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Tiki Pop : l’autre rêve américain

C’est toujours mystérieux de comprendre pourquoi un phénomène se cristallise autour d’un objet pour devenir une vogue qui envahit toute la société à un moment donné. L’exposition, « Tiki Pop – L’Amérique rêve son paradis polynésien », qui a lieu au musée du quai Branly, du 24 juin au 28 septembre 2014, tente de répondre à cette question sans parvenir à apporter une réponse définitive.

Les modes, par définition, ont pour principe de ne pas durer et… de se démoder. En ce qui concerne le mouvement que l’on a nommé « Tiki Pop* », il s’est étendu sur près de quarante ans, ce qui en dit long sur le besoin d’exotisme de la société américaine.

Les origines de cette fascination pour l’homme des îles du Pacifique remontent au temps des découvertes du xvie au xviiie siècles. Bougainville et Cook, les célèbres navigateurs, publient leurs souvenirs qui mettent l’accent sur la nudité de ces peuplades vécue en toute ingénuité, sur leur style de vie fondée sur la jouissance du corps. Ce qui entraînera des discussions sur les maux de la civilisation occidentale générant, ce que l’on nommera plus tard, des névroses.

Cet intérêt pour cette partie du monde est suscité dans un premier temps par la littérature. Au xixe siècle, Herman Melville raconte son expérience tahitienne sous la forme romanesque, (Taïpi, 1846). Vingt-cinq plus tard, l’officier de marine, Julien Viaud, futur Pierre Loti, fera de même en publiant son roman Le Mariage de Loti, nom du personnage que l’auteur choisira comme pseudonyme. Robert Louis Stevenson, en 1888, relate dans un récit de voyage, Dans les mers du Sud, ses expériences à Samoa. C’est donc la littérature qui donne goût aux lecteurs occidentaux pour les îles situées dans les « mers du Sud ».

L’avènement du cinéma va donner une dimension nouvelle au mythe. Dès le temps du muet, des films documentaires sont tournés en Polynésie : Moana de Robert J. Flaherty (1926) ou le célèbre Tabou (1931) de Friedrich Wilhelm Murnau, un documentaire fictionnalisé, qui met en scène les croyances religieuses des habitants de Bora Bora. Avec le film d’aventure croit la fascination pour ces contrées. Des adaptations du roman (1932), Les révoltés de la Bounty écrit par Charles Nordhoff et James Norman Hall, dont le héros Christian Fletcher fut incarné par Clark Gable (1935) et Marlon Brando (1965), mettent l’accent sur l’insouciance de la vie paradisiaque, sur la sensualité des femmes. Mais c’est avec The Hurrican (1937), réalisé par John Ford et joué par Dorothy Lamour, que le phénomène va prendre son essor dans la société américaine. Des produits que l’on n’appelait pas encore « dérivés » vont se répandre dans la vie quotidienne : cendrier, allumette, tasse, objets en tout genre…

Par un phénomène inverse, les décors hollywoodiens, qui recréaient les îles enchanteresses, se déplacent dans les bars, les restaurants, les lieux de plaisir californiens. Des faux palmiers sont dressés ; la décoration intérieure est aménagée dans l’esprit « naturel ». Cet environnement : bambous, étoffe végétale, mobilier en rotin, donne le change. Même des effets spéciaux, empruntés au cinéma, sont intégrés à la décoration de ces lieux de détente. Des peintures murales sont dessinées, un diaporama projette des vues de plages, des averses artificielles tombent sur les toitures de tôle en hommage au film Rain, avec Joan Crawford, qui laisse penser qu’à Pago Pago la pluie ne s’interrompt jamais ! Fréquentés par les stars hollywoodiennes, il convient d’être aperçu dans ces lieux « exotiques » que ce soit au Cocoanut Grove, dans les années 1920 ou au Don the Beachcomber dans les années 1950.

L’anthropologue Sven Kirsten, le commissaire de l’exposition, estime que jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, cette mode n’a pas encore atteint son plein rendement et ne peut qu’être nommé « pré Tiki ». Ce n’est qu’avec la généralisation de la télévision, qui a détrôné le cinéma, que la vague déferle sur l’Amérique entière. Les séries Intrigue à Hawaii et Aventures dans les îles popularisent un peu plus le Tiki Pop. Dans les décennies cinquante et soixante, le phénomène atteint son paroxysme. Outre les bibelots et gadgets, l’architecture extérieure et intérieure s’y convertit. Les bars, restaurants, motels, bowlings, immeubles, comme les maisons résidentielles sacrifient à cette religion. Sur le bord de sa piscine, lors d’une fête hawaiienne, on sirotera un cocktail (un « Zombie » ou un « Mai Tai »), adossé à un palmier, en flattant une sculpture polynésienne. On réservera un emplacement pour aménager un bar typique, parfois une pièce entière dédiée au culte du Tiki. Un extrait d’un épisode de la série télévisée « Alfred Hitchcock présente », montre un homme d’un âge avancé, se faisant rudoyer par sa femme, se réfugier dans sa thébaïde pour oublier sa vie insatisfaisante. S’enfonçant dans la rêverie, il traverse une affiche publicitaire, où, de l’autre côté, une sublime vahiné lui propose un cocktail et peut-être davantage. Et si l’on manque de moyens ? pourrait-on rétorquer. On se contente du film Blue Hawaii, dans lequel Elvis Presley, collier de fleurs au cou et guitare à la main, pousse la chansonnette au milieu d’Hawaiiens torses nus.

Dans une petite salle de l’exposition est reconstitué à l’identique un bar tiki où le visiteur peut s’asseoir dans des fauteuils en osier, observer le mobilier en bois des îles, tout en écoutant la musique de Martin Denny, un Américain bon teint de New York, chantre d’une musique pseudo tropicale. Dans ce bar, à côté des bouteilles de rhum, est projeté sur un écran un extrait du film, Soy Cuba (1964), du cinéaste soviétique Mikhaïl Kalatozov où une courte scène décrit, en plans séquences, un bar d’hôtel à Cuba, au décor exotique (sagaie, filets suspendus, plantes artificielles, murs végétaux…), peuplé de femmes blanches sophistiquées (des demi-mondaines ?) et de danseuses aux seins nus se trémoussant au son du tam-tam.

Le style tiki, comme on l’aura compris, a très peu à voir avec la culture polynésienne. Il s’agit davantage d’une représentation que l’Amérique se fait des pays exotiques. Comme l’explique Sven Kirsten, dans les années cinquante la classe moyenne américaine qui possède tout (maison en banlieues résidentielles, voiture, appareils ménagers…) est néanmoins stressée par la productivité et sa morale du travail. L’Américain moyen éprouve le besoin de se relaxer, de rêver à une autre vie, et pourquoi pas, de lâcher son emploi, ses ennuis, ses crédits, sa parfaite mais ennuyeuse épouse, pour s’étendre sur la plage en compagnie d’une « hula girl » aux seins nus. Car le Tiki Pop est avant tout le produit du fantasme masculin. Dans l’Amérique puritaine des années cinquante, c’est par cet engouement que l’érotisme a droit de citer. La stylisation de la culture polynésienne, aux mœurs prétendument naturelles et à la vie insouciante, est le moyen pour les membres de cette classe sociale de supporter une vie matériellement assurée mais terne. Désir secret de l’homme moderne de retrouver le primitif qui sommeille en lui.

Au début des années soixante-dix, la mode reflue jusqu’à disparaître. L’architecture est détruite. La jeunesse contestataire et éduquée estime ridicule cet esthétisme de pacotille chéri par leurs parents. Même le nom s’efface des mémoires. Ce n’est que vingt ans plus tard que les archéologues urbains s’efforcent de revivifier le Tiki Pop en retraçant son histoire et en collectionnant ses vestiges.

En passant de vitrine en vitrine, le visiteur s’interroge. Pourquoi l’Europe – et particulièrement la France qui possède des territoires en Polynésie – n’a pas succombé à ce phénomène collectif ? Sûrement que l’Europe n’était pas assez « fun » du point de vue américain.

Didier Saillier

(Septembre 2014)

* Tiki, dans la mythologie polynésienne, est mi-dieu, mi-homme qui a créé et épousé la femme. Figuré sous la forme de sculptures en bois, il est le support du culte des ancêtres.

Photo : Hawaii Pin-Up Girl par Garry Palm.

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Pourquoi se faire des cheveux ?

Concevoir une exposition sur les cheveux (« Cheveux chéris, frivolités et trophées ») est une idée originale. Dans la mesure où ils sont un objet anthropologique, elle a toute sa place (du 18 septembre 2012 au 14 juillet 2013) au musée du quai Branly – consacré aux arts et civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques – encore appelé musée des Arts premiers.

Les cheveux, comme la pilosité et les ongles, sont des attributs de l’être humain qui sont un reste de l’évolution. Depuis la plus haute antiquité, ils ont été un élément du corps que l’on a cherché à maîtriser, certainement pour se différencier des animaux. Seule propriété du corps à se laisser modeler, les cheveux se coupent, s’attachent, se tressent, se frisent…

Qu’ils soient longs ou courts, les cheveux ont une fonction qui varie selon les sociétés et les moments. Pouvant signifier à la fois la norme ou l’opposition, ils sont un bien qui « parle » de la personne autant de la société dans laquelle elle vit. A une certaine époque et dans un milieu spécifique, les cheveux sont un signe d’appartenance à un groupe et, par là même, le rejet de valeurs, par exemple de la classe dominante. Si on se réfère à l’histoire, on s’aperçoit que la coiffure n’a jamais eu un sens unique. La représentation des rois francs mérovingiens (Chilpéric, Clotaire, Childbert, Dagobert) par Jean-Louis Bézard, peintre du xixe siècle, les présente avec des coiffures qui tombent sur les épaules. Cette longueur marque la position sociale : elle caractérise les membres du pouvoir royal. Jusqu’au xviiie siècle, les rois sont toujours représentés, comme Louis XIV, avec de longues boucles.

Une fois que ce signe de contestation est partagé par une population étendue, il devient mode – un modèle que l’on doit suivre – et une nouvelle norme. Porter les cheveux longs en Occident, dans les années soixante-dix, se voulaient être en opposition avec le mode de vie technico-économique des sociétés industrielles qui préconisaient les coiffures courtes plus adaptées au monde du travail. Jusqu’à ces années-là, les cheveux courts masculins étaient la règle.

Moyen de contestation, la coiffure est un étendard brandi à la face du monde ou un fanion à usage personnel, gardé par devers soi. Pour comprendre le sens, encore faut-il posséder le mode d’emploi. La photo d’Herbert List, qui représente Pablo Picasso à côté d’une statue en bronze à tête de mort, serait dépourvue de signification si l’on ignorait qu’au dos du cliché, il y est noté : « 1944. Picasso avait fait le vœu de ne pas se couper les cheveux avant la libération de la France. » Si les artistes bohèmes ont souvent, au cours des xixe et xxe siècles, de longs cheveux, c’est en raison de leur propension à contester l’ordre établi par des idées ou des formes neuves.

La femme à la longue chevelure est une représentation constante à travers le temps. Plusieurs œuvres dépeignent des femmes tirées de l’imagination des artistes. L’allégorie de la « Renaissance » est personnifiée par une femme à la crinière abondante [huile sur toile d’Hippolyte-Paul Delaroche (1797-1856)], tandis que celle de l’« Aurore » est une jeune fille qui se réveille en soulevant un « lourd manteau de cheveux » [statue en marbre blanc et rose de Denis Pierre Puech (1864-1942)]. Sainte Marie-Madeleine, représentant la séduction avant sa conversion, est devenue une sainte et sa coiffure en rivière tombe jusqu’aux pieds, la protégeant des regards comme un voile (statue de pierre datant de 1300). Le tableau de Victor Mottez (1809-1897), Ulysse et les Sirènes, vient illustrer le mythe de ces monstres mi-femmes mi-poissons qui, par leurs chants, attiraient les marins et les entraînaient au fond de l’eau à l’aide de leur toison. Autre mythe : la femme scandinave, victime de sa beauté, ravie par des « pirates normands » est représentée par Evariste-Vital Luminais (1822-1896).

Les cheveux ont un pouvoir de séduction, d’autant plus quand ils sont longs. Les cheveux bouclés, ondulés sont plus attirants que les coiffures raides – en principe, mais les goûts sont partagés ! – et sont des signaux indiquant la féminité, la grâce, la sensualité. Dans l’imaginaire occidental, cette caractéristique s’associe souvent à la blondeur, couleur qui fait fantasmer. Les publicités, les photos de mode, le cinéma insistent sur la femme blonde. D’ailleurs un des plus célèbres films d’Howard Hawks ne se nomme-t-il pas, Les hommes préfèrent les blondes ? Chacun de nous a pu vivre l’expérience, dans le métro ou ailleurs, en constatant comment une femme aux longs cheveux blonds est perçue par les hommes présents : tous les regards convergent sur elle. Pourtant, il ne lui est pas nécessaire d’être objectivement belle pour capter l’attention. Les cheveux longs et blonds sont des codes qui déclenchent des réflexes conditionnels. Si la blonde évoque plutôt la superficialité, elle est malgré tout la femme idéalisée pour devenir maîtresse, avant d’être épouse puis mère. La brune est davantage perçue comme un être pragmatique ou une aventurière, alors que la rousse, à la couleur de feu, possède un tempérament volcanique et, de ce fait, appartient au monde satanique. De nombreuses photos de Sam Lévin exposent des actrices et chanteuses aux styles et aux couleurs diverses : Brigitte Fossey, Sylvie Vartan, Michèle Morgan, Jane Fonda, Eva Gardner, Gina Lollobrigida, Joséphine Baker, etc.

La chevelure, étant la marque de la séduction, se doit d’être domptée pour éviter que la société tombe à vau-l’eau, pensent certaines cultures. Les cheveux défaits au sein du privé sont licites, en revanche doivent être recouverts d’un foulard ou être maintenus : en chignon, en natte, en tresse (Colette, sage fille d’une quinzaine d’années, est représentée en photo avec de longues tresses). Emprisonnés, ils donneront à la femme un regard altier, voir sévère et seront des alliés de la bienséance sociale. Néanmoins, un jeu de la séduction est possible en détournant ces contraintes comme au xviie siècle, en créant une coiffure élaborée, mais « tenue », dite « huluberlu » (mèches courtes sur le front, mèches bouclées à l’arrière).

Au cours de la vie humaine, les cheveux, surtout chez les hommes, s’éclaircissent ou tombent. Cette perte est pour beaucoup une tristesse et est un indice du vieillissement qui se produit dès une trentaine d’années. Mais la perte est parfois consentie, par exemple au cours d’un rite de passage, les jeunes personnes se font raser afin de renaître – avec de nouveaux cheveux – avec le statut d’adulte. De même les religieuses prenant le voile se coupent les cheveux et peuvent laisser une natte à leur famille en souvenir de leur ancienne vie, telle la relique achetée par André Breton au marché aux puces de Saint-Ouen, qui appartenait à une certaine Emma entrée au carmel.

Dans d’autres situations, leur perte est refusée. La violence sociale enlève ce qui fait l’intimité de la personne. Ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, en Europe, les femmes qui avaient eu des relations avec l’occupant furent tondues. Des photos de Robert Capa (« Chartres, 10 août 1944 ») et des extraits d’archives filmiques montrent ces séances de tonte difficilement supportables.

Vers la fin du parcours sont montrées des têtes réduites de Jivaro et des momies qui surgissent comme un cheveu sur la soupe. Autant dire que ces « œuvres » mettent mal à l’aise, d’autant plus que l’on peut se demander dans quelle mesure elles ont leur place dans cette exposition. Que ce soit les têtes réduites ou les momies, le cheveu n’est pas l’essentiel de ces objets. Malgré tout, on peut comprendre le point de vue du commissaire de l’exposition, Yves Le Fur, qui a essayé de regrouper tout ce qui, de près ou de loin, évoquait son sujet. Cela étant dit, cette exposition conceptuelle, réfléchissant sur une propriété de l’être humain est remarquable.

Didier Saillier

(Février 2013)

L’autre et nous

Au musée du quai Branly se tient actuellement l’exposition « Exhibitions – L’invention du sauvage » qui retrace l’histoire des zoos humains et des spectacles en tout genre où l’homme est vu comme un animal. Tableaux, affiches, objets montrent l’ampleur du phénomène.

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Être intéressé, étonné par ce qui n’est pas nous, n’est pas un mal en soi. La curiosité est à l’origine de la connaissance et de l’envie de comprendre ce qui est inconnu, inouï. Ce qui pose problème c’est quand l’autre est jugé inférieur à soi et est instrumentalisé. Dernière en date, la fameuse phrase de Claude Guéant, le ministre de l’Intérieur, vient réactiver le fantasme de supériorité : « Toutes les civilisations ne se valent pas ». Elle vient confirmer que cet a priori a la vie dure. N’est-il pas rassurant, en dénigrant l’autre, de se persuader qu’on appartient au monde « civilisé » ?

Cet ethnocentrisme (refus d’une société de considérer conformes les cultures des autres sociétés humaines) est universel et pas réservé à la seule civilisation occidentale. Pour chaque peuple, celui qui est en dehors est le Barbare, le Sauvage qui a des pratiques culturelles inadéquates. Cet ethnocentrisme peut s’appliquer au sein même de notre propre culture. Il n’est qu’à voir le snobisme entre les classes sociales.

L’exposition qui a lieu actuellement au musée du quai Branly, nous montre toute l’étendue de l’instrumentalisation du différent par la civilisation occidentale qui s’en est faite le spécialiste. Ce phénomène d’exhibition place les exhibés du côté de la nature et les exclut de la culture.

Tout ce qui est inconnu a suscité une fascination depuis la Renaissance avec la découverte du Nouveau Monde et de ses Amérindiens. Ramenés dans les bateaux de Colomb, puis de Cortès, qui revenaient en Espagne, ils firent la tournée des cours pour divertir et servir, et recueillirent beaucoup de succès avec leurs coiffures en plumes. Enlevés de force, peu eurent la possibilité de revenir chez les leurs. Les peuples des contrées nordiques suscitèrent aussi l’intérêt des capitales du Nord. Par exemple, quatre Inuits, en 1664, furent enlevés pour être présentés à la cour de Frédéric III du Danemark. Les explorations des mers du Sud, au xviiie siècle, mirent à la mode les Tahitiens emmenés dans les bagages de Louis Antoine de Bougainville et de James Cook. Ainsi le Tahitien Omai, promené à travers l’Angleterre, accédera à la célébrité et fera l’objet d’une pièce de théâtre et de nombreux portraits picturaux ou littéraires. Les habitants des continents lointains suscitaient de l’émerveillement auprès des Européens qui appréciaient leur exotisme, ils n’étaient pas encore considérés comme des bêtes de zoo.

La diversité humaine ne fut pas la seule à intriguer les Européens. Le prodige, le hors norme, vu comme une aberration de la nature, les fascina également. On s’intéressa aux nains, aux géants, aux « monstres » en tout genre, dont certains furent renommés comme Antonietta Gonsalvus, originaire des Canaries, atteinte d’hypertrichose (pilosité proliférante), ou la petite Martiniquaise, Madeleine, souffrant de dépigmentation (nègre-pie).

Avec le xixe siècle disparaît l’émerveillement pour laisser place au discours rationaliste. Les monstres comme les sauvages sont confiés aux scientifiques pour étudier leur anatomie particulière. La Vénus Hottentote, au début du siècle, qui avait un large fessier, après avoir été exposée dans les foires, sera mise entre les mains des savants du Muséum d’histoire naturelle de Paris, avant de mourir dans la misère et l’alcoolisme. Des parties de son corps seront conservées dans des bocaux de formol.

En même temps que la science des monstres (la tératologie), la science anthropologique naît et applique une classification raciale aux êtres humains selon trois grands types (le Noir, le Jaune, le Blanc), subdivisés en sous-groupes. Il va sans dire que la race blanche est considérée comme la plus évoluée dans l’échelle humaine. Un des critères morphologiques retenus est l’angle facial (le degré d’inclination du front) grâce auquel on dit pouvoir mesurer le degré d’intelligence des races. Les critères pris en considération concernent la seule apparence et sont appliqués au groupe tout entier et non à l’individu. On considère que les populations primitives témoignent des premiers états de l’humanité et ont, par conséquent, du retard sur la civilisation occidentale. Fort de cette certitude raciale, celle-ci justifiera la conquête des terres lointaines pour apporter la Civilisation aux « sauvages » demeurés à l’âge de pierre. Étant une rémanence des origines humaines, ceux-ci sont considérés par les colonisateurs comme de grands enfants incapables de subvenir à leurs besoins, opinion qui justifie la domination des Blancs. Cette hiérarchisation, que mettent en place les théories pseudo-scientifiques du xixe siècle, ne repose en fait sur aucune réalité. Les résultats sur les génomes, de ces vingt dernières années, montrent que les humains actuels ont une origine commune ne datant pas plus de 150 000 ans et que les différences physiques ne sont dues qu’à l’adaptation à l’environnement.

La preuve (que l’on croit scientifique) de l’infériorité de certains peuples permet que soient exhibés sur scène des individus considérés à la frontière de l’humanité. Ainsi sont montrés dans les foires, les cirques (le célèbre Barnum) et les cabarets, des artistes aux numéros étranges (charmeurs de serpents, hypnotiseurs), des phénomènes relevant des « caprices de la nature » (siamois, nains, humains malformés) et des individus exotiques venant d’Afrique ou d’Asie – mêlés à des animaux – que l’on expose dans des spectacles où est reconstitué un environnement luxuriant de carton-pâte. De même, dans les années 1920, la Revue nègre, dont Joséphine Baker sera la plus illustre représentante, mettra en scène les clichés des Blancs qui imaginent les Africaines vêtues de pagnes de bananes.

Une autre attraction, qui connaît un fort succès, est l’exposition universelle ou coloniale conçue pour afficher toute la puissance du pays colonisateur, sa richesse, et répertorier ses possessions à travers le monde (« le soleil ne se couche jamais sur l’empire »). La France, qui se fait un spécialiste de ce genre de théâtralisation, se plaît à organiser des expositions dans lesquelles des villages sont reconstitués pour présenter au public le quotidien de ces primitifs. Le tourisme n’existant pas, ce sont les « autochtones » des pays éloignés qui rendent visite aux civilisés ! Un autre aspect de l’exhibition est le village africain recomposé à l’intérieur des jardins zoologiques. Les exhibés sont séparés des visiteurs par une barrière ou une grille comme des animaux.

Cette mise en scène de l’autre dans les spectacles vivants perdra de son succès dans les années trente, certainement pour des raisons éthiques, mais surtout grâce au pouvoir grandissant du cinéma capable de faire découvrir le monde sous toutes les latitudes et d’imaginer des histoires exotiques, comme la série des Tarzans, qui enchantèrent de nouveaux publics.

Didier Saillier

(Février 2012)