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La Finlande havraise

Le Havre, nouveau film du plus célèbre des cinéastes finlandais est depuis le 8 septembre 2011 sur les écrans. Premier volet d’une trilogie des villes portuaires. Une œuvre qui a reçu en décembre dernier le Prix Louis-Delluc qui récompense le meilleur film français de l’année.

Aki Kaurismäki depuis ses débuts s’est toujours intéressé aux démunis, aux marginaux, en montrant leur capacité à affronter l’adversité. Il y a chez lui du Chaplin qui se polarise sur l’individu plus que sur le collectif, qui montre les forces vitales d’un vagabond pour se sortir de la misère. Kaurismäki éprouve de l’empathie pour ses personnages blessés par la vie et, de ce fait, accède à l’universel.

Bien qu’ayant une conscience de classe, la politique n’est pas au centre de ses préoccupations. Elle est plutôt un arrière-fond ; Kaurismäki ne dénonce pas les exploiteurs et les injustices, mais montre la dignité des pauvres que ce soit des ouvriers, des laissés pour compte de la société, ou d’un intellectuel bohème cireur de chaussures comme dans Le Havre. C’est certainement dans ce film, qu’il est le plus en phase avec un sujet politique qui défraie la chronique depuis ces dix dernières années : la chasse des immigrants clandestins par l’État français.

Le cinéaste éprouve depuis longtemps une affection pour notre pays et sa culture, notamment sa cinématographie. Il l’avait déjà choisi pour cadre dans La vie de bohème (1992) et avait confié le rôle principal de J’ai engagé un tueur (1990) à Jean-Pierre Léaud, un des acteurs emblématiques de la Nouvelle vague – et de François Truffaut en particulier. Cet acteur est également présent dans Le Havre et interprète un délateur ressemblant physiquement à Céline.

Même lorsqu’Aki Kaurismäki tourne en dehors des frontières de la Finlande, il emmène avec lui l’atmosphère de son pays et conserve son style fait de cadrages fixes enserrant ses acteurs comme dans des tableaux. L’esthétique du cinéaste finlandais est reconnaissable entre toutes. La diction théâtrale des acteurs, leur posture empreinte de raideur, et leur jeu minimaliste mettent une distance envers les situations supposées naturalistes. De cette distanciation naît un humour (présent aussi dans les dialogues pince-sans-rire, décalés, parfois absurdes) qui montre que le cinéaste est toujours au second degré même lorsqu’il évoque des situations graves. Les décors qui sont un autre aspect de son cinéma, sont à l’image des personnages : pauvres et dégradés par l’usure du temps.

Kaurismäki se plaît à filmer, la périphérie des centres-villes, des lieux délaissés, des rues désertes, des terrains vagues peuplés de marginaux aux visages fatigués et aux yeux tristes. Ses films ne sont pas réalistes mais stylisés, ce qui donne une « tenue » à la pauvreté et une coloration de comédie au sein même du drame. Le cinéaste a choisi la ville portuaire du Havre pour ses vieux quartiers épargnés par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale qui, d’ailleurs, sont en voie de disparition. En ce sens, il se fait gardien de la mémoire prolétaire en l’enregistrant.

Le Moderne, un vieux café vétuste où se réunissent les protagonistes du Havre, est peuplé d’habitués qui dissertent sur les mérites des régions françaises. Les commerces traditionnels dépourvus de charme – le contraire des boutiques ripolinées d’Amélie Poulain – évoquent une époque où les supermarchés n’avaient pas encore envahi les centres-villes. Pourtant l’action se déroule de nos jours. On y évoque les clandestins arrivant de leur Mali natal sur des bateaux enfermés dans des containers, leur chasse par les forces de l’ordre, les centres de rétention de la région du Nord. Malgré cet ancrage dans l’actuel, un flottement temporel nous fait douter de l’époque décrite. Des éléments d’un passé plus ou moins lointain surgissent. Les véhicules aux carrosseries angulaires (opposées aux rondes en vigueur depuis vingt ans dans l’industrie automobile) proviennent des années 1950 à 1970 (la Renault 16 du commissaire, la 403 Peugeot du taxi, le bus Berliet). Sur le pare-brise de la voiture d’Yvette la boulangère, une vignette auto indique 1980, année liminaire qui clôt une époque. L’intérieur de la maison du couple Marx aux couleurs délavées, son mobilier et ses objets démodés (travailleuse en bois, téléphone bakélite noir) nous entraîne dans un passé lointain.

Les références au passé ne sont pas uniquement liées aux biens de consommation, mais aussi à la culture française et plus particulièrement à son cinéma des années 1930. La femme de Marcel Marx (André Wilms), le héros principal, se nomme Arletty (Kati Outinen, l’actrice fétiche de Kaurismäki). Comme chacun le sait, Arletty est l’actrice qui a interprété la célèbre Garance des Enfants du paradis de Marcel Carné, film mythique – entre autres – dans les pays du Nord. D’ailleurs, l’ambiance portuaire évoque aussi Quai des Brumes (Prix Louis Delluc 1938) du même Carné qui se passait au Havre. Bref, tout un ensemble de références est disséminé dans le film pour rendre un hommage au cinéma français et à son histoire. La France dans l’imaginaire étranger représente le pays de la liberté, des révolutions et des valeurs humanistes.

A l’État français xénophobe capable – par CRS interposés – de braquer une arme sur un enfant malien prenant la fuite, Kaurismäki lui oppose une France mythifiée (celle de la liberté et de la fraternité) toujours prête à combattre « les injustices faites aux innocents » comme le dit le commissaire Monet (Jean-Pierre Darroussin), un policier humaniste (« n’aimant pas les gens »), qui se refuse à cautionner les directives du ministère de l’Intérieur.

Loin des aspirations de notre époque qui place ses désirs dans la réussite sociale et la consommation effrénée, Le Havre montre des gens du peuple qui tentent du mieux possible de subsister dans des métiers peu rémunérateurs, de repousser la misère qui menace de ruiner leurs efforts. Constamment à la limite du naufrage, les exclus, les pauvres, les perdants, présentés par Kaurismäki, conservant malgré tout une dignité qui passe à travers leur habillement – vieux mais impeccable –, leur comportement généreux – également impeccable. On trouve toujours plus malheureux que soi, c’est pourquoi Marcel Marx et ses amis mettent tout en œuvre pour aider un enfant malien, Idrissa, à rejoindre sa mère de l’autre côté du Channel. Cette solidarité passera par l’organisation d’un concert de Little Bob (vieil enfant du rock havrais qui a blanchi sous le harnais). Musique et fraternité ont toujours fait bon ménage dans les films de Kaurismäki. A ce sujet, la bande musicale choisie par le cinéaste est un mélange de tango argentin, aux accents nostalgiques, de rock finlandais lorgnant vers le rock américain des origines, de chansons réalistes de Damia, qui fleurent bon les années trente.

Film d’amour, d’humour et de solidarité, ce conte social, malgré le pessimisme légendaire de Kaurismäki, saura rendre optimiste ses spectateurs.

Didier Saillier

(Janvier 2012)

Photo : André Wilms et Jean-Pierre Darroussin.

 

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