Un secret bien gardé

L’exposition « Le secret d’État », qui a débuté avant les attentats de Paris du 13 novembre 2015, tombe en pleine actualité. En effet, après la loi sur le renseignement, promulguée le 24 juillet 2015, qui permet la surveillance de masse, la loi prorogeant l’état d’urgence, promulguée le 20 novembre 2015, restreint les libertés de circuler, renforce les assignations à résidence, permet les perquisitions de jour comme de nuit et la dissolution des associations menaçantes.

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L’exposition présentée aux Archives nationales à hôtel de Soubise, Le secret d’État. Surveiller, protéger, informer. XVIIeXXe siècle (du 4 novembre 2015 au 28 février 2016), montre que le secret est un objet de tous les fantasmes auprès de l’opinion publique. Le secret, dont il est question, est celui qui entoure le pouvoir exécutif français à travers le temps. Autour de celui-ci, rôdent des conseillers occultes qui l’informent sur l’état d’esprit du pays ou celui étranger.

Il n’est pas indifférent si le « mauvais genre », que représentent le roman et le film d’espionnage, remporte tous les suffrages, l’espion étant la figure par excellence de ce monde de l’ombre où tous les coups sont permis. Sur un écran sont projetés des extraits de la comédie parodique, Les Barbouzes (1964), de Georges Lautner, qui tourne en dérision les agents secrets. Le pendant féminin de l’espion est l’espionne qui, elle, joue de ses charmes pour récolter des informations distillées sur l’oreiller par un diplomate perdant toute prudence. Le personnage le plus célèbre est probablement Mata Hari, dont s’est emparé le cinéma et qui apparaît sous les traits de Greta Garbo, dans le film de Georges Fitzmaurice de 1931, qui en fait une femme redoutable car glamour. Il faut comprendre que ce monde occulte attise les passions du grand public qui attribue au « 2e bureau », aux « Services » et autre « Renseignement » les plus grandes turpitudes. Lorsque l’on ne sait rien, on imagine le pire.

Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle qu’est organisée une bureaucratie spécialisée avec des services de police orientés vers l’intérieur (contre-espionnage, état de l’opinion) et des services militaires vers l’extérieur (espionnage, informations obtenues sur les territoires étrangers) nécessaires pour avoir un coup d’avance.

Avant la création de structures « modernes » pour espionner à l’extérieur, les monarques se reposaient sur leurs consuls qui se chargeaient de récolter des informations dans les sphères des pouvoirs étrangers. Une des figures marquantes de l’histoire de l’espionnage fut le père Joseph, homme de l’ombre qui agissait pour le compte du cardinal de Richelieu. Il avait dans sa manche un réseau d’indicateurs, nous explique Jules Michelet dans son Histoire de France. Pour sa part, le roi Louis XV mit en place une diplomatie parallèle à l’officielle, appelée « Secret du Roi ». Il fit de Charles-François de Broglie le chef de ce cabinet dont les ministres ignoraient même l’existence. Une lettre de la correspondance entre de Broglie et le roi est exposée. Il y est question des affaires de Pologne pendant la guerre de Sept ans (1756-1763). Un autre espion de Louis XV, célèbre pour ses travestissements en femme et sa connaissance de l’art de l’épée, est Charles d’Éon de Beaumont, dit le « chevalier d’Éon » (1728-1810) qui accomplit des prouesses sous le titre de secrétaire d’ambassade que ce soit dans la Russie d’Élisabeth ou en Angleterre, notamment au cours des négociations du Traité de Paris – mettant ainsi un terme à la guerre de Sept ans – pendant lesquelles il subtilisa des documents préparatoires. Pendant le régime du Premier Empire, l’espion préféré de l’empereur fut Charles Louis Schulmeister (1770-1853) – dont une série télévisée diffusée sur la première chaîne de l’ORTF, entre 1971 et 1974, lui a donné les traits de l’acteur Jacques Fabbri (un extrait est diffusé dans l’exposition) – qui faisait montre d’audace, en se déguisant parfois, lors de ses missions en territoire ennemi. Au cours de la Cinquième République, un autre homme de l’ombre célèbre (un comble !) est le mystérieux Jacques Foccard (surnommé le « barbouze en chef »), éminence grise du général de Gaulle et organisateur des services secrets de celui-ci, luttant pendant la guerre d’Algérie contre l’OAS, avant de devenir son conseiller Afrique. C’est par lui que les ordres de l’Élysée étaient transmis au service « action » du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE).

Sous Napoléon Ier, commença la structuration de la surveillance de l’intérieur de manière rationnelle grâce à l’action du ministre de la Police Joseph Fouché. Celui-ci, en poste sous le Directoire et sous l’Empire, créa une police de Sureté et de surveillance, dont certains membres étaient recrutés parmi d’anciens bagnards (dont le célèbre Vidocq), qui obtenaient des informations à l’aide d’indicateurs. Parce que cette police secrète frayait avec la criminalité, on ne parvenait plus à distinguer le flic du voyou.

Les services de l’intérieur, confiés à la police, eurent pour fonction, au cours des siècles, de surveiller les opposants au régime en place et de collecter des informations d’ordre politique. Sous la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte (élu en 1848), le décret du 28 février 1852 créa le service spécial de commissaires et d’inspecteurs chargés de la surveillance des chemins de fer, qui dépendait du ministère de l’Intérieur. Ces policiers spéciaux étaient chargés de surveiller les trains, mais aussi les ports et les frontières pour repérer les individus suspects et contrôler les migrations étrangères. Ils rendaient compte de leurs missions auprès de la Sûreté générale et des préfets. Ce service éminemment politique fut la première police de renseignements en France qui sera conservée par les régimes ultérieurs. Une photo, datant des années 1920-1930, montre des policiers en civil dans une camionnette s’adonnant à l’écoute illicite. Pour tenter de contrôler des personnes suspectées d’espionnage sur le territoire national, en 1887, fut mis en place le carnet B qui, à partir de 1907, servit, à usage interne, à combattre les activistes comme les anarcho-syndicalistes et les opposants politiques. Ce carnet B rappelle au visiteur l’actualité la plus brûlante avec le fichier des personnes recherchées (FPR) qui compte vingt et une catégories, dont la célèbre fiche « S » (atteinte à la sécurité de l’État).

Une autre mission dévolue aux services de l’intérieur est, au XVIIIe siècle, la chasse aux écrits subversifs. La censure empêchait la parution de ces ouvrages, libelles, placards par crainte de la déstabilisation du pouvoir royal. Ainsi Jean-Charles-Pierre Le Noir, lieutenant général de la police de la ville de Paris, avait aussi le titre de « Maître de la librairie du roi » qui recensait, débusquait tout écrit subversif imprimé ou manuscrit et faisait appel à des experts en graphologie pour confondre l’auteur d’une lettre. Même si, depuis 1906, la censure politique en France est officiellement abolie, elle est réactivée lors des conflits majeurs (Première et Seconde Guerre mondiale) et au coup par coup (la chanson Hexagone [1975] de Renaud, les films de Jean-Luc Godard, Le Petit soldat [1960], de Jacques Rivette, La Religieuse [1966]…)

Un atout majeur pour collecter des informations ou pour se défendre contre l’espionnage, est de recourir aux sciences et aux techniques du renseignement. Bien avant la création des services modernes, le « chiffre » était déjà pratiqué dans les correspondances entre le roi et ses informateurs (« les écritures secrètes »). Les lettres étaient chiffrées partiellement, ce qui laissait deviner les propos transparents du message. Un chiffre valait un nom propre ou commun. Par la suite, les techniques de transmission se sophistiquèrent, ce qui obligeait, de l’autre côté de la frontière, à tenter de « casser » les codes. L’électricité au XIXe siècle, l’électronique, l’optique et l’informatique, au siècle suivant, permirent de multiplier la production d’informations et la vitesse de calcul. Dans l’exposition, sont présentes diverses machines à coder (réglette de Saint-Cyr [1880], télégraphe optique de Chappe [1791], télégraphe électrique muni du système Morse [1837], calculateur électronique allemand, dit « Énigma » [1926]) ; des « gadgets » utiles dans l’art d’espionner en toute tranquillité : décolleuse électrique de courrier (1950), boîte d’allumettes (1960) et montre factice (1955) munies d’un micro, valise DST photographique. A l’inverse, certaines inventions permettaient de se défendre contre les barbouzes ennemis, par exemple, la montre de détection d’émissions électromagnétiques conçue pour « nettoyer » une pièce remplie de micros inopportuns.

Cette exposition, sérieuse et aride dans l’ensemble, est fort heureusement ponctuée de documents surprenants, comme cette partition musicale codée sous forme de notes de musique (1854), qui rappellera au cinéphile réjoui Une femme disparaît (1938) d’Alfred Hitchcock où la vieille dame (la disparue en question), égrène au piano, dans la toute dernière scène, l’air d’un message codé. Dans le domaine de l’espionnage, la fiction rejoint souvent la réalité.

Didier Saillier

(Janvier 2016)

Photo : Écoutes téléphoniques par des policiers en civil, dans une camionnette, 1920-1930. Préfecture de police/Archives nationales.

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