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Journal d’une vacance

En juin 1996, je décidai d’entreprendre un pèlerinage dans la ville de ma naissance, Dieppe, en Seine-Maritime. Pendant quatre jours, j’ai arpenté les rues et me suis livré à des réflexions dans le seul journal que je n’ai jamais tenu dans ma vie.

*

Dans le train (lundi 24 juin 1996)

Ceux qui écrivent sont ceux qui osent ou ont le courage de noter leurs idées et leurs pensées, ce qui passe à la frontière de leur conscience. Si je ne m’endormais pas, je noircirais des feuilles. Mais toute pensée n’est pas toujours à la hauteur de ce qu’on attend d’un écrit accompli, d’un intérêt certain. S’il suffisait de prendre en note ce qui passe à l’esprit, l’humanité entière écrirait. Peut-être que les écrivains sont ceux qui pensent que leurs pensées, même les plus minimes, méritent d’être fixées, alors que chez le commun des mortels, les pensées s’enfuient sitôt entraperçues. L’écrivain fait d’une ébauche de pensée une pensée développée et n’accepte pas d’interrompre le processus de la pensée. Chaque écrivain (peut-être davantage les poètes) est à l’écoute de lui-même pour recueillir le contenu de sa pensée, développée dans un second temps par l’écriture elle-même qui donne l’envol à des bribes encore informes (dynamique propre du processus d’écriture).

Ce phénomène de l’écriture s’apparente à celui des rêves. Les rêves qui viennent me visiter ne peuvent au réveil se fixer dans ma conscience et ceux qui demeurent au sortir du réveil s’échappent rapidement hors du conscient, faute d’avoir été immédiatement notés. La paresse dont je tiens responsable mon manque d’activité créatrice littéraire s’apparente à la flemme que je mets à noter le contenu de mes rêves. Cette paresse, dans les deux cas, n’est-elle pas appelée par la psychanalyse résistance ? Ceux qui n’écrivent pas, alors qu’il leur semble avoir des prédispositions, n’ont-ils pas, tout simplement, peur de connaître véritablement leur intériorité ? Michel Leiris écrivait pour mieux se connaître (tout comme Patrick Modiano qui le déclare dans ses entretiens), c’est pour cela que la lecture de ses livres peut donner l’impression d’assister à un exhibitionnisme. Mais son programme : « tout dire » n’est-il pas en fait une méthode pour parvenir à écrire à la manière des Oulipiens[1] qui se donnent des contraintes d’écriture ? « Tout dire » deviendrait une béquille à des fins de création et serait éloigné de l’ambition affirmée d’être authentiquement sincère.

La lecture du Journal de Michel Leiris m’incite à en tenir un également, au moins le temps de ce séjour. Le journal est un moyen d’entrer en littérature pour celui qui ne parvient à écrire. Le journal, genre bâtard (pense-bête, réflexions décousues, notations diverses, relations événementielles, etc.), permet d’accueillir tout ce qui traîne à la portée du conscient. Le journal qui n’a pas besoin d’une forme s’apparente, en définitive, à une poubelle. Le journal est, en y réfléchissant, assez proche aussi de la psychanalyse : qu’importe la forme, pourvu que ce soit sincère et vécu dans l’instant.

La côte de Rouen (mardi 25 juin 1996)

Si j’ai peu de souvenirs de mon enfance, à part des réminiscences (« ça me dit quelque chose ») c’est que depuis mes premières années, j’ai l’impression d’être dans un rêve, le mien ou celui d’un autre. Le réel ne parvenait pas à me percuter de plein fouet. J’étais toujours dans la transparence des choses jamais dans leur irréductible présence. Aujourd’hui, autant dire que cela n’a pas changé, seule la conscience relève cet état. Le réel, pour moi, est à l’image de la brume sur la plage de galets produite par la chaleur.

À la recherche de souvenirs, ce matin, je décide de tenter de retrouver l’immeuble où j’ai habité. Un panneau indicateur éveille mes souvenirs : Janval. Janval est un quartier sur les hauteurs de Dieppe où sont regroupés des blocs d’immeubles séparés par la route qui mène à Rouen. Du centre-ville, je suis l’indication et m’engage dans la fameuse « côte de Rouen » comme l’appelaient mes parents et les Dieppois d’origine. En réalité, elle se nomme avenue Gambetta. C’est une avenue longue de cinq cents mètres à fort pourcentage. Mon père, racontait-il, la gravissait à vélo comme s’il s’était agi du Galibier : en mélangeant la puissance et la souplesse.

C’est sur cette route que je conduisais la 2 CV paternelle, dès l’âge de cinq ans, lorsque ma mère était absente. Mon père me confiait le volant en me plaçant sur le rebord de son siège. Plus tard, je le maintiendrai de la place du passager, pourtant nommée la « place du mort ». On pourrait s’étonner du manque de prudence de la part de mon père, mais jadis, la sécurité n’était pas encore une obsession et la ceinture était considérée comme un objet de luxe, voire inutile. Néanmoins, il faut admettre que la plupart des parents, déjà à cette époque, installaient par précaution leurs enfants sur la banquette arrière. Mon père, en original, avait un autre point de vue et préférait m’avoir à ses côtés. Laisser conduire son fils en bas âge devait être jugé par ma mère ou l’entourage comme une pure folie, cependant il aimait, je crois bien, les informer du prodige dont il était l’instigateur. Quelques années plus tard, montant en gamme, je conduisais l’Ami 6 break, un bolide…

Une fois, nous remontions « la côte de Rouen » lorsque nous rejoignîmes un autobus qui avançait poussivement. Derrière la grande baie vitrée, nous reconnûmes un jeune voisin qui observait la scène avec étonnement. Mon père s’amusait de cette situation et désignait des mains son fils comme un surdoué de la conduite. Je lui demandai de reprendre immédiatement le volant de la 2 CV. Cette situation me gênait : ce jeu entre mon père et moi ne souffrait pas de témoin.

A vingt ans, j’obtenais mon permis de conduire, haut la main, en neuf jours, code de la route et conduite comprise. Tout le monde s’étonnait avec quelle facilité j’avais passé l’épreuve du feu. Que voulez-vous, j’avais quinze ans de pratique !

L’immeuble Poitou (mardi 25 juin 1996 – suite)

En remontant à pied l’avenue Gambetta, j’essayais de convoquer des souvenirs. J’avais la sensation de ne pas être totalement en pays étranger, sans pour autant reconnaître formellement un aspect précis de cette avenue. Arrivé au sommet de l’avenue, je vois sur la droite une série d’immeubles conçus sur le même modèle, ce que l’on appelle usuellement une cité. Chaque immeuble est baptisé d’un nom de région de France. C’est alors que me revient à l’esprit le nom de notre bâtiment : Poitou. Quel étonnement mes parents avaient dû ressentir en découvrant, en 1962, lors de leur première visite, le nom « Poitou » qui les reliait à leur ancienne vie quittée en 1957.

La rue Camille-Coche (ancien maire de Dieppe m’apprend, ce jour-là, la plaque de rue), en revanche, n’avait jamais fait un détour du côté de l’oubli. C’était le seul élément avéré que je possédais en plus d’un souvenir plus ou moins vague de la forme de l’immeuble (long d’une cinquantaine de mètres pour une hauteur de cinq étages). L’expression « immeuble Poitou » me revenait maintenant à la mémoire, cela faisait une information de plus. Mes allers et venues ne me permirent pas de découvrir l’immeuble Poitou. Toutes les autres régions défilaient : Bourgogne, Auvergne, Provence, Languedoc, Picardie, Champagne, Normandie… sauf le Poitou. L’avait-on débaptisé, rasé ? Les autochtones commençaient à me regarder d’un drôle d’air : que faisait cet individu douteux avec un petit sac à dos. C’est louche tout ça. Allais-je me faire lyncher par les habitants de mon ancien quartier qui, pour la plupart, étaient nouvellement arrivés, c’est-à-dire après mon départ. Ah ces nouveaux qui ne savent pas rester à leur place ! Finalement, j’ai eu un éclair de génie : l’arrière de « mon » immeuble avait une vue imprenable sur le mur de la caserne Duquesne dévolue à l’enseignement des femmes soldates[2]. Je me souviens encore des défilés avec musique et tout le tremblement que je ne voyais pas faute d’habiter à un autre étage que le premier qui offrait une vue sur le haut du mur. En montant sur une chaise, je pouvais voir certains gestes et les couvre-chefs des soldates. La caserne était située sur la gauche de l’avenue, non pas sur la droite où j’essayais de retrouver en vain l’immeuble disparu. De l’autre côté de l’avenue, une autre cité du même type, mais beaucoup plus petite me faisait face. En me repérant sur la caserne, je ne pouvais pas me tromper. La cité était bordée de petites maisons individuelles avec jardin. L’immeuble portait toujours son nom. La réalité coïncidait avec mes souvenirs qui se précisaient à mesure que je marchais. Devant l’immeuble, une petite rue ne prenait réellement jamais fin du fait qu’un petit rond-point invitait les véhicules à repasser en sens inverse. C’est dans cette rue que je roulais avec ma première bicyclette. Pour donner l’illusion de posséder un moteur, mes camarades de jeux et moi-même installions une carte à jouer, maintenue par une épingle à linge, qui frottait sur les rayons. Les premières minutes d’utilisation, le moteur montrait sa puissance. Au fil des passages, le moteur s’essoufflait et devenait, sinon inaudible, du moins insuffisamment bruyant à nos oreilles.

Les paniers de basket étaient toujours présents, en revanche, le grillage qui entourait l’aire de jeu avait disparu. Cette cour grillagée avait des allures de playground des villes américaines où les adolescents peuvent jouer en pleine ville sans gêner la circulation. Autre modification, une série de jeux (balançoires de style rodéo) avaient été installés. Derrière l’immeuble (face à l’ex-caserne qui n’appartient plus aujourd’hui au ministère de la Défense mais à celui des Affaires sociales), la rue où, un matin avant de monter dans la voiture d’une voisine, la femme d’un juge d’instruction, je regardais l’eau s’écouler dans le caniveau qui débordait un jour de grande pluie, comme il en existe en Normandie. C’est dans cette rue aussi que ma sœur m’avait photographié, revêtu de ma panoplie de Zorro que j’avais eu pour Noël.

Après avoir tourné autour de l’immeuble, j’ai repris le chemin du centre-ville, davantage touristique que ce quartier aux immeubles construits sur le même modèle comme il en était nés en quantité dans les années 1950 et 1960.

L’œuf dur (jeudi 27 juin 1996)

Une des activités de mon père, qui demandaient sinon un cérémonial du moins une grande technicité, était la cuisson des œufs à la coque. Il ne se chargeait pas des diverses manipulations que nécessite la chose (faire chauffer de l’eau, mettre les œufs dans la casserole quand l’eau commence à bouillir), en revanche, c’est lui qui, montre en main, interrompait la fin de cuisson. Ce n’était pas nécessairement lui qui tournait le bouton de la gazinière, pas plus lui qui versait l’eau de la casserole dans l’évier, en revanche c’est lui qui ordonnait la cessation immédiate de la cuisson.

Debout devant la gazinière, il surveillait à la fois la casserole et sa montre, travail qui requérait toute son attention. Ses yeux passaient de l’un à l’autre avec maestria. L’opération était chargée d’une haute importance que tous les membres de la famille jugeaient comme telle, même si cela pouvait amuser ma sœur et moi-même. Bien que mes parents aimassent cuire les œufs de cette façon, le résultat n’était jamais à la hauteur des espérances et de l’énergie déployée. En effet, mon père distrait sur la fin de la cuisson laissait passer de quelques secondes les cinq minutes adéquates pour obtenir un œuf à la coque idéal : le blanc ferme et le jaune liquide.

Alors, la panique s’emparait de mon père, ses bras se levaient dans un stop ! horrifié. Ma mère se précipitait en direction de la casserole et la retirait précipitamment. Dans d’autres cas, mon père, ayant parfaitement rempli sa mission, avertissait à la seconde S la fin de cuisson, alors que ma mère, occupée par une autre tâche, ne parvenait pas à atteindre la casserole à la seconde précise. Mon père levait encore les bras au ciel en reprochant à ma mère de n’avoir pas eu les réflexes aiguisés.

Un observateur extérieur aurait certainement jugé cette scène complètement loufoque, ce qu’elle était en vérité. Mon père avait le don de transformer les choses simples en de véritables opérations de commando. La simplicité ne pouvait lui convenir, étant probablement assimilée à l’ennui. L’exceptionnel, les catastrophes, étaient par contre objet de toutes ses attentions.

Journal fictif (jeudi 27 juin 1996 – suite)

Lundi : rien.

Mardi : toujours rien.

Mercredi : un semblant de présence. Fausse alerte. Non, rien.

Jeudi : décide de me lever. Courage. Les décisions importantes doivent être un jour prises. Mes muscles frémissent, la machine tente de se mouvoir. Les forces me manquent, je décide de remettre à une date ultérieure une telle folie.

Vendredi : nouvelle tentative pour me lever. Cette fois j’ai réuni tout mon courage, toutes mes forces, toute ma concentration, ça devrait réussir. Mes muscles tremblent, une jambe bouge (la droite, je crois), puis l’autre. Mes bras sont plus longs à se dérouiller, mais ils répondent à l’injonction (ma pensée est puissante, je le sens). Le plus dur reste à faire : lever le buste à 90°. Heureusement, les abdominaux longtemps entraînés répondent à l’appel, braves abdominaux, je savais que ces longues heures d’entraînement, au temps de ma splendeur, n’avaient pas été vaines. Le corps entier enfin se lève à la verticale. Quelques pas dans la chambre me rassurent sur la motricité de mes jambes. Tout fonctionne, même après un temps si long d’inactivité. Les volets sont fermés, seuls des rayons de soleil se projettent sur le mur, qui ajoutent des rayures verticales au papier peint rayé.

Après avoir ouvert les volets métalliques, le soleil entre sans plus d’obstacle. Le soleil m’éblouit. A tâtons, en fermant les yeux, je cherche mes lunettes de soleil que je me souviens avoir rangées dans le tiroir de la commode. Les lunettes ajustées, la lumière devient supportable (enfin juste supportable). Les arbres, les fleurs, l’herbe me donnent envie de marcher. L’escalier en colimaçon me mène à l’extérieur. La descente se passe dans les meilleures conditions. Même le virage de l’escalier se négocie en souplesse. Je m’étonne de ma témérité.

Dans le parc, tout est calme malgré le chant des oiseaux qui ne respectent rien, pas même mon besoin de silence. Avec intrépidité, je décide d’accomplir un tour de parc (enfin de jardin) comme un aventurier qui se lancerait dans la jungle. En dix minutes et trente secondes, le tour est bouclé (je l’ai vérifié sur ma montre-bracelet : une suisse, c’est vous dire la haute précision). Satisfait, je décide de parcourir un second tour qui sera peut-être deuxième si je décide d’en faire un troisième. Il ne faut exclure aucune possibilité. Au second tour (oui second car il se révélera que le tour sera le dernier : il ne faut pas abuser le premier jour), au second tour, donc, je ne suis pas épuisé, non, on ne peut le dire, mais fatigué, modérément fatigué, oui, on peut le dire.

Je décide la mort dans l’âme d’avorter cette promenade. Prudence, prudence, me disait ma mère, j’ai retenu la leçon. Ma mère savait de quoi elle parlait, elle n’avait jamais quitté son quartier, sauf une fois pour se rendre dans le quartier voisin pour une raison qui m’est toujours restée inconnue. C’est devenu le secret de ma mère : il faut savoir respecter les secrets des autres. Je monte l’escalier. L’effet est différent dans ce sens, je ne reconnais plus mon environnement et m’interroge si cet escalier est bien le même et non celui d’une autre maison. Avec ma chance, ça serait le bouquet ! finir une journée si pleine par une aventure qui pourrait se révéler dramatique. Mais non, l’escalier était bien celui que j’avais emprunté pour descendre ; la chambre est bien la même (lit, commode, papier peint rayé), seules les zébrures du soleil ont disparu avec son couché. Si le soleil s’est endormi, il n’y a aucune raison pour que je ne lui emboîte pas le pas. Harassé par une telle journée, je m’endors dans la seconde, je le sais car j’ai chronométré avec ma montre suisse extrêmement précise (celle que j’avais pour faire le tour du parc pour ceux qui ne suivraient pas).

Samedi : l’idée de me lever est insupportable. Aujourd’hui, je sais que les forces me manqueraient. Hier, pourtant, si en forme. Étrange. L’effort a-t-il été trop violent ? Pas du tout. N’oubliez pas que j’ai su interrompre avec courage la promenade autour du parc. Que se passe-t-il ? Le jeu n’en valait-il pas la chandelle ? Pourtant, pendant la promenade, j’ai senti un sentiment de satisfaction, vague mais bien réel. Pensez donc, se lever après tout ce temps couché. Mais, paradoxalement, c’est cette satisfaction vague qui me pose problème. La satisfaction pourrait bien se transformer en plaisir, où va-t-on ! Oui, c’est la peur de l’engrenage. Au moins dans la station couchée, c’est le calme plat, aucune variation mais une immobilité continuellement la même. Voilà qui est rassurant. C’est décidé, je reste au lit pour aujourd’hui. Mais il n’est pas impossible que je fasse une nouvelle intrusion dans l’autre monde, enfin le parc, enfin le jardin.

Dimanche : rien.

Conclusion du séjour (jeudi 27 juin 1996 – suite 2)

Finalement mes vacances (quatre jours dont deux pleins) sont ma promenade dans le parc. Beaucoup d’ennuis (ça change) même dans la contemplation de la mer. Ce ne fut pas inutile. Depuis des années, je n’avais pas écrit de textes personnels, autres qu’universitaires. Serait-ce le début d’une conversion ? A suivre. Assis dans mon fauteuil de train sur la route (les rails) de Paris, j’écris ces lignes (histoire surréaliste ou plutôt beckettienne, l’histoire de l’œuf, et cette conclusion d’un journal d’une vacance).

Le journal de Michel Leiris est posé sur ma tablette, je ne l’ai ouvert que les premières minutes. A présent, je vais le rouvrir. Le journal de Leiris a certainement été le déclencheur de ce désir d’écriture. Beaucoup de banal dans son journal à côté de textes élaborés. Des textes de pures notations (faciles à imiter), associés à des textes très écrits (non à la portée de tout le monde, de mon monde).

Il est 17 h 45, le train est parti depuis 16 h 05. Je n’ai jamais eu autant de facilité d’écriture. Peut-être parce que je ne cherchais pas à faire littéraire. C’est presque de l’écriture automatique, hormis la recherche du sens. 17 h 50, je clos ce journal ; le train devrait arriver à Paris-Saint-Lazare à 18 heures. Michel Leiris ne sera pas rouvert dans ce train. Fin.

PS : Le train est arrivé à 18 h 10 et j’ai feuilleté l’index du journal. On ne respecte jamais totalement ses engagements.

Didier Saillier

(Mai 2020 – écrit en 1996)

Photo personnelle : Dieppe (Seine-Maritime). Les cabines (19 octobre 2013 à 11 h 42).


[1] L’ouvroir de littérature potentielle (Oulipo) est un atelier littéraire créée en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, en vue de créer des formes littéraires à partir de contraintes d’écriture comme le lipogramme (production d’un texte en excluant des lettres de l’alphabet comme le fit Georges Perec dans son roman La Disparition où le « e » est absent). Autant dire que les Oulipiens réprouvent l’aléatoire, l’inspiration et les idées qui « passent par la tête ».

[2] L’École du personnel féminin de l’armée de terre (EPFAT) a été créé le 1er mai 1953. Voir l’article de Catherine Bertrand, « A l’origine de la féminisation des armées », Revue historique des armées [En ligne], n° 272, 2013.  « Dieppe, avec ses promotions de deux cents élèves, est considérée comme la première véritable école militaire pour le personnel féminin de l’armée de Terre. L’EPFAT est un creuset où passe, entre 1953 et 1974, toutes les engagées, classes et catégories. »

Tranches de vie (2)

A seize ans, j’avais été invité, en juin 1977, à une boum organisée par Manuel, un camarade de lycée, que tout le monde appelait Manu. Cette boum avait lieu à Buxerolles – commune jouxtant Poitiers – dans le garage de la maison familiale, qu’il avait aménagé en night-club. Ses parents, particulièrement coulants, avaient mis à la disposition de leur fils ce lieu qui, habituellement, relève d’un usage plus pratique comme garer une voiture, entreposer les objets n’ayant pas une utilité immédiate, ou encore ranger un congélateur mangeur d’espace.

C’était un véritable lieu de nuit. Des strapontins rouges de cinéma, que mon camarade avait récupérés, je ne sais où, étaient placés autour du garage. Des spots fixés au plafond éclairaient astucieusement l’espace et des zones d’ombre se formaient entre deux faisceaux à des endroits stratégiques tels qu’un canapé placé dans un renfoncement et dans tous les coins destinés à des épanchements intimes. Au fond, un bar avait été improvisé. Une planche en bois faisait office de zinc, tandis que sur des étagères bricolées reposaient des verres de différentes couleurs et de tailles variées, ainsi que des alcools plus ou moins forts. Le gin avait pour voisin le whisky et, un peu plus loin, des marques italiennes en i et en o se côtoyaient. Un petit frigo était rempli de bières et de jus de fruits ou autres sodas.

J’étais venu en avance pour aider Manu à préparer la fête qui devait commencer à seize heures. On attendait une trentaine de personnes. Des camarades de notre classe, mais aussi des relations extra scolaires. Les invitations avaient été patiemment pensées. Il convenait qu’il y ait plus de filles que de garçons, tel était le postulat de départ. Pour remplir cet objectif, Manu avait proposé à sa sœur d’inviter ses copines et les copines de copines.

Tout était en place. Le ménage avait été soigneusement fait par mes soins, tandis que Manu, lui s’était chargé d’orienter les lumières dans la bonne direction et de sélectionner les disques qui passeraient dans un ordre bien précis. Une série de slows était programmée à intervalle régulier pour « favoriser le contact », comme il disait. Le contact était, bien entendu, avec l’autre sexe. Et ce n’était pas simple…

Les arrivées s’effectuaient par vagues. De jeunes chevelus sonnaient à la porte de la maison à intervalle régulier et la mère les faisait passer par l’escalier qui descendait jusqu’au garage. Elle était vraiment cool sa mère. Manu m’avait expliqué qu’elle était une ancienne beatnik qui avait rencontré à Paris, en 1958, William Burroughs, un des écrivains de la Beat Generation. Était-ce après avoir appris que Burroughs avait tué accidentellement sa femme en jouant à Guillaume tell qu’elle s’était réfugiée dans la capitale poitevine ? Jenny, car c’était son nom, trouvait son fils peu efficace dans ses relations avec les filles. Elle ne cessait de lui dire : « moi à ton âge, j’avais déjà eu des quantités d’amants ». Je comprenais que Manu face à une mère aussi cool fut un peu désemparé.

Des filles entrèrent dans le garage. Manu me chargea de les accueillir.

–  Vous êtes qui ? demandai-je

–  On est les copines de Daphné.

Daphné était la sœur de Manu.

– Ah ! très bien, voici son frère. Vous le connaissez ?

– Non, faut dire qu’il n’aime pas trop les filles.

J’étais sidéré. Comment pouvaient-elles penser une telle chose alors que les filles étaient son obsession. Il est vrai qu’il n’était pas spécialement doué et que ses tentatives tombaient souvent à plat.

– Et comment vous savez cela ?

– Je ne sais pas, ça se sent, nous les filles, on a un sixième sens pour ces choses-là…

Celle qui parlait pour les autres les entraîna vers Manu qui était derrière le bar.

– Salut Manu, c’est Daphné qui nous a invitées.

– Euh ! Salut. Vous vous appelez comment ?

– Moi c’est Mathilde, elle, c’est Gilberte, elle, Caroline et la petite brune, Patricia.

Celle-ci, derrière les autres, sautillait sur place et faisait un petit signe de la main en guise de bonjour.

– Vous voulez boire un truc ?

– Un gin fizz, ça ne serait pas mal, fit Mathilde d’un air blasé.

Le barman leur servit des verres et se tourna vers moi.

– Tu peux t’occuper de ces demoiselles, moi je suis occupé au bar.

J’indiquais aux princesses une table basse en bois entourée par des fauteuils en velours rouge.

Les jeunes filles s’installèrent et commencèrent à allumer des cigarettes. Je m’excusais auprès d’elle car je devais m’occuper de l’intendance.

Manu ne décollait pas de son bar. Il passait un disque des Stones.

– C’est pas comme ça que tu vas faire des rencontres en faisant le disc-jockey et le barman.

– Faut bien que quelqu’un le fasse…

– Laisse-moi ta place et va tenir compagnie aux copines de Daphné.

Je le poussais et le mettais sur le chemin des filles.

J’observais les personnes qui s’étaient disséminées dans le garage. Quelques garçons se déhanchaient sur la piste au son de Satisfaction.

Un autre groupe de filles avait fait son apparition. La porte s’était ouverte laissant apparaître la mère qui entraînait dans son sillage des filles à la frange si longue qu’elle leur mangeait le visage. La mère en traversant la piste dansait et faisait voler ses cheveux en secouant énergiquement la tête.

– Il est où mon Manuel ?

– Il tient compagnie aux copines de Daphné.

– Bon, tu t’occupes des nouvelles ? me dit-elle en désignant le trio nouvellement arrivé.

Je promettais que j’allais prendre en charge l’aréopage en question.

– Tu n’as pas vu Daphné ? me dit la mère. Elle devrait déjà être là. Quelle fille que j’ai, au lieu de s’amuser elle préfère travailler sa philo, c’est à désespérer. Tu comprends cela toi ? À son âge, j’avais autre chose en tête…

Je gonflais les joues en signe d’impuissance. Je n’avais pas une idée très arrêtée sur la question, sur ce que devait faire une fille de son époque. J’étais moi-même assez désemparé dans la vie, je n’allais pas, en plus, émettre un avis définitif.

La mère de Manu était vraiment très, très cool. Elle venait de prendre par la main un garçon très beau aux cheveux blonds et l’enlaçait pour danser un slow. Le morceau qui passait maintenant était Angie, toujours des Stones. Ce groupe pop l’inspirait, et lui rappelait sa jeunesse turbulente. Visiblement, elle n’avait pas raccroché et voulait continuer à s’amuser avec des jeunes gens, des garçons dans le vent, qui avaient l’âge de son fils.

– Qu’est-ce que vous prenez les filles ? dis-je au trio féminin. Vous vous appelez comment, au fait ?

– Moi, je m’appelle Françoise et je prendrai un whisky coca, dit la plus grande à la taille longiligne, le sosie parfait de son homonyme, la chanteuse Françoise Hardy.

– Moi, c’est Dorice et je prends la même chose que Françoise, dit celle qui ressemblait à France Gall.

La troisième gardait le silence et ressemblait à elle-même. Je hochais la tête à son attention. Elle semblait ne pas me voir.

– Et toi ?

– Ne te fatigue pas me dit France Gall, elle ne parle pas, elle est muette, enfin, elle ne parle pas beaucoup si tu préfères. Elle s’appelle Constance et c’est ma sœur. Son truc, c’est la vodka orange.

Je sortis aussi sec une bouteille de vodka qui était placée dans le haut du réfrigérateur et je servis un verre à Constance. C’est marrant la vodka, ça ne gèle jamais. C’est pour ça que ça sert d’antigel. J’avais dû lire cela dans un roman russe.

Françoise et France, ou plutôt Dorice, allèrent rejoindre deux garçons qui eux avaient de vagues airs de McCartney et de Lennon.

Jenny, la mère de Manu, avait disparu avec le blond au style scandinave. Vraiment, Jenny était super cool !

– Alors Constance, elle est bonne cette vodka orange ?

Elle me regardait comme si j’étais transparent, tout en portant de temps à autre le verre à ses lèvres. À plusieurs reprises, elle ouvrit la bouche comme si elle voulait émettre un son, puis la referma. À la troisième tentative, une parole digne d’un oracle se fit jour.

– Tu t’appelles Dominique, non ? c’est ce que m’ont dit les copines.

Je répondis qu’effectivement mes parents m’avaient donné ce prénom épicène avant ma naissance pour ne pas se tromper. Je précisais que tout le monde m’appelait Domi. Je n’aime pas les diminutifs me déclara-t-elle. Je t’appellerai par ton prénom : Do-mi-ni-que. Elle devenait bavarde et m’expliquait qu’elle n’était pas une copine de Daphné mais une copine de la copine de Daphné, c’est-à-dire, Brigitte. C’était un peu compliqué pour moi, mais j’essayais de suivre. Le niveau montait.

– Je suis au lycée Jules Verne, tu connais ?

Bien sûr que je connaissais, le lycée n’était pas très éloigné de chez moi. C’était là qu’on mettait les bons élèves. Pour ma part, on avait décidé de m’« orienter », c’est-à-dire vers une voie de garage, là où l’on fabriquait depuis quelques années, depuis « la crise » des chômeurs de longue durée.

– Tu poursuis des études ? me dit-elle suavement.

– J’ai essayé de les suivre, mais elles allaient vraiment trop vite pour moi. J’ai jamais réussi à les rattraper.

Je me voulais drôle, mais au fond de moi j’avais plutôt envie de crier ou de pleurer, ce qui était la même chose.

Elle pouffait de rire en se cachant la bouche, probablement que sa dentition n’était pas aussi exemplaire que celle de Greta Garbo. Un bon dentiste et plus rien n’y paraîtrait.

C’est drôle, j’avais remarqué que les jeunes de mon âge qui poursuivaient des études, comme avait dit Constance, n’avaient rien d’exceptionnel. Ils ne me semblaient pas éminemment des prodiges, pourtant le système scolaire leur reconnaissait des qualités dont j’étais dépourvu.

Clémence m’intéressait un peu – enfin, beaucoup, vous avouerais-je –, peut-être parce qu’elle venait de m’appeler Dominique en détachant les syllabes comme si elle montrait que j’étais l’être le plus important pour elle.

Je mis une pile de 45 tours vinyle sur la platine ; ainsi je n’aurais pas besoin de changer toutes les trois minutes les chansons. Les dix morceaux suivants étaient des slows.

– On pourrait peut-être danser Clémence, ça te dit ?

J’avais prononcé cette phrase à toute vitesse sur le ton du vieil habitué, malheureusement ma voix avait tremblé et trahissait le peu d’expérience que j’avais en cette matière et en d’autres d’ailleurs.

– Oui, Dominique, ça me ferait immensément plaisir.

Elle avait dit cela avec la voix de Delphine Seyrig comme si ç’avait été le plus beau jour de sa vie. Elle en faisait vraiment trop, mais peut-être qu’elle était sincère ?

Nous avons commencé de danser sur la chanson Aline de Christophe : « J’avais dessiné sur le sable, son doux visage qui me souriait ».

A cette époque, en 1977, nous étions, Manu et moi, attirés par des chansons qui étaient sorties une bonne dizaine d’années auparavant. Les années soixante, période qui n’était pourtant pas très éloignée, nous paraissaient dater du déluge et représentaient un âge d’or dont nous avions seulement quelques souvenirs. Déjà en plein marasme économique, nous savions que nous allions connaître le chômage lorsque nous sortirions du système scolaire dans les deux ans à venir. Nous ne pouvions espérer qu’un CAP d’employé de bureau qui nous enverrait directement dans les files d’attente de l’ANPE.

Je ne savais vraiment pas quoi dire à Clémence. Elle me plaisait, mais en raison de cela même, elle me rendait muet et me vidait le cerveau. Autant je pouvais avoir le sens de la répartie en temps normal en me fabriquant une carapace de dérision et d’ironie, ici je tournais en la serrant dans mes bras sans savoir quoi dire ni faire. J’étais pétrifié.

A ce moment précis, un bruit survint. Un garçon brun avait été projeté parmi des chaises par le Scandinave qui était visiblement redescendu de l’étage. Jenny était à l’origine de cette rixe entre les deux garçons ; toujours en forme, elle avait certainement dû vouloir changer de cavalier pour ne pas s’encroûter, idée qu’avait moyennement appréciée notre Suédois poitevin.

Le brun se dégageait tant bien que mal de l’amas du mobilier et tentait de refaire surface. Il essayait bien de reprendre la main dans ce coup de Trafalgar, mais le choc qu’il avait reçu l’avait passablement affaibli. Bien qu’étant un solide gaillard, ses répliques pugilistiques manquaient de précision et de nervosité et ne faisaient que brasser l’air. Pour éviter que tout cela vire au vilain, plusieurs invités, tels que des Casques bleus de la force internationale, se mirent en travers du champ des opérations. Chaque combattant fut raccompagné dans son bunker et calmé à l’aide d’un dry vite expédié. Bon, me dis-je, les hostilités semblent être de l’ordre du passé. On en sera quitte pour une commémoration annuelle.

Avec tout ça mon slow langoureux avec Clémence avait été interrompu et le tourne-disque s’était arrêté faute de munitions. Nous retournâmes au bar et je passai derrière le comptoir pour remettre, cette fois ci, un 33 tours des Beatles. L’ambiance reprenait. Clémence m’avait demandé un autre verre de vodka orange que je m’étais empressé de lui servir. Elle me regardait avec son regard embué propre aux myopes. Pourtant elle ne portait pas de lunettes. Était-ce par coquetterie ou, tout simplement, elle n’en avait pas besoin ?

Manu, accompagné de sa cour, était lui aussi revenu faire le plein des verres qui s’étaient vidés sous l’effet de la danse et des discussions intenses. Maintenant sa mère devait être fière de lui : Manu entourait de ses bras les épaules de Mathilde et de Gilberte.

– Eh ! Domi, tu nous remets la même chose ?

Il était méconnaissable, sa fébrilité naturelle s’était transformée en assurance non feinte. Ce moment en compagnie du quartette féminin avait eu un effet d’électrochoc. Mathilde avait dû réviser son a priori sur les réticences de mon poteau vis-à-vis de la gent féminine. Elle ne cessait de lui susurrer des trucs, tandis que Gilberte lui mordillait l’autre oreille. Il m’épatait. Comment avait-il renversé la vapeur en si peu de temps ? Pendant ce temps, les deux autres filles du groupe, Caroline et Patricia observaient dans notre direction. Étaient-elles devenues aussi des pasionarias du beau Manu ? Il leur avait fait boire un philtre magique, ce n’était pas possible !

Toute la belle équipe avait regagné son refuge autour de la table. Les rires fusaient, les verres se vidaient, les cigarettes se consumaient et un joint commençait à tourner.

Maintenant pour Manu, il n’était plus question d’être le maître de cérémonie, implicitement, il m’avait transmis les pleins pouvoirs. Cette confiance ne m’arrangeait pas spécialement, maintenant que Clémence et moi voulions filer le parfait amour. Peu de temps après que la cour du roi Manu se fut éloignée, Clémence s’était penchée vers moi et m’avait gratifié d’un baiser appuyé. Un moment un peu décontenancé par la tournure que prenaient les événements, je ne m’étais pas longtemps fait prier pour aller dans le sens de l’histoire.

Avant de tout abandonner et de laisser l’autogestion s’installer, j’avais empilé un tas de disques sans penser à vérifier la pertinence de la sélection. Se succédaient des titres anglais, des chansons françaises des yéyés et même des succès de l’été. Quand je repense à cette année, la chanson Rockcollection de Laurent Voulzy résonne encore dans ma tête : « On a tous dans le cœur une petite fille oubliée, une jupe plissée queue de cheval ».

Assis dans le confortable canapé situé dans l’ombre, Clémence et moi avions tout oublié. Le temps n’existait plus.

Didier Saillier

(Publié dans Culture et Liberté IDF, avril et mai 2018 – écrit en 2008)

Photo : Pochette Aline par Christophe. 45 tours EP 985, 17 cm. Enregistré en juillet 1965. Disc AZ, distribution Vogue.

Tranches de vie (1)

Nous étions dimanche et, comme tous les dimanches, nous finissions le repas familial sur un digestif à base de café. J’étais un peu éméché ; le déjeuner avait été copieux ; le canard aux navets avait été fortement arrosé d’un Médoc et nous avions même ouvert une autre bouteille que, il est vrai, nous n’avions qu’à peine entamée. Finalement nous étions plutôt raisonnables.

Papa nous avait conté, une fois de plus, une histoire du temps où il était prisonnier en Autriche pendant la guerre. Maman et ma sœur discutaient sur les mérites de la tarte aux pommes. La cuisson avait peut-être été un poil trop long et la cannelle ne venait-elle pas altérer le goût du fruit ? On ne le saurait pas encore aujourd’hui, les avis étant divergents.

L’automne commençait juste officiellement sur le calendrier et pourtant il était installé depuis quelques semaines. Dans deux heures, on prendrait la voiture pour aller dans la forêt de Moulière. En attendant il fallait occuper le temps. Je montai dans ma chambre et ouvris une série de livres de mon enfance qui m’enchantaient à l’époque. Maintenant je trouvais les histoires un peu simplistes et l’écriture assez plate. J’avais autant changé que cela ? Il est vrai que j’avais maintenant vingt ans. Depuis combien de temps ne les avais-je pas ouverts ? Cinq ans ? Cinq ans c’est une éternité pour cet âge.

*

Cinq ans plus tard, une nouvelle éternité, un peu moins longue. J’étais monté à Paris pour le travail et un de mes collègues m’avait proposé de me joindre à un groupe de ses amis. Il habitait un deux-pièces que je trouvais très grand par rapport à mon studio. Quelques personnes discutaient sur le canapé, tandis qu’un petit groupe devisait debout. L’hôte m’avait abandonné pour aller chercher quelques victuailles. Je me retrouvais esseulé dans cette assemblée inconnue. Tout le monde semblait se connaître, les invités m’ignoraient. Près de la fenêtre ouverte une jeune fille fumait une cigarette. Je m’approchai et lui demandai qui elle était. « Je suis la copine de Fabio, et toi ? » Fabio était le collègue en question. « Euh ! moi aussi, enfin je veux dire que c’est un copain de travail ». Elle me regardait avec amusement. Je sortis une cigarette et l’accompagnai dans ses ronds de fumée. J’essayais de trouver un sujet de conversation, mais en vain. Elle me regardait avec des yeux rieurs qui m’intimidaient. « Alors comme ça, vous fumez ? » lançais-je. « Quelle marque ? ». Elle me fit lire le nom qui était inscrit sur le paquet. « Oui, elles sont pas mal ». Je me concentrai, il fallait que je dise quelque chose d’un peu consistant. « Ils ne sont pas spécialement bavards les invités, enfin… avec moi. Vous les connaissez ? » « Oui, pour la plupart, ce sont les copains de karaté de Fabio ». Ainsi Fabio faisait du karaté. Il ne m’avait rien dit. « Et vous, vous faites quoi, de la danse classique ? » Pourquoi pas du crochet ! Et voilà, j’avais encore gaffé. Maintenant, elle ne faisait plus attention à moi. Son regard était plongé dans le lointain au-dessus des cheminées. Il fallait que je rattrape le coup. « Vous savez, moi, je ne fais rien de spécial. J’attends tout simplement. Simplement, c’est vite dit d’ailleurs. » Elle se retourna et m’observa d’un drôle d’air. « Ça fait longtemps que vous m’attendez ? » « Oui, une éternité… »

*

Quelques années plus tard, lors d’une autre soirée, je fis l’expérience du manque des contraires.

Nous étions en été, les fenêtres étaient grandes ouvertes sur une terrasse. Maintenant, j’avais des amis qui avaient une terrasse. Je progressais socialement… Depuis quelque temps, j’avais envie de boire un verre d’eau, voire plusieurs tant j’avais soif. La table ne présentait que des bouteilles d’alcool, gin, whisky, porto, Martini Bianco, Rosso et quelques pichets de sangria et de punch. Je me dirigeai vers la cuisine pour demander s’il était possible d’obtenir un verre d’eau, j’ouvris le frigo mais non, seul du lait était rangé verticalement. Je décidai de me rabattre sur l’eau du robinet, on dit qu’elle n’est pas mauvaise pour la santé, même si le chlore altère son goût. J’ouvris et, stupéfaction, l’eau refusa de couler. « Tu ne sais donc pas qu’il y a une fuite dans l’immeuble, le plombier a fermé le robinet d’arrivée générale pour réparer », me dit le maître de maison. Bon, ne pouvant tenir plus longtemps, je descends dans un petit magasin de proximité en bs de l’immeuble qui ne ferme pas l’été avant deux heures du matin, et achète une bouteille d’eau de source. Je bois la moitié du contenu sur le trottoir, tandis que l’autre moitié, je la finis en remontant les escaliers. Arrivé en haut, une envie pressante se déclare. On ne boit pas impunément un litre et demi de liquide. Je carillonne. La porte de l’entrée s’ouvre, bousculant le portier je lui explique l’essentiel de la situation : il faut que je passe dare-dare aux toilettes. Celles-ci étaient occupées. Je trépigne de longues minutes, puis quand une jeune fille daigne en sortir, je m’y engouffre et ferme le verrou. Ouf ! Soulagement. Je sors. Comme la vie est belle quand aucun besoin ne se fait ressentir, me dis-je philosophiquement. Quand le besoin s’éloigne, le désir se pointe à l’horizon.

A présent, je boirais bien un petit punch. Les invités étaient affalés sur le canapé et les fauteuils et certains, même, étaient allongés sur des tapis pseudo-persans. Sur la table de la terrasse, les bouteilles avaient été littéralement vidées. Plus une goutte. Même les pichets de sangria et de punch avaient été sifflés. Je repérai rapidement un verre solitaire qui été oublié sur le rebord de la table. J’approchai à pas de loup, pendant que quelques personnes sous la table et autour, émettaient des ronflements. J’enjambai les corps sans vie qui râlaient de béatitude alcoolisée et parvins à atteindre la région où se tenait le verre mi-plein de punch. J’allais le saisir quand un corps qui semblait dormir d’un lourd sommeil se releva brusquement et souleva la table en la percutant. Le choc violent fit que le dormeur éveillé se rendormit aussitôt. Hélas, hélas, trois fois hélas, le contenu du verre se répandit sur la table et dégoulina sur le sol. Décidément, ce soir-là je n’avais pas eu de chance avec la boisson.

Faute de combattants, je ne pus saluer et remercier mes hôtes. Je repartis en veillant à ne pas claquer la porte.

*

Cette expérience de passer du vide au plein et vice-versa, m’était déjà arrivée dans mon enfance.

À la fin du cours de français, l’instituteur nous avait donné une récitation à apprendre par cœur pour le lendemain. Il s’agissait d’un quelconque texte aujourd’hui oublié.

Arrivé chez moi, je me mis immédiatement à l’œuvre, je savais que j’allais éprouver de grandes difficultés à graver ce texte dans ma pauvre mémoire perclus percée de trous noirs dans lesquels s’engouffraient les informations imprudentes.

Habituellement, j’apprenais mollement mes récitations faute d’intérêt pour ces mots qui n’évoquaient rien en moi et décourageaient mes velléités de travail. Cette fois, c’était décidé, je la saurai parfaitement.

Je commençais d’apprendre la première strophe. Les difficultés commencèrent. Les mots se percutaient, se chevauchaient, s’enroulaient, se précédaient, bref les vers pénétraient, mais en ressortaient dans le désordre. Le sens ne prenait pas, comme une mayonnaise à qui il eut manqué un ingrédient capital ou du moins un poignet suffisamment ferme pour la faire monter. Ne pouvant m’attarder indéfiniment sur cette première strophe, bien que sue imparfaitement, j’attaquais promptement la suivante. Les mots encore se suivaient en file indienne mais ne respectaient pas l’ordre initial. Bref, régnait la confusion la plus totale.

Les autres strophes furent abordées avec un égal sérieux. Il ne restait plus qu’à savoir l’ensemble de la récitation d’un seul trait. À présent, les inversions se produisaient non seulement à l’intérieur des strophes, mais aussi entre elles : la récitation devenait incohérente.

Il était nécessaire d’entrer dans une nouvelle phase de travail. Je repris une par une toutes les étapes précédentes. Au bout de plusieurs heures, j’avais finalement réussi par à remettre l’ensemble de la récitation dans l’ordre préconisé par l’auteur. Je me couchai avec le sentiment du devoir accompli. La nuit fut agitée, les vers passaient et repassaient dans mon sommeil.

Le lendemain matin, je me réveillais plein d’ardeur et rejoignis mon école avec optimisme, contrairement à l’habitude. Ils allaient voir de quoi j’étais capable. Enfin, j’allais passer sur l’estrade, mon heure de gloire allait sonner !

Mon nom fut prononcé par l’instituteur, je me levai avec l’assurance du bon élève à qui rien ne peut arriver. Le travail paie finalement me disais-je. Il fallait commencer. Je donnai le titre du texte et commençai à prononcer les premiers vers, ou plus exactement à vouloir les prononcer. Où étaient-ils ? Je mobilisais toute ma force intérieure pour retrouver ces mots en vadrouille. L’instituteur, magnanime, me fit l’aumône de ces quelques mots qui me manquaient comme s’il consentait à allumer le moteur qui allait prendre ensuite son cours normal. La première ligne offerte devait me permettre d’embrayer et faire défiler les images du film. Malgré cette aide, je ne parvins pas à faire remonter ces mots qui se dérobaient encore et toujours. L’instituteur excédé finit par me renvoyer à ma place en m’indiquant qu’il me mettait un zéro car je ne connaissais pas un traître mot de cette récitation. Je répliquai : « C’est pas juste, je la savais au rasoir ! » J’entendis derrière moi la voix d’un élève qui me chuchota : « C’est toi qui nous rases ! ». L’instituteur finit par inviter les deux belligérants à quitter l’enceinte de la classe et aller voir dans le couloir si la température était différente.

Didier Saillier

(Publié dans Culture et Liberté IDF, mars 2018 – écrit en 2008)

Photo : Forêt de Moulière (Vienne). Site internet Grand Poitiers – Communauté urbaine.

Tintin et moi

Bien avant de savoir lire, je lisais les aventures de Tintin. En vacances chez ma tante, j’ai découvert ce héros qui allait me suivre tout au long de mon existence. Je me souviens du premier que j’ai eu entre les mains, Tintin en Amérique, les images me restent encore en mémoire : les gangsters avec leurs browning, les gratte-ciel qui s’érigent en un temps record, un petit singe affublé d’un costume militaire et, surtout, la scène fondatrice, notre héros attaché sur les rails d’un chemin de fer par des bandits alors que le train arrive à grande vitesse. Je tremblais pour lui.

Dans ces premiers albums, les scènes s’enchaînaient à perdre haleine, aussitôt réchappé d’un péril, il tombait de Charybde en Scylla dans un autre guêpier. Les situations se comprenaient aisément sans le besoin de recourir au texte. La bande dessinée, à l’époque des années 1930, était encore sous l’influence du cinéma muet : donner le plus d’informations visuelles en glissant au minimum des cartons entre les images.

Les années passaient et je découvrais progressivement les autres aventures à l’occasion d’un cadeau offert pour une fête, car un album cartonné à l’apparence luxueuse ne s’obtenait pas n’importe quand. Ainsi je lus Les Sept Boules de cristal lors d’un Noël et une semaine plus tard, pour le Nouvel An, la suite de l’histoire, Le Temple du soleil.

Je devenais un lecteur boulimique d’illustrés en tout genre – de mauvaises lectures selon l’entourage et les instituteurs –, mais Tintin conserva la prédominance. Contrairement aux autres héros, célèbres ou inconnus, celui de Hergé était pour moi tout simplement un ami qui me consolait. Ce n’était pas original, des millions d’autres enfants dans le monde revendiquaient son amitié. Il me revient le souvenir dans un numéro des années 1960 du Journal de Tintin (magazine où paraissaient en avant-première des albums de Tintin et des BD d’autres dessinateurs), dans le courrier des lecteurs, un homme de 78 ans s’inquiétait s’il était toujours autorisé à lire les aventures de son héros préféré, puisque, comme disait le slogan, Tintin ne pouvait être lu que « de 7 à 77 ans ».

Avec l’âge, les autres personnages du monde hergéen s’imposèrent dans mon Panthéon. Les colères homériques du capitaine Haddock me réjouissaient et je reprenais à mon compte ses injures toutes personnelles, ses « bachi-bouzouk des Carpates », « crème d’emplâtre à la graisse de hérisson », j’en passe et des plus connues. Le professeur Tournesol était impayable en comprenant tout de travers (« – A l’Ouest ? »). Les Dupont(d) avaient un statut particulier en étant à la fois des amis de Tintin et cependant capables de le menotter dès qu’un doute s’insinuaient en eux quant à son honnêteté. Tintin, malhonnête, ils ne comprenaient vraiment rien ces Dupont(d) !

Devenu adulte, tout en le relisant par période, je me mis à collectionner des objets à son effigie et à celui de ses amis. Ainsi j’eus une montre, des pin’s que j’épinglais au revers de ma veste, une sorte de décoration de l’ordre de Tintin. Des objets se placèrent sur les rayons de ma bibliothèque : des figurines de Tintin et de son inséparable chien Milou, des modèles réduits de voitures inspirées des albums.

Comment rencontrer Tintin en dehors de la littérature hergéenne ? Telle était la question que je me posais depuis l’enfance. Les deux films tournés dans les années 1960*, avec l’acteur Jean-Pierre Talbot, un jeune professeur d’éducation physique, devenu pour l’occasion un Tintin plus vrai que « nature », furent un succédané à mon désir d’entrer à l’intérieur de l’œuvre de papier. Les cinéphiles comme les Tintinophiles furent déçus par ces deux œuvres jugées ratées. Bien que les voix des personnages étaient différentes de celles « entendues » dans les albums, pour ma part, je considérais que l’ambiance et les décors étaient respectés. Toutefois ma préférence allait pour le premier, Tintin et le Mystère de la Toison d’or (1961), en raison de sa parenté styliste avec les films de Philippe de Broca (L’Homme de Rio, Les Tribulations d’un Chinois en Chine joués par Jean-Paul Belmondo), le cinéaste le plus hergéen. Le second film, Tintin et les Oranges bleues (1964), plus loufoque, avait aussi son mérite. La scène où Tintin pratique des mouvements respiratoires à Milou chloroformé est drolatique.

Et Steven Spielberg apparut au pays de Tintin. Depuis les années 1980, il tenta à plusieurs reprises de mettre en scène les aventures de Hergé depuis que celui-ci en avait exprimé le souhait après avoir vu Les Aventuriers de l’Arche perdu. Pour le premier épisode, Le Secret de la Licorne, qui en comptera probablement d’autres si le film est rentable, Spielberg s’est inspiré du Secret de la Licorne et du Crabe aux pinces d’or (où apparaît pour la première fois le capitaine Haddock). Après avoir vu la bande-annonce, j’étais fort sceptique quant à la réussite de l’entreprise. Cela ressemblait davantage à un jeu vidéo qu’à un film tourné avec délicatesse par un admirateur de Hergé. Tintin ressemblait assez peu au modèle, le capitaine avait des yeux de pervers (ce qu’il n’est absolument pas !) La technique employée dite « motion capture » (captation de mouvements d’un acteur réel pour les appliquer ensuite au modèle virtuel) me paraissait éloignée de la ligne claire de Hergé. Ne me décourageant pas, je me rendais tout de même dans une salle de cinéma pour confirmer ma déception. Passé les premières minutes, le temps de s’habituer à cette technique empruntée à la réalité et à l’animation, je reconnus les qualités du travail. Le décor et les couleurs étaient bien rendus et les acteurs finalement proches des modèles. Le seul problème résidait dans le scénario conçu visiblement pour le public américain ignorant tout des aventures de Tintin. Explosions, coups de feu, poursuites incessantes, duel final à coups de grues entre le capitaine Haddock et le méchant Ivan Ivanovitch Sakharine. En définitive, Le Secret de la Licorne est davantage un film d’action (réussi) de Spielberg qu’une adaptation fidèle de Hergé.

Au mois d’octobre, je reçus un courrier de ma sœur – connaissant mon intérêt pour Tintin – une série d’articles découpés dans La Nouvelle République, au sujet d’un homme qui aurait inspiré Hergé. Robert Sexé (1890-1986) était un motocycliste poitevin, reporter-photographe, qui a bouclé, en 1926, le premier tour du monde en moto (passant en Amérique, en Afrique et dans les Balkans avant Tintin, né en 1929), a réalisé, en 1925, le raid Paris-Moscou, puis sur place participé au « Circuit des Soviets ». D’autres éléments convergents permettent, selon la thèse de son légataire universel, Janpol Schulz, d’affirmer que Hergé s’est inspiré des traits de Robert Sexé et de ses aventures à moto pour créer son personnage. Il est vrai que la ressemblance avec le reporter du Petit Vingtième est frappante, houppe comprise. De plus, Robert Sexé qui participait à des compétitions – relatées largement par la presse de l’époque – pour une marque de motos belges, Gillet-Herstal, avait pour mécanicien un certain René Milhoux. Tout cela est assez troublant.

Qu’importe si Robert Sexé ait inspiré Hergé, le plus extraordinaire à mes yeux est le fait que le modèle putatif de Tintin ait habité à quelques kilomètres du domicile familial. Si j’avais connu sa présence, je serais allé lui serrer la main en lui demandant si, au cours de ses aventures, il n’aurait pas rencontré un jeune reporter accompagné d’un fox-terrier blanc nommé Milou.

Didier Saillier

(Novembre 2011)

Photo : Robert Sexé sur une de ses motos (DR).

* Tintin et le mystère de la Toison d’or de Jean-Jacques Vierne (1961) ; Tintin et les oranges bleues de Philippe Condroyer (1964).