L’Histoire avec sa grande hache

Le Mémorial de la Shoah consacre une exposition, « Après la Shoah – Rescapés, réfugiés, survivants (1944-1947) », du 27 janvier au 30 octobre 2016, à la période qui suivit la libération des territoires occupés par les nazis jusqu’à la création d’Israël en 1948.

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Comment reprendre une vie normale après avoir été emporté par les bourrasques de « l’Histoire avec sa grande hache » – selon la célèbre formule de Georges Pérec dans W ou le souvenir d’enfance – qui s’abattirent sur l’Europe entre 1939 et 1945 ? L’exposition, qui axe son propos sur le devenir des Juifs européens, élargit toutefois le problème à tous ces millions d’individus qui erraient loin de chez eux, suite à la redéfinition des frontières. Les commissaires, Henry Rousso et quatre doctorants, braquent leurs projecteurs en particulier sur trois pays : la Pologne, l’Allemagne et la France.

Dans les derniers mois qui virent la chute du Troisième Reich, 30 à 40 millions de « personnes déplacées », nouveau statut juridique créé par les alliés (Displaced Persons ou « DPs »), se retrouvèrent dans les anciennes contrées détenues par les nazis. Outre les armées allemandes reculant devant l’avancée de l’Armée rouge, les civils les plus nombreux étaient des Allemands de souche – des « minorités » – expulsés d’URSS et d’autres pays de l’Est, notamment de Pologne et de Tchécoslovaquie (de 12 à 16 millions), et des travailleurs forcés venus de tous les horizons en Allemagne (11 millions). Dans cet ensemble hétéroclite, les Juifs représentaient 4 à 5 millions. Parmi ces derniers, les historiens distinguent ceux qui réussirent à subsister malgré la chasse à l’homme dont ils faisaient l’objet – les rescapés – et les 60 000 survivants sortis des camps d’extermination, de concentration ou du travail forcé, dont près de la moitié mourut dans les semaines suivantes.

Dès 1943, prévoyant ce phénomène massif, 44 pays, à Washington, créèrent l’Administration des Nations unies pour le secours et la réhabilitation (UNRRA), financée en large majorité par les États-Unis, pour apporter un secours économique aux déplacés et une aide à leur rapatriement. Soutenu par les armées alliées en logistique et en matériel, l’UNRRA, à la fin de l’année 1945, avait rapatrié la grande majorité des « déplacés », néanmoins restaient un million dont 250 000 Juifs. Ce dernier million était composé d’apatrides, de réfractaires « au retour », comme les citoyens soviétiques originaires des pays baltes et d’Ukraine, des Juifs de Pologne, d’Hongrie et de Roumanie, pays dans lesquels sévissait un fort antisémitisme. Au début de l’opération de rapatriement, nombreux furent expédiés contre leur gré dans leur patrie d’origine, ce qui provoqua des discussions au sein de l’UNRRA sur la pertinence morale de la politique du retour forcé. L’UNRRA créa une quarantaine de camps de transit qui furent répartis dans les zones occidentales en Allemagne, en Autriche et en Italie.

Certains camps DPs furent ouverts au sein même des anciens camps nazis, comme celui de Bergen-Belsen. Ainsi pour ces Juifs, la libération effective ne survint pas avant de nombreux mois. Jusqu’à l’automne 1945, ils étaient mêlés aux autres nationalités et ne faisaient l’objet d’aucun égard particulier, d’autant plus qu’ils pouvaient être victimes de violences antisémites de la part des anciens collaborateurs nazis, eux-mêmes réfugiés. Le règlement à l’intérieur de ces camps, entourés de barbelés, était sévère et les déplacés, en général, étaient traités comme des prisonniers et recevaient de mauvais soins : la nourriture et les vêtements manquaient, l’hygiène était déplorable. C’est le rapport d’Earl Harrison, le doyen de la faculté de droit de l’université de Pennsylvanie, qui changea la donne : « La situation est telle que nous semblons traiter les Juifs comme les nazis, sauf que nous ne les exterminons pas. Nombreux sont ceux qui demeurent dans des camps de concentration sous notre garde militaire au lieu de celle des régiments SS. On est appelé à se demander si le peuple allemand, en voyant cela, ne suppose pas que nous suivons, ou du moins que nous acceptons, la politique nazie. »* Remis, en août 1945, au président Truman, le rapport permit aux Juifs d’être placés dans des camps spécifiques – situés dans la zone américaine – administrés par eux-mêmes. Ainsi la vie reprenait son cours : les enfants étaient scolarisés, des mariages se célébraient, des bébés naissaient et le temps libre était encadré : des troupes théâtrales et musicales entreprenaient des tournées à travers les camps, le sport était à l’honneur. Dans l’exposition, des courts-métrages amateurs, tournés par des membres de la communauté juive (dont beaucoup sont signés Georges Kadisch), témoignent de la vie quotidienne. On y voit des réfugiés à table en famille un jour de fête, des jeunes autour d’un piano chantant ou jouant aux échecs. Des organisations juives apportèrent aussi une aide sociale, financière et matérielle dont la plus puissante était le Joint (American Jewish Joint Distribution Committee). Toutes ces organisations, pour certaines nées pendant le conflit, étaient présentes sur tous les fronts : le logement, la nourriture, les vêtements, tandis que d’autres, davantage spécialisées, mettaient l’accent sur l’aide à l’enfance (Œuvre de secours à l’enfance) ou sur la formation professionnelle (Organisation reconstruction travail).

Après avoir survécu à la déportation ou à son risque, 75 % des Juifs du continent européen souhaitaient le quitter pour se reconstruire une vie sous d’autres cieux. Ce chiffre atteint même 90 % pour les 250 000 Juifs survivants de Pologne (sur une population initiale de 2,7 millions) qui eux avaient la Palestine pour but. En effet, la fin de la guerre n’avait pas mis fin à l’antisémitisme et aux pogroms. Celui de Kielce (42 tués), perpétré le 4 juillet 1946 par les habitants de ce village, eut pour conséquence un nouvel exode vers l’ouest. Le retour des Juifs était intolérable pour la population locale qui, outre la haine ancestrale éprouvée à leur encontre, n’acceptait pas de rendre maisons et biens. Une histoire juive de l’époque résume bien la situation : « Ils ne nous pardonneront jamais ce qu’ils nous ont fait. » Après le rapport Harrison, le président Truman accorda des visas pour les États-Unis à plus de 35 000 déplacés, dont 28 000 Juifs. En revanche la porte de la Palestine leur était fermée, car les Britanniques, qui avaient un mandat sur ce pays, craignaient de mécontenter les Arabes. Pour pallier cette interdiction, des organisations juives mirent sur pied des réseaux pour faciliter les passages clandestins. Entre 1945 et mai 1948, date de la création d’Israël, 115 000 parvinrent à atteindre leur destination, mais, pour moitié, sans pouvoir y entrer.

Dans l’exposition, des témoignages d’anciens survivants français de la Shoah sont diffusés sur des moniteurs. Par exemple, Isidore Rosenbaum raconte l’interrogatoire serré qu’il dût subir pendant trois jours par la sécurité militaire pour s’assurer de la réalité de sa déportation car il était revenu en costume de militaire français. Une brochure émanant du 5e bureau, « Documentation sur les camps et prisons de déportés politiques et raciaux », (dont on peut consulter un fac-similé) indique les bonnes questions pour confondre les faux-témoins. Michel Rocard, qui était alors un boy scout protestant âgé de quinze ans, se souvient du retour des déportés qui furent transférés en partie à l’hôtel Lutetia pour les premiers soins. Après la Libération, revinrent en France 3 800 Juifs rescapés des camps sur 76 000 déportés. Des objets sont exposés, notamment une boîte sanitaire de la Croix rouge que l’on distribuait aux DPs, un uniforme de déporté et une valise en bois bricolée appartenant à un certain Jacques Modiano.

Cette exposition du Mémorial de la Shoah met en lumière la plus importante émigration d’Europe qui a été suivie par d’autres vagues, jusqu’à la dernière en date, celle du Proche-Orient.

Didier Saillier

(Avril 2016)

* Cf. François Ouzan, Ces juifs dont l’Amérique ne voulait pas, 1945-1950, Éditions Complexe, coll. « Questions au xxe siècle », 1995.

Photo : Félix Nussbaum (Né en 1904 à Osnabrück ; décédé en 1944 à Auschwitz), « Autoportrait au passeport juif », huile sur toile, vers 1943. Musée Félix Nussbaum à Osnabrück.

 

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