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Chris Killip, l’Angleterre dépressive telle quelle

Au BAL, l’exposition photographique « Chris Killip What happened Great-Britain 1970-1990 » (du 12 mai au 19 août 2012) nous parle, en grand format, de l’Angleterre prolétaire des années 1970 et 1980.

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Le BAL, qui a pour vocation de présenter des artistes peu connus, accueille dans ses murs Chris Killip un photographe britannique, né en 1946, à Douglas, la capitale de l’île de Man. Ce lieu a eu une forte résonance dans le parcours professionnel de l’artiste. Parti à l’âge de dix-sept ans à Londres pour apprendre son métier chez un photographe publicitaire, il revient six ans plus tard dans son île natale pour fixer sur pellicule la population, la culture et la géographie menacées par le nouveau statut de paradis fiscal de l’île. Une nouvelle population apparaît en attache case et en costume sombre. Il faut immortaliser cette culture.

Entre 1970 et 1973, il parcourt l’île et fait des portraits en noir et blanc de ses habitants, des villageois aux visages fatigués par le travail et la vie rude. Ceux-ci semblent faire un tout avec leur environnement naturel. Pris souvent devant leur maison ou les landes, ils s’harmonisent avec la pierre ancestrale ou le paysage sauvage. Dès ses débuts, on perçoit la démarche artistique du photographe : montrer des individus qui ont une histoire particulière et non des représentants de groupes sociaux, pris dans la masse, et venant illustrer une situation. Cette démarche s’incarne dans le point de vue humaniste qu’il pose sur ses modèles, dont il révèle avec empathie leur personnalité, mais aussi dans la rédaction de ses légendes. Chaque photo de la série « île de Man 1970-1973 » porte le nom de la personne, le lieu où elle a été prise et l’année. Par ce dispositif, il semble vouloir donner la preuve que la personne a existé à telle époque et que lui, Chris Killip, l’a rencontré. Cette période précède son départ vers les régions du Nord de l’Angleterre, elles aussi en transformation.

Tout son travail passé entre 1975 et 1988 tentera de capter, toujours en noir et blanc, les changements économique et culturel qui se sont produits au cours des vingt années qui virent la désindustrialisation du Nord du pays. Décidé d’entreprendre des reportages sur leurs habitants, leur habitat et leur vie quotidienne, Chris Killip s’installe dans ces régions paupérisantes pour témoigner de la transformation sociale à l’œuvre. Il semble vouloir appréhender l’ensemble du lieu : la ville en plan large, son architecture, son esprit, ses habitants. Être le témoin du changement économique et culturel, capter un présent fugace, sera une constante de son travail photographique. Peut-être plus que de dénoncer les politiques économiques antisociales de l’Angleterre, ce qui intéresse Killip est de montrer le temps qui passe transformant les êtres et les choses. Le changement social dont il fut le témoin a été pour Chris Killip un moment phare pour rendre compte de la vie des derniers Mohicans. Aujourd’hui, tout ce qu’il avait photographié vingt ans, trente ans plus tôt n’est plus. Les maisons, les quartiers, les rues ne sont plus qu’un souvenir emporté par la désindustrialisation commencée des décennies avant la venue de Chris Killip. Celui-ci a connu les derniers feux d’une époque. Les photos de la série « Seacoal » prises dans la localité de Lynemouth, témoignent d’une activité du passé : la pêche au charbon. On y voit des mineurs recueillir avec des épuisettes du charbon sur les roches. De même, la série de trois photos représentant, à des moments différents, un même lieu (la cité de Wallsend) est emblématique de son œuvre. On y voit une rue avec ses maisons en briques jouxtant le chantier naval de Wallsend dans le district de Tyneside. Dans les deux premières photos, en 1975, (une est prise aux beaux jours, l’autre sous la neige), le bateau « Tyne Pride » est en phase de construction. Dans le troisième cliché, en 1977, l’absence de bateau a entraîné la destruction de la rue et de ses habitations dont il ne reste que des ruines. Sur un mur, une phrase invite à l’insoumission : « Don’t vote. Prepare for revolution ». Chris Killip en sortant de ses cartons ces photos, s’est fait le mémorialiste et l’historien de l’Angleterre du Nord de la fin du XXe siècle.

De nombreuses photos représentent des ouvriers presque toujours en dehors de l’activité laborieuse, dans des moments de vide. Les visages expriment la souffrance, la tristesse, l’ennui, le désœuvrement même lorsqu’ils se reposent en famille sur une plage ou participent à des fêtes. Comme leurs parents, les enfants sont graves. Sur des plages sans charme, dans des terrains vagues, devant des cités ouvrières délabrées, ils jouent sans gaieté. On aura compris que les photos de Chris Killip ne respirent pas la joie de vivre, cependant on ne peut affirmer qu’elles sont sinistres. Grâce à la bienveillance du regard du photographe, il s’en dégage un aspect humain.

Sans être jamais nommée, l’ombre de Margaret Thatcher plane sur ces photos qui montrent la pauvreté de la classe ouvrière. A la tête du gouvernement britannique, de 1979 à 1990, période qui recouvre en partie le travail de Chris Killip, le premier ministre du Royaume-Uni a été un des artisans de la désindustrialisation de son pays. Si le regard de Chris Killip est politique, comme le fut celui de cette génération en général, et plus particulièrement des photographes et documentaristes anglais, il est avant tout humain. La pauvreté existait avant l’arrivée de la Dame de fer comme le démontre l’enfant recroquevillé sur lui-même (1974) ou encore cette photo découvrant les pieds et les jambes d’un homme assis sur un muret (1978) : les lacets cassés et le manteau déchiré laissent imaginer à qui ces jambes pendantes appartiennent. Quelle que soit la politique mise en œuvre, ce sont toujours les gens en bas de l’échelle sociale qui en subissent les conséquences, telle est la conclusion que le public comprend.

Au-delà du regard porté sur la pauvreté en Angleterre, on perçoit chez Chris Killip une critique des villes modernes où l’humain n’a pas sa place dans cet environnement. La photo dénonçant cela avec le plus d’évidence se nomme « Killingworth, New town, Tyneside, 1975 ». Faites de grands ensembles anonymes en blocs de béton gris, la ville nouvelle de Killingworth est particulièrement déprimante. On y voit une femme et son enfant, derrière des barrières de sécurité, passer sous un échangeur. Tout est grisâtre : immeubles, murs, imperméable de la femme. Une autre photo exprime une critique du monde de la consommation. Des panneaux publicitaires posés sur des palissades donnent sur des friches et, dans le lointain, sur une ancienne cité minière. A qui s’adressent ces affiches ventant des produits de luxe ?

Si ces photos parviennent à émouvoir, malgré l’austérité du sujet, c’est en raison de la proximité que le photographe entretient avec ses modèles. Il les a fréquentés, connaît leurs noms, a bu des pintes de bière avec eux. Pour les convaincre de se laisser photographier, il a dû obtenir leur confiance en les assurant de son honnêteté. Dans une interview diffusée sur France Culture1, il raconte comment il a dû pendant quatre ans insister auprès des pêcheurs de charbon – qui allèrent jusqu’à le frapper –, pour accepter sa présence parmi eux. Un type qui sait ce qu’il veut !

Didier Saillier

(juin 2012)

Photo : Bever, Skinningrove, North Yorkshine, 1980  © Chris Killip.

1 Entretien accordé à Caroline Broué, le samedi 10 mai 2012, dans l’émission La Grande Table (à écouter en différé sur le site de France Culture pendant 500 jours).

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