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Les solitudes de Dave Heath

Le Bal, une galerie consacrée à la photographie dans le 18e arrondissement de Paris, organise l’exposition « Dave Heath – Dialogues with Solitudes » du 14 septembre au 23 décembre 2018. Cent cinquante tirages d’époque sont exposés sur deux niveaux en parallèle avec trois films du cinéma indépendant américain des années 1960 ayant pour sujet commun la solitude.

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Dave Heath (1931-2016) est un photographe américain inconnu en France. D’ailleurs, nous informe le Bal, cette rétrospective est la première en Europe de cette ampleur. Aux États-Unis, il est connu dans le monde de la photographie, notamment pour son ouvrage publié en 1965 A Dialogue With Solitude, et son travail est présent dans les musées américains et canadiens. Dave Heath est un autodidacte qui a exercé son regard à partir des photos des magazines. Dans un numéro de Life, en 1946, un reportage sur un orphelin de Seattle « Bad Boy’s story » de Raph Crane scelle son destin : il photographiera les êtres humains. Lui-même, comme l’orphelin de Seattle, a été abandonné par ses parents à l’âge de quatre ans et a fait l’expérience des orphelinats et des familles d’accueil. Il s’est donc reconnu dans l’histoire du jeune garçon de Seattle et, pour briser sa solitude, a ressenti le besoin d’entrer en relation avec les autres par la photo, comme un objet transitionnel, lui qui, manifestement, éprouvait des difficultés relationnelles. C’est ce qu’il confie : « Le fait de n’avoir jamais eu de famille, de lieu ou d’histoire qui me définissaient, a fait naître en moi le besoin de réintégrer la communauté des hommes. Je suis parvenu en inventant une forme poétique et en reliant les membres de cette communauté, au moins symboliquement, par cette forme ».

Incorporé dans l’armée à l’automne 1952 en tant que mitrailleur pendant la guerre de Corée, Dave Heath, pendant ses temps de loisir, photographiait ses camarades de combat au repos. Mais c’est surtout lors du cessez-le-feu de juillet 1953 qu’il eut l’occasion de se livrer longuement à sa passion consistant à capter les « paysages intérieurs » des hommes. Loin de chez eux, les soldats sont absorbés dans les abysses de leurs pensées remplies de nostalgie ou de crainte du lendemain. Tous ces regards sont perdus dans un lointain intérieur et gardent leurs mystères. Un soldat, appuyé sur le chambranle d’une porte, semble ne plus être présent. Une autre montre un soldat allongé sur un lit, bras replié sur ses yeux. Est-il plongé dans son sommeil ou dans ses pensées ? Libéré de ses obligations militaires, Dave Heath suivra brièvement des cours au Philadelphia Museum School of Art ainsi qu’à l’Institute of Design de Chicago.

La forme poétique que Dave Heath a inventée en Corée – ses « paysages intérieurs » – se retrouve dans sa manière de photographier après la guerre. En effet, la plupart de ses photos ne sont pas des portraits de sujets posant devant son objectif, mais des « captations » d’instants de vie de passants, isolés dans la foule, marchant dans les rues, rêvant sur un banc, éprouvant des absences ou des tourments intérieurs. De ces « photos volées », émane une certaine mélancolie que suscitent les grandes villes parfois même de la dépression. Dave Heath est le premier des photographes, dans les années 1950, à avoir braqué son objectif sur l’isolement des individus. La foule est ce lieu où l’individu éprouve parfois un sentiment de solitude, mais elle est aussi une protection qui le rend transparent vis-à-vis des autres membres de la société. C’est pourquoi ses photos ne sont pas une critique radicale de la ville au profit d’une campagne vue comme un paradis perdu. Si la ville peut engendrer la solitude, elle protège aussi des regards inquisiteurs des campagnes. Dave Heath a d’ailleurs évoqué son rapport à la ville pacifiée : « Mes photos ne sont pas sur la ville, mais nées de la ville. La ville moderne comme scène, les passants comme acteurs qui ne jouent pas une pièce, mais sont eux-mêmes cette pièce. […] Baudelaire parle du flâneur dont le but est de donner une âme à cette foule. » Si ses photos sont nées « de la ville », c’est que lui-même est un citadin qui sait se fondre dans le décor et saisir l’esprit de solitude.

Lorsqu’il photographie, Dave Heath souvent isole la personne choisie dans la foule pour exprimer une expression perdue, mais il lui arrive aussi de prendre pour sujet un groupe de personnes ou des couples. Par exemple, dans la photo nommée « New York, 1960 » les regards d’un homme et une femme se dirigent vers le sol, cependant ils divergent. Chacun d’entre eux est isolé dans son espace intérieur bien que physiquement proche l’un de l’autre. On peut interpréter cette photo de manière différente : a) le couple (si on pense qu’il en est un)  ne protège pas de la solitude. b) bien qu’étant en couple, l’homme et la femme ne perdent pas leur individualité et peuvent accéder à leur intériorité. Une autre photo « Washington Square New York, 1960 » montre une fille et un garçon enlacés, pourtant le garçon, le regard penché, est absorbé dans ses pensées, tandis que la fille aux lunettes de soleil regarde dans une autre direction. Ce qui contredit la sentence d’Antoine de Saint-Exupéry : « Aimer, ce n’est pas regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. » Finalement même à deux, semble dire Dave Heath, nous sommes seuls, mais ce n’est pas un drame, c’est tout simplement la condition humaine.

La maquette originale de l’ouvrage de Dave Heath Dialogues With Solitudes, qui a exercé une forte influence sur la photo américaine, occupe un mur dans la première salle. Ces photos ont été prises essentiellement dans les années 1950 à Philadelphie, à Chicago, à New York et en Corée, et ont été agencées, en 1961, pour imiter le rythme d’un morceau de jazz. Très diverses, elles montrent des situations qui ont pour point commun de donner à voir la solitude des êtres humains et pour certains leur souffrance. En dix chapitres – l’anarchie, la violence, l’amour, l’enfance, la vieillesse, la pauvreté, la guerre, la race, la jeunesse, la mort –, le photographe décline les diverses manières de vivre la solitude et pour chacun des chapitres, il met en exergue des poèmes ou des extraits tirés de la littérature essentiellement anglo-saxonne. On y trouve des textes de James Baldwin, de Robert Louis Stevenson, de W.B. Yeats, de T.S. Eliot et d’un Autrichien Rainer Maria Rilke, pour apporter de la diversité.

Dans ces Dialogues With Solitudes, on voit un homme et une femme âgés, assis sur un banc, qui se tournent le dos avec un air contrarié ; un homme, cadré en gros plan, dort et son livre de nouvelles de Nicolas Gogol est tombé de ses mains. Ces personnes ont été photographiées à leur insu, comme beaucoup de ses sujets, néanmoins certaines, au contraire, posent ouvertement comme cet homme à l’allure populaire et frondeuse devant le magasin de luxe Cartier en signe de provocation (« NYC [Man smoking in front of Cartier] », 1958). Une grande part de ces personnes appartiennent à la classe prolétaire, voire au sous-prolétariat comme ce vieillard, s’appuyant sur un mur, qui semble au bout du rouleau. Toutes les générations sont représentées de la personne âgée aux enfants qui, même s’ils sont dépenaillés, manifestent des expressions de joie contrastant avec les adultes qui semblent avoir perdu le sens de la vie. Parmi eux un jeune rocker en blouson, coiffé d’une « banane » dans le style « rebelle sans cause » de James Dean, la main sur la joue, semble s’ennuyer mortellement. D’autres photos présentent des personnes aux activités solitaires : l’un écoute de la musique devant un juke-box, l’autre joue de la guitare.

En contrepoint de cette exposition de photos, trois films longs-métrages expérimentaux, dans l’esprit de Dave Heath, sont diffusés en continu. Le premier est Portrait of Jason de Shirley Clarke (1966) où l’on voit un acteur noir homosexuel sans emploi jouer dans une chambre d’hôtel devant une caméra en racontant sa vie, et surtout l’inventant, sur un mode expressif. Le second, The Savage Eye de Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick (1960) est une fresque poétique où l’on découvre l’errance d’une femme solitaire dans Los Angeles ; un film hybride entre documentaire et fiction. Dans le troisième, Salesman (1968), un documentaire d’Albert et David Maysles et Charlotte Zwerin, on suit quatre vendeurs de bibles de luxe dans plusieurs villes des États-Unis possédant des personnalités différentes et des surnoms (« l’embobineur », « le rongeur », « le lapin », « le taureau »). Chacun a sa méthode pour parvenir à faire signer des contrats de vente à des ménagères désargentées, des retraités, des émigrés, souvent des pauvres qui ne sont pas toujours armés pour se défendre face à ces hommes sans scrupules. Le soir, on retrouve ces représentants à l’hôtel, plus ou moins dépités selon leur chiffre d’affaires de la journée. Le trio de réalisateurs avec des caméras légères pratique un cinéma d’observation en prise sur le réel. Il entre dans les maisons et filme au plus près les situations qui mettent en scène ces voyageurs de commerce, à l’esprit de conquête, qui semblent néanmoins ne plus croire ni en eux-mêmes ni en leur métier ingrat.

Cette exposition permet au visiteur d’entrer de plain-pied dans l’autre Amérique des années 1950, celle marginale des beatniks qui contestait les valeurs de l’Amérique, le mode de vie standardisé de la classe moyenne, la recherche du profit à tout-va. Dave Heath possède aussi cet esprit même si son regard n’est pas ouvertement politique, mais davantage porté au désenchantement.

Didier Saillier

(Octobre 2018)

Photo : Dave Heath, Washington Square, New York (détail), 1960 © Dave Heath / Stanley / Barker.

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