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La tournée des «Calendriers» de Robert Cottard

Le 2 mai 2019, sont parus aux Éditions de l’Olivier Les Calendriers de Robert Cottard, un ensemble de nouvelles, à caractère autobiographique, décrivant la vie de facteur dans les villages du pays de Caux, en Seine-Maritime. L’ouvrage qui a valu à son auteur le prix des postiers écrivains 2020.

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Les postiers sont des hommes de lettres, comme on le dit plaisamment, mais certains sont par ailleurs aussi des écrivains. Robert Cottard est un de ceux-là. Il a connu sur le tard les joies de la publication, à 73 ans, avec son recueil de nouvelles Les Calendriers qui a été repéré par Agnès Desarthe, une écrivaine reconnue, habitant tout comme lui, à Gonneville-la-Mallet, un bourg de 1 500 âmes. Robert Cottard est entré aux PTT en 1968, reçu premier au concours national des facteurs, et fut affecté à la poste maritime pour trier et livrer le courrier aux paquebots, dont Le France, amarrés au Havre. Cinq ans plus tard, il est muté à Criquetot-l’Esneval où il restera jusqu’à la retraite, en 2000.

C’est à Gonneville-la-Mallet, à dix kilomètres d’Étretat, que se situe sur une période d’une trentaine d’années l’action des aventures de Bob le facteur. Elles ne sont pas datées, mais le lecteur parvient à se repérer grâce à des indicateurs temporels : « après le premier choc pétrolier » (1974), « l’année de la sécheresse » (1976), « Mai 68 » (facile), « la fièvre libérale qui toucha la Poste » (1991). La plupart des scènes décrites ont lieu de novembre à décembre, la période où le facteur fait la tournée des grands ducs pour proposer le célèbre « almanach des PTT » qui est le fil directeur des quinze nouvelles. L’almanach reste une valeur sure, même si la tradition se perd, notamment en ville. Si pour les acheteurs, il a une fonction décorative avec des photographies au recto et au verso et une fonction informative (phases de la lune, heures des marées, carte du département, plan de villes…), pour le facteur, il a une fonction rémunératrice, car c’est à cette occasion qu’il reçoit ses étrennes de fin d’année.

Bob avec sa 4 L Renault ou sa C 15 Citroën, dans les années 1980, parcourt les chemins pour rejoindre une ferme où un chien peu amène, comme le bullmastiff Le Pen qui le pourchasse les crocs à l’air ou le cocker Joe qui, sous ses airs placides, lui agrippe le mollet et lui déchire le pantalon. Heureusement que les maîtres ne sont pas aussi coriaces que leur chien ! Ce sont souvent des couples d’agriculteurs hauts en couleurs qui attendent avec impatience leur facteur et son calendrier. En effet, le facteur à la campagne est une figure locale, comme le maire ou le garde champêtre, l’une des rares personnes à pénétrer au sein des maisons. Pour certains, le facteur c’est même un copain : il est comme nous, en somme ! Et le calendrier, c’est sacré.

Malheureusement, Bob n’est pas toujours récompensé à sa juste valeur, car ses usagers sont souvent un tantinet pingres, du plus modeste au plus riche, comme monsieur le châtelain qui lui offre en guise de rémunération « une pleine corbeille de marrons qui [le] glacent ». Pour le sport, on s’enquiert du prix d’achat du calendrier, mais Bob finasse pour ne jamais révéler ce secret d’État. Les habitués, tout le long de l’année, lui offrent des légumes, des pots de confiture, des croissants, tandis qu’Yvonne et Louis l’invitent à une collation, un œuf sur le plat accompagné d’un cidre maison. Il n’y a pas que des désavantages d’être facteur…

Pendant ses tournées de distribution de lettres et de journaux régionaux (Le Courrier cauchois, Paris Normandie, Le Havre libre, le Journal de Criquetot), Bob en profite pour proposer ses calendriers. Le choix de l’almanach de la poste devient un cérémonial, on sort une bouteille, souvent du calvados ou du cidre – Normandie oblige : « Un pt’tit calva pour la route, lance René en tirant du bas de son buffet une bouteille sur laquelle est écrit “Bartissol”. » Le choix du calendrier est un moment sérieux, long et difficile, mais en définitive, ce sont souvent les animaux qui ont la préférence : les chiens et les chatons gagnent haut la main devant les paysages des régions de France.

Dans son recueil, Robert Cottard nous donne à entendre une France rurale populaire à travers des mots qui fleurent bon – pour rester vague – l’« ancien temps » : le Bartissol, un apéritif aujourd’hui en perte de vitesse ; la TSF où « sur le cadran on peut encore lire des noms de stations tels que Dortmund et Hilversum » ; l’Ami 6 Citroën gardée religieusement dans un garage par Choléra, un riche rentier vivant comme un misérable : « En me désignant les poignées des portières et les accoudoirs, il précisa, non sans une pointe de fierté : “C’est les mêmes que la DS.” » Les noms de voitures jouent un rôle déterminant dans l’ambiance et colorent les époques : la R18, la Simca Aronde, la R8 Gordini, nous évoquent ce passé enfui.

L’autre apport de notre facteur lettré, c’est de rendre le charme savoureux de l’accent du pays de Caux par l’écriture phonétique : « – Et où c’est qu’il habite, vot’ biau-freï ? » ; « – On t’a pas oco vu pou l’calendrier ? » ; « – Excuse mé d’avé été un p’tieu long mais tu sais, on n’a pou’ un an ». Car Robert Cottard est friand de ce dialecte normand qu’il note religieusement dans son calepin : « S’intervalle parfois une expression en patois que je cueille avant qu’elle ne s’envole et qui fera peut-être les délices d’un philologue du xxiiie siècle. » Tous ces personnages sous la plume de Bob sont, si ce n’est sympathiques, du moins drôles ou touchants par leur histoire de vie, parfois dramatique.

Politiquement, les habitants du village sont de tendance droitière, voire d’extrême-droite. Le racisme quotidien est une évidence. Boris et Mado possèdent le portrait du maréchal Pétain en vis-à-vis du pape Jean-Paul II, tandis que Marie-Antoinette, une monarchiste convaincue, le portrait de Louis XVI. Le châtelain apostrophe à tour de bras le facteur par l’expression condescendante « mon ami ». Son ami lui propose en retour un almanach représentant les châteaux de Chambord et de Chenonceau pour lui rappeler ce « passé qu’il regrette et d’une monarchie dont il souhaite ardemment le retour […] ».

Outre les portraits de ses usagers, Bob nous présente une galerie de personnages liés au monde postal comme le vérificateur, qui contrôle la tournée et la normalisation des boîtes à lettres ; mademoiselle la receveuse qui piste les déplacements de Bob en téléphonant dans les fermes pour le remettre sur le droit chemin ; Lulu, le « Monsieur Conso », qui apprend aux facteurs à conduire mollo, tout en ressentant une dilection pour les bières allemandes, les blondes et les alcools forts. La Poste étant devenue une entreprise publique (les usagers sont devenus des clients et des « points de distribution »), il est temps que Bob tire sa révérence.

On apprend que le facteur en terrain cauchois a la terreur d’être muté pour raison disciplinaire dans un centre de tri postal de nuit, lieu de relégation, où la dépression et l’alcoolisme guettent les postiers malchanceux. Pour avoir été moi-même facteur à Paris et travaillé pendant une quinzaine d’années dans un centre de tri postal de la petite couronne, je suis surpris que ce dernier était à l’époque autant redouté : « L’enseigne “Centre de tri” en lettres de néon s’inscrivait de plus en plus souvent au plafond de mes insomnies. » Il est vrai que l’univers des facteurs et celui des agents trieurs étaient aux antipodes : les premiers s’apparentaient à des artisans, propriétaires de leur quartier de distribution et prenaient soin de leur clientèle dans l’espoir d’un retour sur investissement grâce aux calendriers de fin d’année, tandis que les seconds avaient davantage une culture ouvrière, d’usine, toujours prêts à brandir le drapeau rouge de la révolte. En revanche, ce qui faisait leur point commun était l’esthétique de l’alcool, les libations fréquentes. D’ailleurs, à la distribution, l’usage de l’alcool était davantage toléré eu égard à la froidure de l’hiver comme le rappelle notre facteur-écrivain : « Un fond, un fond… T’as vu le temps qu’il fait dehors, se défend René en lui rappelant les trois degrés au-dessous de zéro qu’affichait le thermomètre en ce matin de décembre. »

Robert Cottard ne se contente pas de raconter ses souvenirs, c’est un écrivain qui a du style : le vocabulaire est riche, l’humour est constant, son écriture métaphorique a du rythme et mêle le précieux au trivial. Pour donner un aperçu de sa prose, voici une phrase représentative : « Mermoz du pays de Caux, je vais devoir me confronter aux éléments, franchir la cordillère du père Duparc, une montée en sous-bois sur un chemin raboteux, par les fougères et les lapins qui en jaillissent, me poser en catastrophe près de l’oued qui borde la maison des Avenel en veillant à ce que mon coucou ne capote pas dans la mare. »

Chapeau Bob !

Didier Saillier

(Juin 2020)

Robert Cottard, Les Calendriers, Éditions de l’Olivier, 2019, 263 p., 17,50 €.

Photo : Almanach 1989, Jean Lavigne.

Joris-Karl Huysmans, un énervé de la Belle Époque

Au musée d’Orsay, du 26 novembre 2019 au 1er mars 2020, l’exposition « Huysmans. De Degas à Grünewald, sous le regard de Francesco Vezzoli » met au centre le chroniqueur et critique d’art Joris-Karl Huysmans. En regard de ses textes critiques, sont présentés des tableaux de l’art académique, de l’impressionnisme et du symbolisme à la peinture du xvie siècle de Matthias Grünewal.

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Joris-Karl Huysmans (1848-1907) est avant tout connu pour son roman A rebours (1884) qui met en scène un original, le duc Jean Florenas Des Esseintes. Ce dernier, retiré dans son château de Fontenay-aux-Roses, éprouve une lassitude de la vie mondaine et de la vie tout court. Cela le conduit à se réfugier dans la solitude et le recueillement, tout en se livrant à des excentricités morbides. Œuvre fin de siècle, A rebours est le bréviaire des esthètes du décadentisme, une attitude qui se traduit par le choix de l’artifice, de l’outrance et le raffinement esthétique, et qui influença la littérature et l’art à la fin du xixe siècle de manière importante.

L’exposition est structurée en trois étapes, comme l’a souhaité l’artiste italien contemporain Francesco Vezzoli, né en 1971 – qui en plus de son « regard » sur Huysmans expose également  certaines de ses propres œuvres en écho avec l’écrivain, comme par exemple sa Tortue de soirée sertie de pierres précieuses, qui fait référence à la tortue de Des Esseintes : la première étape représente un musée avec les cimaises en blanc sur lesquelles sont placées des toiles de l’art académique, ainsi que des toiles des impressionnistes ; la deuxième étape, représente, à travers son papier peint, la demeure de l’écrivain italien décadentiste Gabriele d’Annunzio : y sont accrochées des toiles de symbolistes, les « explorateurs du rêve », qu’étaient Gustave Moreau, Félicien Rolps et Odilon Redon ; la troisième étape rappelle par sa sobriété une chapelle, faisant ainsi référence à la conversion de Huysmans au catholicisme : trois crucifixions identiques de  la main de Matthias Grünewald y sont fixées.

Huysmans, gratte-papier au ministère de l’Intérieur, tempêtait contre la médiocrité de la vie quotidienne terne des petits bourgeois, dont il faisait partie et méprisait le monde moderne « peuplé d’imbéciles ». Romancier au départ naturaliste, invité dans le groupe de Médan d’Émile Zola (il publia la nouvelle Sac au dos dans le recueil collectif Les Soirées de Médan [1880]), Huysmans a commencé à publier des poèmes en prose avec Le Drageoir aux épices (1874), puis des romans naturalistes : Marthe, une histoire d’une fille (1876), Les Sœurs Vatard (1879), En ménage (1881), A vau-l’eau (1882). Huysmans pratiquait une littérature naturaliste, mais contrairement à ses compagnons qui possédaient une force vitale, Huysmans et ses personnages, portaient une impuissance d’être témoignant du quotidien de l’écrivain. Ce sont des célibataires misogynes, des petits fonctionnaires qui végètent dans la trivialité domestique et que seules des visites dans les maisons closes divertissent. Finalement vint A rebours, roman qui se veut comme une rupture avec l’esthétique naturaliste et se donne la tâche de parfaire cette vie blafarde, loin de la réalité, pour la transformer en inaction. Avant de se convertir au catholicisme, Huysmans passa brièvement par le satanisme dont témoigne son roman Là-Bas (1891). Après sa conversion, Huysmans change son regard sur les femmes : seules les saintes, dépouillées de toute féminité, et surtout la Vierge Marie, trouvent grâce à ses yeux.

Parallèlement à l’élaboration de son œuvre littéraire, Huysmans, pour qui l’art était un moyen de sublimer les bassesses de la société, écrivait depuis l’âge de 19 ans des articles sur la peinture et des recensions du Salon annuel et du Salon des artistes indépendants dans les journaux de l’époque comme Le Voltaire, La Revue illustrée, L’Écho de Paris, La Revue indépendante, L’Évolution sociale, La République des lettres. Ses premiers goûts se portèrent sur l’école hollandaise, pour des raisons en partie personnelles, car il était d’ascendance hollandaise par son père. D’une lignée de peintres flamands, il se plaisait à observer au Louvre cette peinture hollandaise dont il admirait particulièrement un de ses membres, Rembrandt.

Ce n’est qu’à partir de 1876 que Huysmans commença à s’intéresser à l’actualité artistique et à fréquenter les artistes. C’est lors de la deuxième exposition impressionniste qu’il découvrit la peinture d’Edgar Degas, l’« artiste de la commotion » : « M. Degas […] est à coup sûr, parmi les peintres qui ont suivi le mouvement naturaliste, déterminé en peinture par les impressionnistes et par Manet, celui qui est demeuré le plus original et le plus hardi » (Salon de 1879). En vis-à-vis d’extraits de textes du critique, on peut apprécier des tableaux de Degas : Portraits à la bourse (1878-1879) ; Dans un café, dit aussi L’Absinthe (1875-1876). À cette époque, la peinture qu’il célébrait devait dire le réel de façon expressive et c’est l’art moderne, par son dévoilement, qui exprimait la vérité.

De nombreux documents sont présentés liés à l’impressionnisme comme le manuscrit « Degas » (un premier jet de l’étude parue dans Certains, un recueil de ses peintres élus) ; deux lettres de Huysmans à Camille Pissarro : « Je vous envoie mon bouquin d’art par la poste. Je ne regrette qu’une chose, c’est qu’il s’arrête à 1882, car j’aurais pu sans cela dire tout le bien que je pense de votre exposition de cette année ». On voit deux toiles de Pissarro, un de ses peintres fétiches : Chemin sous-bois, en été (1877) et La Bergère dit aussi Jeune fille à la baguette ; paysanne assise (1881). Ce que Huysmans remarque en priorité dans la révolution picturale qui se joue, c’est l’importance des paysages et de la lumière : Monet avec Pissarro auraient alors résolu « les problèmes si ardus de la lumière dans la peinture ». Afin de s’en convaincre, le visiteur a la possibilité d’observer une œuvre de Claude Monet (Effet de neige à Vétheuil [1878-1879]).

L’autre intérêt de cette exposition est la prose subjective de Huysmans, moqueuse, ironique, de mauvaise foi, parfois violente, cherchant à abattre les peintres qu’il détestait. Ses bêtes noires étaient les peintres dits académiques, dont une longue liste des « artistes éreintés » écrite de sa propre main nous est montrée dans une vitrine. Parmi eux, nous trouvons William Bouguereau, Jean-Léon Gérôme et Ernest Meissonnier. Les peintres académiques sont appelés ainsi en raison de leur propension à répondre aux normes de l’académie des beaux-arts de Paris qui les adoubait, en échange de leur participation aux Salons. Les peintres académiques privilégiaient la hiérarchie des genres, c’est-à-dire les sujets historiques, religieux ou mythologiques ; ils appréciaient l’étude du nu ; leur philosophie se réduisait à l’imitation de la nature et des anciens.

Voici un florilège des attaques de Huysmans envers ses têtes de Turc : Cabanel et Gérôme peignent des « lichotteries » ; La mort de Commode (1879) de Fernand Pelez qui dépeint l’assassinat de l’empereur Commode est exécutée ainsi : « J’avais tout d’abord mal compris le sujet. Je pensais que le monsieur en caleçon de bain vert penché sur l’autre monsieur en caleçon de bain blanc était un masseur, et que la femme soulevant le rideau disait simplement “le bain est prêt”. Il paraît que le garçon de salle est un thugg, un bon étrangleur qui ne malaxe aucunement le cou de Commode pour aider à la circulation du sang ; c’est même, si j’en crois le livret, tout le contraire. Au fond, cela m’importe peu » ; Bouguereau pour La Naissance de Vénus (1879) n’est pas moins épargné : « De concert avec M. Cabanel, il [Bouguereau] a inventé la peinture gazeuse, la pièce soufflée. Ce n’est même plus de la porcelaine, c’est du léché flasque ; c’est je ne sais quoi, quelque chose comme de la chair molle de poulpe. La naissance de Vénus, étalée sur la cimaise d’une salle, est une pauvreté qui n’a pas de nom. La composition est celle de tout le monde. Une femme nue sur une coquille, au centre. Tout autour d’autres femmes s’ébattant dans des poses connues. Les têtes sont banales, ce sont ces sydonies qu’on voit tourner dans la devanture des coiffeurs ; mais ce qui est plus affligeant encore, ce sont les bustes et les jambes. Prenez la Vénus de la tête aux pieds, c’est une baudruche mal gonflée. Ni muscles, ni nerfs, ni sang. Les genoux godent, manquent d’attaches ; c’est par un miracle d’équilibre que cette malheureuse tient debout. Un coup d’épingle dans ce torse et le tout tomberait. La couleur est vile, et vil est le dessin. C’est exécuté comme pour des chromos de boîtes à dragées […] ».

Cette exposition permet au public d’accéder au Huysmans critique d’art, plutôt méconnu, qui prenait autant de plaisir à exercer l’art de l’admiration que celui de la détestation. Dans l’esprit de Huysmans, un bon tableau devait avoir une force évocatrice propre lui permettant de développer une rêverie qui menait à l’écriture d’une fiction, en germe dans l’œuvre regardée. On l’aura déjà remarqué, sa critique d’art n’était pas « objective », consistant à décrire les éléments observables, mais « subjective » dans la mesure où il animait la toile dans son imagination, faisant apparaître des détails absents, déployant une situation statique. Si le tableau était jugé mauvais, c’est-à-dire ne lui laissant pas le loisir de rêver, alors gare à sa colère ! Huysmans était incontestablement un de ces énervés qui fleurirent à la Belle Époque.

Didier Saillier

(Janvier 2020)

Photo : Joris-Karl Huysmans photographié par Frédéric Boissonnas et André Taponier, vers 1903-1905 (détail).

 

« Encre sympathique » de Patrick Modiano, une enquête métaphysique

Les romans de Patrick Modiano se suivent et se ressemblent, pourtant, depuis cinquante ans, l’écrivain parvient à livrer régulièrement un nouvel opus à partir d’un mince matériel textuel : c’est en cela que réside sa prouesse. Encre sympathique qui vient de paraître le 3 octobre 2019 confirme cette constatation.

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Dès le début de sa carrière, avec ses trois premiers romans (la trilogie de l’Occupation : La Place de l’Étoile [1968], Ronde de nuit [1969], Les Boulevards de ceinture [1972]), Modiano fut distingué comme un auteur novateur par son univers original, qui le dénotait par rapport à la production de l’époque, ainsi que par son style simple et limpide. Dès son quatrième roman, Villa triste (1975), la critique reconnut dans son écriture non seulement un style séduisant, mais un style personnel et la présence d’une atmosphère singulière. Une expression revenait fréquemment à son endroit : la « petite musique » que l’on attribuait déjà dans les années 1960 à Françoise Sagan. L’expression « petite musique » est à la fois laudative – c’est une marque stylistique – mais aussi dépréciative, elle marque une limite : il ne s’agissait pas d’une « grande » musique. Dans les années 1980, la critique insistait sur le fait que les intrigues des romans de Modiano étaient pauvres, mais que par son talent de magicien, l’auteur parvenait à capter l’attention du lecteur pour des queues de cerise, pour des mystères qui restaient non élucidés. On lâcha le mot : Modiano s’autopastichait. Cette idée fit son chemin de la fin des années 1980 au mitan des années 1990. Pendant cette période, la critique lui était favorable dans son ensemble, néanmoins des coups de griffe jalonnaient les sorties de ses livres : c’est toujours la même chose. Avec Dora Bruder (1997) – ouvrage biographique sur une adolescente fugueuse pendant l’Occupation – et le prix Nobel qui lui fut décerné en 2014, Modiano est devenu pratiquement intouchable. Les journalistes continuent à constater que ses histoires se ressemblent mais plus personne n’ose s’en offusquer.

La forme qui lui convient le mieux est le genre de la « série noire », mais sur le mode « haute littérature » (comme on dit « haute couture »). Même ses romans qui ne se présentent pas directement comme des enquêtes policières sont des recherches sur des disparus : le personnage principal tente de retrouver les traces d’une personne évanouie qu’il a jadis connue, c’est ainsi que l’on pourrait résumer le principe narratif de ses ouvrages. Avec Encre sympathique, Modiano met en scène Jean, un jeune apprenti détective, au mitan des années 1960, œuvrant pour l’agence Hutte. Celle-ci l’engage et lui confie une enquête, qui sera d’ailleurs pour lui sa première et sa dernière, faute de goût pour ce métier. Jean, muni d’un dossier bleu pâle aux informations étiques, se met à rechercher dans le quinzième arrondissement de Paris Noëlle Lefebvre, sans parvenir à retrouver sa trace. Les questions à une concierge, à un garçon de café restent sans réponse, la visite au guichet de la poste restante de la rue de la Convention pour récupérer éventuellement une lettre échoue. Et pourtant, pendant une quarantaine d’années, il poursuivra son enquête – menée par intermittence – en ignorant le motif de cette obsession. Le héros semble ne pas connaître la personne qu’il recherche, mais un sixième sens lui ordonne de persévérer dans son enquête, si ce n’est dans sa quête.

Un des points marquants de ce roman est l’assimilation du détective à la figure du psychanalyste. De nombreuses occurrences en font état : « Bien sûr, j’avais toujours eu le goût de m’introduire dans la vie des autres, par curiosité et aussi par un besoin de mieux les comprendre et de démêler les fils embrouillés de leur vie – ce qu’ils étaient souvent incapables de faire eux-mêmes parce qu’ils vivaient leur vie de trop près alors que j’avais l’avantage d’être un simple spectateur, ou plutôt un témoin, comme on dirait dans le langage judiciaire ». Le personnage-narrateur pratique la psychanalyse sauvage. Il perçoit le sens caché des mots et des discours sous le sens premier, le plus évident. Le détective pose des questions sur un ton neutre pour obtenir des réponses sincères : « J’avais posé cette question d’une voix distraite, comme si je n’attachais aucune importance. C’était une méthode que m’avait indiquée Hutte pour faire parler les gens. » D’ailleurs Hutte, lui-même, se conduit comme un psychanalyste : « […] il savait tout dès le départ, mais il n’a voulu me présenter qu’un dossier incomplet. Il avait peut-être deviné à quel point j’étais impliqué dans cette “affaire”, et il aurait pu en quelques mots m’en révéler les moindres détails et m’éclairer sur moi-même ». Le principe repose sur l’idée que la révélation n’a de valeur thérapeutique ou expérimentale que si le patient parvient à trouver le chemin de la vérité, de sa vérité par ses propres moyens. Le proverbe « l’expérience est une lanterne qui n’éclaire que celui qui la porte » en serait le résumé.

Les personnes que Jean contacte, au fur et à mesure du temps, ne lui apportent que des témoignages incomplets, parcellaires. Le lecteur ne sait jamais si les hypothèses avancées sont bien réelles et si les témoignages sont sincères. D’ailleurs le narrateur se pose explicitement cette question : « Peut-on se fier aux témoins ? Que m’avaient appris Gérard Mourade ou Françoise Steur concernant Noëlle Lefebvre qui m’aurait vraiment éclairé sur elle ? Pas grand-chose. Quelques détails décousus et contradictoires qui brouillaient tout, comme des bruits parasites à la radio qui vous empêchent d’écouter une musique ». Une telle remarque pourrait aussi bien être formulée par un historien qui préfère souvent les archives aux témoignages contingents, dans la mesure où les témoins sont sujets à l’oubli, portés éventuellement au mensonge ou à la transformation des souvenirs, processus inhérent à la perception de la mémoire. D’ailleurs la plupart des personnes rencontrées ont oublié ou ne souhaitent plus se souvenir de leur jeunesse comme le garagiste Roger Behavioure, bref compagnon de Noëlle Lefebvre : « il y a des périodes de la vie dont on ne préfère pas se souvenir… Et d’ailleurs, on finit par les oublier… Et c’est très bien comme ça… J’ai eu une jeunesse assez difficile… »

Au cours du roman, nous apprenons que le personnage, qui est devenu écrivain, écrit ce que nous lisons. Comme le temps a recouvert la mémoire des gens et du narrateur lui-même, la solution, nous dit-il, est de laisser courir sa plume sans réfléchir pour ramener du plus loin de l’oubli les souvenirs enfuis. Les personnages de Modiano s’efforcent toujours de se remémorer leur passé et parvenir à retrouver la chronologie qui se brouille, car le temps parsème sur les souvenirs de fines pellicules d’oubli. L’avantage des témoins, même s’ils ne sont pas toujours fiables, c’est qu’au cours d’une conversation un mot prononcé peut révéler un monde oublié, à la manière d’un révélateur qui laisserait apparaître l’encre invisible. Alors que Jacques B., dit « le marquis », se rappelle l’époque ou lui et Jean vivaient à Annecy, en mentionnant une « voiture décapotable », cette période remonte brusquement à la mémoire du narrateur… Modiano n’est pas si loin de la remémoration proustienne.

Même si les personnages modianesques s’efforcent de convoquer le passé disparu, le narrateur d’Encre sympathique se demande s’il convient d’accéder à toutes les réponses, au risque que « votre vie se referme comme dans un piège, dans le bruit que font les clés des cellules de prison. Ne serait-il pas préférable de laisser autour de soi des terrains vagues où l’on puisse s’échapper ? » Cette remarque s’apparente à la philosophie de Schopenhauer qui affirme que l’obtention de l’objet de ses désirs finit par mener de la complétude à l’ennui et au vide. L’œuvre entière de Modiano répond d’elle-même à la question du narrateur en ne livrant jamais complètement les réponses aux questions que les personnages et les lecteurs se posent, parce que la question est une ouverture, alors que la réponse est une clôture.

La fin du roman se termine à Rome, la ville où « rien ne change jamais », nous dit un personnage féminin exilé depuis longtemps. Rome est ainsi opposée à Paris en perpétuelle évolution. A Paris on ne reconnaît plus la ville de sa jeunesse, ce qui constitue une source de souffrance pour ceux qui sont attachés à leur passé. À la fin du livre, la narration est tenue par une femme française, une libraire, qui n’est autre que la fameuse Noëlle Lefebvre, la fille disparue et jamais réapparue. On ne saura jamais vraiment pourquoi, elle quitta Paris et la France pour s’installer très jeune à Rome. Peut-être parce que Rome ne change pas ? Dans son dernier faux roman policier, l’écrivain nous révèle que ce n’est pas le contenu du mystère qui importe, mais le mystère lui-même : cet axiome fait tout le charme des œuvres de Patrick Modiano.

Didier Saillier

(Novembre 2019)

Patrick Modiano, Encre sympathique, Gallimard, 2019, 137 p., 16 euros.

Illustration : Patrick Modiano par le dessinateur Delius.

Jean Cocteau, son étoile brille encore

A l’occasion du cinquantième anniversaire de la disparition de Jean Cocteau, le Musée des lettres et des manuscrits lui rend hommage, du 11 octobre 2013 au 23 février 2014 en présentant l’exposition « Jean Cocteau le magnifique » – petite mais dense – qui rassemble de nombreux documents : manuscrits littéraires et dessins, éditions originales, lettres autographes, affiches, photos, objets.

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Jean Cocteau (1889-1963) est un créateur exceptionnel par la diversité de ses dons. Il a marqué de son empreinte la poésie, le roman, le théâtre, le cinéma (mise en scène, scénario, dialogues), le dessin. Certains critiques ou confrères le considéraient comme un jongleur, un touche-à-tout, un illusionniste, certes doué, mais sans profondeur. Ces critiques émanèrent, dès ses débuts, des surréalistes qui l’accusèrent d’être un imitateur et non un créateur original. En fait, ils lui reprochaient implicitement de conserver son indépendance, en refusant de se placer sous la coupe d’un mouvement et d’un chef. S’il avait fait montre d’allégeance auprès d’André Breton, sans aucun doute il aurait été accueilli au sein du groupe. Notons que le néologisme « surréalisme » a été inventé par Apollinaire pour qualifier le ballet Parade (1917), écrit par Cocteau, composé par Erik Satie et décoré par Picasso. Toujours comparé à la « famille » surréaliste réputée authentique, il réplique : « On me jette sans cesse Aragon dans les jambes, mais Aragon, c’est une autre famille. Ma famille est celle des sans-famille. C’est la bohème pouilleuse des bohémiens, le luxe royal de la roulotte. »

Le nomadisme de Cocteau le fait refuser de se cantonner dans un milieu, dans un groupe, dans une « famille ». Néanmoins, il n’est pas un être solitaire, enfermé dans sa tour d’ivoire. Au contraire, il accueille dans son orbite tous les talents de son époque quelle que soit l’orientation artistique. Ce n’est pas un hasard s’il est à l’origine de pièces de théâtre, de ballets, de films, œuvres collectives qui nécessitent l’apport de multiples talents. Le contact intellectuel lui est indispensable pour expulser son monde intérieur. En retour, grâce à ses conseils, à son regard bienveillant, ses amis livrent à ses côtés le meilleur d’eux-mêmes. Son côté fraternel le porte à soutenir des artistes chez qui il perçoit le talent. Ainsi il a révélé ou aidé Jean Genet, Violette Leduc, François Truffaut.

Issu de la grande bourgeoisie – enfant, il vivait dans un hôtel particulier parisien –, Cocteau fréquente très tôt les salons littéraires, notamment celui de Marie Scheikévitch qui reçoit Marcel Proust, Reynaldo Hahn, Lucien Daudet, Jacques-Emile Blanche… Au début du xxe siècle, il est un mondain, comme son illustre ami Proust, et publie, dès 20 ans, des poèmes jugés par la suite trop dans l’esprit Belle-Epoque. Elève médiocre, il manque son bac deux fois et se lance dans l’écriture. Fasciné par les ballets russes de Serge de Diaghilev, il devient un artiste « moderne » en écrivant le livret de Parade pour « étonner » l’impresario russe. Dans les années d’après guerre, il passe de la mondanité des salons à la fréquentation, dans les cafés et cabarets, de l’« esprit nouveau » en les personnes de Max Jacob, Erik Satie, Picasso, Darius Milhaud, Raoul Dufy, Coco Chanel, Igor Stravinsky, artistes avec lesquels il collabora.

En 1919, il fait une rencontre déterminante, celle de Raymond Radiguet, poète et romancier, qui meurt quatre ans plus tard, à l’âge de 20 ans. Cocteau encourage le jeune homme, et ce dernier écrit deux romans Le Diable au corps et Le Bal du comte d’Orgel. Cocteau renouvellera cette complicité artistique et privée à plusieurs reprises au cours de son existence, notamment, à partir de 1937, avec le comédien Jean Marais à qui il offrira ses plus grands rôles au cinéma : L’Eternel retour, réalisé par Jean Delannoy, La Belle et la Bête, Orphée, Les Parents terribles, réalisés par Cocteau lui-même.

Malgré la fréquentation de divers milieux, il conserve une unique ambition : imprégner de poésie l’ensemble de son travail qu’il n’hésite pas à classifier ainsi : poésie de roman, poésie critique, poésie de théâtre, poésie graphique, poésie cinématographique. Que signifie la poésie ? Difficilement définissable, on peut indiquer qu’elle advient à l’occasion du surgissement de l’inattendu, de l’affrontement de réalités contraires, d’une dérive de sens, de l’apparition d’un monde inconnu surgi du quotidien. On peut assimiler ce phénomène au « sous-texte » théâtral, exprimé par l’acteur ou par la mise en scène, qui laisse percevoir une autre dimension derrière le texte explicite.

Si l’on en croit les commissaires de l’exposition, Pascal Fulacher et Dominique Marny, la petite-nièce du poète, Cocteau avait l’« aptitude à s’évader du monde réel afin d’en fabriquer un autre… à la hauteur de ses rêves. » Aptitude que l’on peut mettre en parallèle avec l’événement capital de sa jeune vie : le suicide inexpliqué de son père. Retrouver le monde de l’enfance d’avant la perte tel a été son projet de vie. Cocteau un grand enfant ? On peut le penser lui qui écrivit : « Perdre l’enfance, c’est perdre tout. C’est douter. C’est regarder les choses à travers une brume déformante de préjugés, de scepticisme. » (Le Foyer des artistes). Alors que la plupart des adultes se satisfont d’être des adultes, Cocteau cherche à retrouver la naïveté de l’enfance pour se livrer à ces jeux que sont l’écriture et le dessin.

Une des figures de sa poésie personnelle est représentée par les miroirs, frontières qui permettent d’accéder au surnaturel. Scène que l’on retrouve dans le film Orphée (1950). On peut citer une célèbre phrase du film à leur propos : « Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu avant de renvoyer une image. » Critique, en forme de jeu de mots, de la maladresse des miroirs qui n’ont aucun égard pour celui qui s’observe. L’obsession du miroir a fait irruption dans la propre vie de Cocteau lorsque, en 1963, ne supportant plus de voir son visage vieilli, il recourut à la chirurgie esthétique, acte qui sera à l’origine de sa dernière crise cardiaque fatale, révèle son biographe Claude Arnaud*.

Cette exposition, organisée dans une large salle, décrit – dans les ordres à la fois chronologique et thématique – l’évolution du poète, ses rencontres, ses amours, les circonstances qui prévalurent à l’éclosion de certains de ses écrits (Opium), et montre les différents documents liés aux diverses étapes de ses œuvres : manuscrits autographes, épreuves corrigées de sa main, éditions originales. Il est émouvant de voir les cahiers d’écolier petit format, sur lesquels il couchait ses poèmes, ses pièces de théâtre, et de lire les lettres originales envoyées à des correspondants célèbres, signées de sa marque personnelle, une étoile, emblème de son désir d’atteindre l’univers extérieur et de se propulser en dehors de lui-même.

Didier Saillier

(Décembre 2013)

* Claude Arnaud, Jean Cocteau, Gallimard, coll. « Biographies », 2003.

Raymond Roussel, un soleil froid

Au palais de Tokyo est programmée du 27 février au 20 mai 2013 une série d’expositions d’artistes contemporains, nommée « Soleil froid », qui « explore la surface d’un monde étrange ». « Nouvelles impressions de Raymond Roussel » n’est pas la moins étrange.

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L’écrivain Raymond Roussel (1877-1933) est un personnage tout droit sorti de la Belle Époque, excentrique dans son mode de vie, élégant dandy qui se refusait toutefois à toute mondanité, héritier d’une fortune colossale, il l’investit dans sa passion pour l’écriture en se résignant à la publication à compte d’auteur, faute de trouver un éditeur. Ses ouvrages étranges, dont les plus connus ont pour titres Impressions d’Afrique (1910) et Locus Solus (1914), furent ignorés par le grand public. Néanmoins il influença les cercles littéraires et artistiques qui se revendiquèrent de lui, le considérant comme un précurseur du modernisme. Ainsi les surréalistes le défendirent lors des représentations tumultueuses de ses pièces théâtrales, tandis que des artistes comme Marcel Duchamp et Salvador Dali avouèrent que, sans lui, leur œuvre n’aurait pas été la même. Par la suite, tout au long du vingtième siècle, des écoles, des groupes littéraires, tels que le Nouveau Roman (Alain Robbe-Grillet) et l’Oulipo (Georges Perec), mais aussi des intellectuels (Michel Foucault) lui consacrèrent des travaux. Michel Leiris, un ancien surréaliste, fut tout au long de son existence un de ses admirateurs les plus fervents et lui consacra de nombreux textes qui furent réunis sous le titre, en 1998, Roussel & Co. Les écrits de Raymond Roussel, ses méthodes (une littérature fondée sur le calembour et la contrainte littéraire dont Oulipo reprit les procédés) ont irrigué toute la littérature de recherche.

L’écriture de cet écrivain produit des images chez le lecteur. C’est à partir de ce constat que l’exposition s’est construite en associant les « images » de Roussel à celles de plasticiens qui, en retour, ont pris pour modèles ses ouvrages pourvoyeurs de scènes baroques. Dévoiler l’influence évidente ou diffuse de l’écrivain sur les artistes, tel en est le principe. En marge de cette confrontation, une partie du parcours évoque la biographie de l’écrivain et ses goûts esthétiques particuliers.

Dans les premières salles, sont présentés des objets de sa collection personnelle pour lesquels il éprouvait un intérêt obsessionnel. Ainsi on y voit une série de dessins spirites, du dramaturge Victorien Sardou, produits sous la « dictée » de Mozart. On comprend que ces dessins minutieux, représentant des demeures célestes aux architectures imaginaires ornementées de fleurs, de plantes, de rosaces, évoquent pour Roussel l’idéal : un monde merveilleux sans référence à la réalité. Pour lui, l’œuvre littéraire doit répondre à un impératif : « rien de réel ne doit entrer ». Cette affirmation laisse percer un désarroi devant l’existence qui ne répond pas à ses attentes. L’élaboration de créations chimériques vient ainsi rectifier les carences du monde. Son ambition – ou son symptôme – est de se construire un monde à soi, étranger à la réalité. Lecteur passionné de Jules Verne, il apparaît comme un personnage créé par ce dernier : un homme qui dépasse les limites pour atteindre l’inconnu. Refusant la vie sociale, il se réfugia dans ses créations étonnantes qui étaient pour lui sa réalité.

Un objet insolite est placé dans une vitrine : une boîte en verre, en forme d’étoile, contenant un biscuit de la même forme, en souvenir d’un petit-déjeuner pris à l’Observatoire de Juvisy-sur-Orge, le 23 juillet 1923, avec Camille Flammarion. Ce célèbre astronome, vulgarisateur à succès de sa science, qui ressemblait aux personnages démesurés des romans de Jules Verne, entreprit des ascensions en ballon et considérait le spiritisme comme une science. Toutes les personnalités pour qui Roussel débordait d’admiration étaient des aventuriers de l’impossible, des découvreurs d’univers parallèles. Support de la mémoire, cette petite étoile en biscuit conservée religieusement était un témoin de ce moment si intensément vécu. Ses admirations extrêmes se vivaient sur le mode fétichiste, par le truchement d’objets ou d’œuvres d’art qui se substituent à l’humain divinisé. Pierre Loti fut une autre de ses idoles (en témoigne la correspondance présentée) qui le mena à Tahiti, au cours de son tour du monde, pour mettre ses pas dans ceux de l’écrivain-voyageur. Dans Comment j’ai écrit certains de mes livres (1935), Roussel avoue que ses nombreux voyages ne lui furent d’aucune utilité pour écrire ses livres. Ce qu’il résume par cette réflexion : « chez moi l’imagination est tout ».

Son nom est devenu le signe de ralliement des novateurs : une revue (1961-1962), animée par des écrivains américains dont Harry Mathews, le futur oulipien, porta le nom de Locus Solus en hommage à son auteur ; des films furent réalisés à partir de ses textes (Salvador Dali s’inspirant de La Vue, Jean-Christophe Averty adapta Impressions d’Afrique en vidéo).

Si les jeunes créateurs prennent encore aujourd’hui Roussel au sérieux, néanmoins certaines œuvres d’artistes contemporains exposées ont un lien si ténu avec leur modèle, que les visiteurs parviennent difficilement à saisir où se situe la référence rousselienne. D’autres sont plus explicites comme celle de Joseph Cornell (1903-1972) qui sacrifie au culte du souvenir d’enfance, à la manière de son inspirateur. Sa « Blue Sand Box », qui réunit dans une boîte des objets ayant une forte résonance intime, pourrait s’insérer dans la collection de l’écrivain.

L’aventure la plus extraordinaire autour de Raymond Roussel provient du plasticien Jean-Michel Othoniel qui – autre grand obsessionnel – s’escrima à retrouver la maison Locus Solus, reproduite sur une photo trouvée dans les archives de l’écrivain, ouvertes en 1989. En passant une petite annonce dans le journal Le Parisien, Othoniel réussit à entrer en contact avec les nouveaux propriétaires de la maison, située à Montmorency dans le Val d’Oise. De cette aventure est restée un témoignage, des photographies et la satisfaction d’avoir rendu bien réel le monde imaginaire de Raymond Roussel.

Bien qu’exigeante et parfois aride, cette exposition intéressera les admirateurs de l’écrivain comme les curieux qui, une pierre deux coups, feront à la fois sa découverte et celle des nouvelles tendances de l’art contemporain.

Didier Saillier

(Mars 2013)

Photo : La femme invisible, à la mémoire de Raymond Roussel. Tableau peint par la machine de Louise Montalescot.

Patrick Modiano, le jeune homme de la littérature française

L’ouvrage de Denis Cosnard (Dans la peau de Patrick Modiano, Fayard, 283 p.,       19 €) nous donne une bonne occasion pour évoquer l’écrivain français qui passionne ses aficionados.

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Patrick Modiano est un écrivain qui intrigue. Depuis presque ses débuts, il s’est attaché un public fidèle qui attend la sortie de ses ouvrages avec impatience.

Ce rapport intime avec ses lecteurs a plusieurs origines. Tout d’abord, il est lié à sa personnalité. Dans leur imaginaire, il est un auteur réservé, ayant peu d’intérêt pour le temps présent et pour l’agitation du monde. Il est à la fois secret, refusant les séances de signature, les rencontres publiques, et ponctuellement médiatique en accordant des entretiens à la télévision, à la radio et dans la presse, à l’occasion d’une publication. On peut dire que Modiano « fait le spectacle » malgré lui. En effet – notamment dans les célèbres émissions de Bernard Pivot  – son comportement malaisé, ses balbutiements, ses circonvolutions langagières sont devenus légendaires. Il représente, par excellence, l’écrivain solitaire marchant dans les rues de Paris à la recherche des traces du passé. D’ailleurs, cette image d’homme de grande taille, mélancolique, vêtu d’un imperméable de détective, est reproduite invariablement sur les photos des magazines et dans la chanson de Vincent Delerme, « Le baiser Modiano ».

L’autre aspect qui concourt à l’entourer d’une aura est l’œuvre elle-même. Lorsque cette dernière est évoquée, vient la remarque qu’il écrirait sans cesse le même livre. Il est juste d’affirmer que des thèmes et des figures reviennent de livre en livre : les numéros de téléphone à l’ancienne (Turbigo 24-36) ; les noms des personnages à consonance étrangère ; les troubles de l’identité, la panique et l’angoisse éprouvés par les protagonistes ; la période de l’Occupation (ultra présente dans ses trois premiers ouvrages et en mode mineur dans les autres).

Un modèle narratif marque son œuvre. Un personnage d’une vingtaine d’années rencontre des adultes qui le prennent en amitié. Impliqués dans des affaires louches, ces derniers l’entraînent dans leurs trafics, un peu malgré lui. Les héros sont jeunes (naïfs et purs) et se confrontent au monde des adultes (calculateur et malhonnête) et, à leur contact, perdent de leur innocence. La jeunesse perdue (dans les deux sens du terme : égarée et gaspillée) est, en effet, le grand thème qui parcourt son œuvre.

La forte ressemblance qui unit les jeunes héros au romancier laisse planer le doute que les fictions décrites sont peut-être le décalque de son existence. Dans le monde littéraire, Modiano a représenté jusqu’à aujourd’hui la figure du jeune homme, timide et tourmenté.

Dans l’esprit des critiques littéraires, Modiano est devenu, depuis surtout Un pedigree, paru en 2005, un des plus grands écrivains français de notre temps. Pourtant sa renommée n’a pas toujours été aussi criante. Dans les années 1970 à 1990, de Villa triste (1975) à chien de printemps (1993), certains critiques minoraient son importance dans le champ littéraire. On parlait de « petite musique » pour qualifier son écriture, ce qui sous-entendait qu’il était incapable de composer de la « grande musique ». Tout au plus, il était un petit-maître parfait dans le genre mineur. Pour ses détracteurs, Patrick Modiano manquait d’inventivité, incapable de se renouveler et de surprendre. Depuis Dora Bruder (1997), non seulement on ne lui reproche plus d’écrire le même livre, mais on s’extasie sur la permanence de son écriture et des variations incessantes autour de quelques thèmes qu’il ne cesse de raviver. Tous les articles consacrés à ses derniers ouvrages, notamment, L’Horizon, sorti en février 2010, sont plus qu’élogieux. Est-ce à dire qu’il est devenu une institution ?

Outre la critique journalistique, Patrick Modiano est, depuis longtemps, un des auteurs français à qui l’Université consacre des études critiques, des articles, des mémoires et des thèses. Mais, jusqu’à présent aucune biographie n’avait été écrite sur lui. Avec l’ouvrage du journaliste Denis Cosnard qui vient de sortir en janvier, c’est chose faite.

Dans la peau de Patrick Modiano a pour particularité de mettre à jour les « secrets » que l’auteur s’est plu à dissimuler au cours de ces quarante-trois années d’écriture. Denis Cosnard a réussi, en recoupant ses informations, à identifier le nom réel des personnages. Certaines affaires qui ont défrayé la chronique en leur temps (le rapt du petit Eric Peugeot, le scandale Profumo-Keller) ont été introduites par Modiano dans ses fictions, sans que le lecteur s’en aperçoive. La fine « radiographie » de Denis Cosnard (selon son propre terme) a permis de les révéler. On constate que la plupart des histoires narrées  –  où les disparitions des personnages sont fréquentes  –  renvoient à la biographie même de l’écrivain, ce que l’on soupçonnait déjà, mais sans parvenir à répondre à nos interrogations. Son obsession de la disparition et de sa volonté de faire resurgir les traces du passé son liés, en dernière instance, à la mort de son frère Rudy, décédé à l’âge de dix ans. Pendant quelques années, il affirmait même, – notamment sur les quatrièmes de couverture et dans les entretiens –  qu’il était né en 1947, date de naissance de son frère. Toute son œuvre n’aura été, mais de manière cryptée, qu’une volonté de redonner vie à son frère. Modiano a avoué, dès ses débuts qu’il se constituait une mémoire à partir de celle des autres, comme si sa propre vie n’avait que peu d’intérêt comparé à sa préhistoire (l’année de sa naissance – 1945 – n’est, bien évidemment, pas anodine). Ce sentiment d’être arrivé « après la bataille » provient d’un défaut de transmission parentale. Les énigmes liées à la période de l’Occupation ont engendré, chez l’enfant, un malaise qui l’a mené à se créer des racines réelles et imaginaires. De ce manque est né un écrivain.

Pour les lecteurs assidus de Patrick Modiano, les événements que Denis Costard relate ne sont pas tous des révélations. Mais il a su donner une vue d’ensemble du spectre modianien. Comme un détective, il a mis ses pas dans ceux de Modiano, en identifiant les sources du romancier et en consultant, comme lui, les archives relatives au passé trouble de son père pendant les années de guerre. L’autre apport est d’avoir interrogé ceux qui l’ont connu, permettant ainsi de combler les blancs de certaines périodes relativement méconnues comme celle –  les années 1960  –  où il écrivait des chansons pour les « yéyés » (« Etonnez-moi Benoît » pour Françoise Hardy).

L’ouvrage de Denis Cosnard, unique en son genre, mi-biographie mi-étude critique, se révèlera un instrument précieux pour les « Modianiens » qui, grâce à lui, redécouvriront l’œuvre sous un jour nouveau.

Didier Saillier

(Février 2011)

Photo : Olivier Roller.