-Seine (93), organisent une exposition « 68, les archives du pouvoir ». Mai 68 sous l’angle du pouvoir, en deux temps : « L’autorité en crise » (site de Paris : du 3 mai au 17 septembre 2018) et « Les voix de la contestation » (site de Pierrefitte-sur-Seine : du 24 mai au 22 septembre 2018).

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Mai 68 a cinquante ans. L’appellation « Mai 68 » est très tôt apparue dans les manchettes des journaux. « Mai 1968 : une répétition générale », titrait déjà en « une » le n° 1 de juin, de la Nouvelle Avant-garde, l’organe trotskiste de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR). On peut affirmer que cet événement a exercé un profond retentissement sur la société française. Les générations qui n’étaient pas en âge de participer aux « événements », comme ceux qui n’étaient pas nés, regrettaient amèrement d’avoir manqué ce moment historique. Je me souviens que dans mon enfance, en 1969, les enfants jouaient à « Mai 68 » en se lançant des pierres en guise de pavés. Plus tard, à chaque moment de révolte estudiantine, les commentateurs le comparaient au maître étalon. Pourtant cet événement n’était pas neuf dans la mesure où les manifestants prenaient pour modèles les révolutions du xixe siècle. Philippe Labro dans Les Barricades de mai, livre paru à chaud, illustré par quatre jeunes photographes de l’agence Gamma, écrit comme légende : « Les jeunes étudiants parisiens ont redécouvert […] après ceux de la Commune, l’utilisation du pavé de leur ville. » Aujourd’hui, la nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Peut-être parce que la société s’est transformée si radicalement que le lien s’est rompu avec la « révolution de Mai » ?

Des pavés de livres depuis l’origine ont interprété différemment ce « moment » qui s’est prolongé au-delà du seul mois de mai. Ce serait une irruption de la jeunesse en tant que mouvement générationnel, en quelque sorte, une suite du moment Yéyé ; ce serait une crise de l’université ne parvenant plus à absorber un nombre grandissant d’étudiants ; ce serait une grève sociale sans précédent mettant dix millions de grévistes dans la rue ; ce serait un embrasement mondial dont la crise française ne serait qu’un épiphénomène ; ce serait une mutation de la société capitaliste lui permettant ainsi de se régénérer. Cette dernière interprétation eut le vent en poupe pour le trentième anniversaire, en 1998 avec l’ouvrage du sociologue Jean-Pierre Le Goff[1] : l’autonomie, revendiquée par le gauchisme, se serait transformée en individualisme dans les années quatre-vingt devenant une valeur cardinale de l’entreprise.

L’exposition « 68, les archives du pouvoir », sur le site de Paris, a pour ambition de montrer cet événement dans l’ordre chronologique du point de vue du gouvernement, de la police, des services du renseignement. Sur un panneau en contreplaqué – afin de rappeler le mode d’affichage sauvage –, est mis l’accent sur la génération « vieillissante » au pouvoir, issue en grande partie de la Résistance. À y regarder de près, la moyenne d’âge des ministres comme du Premier ministre tournait autour de la cinquantaine, ce qui ne semble pas être un âge canonique ! Comment le Général et son gouvernement auraient-ils pu comprendre la jeunesse ? semble-t-on vouloir dire. Il est vrai que le chef de l’État préférait, à la jeunesse turbulente réclamant tout, tout de suite, le propre et sain Jean-Claude Killy, le récent triple champion olympique de ski en février à Grenoble.

Depuis plusieurs années, les universités étaient en ébullition. En février 1968, la réforme des règlements des résidences universitaires qui interdisait aux garçons et aux filles de se recevoir dans les chambres mit le feu aux poudres et provoqua des manifestations sur tous les campus. Manifestement, il y avait un décalage entre le désir de liberté des jeunes et la société corsetée issue de l’avant-guerre. L’enseignement non plus ne correspondait plus aux attentes : « professeurs, vous nous faites vieillir », lisait-on en mai sur les murs. Les mois qui précédèrent l’embrasement, les ministères, la préfecture de police, les Renseignements généraux étaient sur les dents. Des rapports et des notes étaient rédigés à propos des troubles qui s’enchaînaient dans les universités et notamment dans celle de Nanterre, créée en 1964. Alain Peyrefitte, le ministre de l’Éducation nationale, dans une note fait le point sur les éclats nanterrois des mois précédents : le philosophe Paul Ricoeur s’était fait injurier, les assistants transformaient leurs cours en débats de propagande révolutionnaire. Il conclut : « les enragés accumulent les succès » sur le ton de celui qui n’en peut mais.

Nanterre, c’était l’épicentre du mouvement étudiant, avant le 3 mai, date à laquelle les combats se déplacèrent dans le Quartier latin et notamment à la Sorbonne. Une note de synthèse de la direction centrale des Renseignements généraux, datée du 24 mai 1968, fait part des esclandres d’un des représentants du Mouvement du 22 mars : Daniel Cohn Bendit. Son fait d’armes le plus glorieux fut d’apostropher, le 8 mars, le ministre de la Jeunesse et des Sports François Misoffe venu inaugurer la piscine olympique de l’université de Nanterre :

– Monsieur le Ministre, j’ai lu votre Livre blanc sur la jeunesse. En trois cents pages, il n’y a pas un seul mot sur les problèmes sexuels des jeunes. […]

– Avec la tête que vous avez, vous connaissez certainement des problèmes de cet ordre. Je ne saurais trop vous conseiller de plonger dans la piscine.

– Voilà une réponse digne des Jeunesses hitlériennes…[2]

Quelle répartie !

La salle « Images de l’autorité » est consacrée au général de Gaulle. Celui-ci est l’objet d’affiches de « l’atelier populaire » des Beaux-Arts : « la chienlit, c’est lui ! » ; une autre, qui ne manque pas de sel, montre l’homme du 18 Juin tendant le bras sous les traits de Hitler. Sur un mur est projeté en split-screen (écran divisé) l’entretien in extenso qu’il accorda, le 7 juin 1968, à Michel Droit. En près d’une heure, il analyse posément le mal profond qui a sévi en mai : « Voilà une société dans laquelle la machine est la maîtresse absolue et la pousse à un rythme accéléré dans des transformations inouïes. Une société dans laquelle tout ce qui est d’ordre matériel, les conditions de travail, l’existence ménagère, les déplacements, l’information, etc., tout cela, qui n’avait pas bougé depuis l’Antiquité, change maintenant de plus en plus rapidement et de plus en plus complètement. Une société qui, il y a cinquante ans, était agricole et villageoise, devient industrielle et urbaine ; une société qui a perdu, en grande partie, les fondements et l’encadrement sociaux, moraux, religieux, qui lui étaient traditionnels ». En écoutant ce discours, on constate que de Gaulle n’était pas aussi à l’ouest qu’on a bien voulu le dire et qu’il prit la mesure de la contestation  : le progrès continuel et rapide (déjà !) et le besoin d’idéal de la jeunesse qui refusait de se satisfaire du confort matériel de la société de consommation.

Le site de Pierrefitte-sur-Seine met en lumière, quant à lui, la production de la « contestation » qui fut saisie par le ministère de l’Intérieur ou la Cour de sûreté de l’État pour tenter de comprendre les revendications, mais aussi pour instruire des procédures judiciaires. C’est ainsi que sont exposés dans des vitrines ou placardés des journaux gauchistes de toutes obédiences, des tracts, à foison, incitant la jeunesse à se soulever. Quatre photos géantes montrent une intervention de la police à la faculté de médecine de Paris, le 8 juillet. Sur la façade de ladite Faculté, des affiches donnent un aperçu des slogans de l’époque : « Céder un peu, c’est capituler beaucoup », « Pas de rectangle blanc pour un peuple adulte : indépendance d’autonomie de l’ORTF », « Jeunes de 21 ans, voici votre bulletin de vote » (un pavé).

Cette exposition ne révèle aucun secret gardé précieusement pendant cinquante ans, mais permet de consulter des originaux émanant des services de l’État, notamment les notes des RG, faisant part, par exemple, de la grève d’une demi-journée, un samedi matin, du Trésor public revendiquant la semaine de cinq jours… Un autre document intéressant est le manuscrit, annoté de sa main,  de l’allocution radiodiffusée du 30 mai du Général, revenu de Baden-Baden : « je ne dissoudrai pas en ce moment le Parlement qui n’a pas voté la censure » devient après ratures : « je dissoudrai aujourd’hui l’Assemblée nationale ». Comme quoi, jusqu’au dernier moment, de Gaulle hésita sur la conduite à tenir.

 Didier Saillier

(Juin 2018)

[1] Jean-Pierre Le Goff, Mai 1968, l’héritage impossible, La Découverte, 1998.

[2] Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération 1. Les années de rêve, 1987 (Points Actuels, 1990), p. 401.

Photo : Bruno Barbey (Paris, 1968).

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Un secret bien gardé

L’exposition « Le secret d’État », qui a débuté avant les attentats de Paris du 13 novembre 2015, tombe en pleine actualité. En effet, après la loi sur le renseignement, promulguée le 24 juillet 2015, qui permet la surveillance de masse, la loi prorogeant l’état d’urgence, promulguée le 20 novembre 2015, restreint les libertés de circuler, renforce les assignations à résidence, permet les perquisitions de jour comme de nuit et la dissolution des associations menaçantes.

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L’exposition présentée aux Archives nationales à hôtel de Soubise, Le secret d’État. Surveiller, protéger, informer. XVIIeXXe siècle (du 4 novembre 2015 au 28 février 2016), montre que le secret est un objet de tous les fantasmes auprès de l’opinion publique. Le secret, dont il est question, est celui qui entoure le pouvoir exécutif français à travers le temps. Autour de celui-ci, rôdent des conseillers occultes qui l’informent sur l’état d’esprit du pays ou celui étranger.

Il n’est pas indifférent si le « mauvais genre », que représentent le roman et le film d’espionnage, remporte tous les suffrages, l’espion étant la figure par excellence de ce monde de l’ombre où tous les coups sont permis. Sur un écran sont projetés des extraits de la comédie parodique, Les Barbouzes (1964), de Georges Lautner, qui tourne en dérision les agents secrets. Le pendant féminin de l’espion est l’espionne qui, elle, joue de ses charmes pour récolter des informations distillées sur l’oreiller par un diplomate perdant toute prudence. Le personnage le plus célèbre est probablement Mata Hari, dont s’est emparé le cinéma et qui apparaît sous les traits de Greta Garbo, dans le film de Georges Fitzmaurice de 1931, qui en fait une femme redoutable car glamour. Il faut comprendre que ce monde occulte attise les passions du grand public qui attribue au « 2e bureau », aux « Services » et autre « Renseignement » les plus grandes turpitudes. Lorsque l’on ne sait rien, on imagine le pire.

Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle qu’est organisée une bureaucratie spécialisée avec des services de police orientés vers l’intérieur (contre-espionnage, état de l’opinion) et des services militaires vers l’extérieur (espionnage, informations obtenues sur les territoires étrangers) nécessaires pour avoir un coup d’avance.

Avant la création de structures « modernes » pour espionner à l’extérieur, les monarques se reposaient sur leurs consuls qui se chargeaient de récolter des informations dans les sphères des pouvoirs étrangers. Une des figures marquantes de l’histoire de l’espionnage fut le père Joseph, homme de l’ombre qui agissait pour le compte du cardinal de Richelieu. Il avait dans sa manche un réseau d’indicateurs, nous explique Jules Michelet dans son Histoire de France. Pour sa part, le roi Louis XV mit en place une diplomatie parallèle à l’officielle, appelée « Secret du Roi ». Il fit de Charles-François de Broglie le chef de ce cabinet dont les ministres ignoraient même l’existence. Une lettre de la correspondance entre de Broglie et le roi est exposée. Il y est question des affaires de Pologne pendant la guerre de Sept ans (1756-1763). Un autre espion de Louis XV, célèbre pour ses travestissements en femme et sa connaissance de l’art de l’épée, est Charles d’Éon de Beaumont, dit le « chevalier d’Éon » (1728-1810) qui accomplit des prouesses sous le titre de secrétaire d’ambassade que ce soit dans la Russie d’Élisabeth ou en Angleterre, notamment au cours des négociations du Traité de Paris – mettant ainsi un terme à la guerre de Sept ans – pendant lesquelles il subtilisa des documents préparatoires. Pendant le régime du Premier Empire, l’espion préféré de l’empereur fut Charles Louis Schulmeister (1770-1853) – dont une série télévisée diffusée sur la première chaîne de l’ORTF, entre 1971 et 1974, lui a donné les traits de l’acteur Jacques Fabbri (un extrait est diffusé dans l’exposition) – qui faisait montre d’audace, en se déguisant parfois, lors de ses missions en territoire ennemi. Au cours de la Cinquième République, un autre homme de l’ombre célèbre (un comble !) est le mystérieux Jacques Foccard (surnommé le « barbouze en chef »), éminence grise du général de Gaulle et organisateur des services secrets de celui-ci, luttant pendant la guerre d’Algérie contre l’OAS, avant de devenir son conseiller Afrique. C’est par lui que les ordres de l’Élysée étaient transmis au service « action » du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE).

Sous Napoléon Ier, commença la structuration de la surveillance de l’intérieur de manière rationnelle grâce à l’action du ministre de la Police Joseph Fouché. Celui-ci, en poste sous le Directoire et sous l’Empire, créa une police de Sureté et de surveillance, dont certains membres étaient recrutés parmi d’anciens bagnards (dont le célèbre Vidocq), qui obtenaient des informations à l’aide d’indicateurs. Parce que cette police secrète frayait avec la criminalité, on ne parvenait plus à distinguer le flic du voyou.

Les services de l’intérieur, confiés à la police, eurent pour fonction, au cours des siècles, de surveiller les opposants au régime en place et de collecter des informations d’ordre politique. Sous la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte (élu en 1848), le décret du 28 février 1852 créa le service spécial de commissaires et d’inspecteurs chargés de la surveillance des chemins de fer, qui dépendait du ministère de l’Intérieur. Ces policiers spéciaux étaient chargés de surveiller les trains, mais aussi les ports et les frontières pour repérer les individus suspects et contrôler les migrations étrangères. Ils rendaient compte de leurs missions auprès de la Sûreté générale et des préfets. Ce service éminemment politique fut la première police de renseignements en France qui sera conservée par les régimes ultérieurs. Une photo, datant des années 1920-1930, montre des policiers en civil dans une camionnette s’adonnant à l’écoute illicite. Pour tenter de contrôler des personnes suspectées d’espionnage sur le territoire national, en 1887, fut mis en place le carnet B qui, à partir de 1907, servit, à usage interne, à combattre les activistes comme les anarcho-syndicalistes et les opposants politiques. Ce carnet B rappelle au visiteur l’actualité la plus brûlante avec le fichier des personnes recherchées (FPR) qui compte vingt et une catégories, dont la célèbre fiche « S » (atteinte à la sécurité de l’État).

Une autre mission dévolue aux services de l’intérieur est, au XVIIIe siècle, la chasse aux écrits subversifs. La censure empêchait la parution de ces ouvrages, libelles, placards par crainte de la déstabilisation du pouvoir royal. Ainsi Jean-Charles-Pierre Le Noir, lieutenant général de la police de la ville de Paris, avait aussi le titre de « Maître de la librairie du roi » qui recensait, débusquait tout écrit subversif imprimé ou manuscrit et faisait appel à des experts en graphologie pour confondre l’auteur d’une lettre. Même si, depuis 1906, la censure politique en France est officiellement abolie, elle est réactivée lors des conflits majeurs (Première et Seconde Guerre mondiale) et au coup par coup (la chanson Hexagone [1975] de Renaud, les films de Jean-Luc Godard, Le Petit soldat [1960], de Jacques Rivette, La Religieuse [1966]…)

Un atout majeur pour collecter des informations ou pour se défendre contre l’espionnage, est de recourir aux sciences et aux techniques du renseignement. Bien avant la création des services modernes, le « chiffre » était déjà pratiqué dans les correspondances entre le roi et ses informateurs (« les écritures secrètes »). Les lettres étaient chiffrées partiellement, ce qui laissait deviner les propos transparents du message. Un chiffre valait un nom propre ou commun. Par la suite, les techniques de transmission se sophistiquèrent, ce qui obligeait, de l’autre côté de la frontière, à tenter de « casser » les codes. L’électricité au XIXe siècle, l’électronique, l’optique et l’informatique, au siècle suivant, permirent de multiplier la production d’informations et la vitesse de calcul. Dans l’exposition, sont présentes diverses machines à coder (réglette de Saint-Cyr [1880], télégraphe optique de Chappe [1791], télégraphe électrique muni du système Morse [1837], calculateur électronique allemand, dit « Énigma » [1926]) ; des « gadgets » utiles dans l’art d’espionner en toute tranquillité : décolleuse électrique de courrier (1950), boîte d’allumettes (1960) et montre factice (1955) munies d’un micro, valise DST photographique. A l’inverse, certaines inventions permettaient de se défendre contre les barbouzes ennemis, par exemple, la montre de détection d’émissions électromagnétiques conçue pour « nettoyer » une pièce remplie de micros inopportuns.

Cette exposition, sérieuse et aride dans l’ensemble, est fort heureusement ponctuée de documents surprenants, comme cette partition musicale codée sous forme de notes de musique (1854), qui rappellera au cinéphile réjoui Une femme disparaît (1938) d’Alfred Hitchcock où la vieille dame (la disparue en question), égrène au piano, dans la toute dernière scène, l’air d’un message codé. Dans le domaine de l’espionnage, la fiction rejoint souvent la réalité.

Didier Saillier

(Janvier 2016)

Photo : Écoutes téléphoniques par des policiers en civil, dans une camionnette, 1920-1930. Préfecture de police/Archives nationales.

Une période bien occupée

Dans le cadre des commémorations du 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Archives nationales, à l’hôtel de Soubise, organisent, du 26 novembre 2014 au 5 avril 2015, l’exposition « La Collaboration 1940-1945 » qui explique les rouages de cette politique et montre plus de 300 documents et objets – dont beaucoup d’inédits – liés aux acteurs de cette période. Soixante-dix ans après la libération du territoire, l’Occupation reste un sujet sur lequel les Français s’interrogent encore.

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L’étymologie nous apprend que le substantif « collaboration » vient du latin collaborare « travailler de concert ». Ce qui laisse entendre l’idée de réunir les forces dans un projet commun entre deux ou plusieurs partenaires. Or, si l’on observe la collaboration mise en œuvre entre l’Allemagne nazie et la France de Vichy, on s’aperçoit qu’elle fut unilatérale. En effet, dans le projet allemand la France ne devait, à aucun moment, recouvrer ses forces et son prestige, mais seulement être le vassal de l’Allemagne et une source économique livrée au Reich.

Le mot « collaboration » fut prononcé lors de la rencontre de Montoire entre le maréchal Pétain et le Führer survenue le 24 octobre 1940. Depuis la débâcle et l’armistice du 22 juin, la France restait un pays vaincu, c’est pourquoi Vichy proposa de « collaborer » pour assouplir les effets de la défaite. La motivation première est due à une Realpolitik de courte vue : devenir un allié de l’Allemagne ferait de l’adversaire démis un partenaire à part entière. Or, il n’en fut rien. L’Allemagne ne voulait pas d’une coopération égalitaire et Vichy ne souhaitait pas s’engager trop loin (du moins avant 1944), notamment dans le domaine militaire.

L’accession de Pétain au pouvoir fut, pour la droite nationaliste, une « divine surprise » pour reprendre les termes de Charles Maurras. On pouvait enfin mettre en place une « Révolution nationale » qui allait balayer les acquis de la Révolution française et les avancées du Front populaire. Ayant les coudées franches, les forces conservatrices mirent à bas les institutions républicaines et s’attelèrent à façonner des mentalités empreintes d’idées traditionnelles. A la fois pour donner des gages aux vainqueurs et par conviction personnelle, le régime français précéda les demandes allemandes en promulguant des lois contre les juifs et les « sociétés secrètes », c’est-à-dire les francs-maçons. Dans le couloir de l’entrée de l’exposition, on peut entendre le discours radiodiffusé de Pétain du 30 octobre dans lequel il déclare : « J’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration. »

Parallèlement au gouvernement vichyssois, l’ultra droite celle qui fut appelée à Vichy en 1944 se trouvait à Paris et souhaitait que la France s’engageât complètement en devenant à part entière une alliée de l’Allemagne. Les « collaborationnistes » mirent en place la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF), projet qui fut soutenu par Pétain déclarant dans une lettre qu’elle détenait « une part de notre honneur militaire ». Dans l’exposition, cette tendance extrémiste est bien expliquée. Elle était composée de groupes dont les plus importants étaient le Parti populaire français (PPF) de l’ancien communiste Jacques Doriot, le Rassemblement national populaire (RNP) de l’ancien socialiste Marcel Déat et le Francisme de Marcel Bucard, sans parler de nombreux groupuscules comme le Mouvement social révolutionnaire (MSR) d’Eugène Deloncle, l’ancien responsable de La Cagoule, la Ligue française de Pierre Constantini. Tous voulaient devenir le « Führer » français d’un parti unique, dans une Europe allemande, pour remplacer le vieux maréchal manquant de fermeté. La force occupante manipulait ces acteurs afin d’exercer une pression sur Vichy trop traditionaliste. Néanmoins, les gesticulations, les discours enflammés, devant des salles combles, ne la convainquaient pas. Comme ces partis, la LVF n’était pas davantage prise au sérieux par la Wehrmacht qui jugeait les Français comme des combattants inexpérimentés. Dans une salle consacrée à ces ultras, on peut voir le bureau de Jacques Doriot sur lequel sont posés les journaux internes du PPF dont Le Cri du peuple. Le numéro du 1er juin 1942 proclame en une : « Enfin, à dater du 7 juin tous les juifs devront porter bien en vue sur la poitrine une étoile jaune ». Dans une malle « LVF », est rangée l’uniforme du Oberstleutnant Doriot. Un film, tiré des « Actualités mondiales », le montre, transpirant, haranguant la foule, lors d’un meeting du PPF de juillet 1941.

La collaboration ne fut pas seulement politique mais aussi culturelle. Pour faire oublier les privations et l’occupation du pays, les Allemands mirent l’accent sur l’aspect « européen » de leur action. L’Allemagne n’était qu’un des musiciens – bien que tenant la baguette ! dans le concert européen pour lutter contre le bolchevisme, les juifs et les francs-maçons, catégories responsables du délitement national. Les nazis, Vichy et les collaborationnistes, tous se retrouvaient sur ces points fondamentaux. Afin de laisser croire que Paris était toujours Paris, l’occupant souhaitait que le théâtre, le cinéma, l’art, la littérature soient préservés pour donner le change. Les privations s’oubliaient dans les théâtres et les cinémas qui, chaque soir, battaient leur plein. D’ailleurs, les historiens sont unanimes pour reconnaître que cette période fut un âge d’or cinématographique malgré la censure et la pénurie. Les Enfants du paradis, Les Visiteurs du soir de Marcel Carné, Le Corbeau de Henri-Georges Clouzot et La Main du diable de Maurice Tourneur furent tournés pendant ces années-là. Dans l’optique de faire adhérer l’opinion à leurs visions et pour montrer que l’élite soutenait le régime hitlérien, les nazis tentaient de recruter des figures marquantes du monde de la culture. De ce fait, des voyages en Allemagne étaient organisés pour les écrivains, les acteurs, les peintres, les musiciens. Si certains acceptaient par naïveté d’y participer, d’autres y prenaient part par conviction. Ainsi une célèbre photo montre Pierre Drieu La Rochelle, Robert Brasillach, Abel Bonnard, André Fraigneau, entourés d’Allemands, à la gare de l’Est, au retour de leur « voyage d’automne » de 1941.

Cette exposition a comme intérêt de faire découvrir, à travers des salles thématiques, les divers visages que recouvre cette collaboration qu’elle soit politique, idéologique, économique, policière, militaire, culturelle. Ainsi la salle consacrée aux ennemis communs du Reich et de Vichy indique que leur éloignement de la communauté française passait par l’organisation de grandes expositions dont les affiches d’époque témoignent : Le Bolchevisme contre l’Europe, Le Juif et la France, La Franc-maçonnerie fossoyeuse de la paix. Une autre salle passionnante est consacrée à la personne du maréchal Pétain et à l’idolâtrie qu’il suscitait. Des affiches, des objets, à son effigie, le montrent toujours digne dans son uniforme impeccable. On peut y voir son bureau sur lequel repose sa « papeterie » : un stylo plume Waterman gravé à ses initiales, des cartes de visite, etc., et surtout une version du premier statut des juifs annoté de sa main qui témoigne, au dire des spécialistes, qu’il a contribué à l’aggravation de leur situation.

Le terme de « collaboration » fut, pendant longtemps, un mot tabou que l’on ne pouvait plus prononcer, trop chargé idéologiquement. Comme l’a démontré Henry Rousso avec ses ouvrages*, la France a été malade de son passé jusqu’aux années 2000. Depuis, la charge émotive semble moins forte, ce qui a permis d’organiser, pour la première fois, une exposition sur la Collaboration même et non sur les aspects de la vie quotidienne en France occupée.

Didier Saillier

(Février 2015)

* Henry Rousso, Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, 2e éd. revue et mise à jour, Le Seuil, coll. « Points/Histoire », 1990 [1987] ; Henry Rousso et Eric Conan, Vichy, un passé qui ne passe pas, nouvelle éd. augmentée, Gallimard, coll. « Folio/Histoire », 1996 [1994].

Photo : Les écrivains, à la gare de l’est, au retour de leur voyage en Allemagne en octobre 1941. De gauche à droite : lieutenant Gerhard Heller (Responsable du secteur littérature de la Propagandastaffel), Drieu La Rochelle, Robert Brasillach, Abel Bonnard, André Fraigneau et Karl Heinz Bremer (Adjoint au directeur de l’Institut allemand de Paris).