Archives mensuelles : octobre 2020

Mandel/Blum : un dialogue au sommet

La pièce de l’historien Jean-Noël Jeanneney, L’un de nous deux. Mandel/Blum est jouée du 16 septembre au 31 décembre 2020 au théâtre du Petit Montparnasse dans le 14e arrondissement de Paris (3, rue de la Gaîté).

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L’un de nous deux, une pièce écrite en 2009, avait été mise en lecture dans divers lieux : théâtres, festivals, à la radio sur France Culture, avant d’être mise en scène, pour la première fois, par Jean-Claude Idée en septembre 2019 au Petit Montparnasse. Un an plus tard, devant son succès, la pièce est reprise dans le même théâtre.

Cette pièce en trois actes narre un épisode historique français de la Seconde Guerre mondiale : le compagnonnage de Léon Blum et de Georges Mandel qui furent emprisonnés dans une maison forestière en bordure du camp de Buchenwald, à dix kilomètres de Weimar, dans le but de s’en servir éventuellement comme otages. De leurs fenêtres, les protagonistes, et les spectateurs, voient le camp de Buchenwald qui leur fait face grâce à un système de son et de vidéo. On voit passer des soldats, des avions, on entend des coups de feu, des aboiements de chiens. A chaque début d’acte, cette installation vidéo se transforme en actualités cinématographiques qui nourrissent le propos de la pièce par des informations politiques et militaires.

L’action se déroule les 27 et 28 juin 1944. Ces journées sont cruciales dans la mesure où le 28 juin Philippe Henriot, le ministre de l’Information de Vichy et éditorialiste de Radio-Paris, est abattu à Paris par des résistants. Peu de temps auparavant, Mandel et Blum écoutaient sur la TSF une allocution d’Henriot (« Mitraillette », répète Mandel). Au début de l’acte II, les deux hommes ont le pressentiment que l’un d’entre eux sera abattu en représailles : « Mauvaise impression », dit Mandel. Jean-Noël Jeanneney imagine un dialogue plausible à partir de sa fine connaissance de leurs biographies et de leurs personnalités. Pendant ces deux jours, Blum, un homme de gauche, ancien président du Conseil du Front populaire, et Mandel, un homme de droite, modéré, ministre de l’Intérieur de Paul Reynaud pendant les hostilités allemandes, échangent vigoureusement sur la politique de la Troisième République et sur l’actualité de Vichy. Ils se demandent s’il faut mettre l’accent sur le collectif (Blum) plutôt que d’accorder la prééminence de la responsabilité de l’individu (Mandel), s’il faut se livrer au refus après avoir murement réfléchi (Blum) ou en répondant à son instinct avant tout (Mandel). Ces conversations se déroulent autour d’un billard, dont les deux hommes jouent à l’occasion ; des fauteuils, répartis en salons, permettent aux personnages d’investir l’ensemble de la scène.

Leurs personnalités sont différentes, voire aux antipodes : Blum se veut tolérant, indulgent, il essaie de comprendre les motifs qui font agir un homme, comme son maître Jaurès. Tandis que Mandel est ouvertement intolérant et refuse de transiger, car pour lui la morale est la politique et l’indulgence, de la complaisance. Si Blum est optimiste de nature, (« je le crois parce que je l’espère »), Mandel se revendique pessimiste pour agir avec davantage de vigueur : « Le pessimisme fonde tellement mieux la résolution ! Il fouette l’énergie, pour servir la fierté de contredire le destin. ». On perçoit le caractère sanguin de Mandel qui s’échauffe rapidement, par tempérament, bien sûr, mais aussi, probablement, en raison d’une absence de légitimité scolaire. Alors que Blum fut un étudiant normalien et dans sa jeunesse un talentueux critique littéraire, Mandel, qui quittât l’école à 17 ans, avec le bac en poche, pour embrasser la carrière de journaliste et entrer dans le journal L’Aurore de Clemenceau, était un autodidacte qui apprenait les locutions latines dans les pages roses du Larousse. Pourtant, même si les deux hommes sont de bords politiques distincts, au cours de la pièce nous entrevoyons que leurs divergences ne sont pas aussi significatives. Ce sont avant tout des démocrates avec des sensibilités singulières qui n’empêchent nullement l’échange et l’estime.

Afin de rendre ce dialogue vivant, le metteur en scène Claude Idée utilise les éléments du décor astucieusement comme une statuette de Georges Clemenceau, le mentor de Mandel, que celui-ci prend souvent en main, et une photo de Jean Jaurès, l’idole de Blum, que celui-ci sort de son portefeuille pour la contempler. Un jeu se déroule entre les deux hommes pour mettre en avant leurs grands hommes respectifs : Blum pose la photo devant la statuette de Clemenceau et Mandel s’amuse à ranger la photo de Jaurès dans le tiroir.

Les acteurs sont particulièrement à l’aise dans leur rôle : Emmanuel Dechartre joue un Blum convainquant, un vieux sage essayant de temporiser les accès de fièvre de Mandel, tandis que Christophe Barbier interprète un Mandel plein de fougue, nerveux et parfois angoissé. Un texte intelligent, de haute tenue, brillant même, qui donne aux acteurs l’occasion de se distinguer.

Même si l’on connaît l’histoire, la dernière scène est émouvante. Mandel, accompagné de son gardien, quitte la scène et l’existence : le 7 juillet, il sera abattu par la milice dans la forêt de Fontainebleau.

Didier Saillier

(Octobre 2020)

L’exode de 1940, une survivance dans la mémoire collective

Au musée de la Libération de Paris – musée du général Leclerc – musée Jean Moulin a lieu l’exposition « 1940 : Les Parisiens dans l’exode », du 27 février au 13 décembre 2020 . Des objets, des affiches, des journaux d’époque, des archives écrites et filmiques, des photos, des dessins d’enfants, des témoignages sont présentés au public.

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L’exode de 1940 est un des événements particuliers de la campagne de France, entre l’invasion allemande du 10 mai et la signature de l’armistice du 22 juin. Son effet traumatique a été transmis à travers les générations et dès que l’on prononce ce mot, des images tragiques surgissent immédiatement : des flux massifs de piétons au regard hagard qui s’enfuient sur les routes, des femmes poussant des landaus, des véhicules hétéroclites surchargés. Ce moment terrible a marqué durablement les esprits.

L’expérience de la guerre de 1914-1918 a eu une forte influence sur les mentalités, car les Allemands avaient laissé de mauvais souvenirs du côté de l’Est et du Nord. Des films et des photos de 1914 décrivent déjà un exode important des Belges (1 million) vers Paris, puis de la population des régions du nord et de l’Alsace et de la Lorraine (100 000) partie vers le sud. C’était déjà le capharnaüm, même si le nombre des exilés n’avait rien de comparable avec celui de l’été 1940.

En prévision de la déclaration de guerre qui se profilait, en août 1939, les enfants parisiens furent évacués de Paris vers les campagnes, avant de revenir quelques mois plus tard, étant donné que la guerre semblait au point mort. Le lendemain de l’invasion allemande en Pologne (1er septembre 1939), 600 000 Alsaciens et Mosellans, frontaliers de l’Allemagne, furent évacués par les autorités vers le sud-ouest. Pour la petite histoire, c’est ainsi que le Périgord est devenu le spécialiste du foie gras, car il fut importé par les Alsaciens « évacués » ou « dispersés », selon la terminologie de l’époque. Pendant cette attente anxieuse, à Paris, on ne restait pas inactif, des masques à gaz contre le gaz moutarde, apparu pendant la Première Guerre mondiale, étaient distribués à la population qui effectuait régulièrement des exercices. Une archive filmique nous montre une combinaison pour bébé, reliée au masque de la mère.

Mais à partir du 10 mai 1940, les choses s’accélèrent à l’ouest et mettent fin à la « drôle de guerre ». L’Allemagne envahit les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg. Trois jours plus tard, les armées allemandes transpercent la forêt des Ardennes, jugée pourtant infranchissable par l’état-major. La ligne Maginot se sera révélée inutile. Durant cette période, la presse minimisa la déroute des alliés. Le Figaro du 4 juin indiquait en Une, à propos de l’évacuation de plus de 300 000 troupes alliées en Angleterre : « Magnifique résistance des troupes alliées à Dunkerque », tandis que le 11 juin Paris-Soir rassurait dans sa Une ses lecteurs : « Entre Montdidier et Soissons l’ennemi a subi de sérieux échecs », au moment même où le gouvernement s’était replié en Touraine, ce qui ne laissait rien présager de bon.

C’est à partir du 3 et du 4 juin 1940 qu’une première vague de Parisiens (les plus aisés possédant une voiture et des moyens) quitta la capitale à la suite de bombardements. Le 10 juin au soir, un signal fort déclencha la panique avec le départ du gouvernement Paul Reynaud vers Tours – capitale pendant quatre jours avant d’être transférée à Bordeaux. Dans les trois premiers jours, 120 000 personnes quittèrent Paris par la voie ferroviaire dans un désordre indescriptible. Les foules se massaient pendant de nombreuses heures sur les quais, tout en s’invectivant ou en se battant comme des chiffonniers pour grimper dans les wagons. On voyageait dans les couloirs, dans les toilettes, dans les filets à bagages, et même sur les marchepieds des trains. Après la fermeture des grandes lignes, le 12 juin, la seule solution fut de quitter la ville avec des véhicules, souvent de fortune : tout convenait dans la mesure où l’engin roulait et pouvait contenir des affaires de première nécessité.

Les photos, qui symbolisent le mieux l’exode, montrent des voitures, chargées jusqu’à l’essieu, coiffées de matelas. Le témoignage du critique de cinéma Georges Sadoul est éloquent : « Voitures, bicyclettes, voitures d’enfant, brouettes surchargées de matelas, de couvertures, de chats, de cages d’oiseaux, de poupées, de casseroles, de valises pleines à crever, de paquets informes… Enfin un délire de panique… » Les institutions n’étaient pas moins actives dans la fuite éperdue. Les prisons de la Santé et du Cherche-Midi furent évacuées au pas de charge : toute tentative d’évasion faisait l’objet de coups de feu sans sommation ; les hôpitaux se vidaient à la même allure. On relève qu’à l’hôpital d’Orsay, certaines infirmières injectèrent, avant de partir, des produits mortels aux malades intransportables. La morale s’effondrait avec la défaite militaire.

Beaucoup partaient pour rejoindre de la famille, mais certains quittaient leur domicile sans autre but que de s’enfuir au hasard des routes en suivant les cortèges, aux objets bigarrés, qui se formaient. Une phrase de l’exposition résume bien la situation : « la fuite crée sa propre dynamique de contagions ». Sur les routes les dangers étaient nombreux : outre les mitraillages et les bombardements, il y avait aussi la fatigue et le défaut de provisions qui rendaient moins lucide, le manque d’essence qui obligeait à pousser les voitures dans les fossés. Un extrait du film Jeux interdits (1952) de René Clément, qui est projeté aux visiteurs, donne un aperçu de l’ambiance d’apocalypse qui régnait sur les routes de France à l’été 1940.

Dans la confusion généralisée, 90 000 enfants furent perdus, selon les chiffres de la Croix-Rouge, au cours de ces jours de folie. Dans le premier numéro du magazine Pour Elle du 14 août 1940 sont publiées sur une double couverture titrée « Le reconnaissez-vous ? » des photos d’enfants disparus. Exemple d’annonce : « Michel Chevalier, 5 ans, cheveux blonds, yeux bleus, taille 1 m 05, plaque d’identité au poignet gauche, égaré dans le Cher aux environs de la Charité. Portait une culotte de velours noir, un tricot vert, un tablier à carreaux bleus. » Jean Moulin, le préfet d’Eure-et-Loir, relevait dans ses rapports des graffitis « naïfs » sur les murs à l’instar de bouteilles à la mer : « Nous sommes partis. Rendez-vous à Orléans » ou « Avons perdu Robert. Allons à Poitiers. »

Cet effondrement moral était également vrai en province. Les autorités administratives, religieuses et médicales étaient autant égarées que leurs concitoyens : maires, curés, médecins, gendarmes abandonnaient les populations à leur triste sort. Jean Moulin fit placarder dans Chartres, le 13 juin, une affiche invitant la population à demeurer sur place : « Il faut que chacun soit à son poste. Il faut que la vie économique continue. Les élus et les fonctionnaires se doivent de donner l’exemple. Aucune défaillance ne saurait être tolérée. » Las. Les chiffres sont éloquents : Cahors passe de 13 000 à 78 000 habitants, Bordeaux de 300 000 à 700 000, Périgueux de 73 000 à 110 000, tandis que les villes du nord sont vidées et que Paris a perdu, en six semaines, entre deux tiers et trois quarts de sa population. Lorsque le 14 juin les Allemands entrèrent dans la capitale, déclarée ville ouverte, ils découvrirent une ville fantôme.

Quand Pétain, devenu président du Conseil le 16 juin, annonça le lendemain l’armistice, ce fut un soulagement pour bon nombre de Français qui souhaitaient retrouver une stabilité après le bruit et la fureur de ces deux derniers mois. Cependant, une minorité fut scandalisée par ce refus de poursuivre le combat, comme en témoigne, dans un entretien filmé, Michèle Moet, alors âgée de quatorze ans à l’époque, qui, avec ses parents, entra en résistance. Avec la signature de l’armistice, le 22 juin, les dispersés regagnèrent leur domicile et en septembre 1 600 000 réfugiés étaient rapatriés. À la fin de l’année, la situation était redevenue stable. Cependant la France avait changé : l’heure française était alignée à celle de Berlin ; les Allemands défilaient chaque midi sur les Champs-Élysées ; les croix gammées flottaient sur les bâtiments et les monuments ; une ligne de démarcation séparait le pays en deux ; Paris n’était plus la capitale de la France ; Pétain, qui obtint les pleins pouvoirs le 10 juillet, fondait l’« État français » à Vichy.

L’exode est resté dans la mémoire nationale, car ce fut un événement qui a dépassé la différence des classes. Quatre-vingts ans plus tard, le souvenir de juin 1940 fut réactivé quand, en mars 2020, des Français, en prévision du confinement, fuirent la capitale pour se réfugier à la campagne, lieu davantage rassurant que la ville. Le réflexe de la fuite c’est ce qui est le mieux partagé quand l’avenir est incertain.

Didier Saillier

(Octobre 2020)

Photo : Juin 1940. France. Photographie de Carl Mydans (1907-2004) © The Life Picture/Carl Mydans.