L’exode de 1940, une survivance dans la mémoire collective

Au musée de la Libération de Paris – musée du général Leclerc – musée Jean Moulin a lieu l’exposition « 1940 : Les Parisiens dans l’exode », du 27 février au 13 décembre 2020 . Des objets, des affiches, des journaux d’époque, des archives écrites et filmiques, des photos, des dessins d’enfants, des témoignages sont présentés au public.

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L’exode de 1940 est un des événements particuliers de la campagne de France, entre l’invasion allemande du 10 mai et la signature de l’armistice du 22 juin. Son effet traumatique a été transmis à travers les générations et dès que l’on prononce ce mot, des images tragiques surgissent immédiatement : des flux massifs de piétons au regard hagard qui s’enfuient sur les routes, des femmes poussant des landaus, des véhicules hétéroclites surchargés. Ce moment terrible a marqué durablement les esprits.

L’expérience de la guerre de 1914-1918 a eu une forte influence sur les mentalités, car les Allemands avaient laissé de mauvais souvenirs du côté de l’Est et du Nord. Des films et des photos de 1914 décrivent déjà un exode important des Belges (1 million) vers Paris, puis de la population des régions du nord et de l’Alsace et de la Lorraine (100 000) partie vers le sud. C’était déjà le capharnaüm, même si le nombre des exilés n’avait rien de comparable avec celui de l’été 1940.

En prévision de la déclaration de guerre qui se profilait, en août 1939, les enfants parisiens furent évacués de Paris vers les campagnes, avant de revenir quelques mois plus tard, étant donné que la guerre semblait au point mort. Le lendemain de l’invasion allemande en Pologne (1er septembre 1939), 600 000 Alsaciens et Mosellans, frontaliers de l’Allemagne, furent évacués par les autorités vers le sud-ouest. Pour la petite histoire, c’est ainsi que le Périgord est devenu le spécialiste du foie gras, car il fut importé par les Alsaciens « évacués » ou « dispersés », selon la terminologie de l’époque. Pendant cette attente anxieuse, à Paris, on ne restait pas inactif, des masques à gaz contre le gaz moutarde, apparu pendant la Première Guerre mondiale, étaient distribués à la population qui effectuait régulièrement des exercices. Une archive filmique nous montre une combinaison pour bébé, reliée au masque de la mère.

Mais à partir du 10 mai 1940, les choses s’accélèrent à l’ouest et mettent fin à la « drôle de guerre ». L’Allemagne envahit les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg. Trois jours plus tard, les armées allemandes transpercent la forêt des Ardennes, jugée pourtant infranchissable par l’état-major. La ligne Maginot se sera révélée inutile. Durant cette période, la presse minimisa la déroute des alliés. Le Figaro du 4 juin indiquait en Une, à propos de l’évacuation de plus de 300 000 troupes alliées en Angleterre : « Magnifique résistance des troupes alliées à Dunkerque », tandis que le 11 juin Paris-Soir rassurait dans sa Une ses lecteurs : « Entre Montdidier et Soissons l’ennemi a subi de sérieux échecs », au moment même où le gouvernement s’était replié en Touraine, ce qui ne laissait rien présager de bon.

C’est à partir du 3 et du 4 juin 1940 qu’une première vague de Parisiens (les plus aisés possédant une voiture et des moyens) quitta la capitale à la suite de bombardements. Le 10 juin au soir, un signal fort déclencha la panique avec le départ du gouvernement Paul Reynaud vers Tours – capitale pendant quatre jours avant d’être transférée à Bordeaux. Dans les trois premiers jours, 120 000 personnes quittèrent Paris par la voie ferroviaire dans un désordre indescriptible. Les foules se massaient pendant de nombreuses heures sur les quais, tout en s’invectivant ou en se battant comme des chiffonniers pour grimper dans les wagons. On voyageait dans les couloirs, dans les toilettes, dans les filets à bagages, et même sur les marchepieds des trains. Après la fermeture des grandes lignes, le 12 juin, la seule solution fut de quitter la ville avec des véhicules, souvent de fortune : tout convenait dans la mesure où l’engin roulait et pouvait contenir des affaires de première nécessité.

Les photos, qui symbolisent le mieux l’exode, montrent des voitures, chargées jusqu’à l’essieu, coiffées de matelas. Le témoignage du critique de cinéma Georges Sadoul est éloquent : « Voitures, bicyclettes, voitures d’enfant, brouettes surchargées de matelas, de couvertures, de chats, de cages d’oiseaux, de poupées, de casseroles, de valises pleines à crever, de paquets informes… Enfin un délire de panique… » Les institutions n’étaient pas moins actives dans la fuite éperdue. Les prisons de la Santé et du Cherche-Midi furent évacuées au pas de charge : toute tentative d’évasion faisait l’objet de coups de feu sans sommation ; les hôpitaux se vidaient à la même allure. On relève qu’à l’hôpital d’Orsay, certaines infirmières injectèrent, avant de partir, des produits mortels aux malades intransportables. La morale s’effondrait avec la défaite militaire.

Beaucoup partaient pour rejoindre de la famille, mais certains quittaient leur domicile sans autre but que de s’enfuir au hasard des routes en suivant les cortèges, aux objets bigarrés, qui se formaient. Une phrase de l’exposition résume bien la situation : « la fuite crée sa propre dynamique de contagions ». Sur les routes les dangers étaient nombreux : outre les mitraillages et les bombardements, il y avait aussi la fatigue et le défaut de provisions qui rendaient moins lucide, le manque d’essence qui obligeait à pousser les voitures dans les fossés. Un extrait du film Jeux interdits (1952) de René Clément, qui est projeté aux visiteurs, donne un aperçu de l’ambiance d’apocalypse qui régnait sur les routes de France à l’été 1940.

Dans la confusion généralisée, 90 000 enfants furent perdus, selon les chiffres de la Croix-Rouge, au cours de ces jours de folie. Dans le premier numéro du magazine Pour Elle du 14 août 1940 sont publiées sur une double couverture titrée « Le reconnaissez-vous ? » des photos d’enfants disparus. Exemple d’annonce : « Michel Chevalier, 5 ans, cheveux blonds, yeux bleus, taille 1 m 05, plaque d’identité au poignet gauche, égaré dans le Cher aux environs de la Charité. Portait une culotte de velours noir, un tricot vert, un tablier à carreaux bleus. » Jean Moulin, le préfet d’Eure-et-Loir, relevait dans ses rapports des graffitis « naïfs » sur les murs à l’instar de bouteilles à la mer : « Nous sommes partis. Rendez-vous à Orléans » ou « Avons perdu Robert. Allons à Poitiers. »

Cet effondrement moral était également vrai en province. Les autorités administratives, religieuses et médicales étaient autant égarées que leurs concitoyens : maires, curés, médecins, gendarmes abandonnaient les populations à leur triste sort. Jean Moulin fit placarder dans Chartres, le 13 juin, une affiche invitant la population à demeurer sur place : « Il faut que chacun soit à son poste. Il faut que la vie économique continue. Les élus et les fonctionnaires se doivent de donner l’exemple. Aucune défaillance ne saurait être tolérée. » Las. Les chiffres sont éloquents : Cahors passe de 13 000 à 78 000 habitants, Bordeaux de 300 000 à 700 000, Périgueux de 73 000 à 110 000, tandis que les villes du nord sont vidées et que Paris a perdu, en six semaines, entre deux tiers et trois quarts de sa population. Lorsque le 14 juin les Allemands entrèrent dans la capitale, déclarée ville ouverte, ils découvrirent une ville fantôme.

Quand Pétain, devenu président du Conseil le 16 juin, annonça le lendemain l’armistice, ce fut un soulagement pour bon nombre de Français qui souhaitaient retrouver une stabilité après le bruit et la fureur de ces deux derniers mois. Cependant, une minorité fut scandalisée par ce refus de poursuivre le combat, comme en témoigne, dans un entretien filmé, Michèle Moet, alors âgée de quatorze ans à l’époque, qui, avec ses parents, entra en résistance. Avec la signature de l’armistice, le 22 juin, les dispersés regagnèrent leur domicile et en septembre 1 600 000 réfugiés étaient rapatriés. À la fin de l’année, la situation était redevenue stable. Cependant la France avait changé : l’heure française était alignée à celle de Berlin ; les Allemands défilaient chaque midi sur les Champs-Élysées ; les croix gammées flottaient sur les bâtiments et les monuments ; une ligne de démarcation séparait le pays en deux ; Paris n’était plus la capitale de la France ; Pétain, qui obtint les pleins pouvoirs le 10 juillet, fondait l’« État français » à Vichy.

L’exode est resté dans la mémoire nationale, car ce fut un événement qui a dépassé la différence des classes. Quatre-vingts ans plus tard, le souvenir de juin 1940 fut réactivé quand, en mars 2020, des Français, en prévision du confinement, fuirent la capitale pour se réfugier à la campagne, lieu davantage rassurant que la ville. Le réflexe de la fuite c’est ce qui est le mieux partagé quand l’avenir est incertain.

Didier Saillier

(Octobre 2020)

Photo : Juin 1940. France. Photographie de Carl Mydans (1907-2004) © The Life Picture/Carl Mydans.

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