La grande pêche à la morue, une aventure, un métier

L’exposition « Dans les mailles du filet » organisée (du 7 octobre 2015 au 26 juin 2016) par le musée de la Marine, situé au palais de Chaillot à Paris, nous parle du métier de la grande pêche à la morue à travers le temps – une aventure humaine –, des techniques employées, de son économie et de la fascination qu’elle a suscitée auprès des peintres, des écrivains, des cinéastes.

Pour être dans l’ambiance, le visiteur descend un escalier au bas duquel, avant d’entrer dans l’antre de l’exposition, un immense écran diffuse des extraits du film de Jacques Perrin, Océans (1990). La puissance des éléments déferle jusqu’au sommet d’un phare ; un frêle chalutier plonge et remonte au gré des vagues gigantesques.

L’histoire peut commencer. À la fin du XVe siècle, des navires partirent des ports de la Manche et de l’Atlantique (de la Bretagne au Portugal), pour atteindre Terre-Neuve, le Labrador, le Groenland et l’Islande, destinations où regorgeait la morue, un carnivore, qui pouvait peser jusqu’à quatre-vingt-dix kilogrammes, ce qui en faisait un poisson rentable. Celui-ci était pour les Européens un moyen efficace de lutter contre la famine et de satisfaire l’exigence religieuse des « jours maigres ». Cette pêche était une manne pour les marins embarqués – souvent des ouvriers – comme pour les armateurs et les hommes restés à terre, qui vivaient de cette industrie (construction navale, fabrication des cordages, des voiles, etc.)

Jusqu’au XIXe siècle, les bateaux qui partaient en campagne n’étaient pas dédiés précisément à ce type de pêche ; par la suite apparurent le trois-mats goélette et la goélette à hunier plus rapides et mieux adaptés. Jusqu’en 1780, les marins pêchent à la ligne depuis le pont des morutiers ; ultérieurement, on envoie sur les bancs des doris (chaloupes à fond plat) pour pratiquer la pêche errante. Des lignes dormantes, munies d’hameçons, sont disposées autour des embarcations et sont relevées périodiquement. Puis les dorissiers regagnent le navire et déchargent leurs prises où le poisson est préparé, salé, séché, ce qui permet sa conservation pendant de longs mois, voire des années. Cette pêche artisanale est lente, car il faut constituer un stock important avant de rentrer en Europe, après six ou huit mois de pêche et de voyage. Au début du XXe siècle, les chalutiers à moteur font leur apparition et mettent fin progressivement à la pêche à la voile. Le principe de la nouvelle pêche repose sur l’utilisation d’un chalut (large filet finissant en forme de grand entonnoir) qui est tiré par un navire, puis, au bout d’une heure ou deux, relevé avant que la prise soit déversée sur le pont. Alors les marins pêcheurs – des ouvriers de la mer, en somme – éviscèrent la morue avec leur couteau et la préparent sur le pont puis, plus tard, dans les cales des chalutiers-usines.

La grande pêche a été une véritable aventure qui a fait rêver les populations et les artistes. En effet, le départ des « terre-neuvas » était un spectacle attrayant, comme peuvent l’être aujourd’hui les grandes courses au large, Route du Rhum et autre Transat anglaise. Les habitants, les badauds et les peintres venaient assister aux préparatifs : cordages, vivres, sel, coffres, sacs de marins étaient embarqués. À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, des fêtes – à la fois populaires et religieuses – étaient organisées pour souhaiter bonne chance aux marins, dont ceux-ci auraient grand besoin. Le jour du départ, les familles se réunissaient sur le port et agitaient les mouchoirs pour un adieu, peut-être définitif, car les marins risquaient ne pas revenir à bon port. L’origine de la fascination des contemporains pour la grande pêche provient de la rudesse du métier et des hommes qui la pratiquaient. En effet, les conditions de vie et de travail étaient extrêmes. À bord, on dormait peu, le froid engourdissait les corps, les vagues déferlaient sur le pont, qui pouvaient entraîner les marins par-dessus bord, les blessures fréquentes risquaient de s’infecter, etc. Mais surtout, ce qui fascinait, et fascine toujours, c’est le danger inhérent à la vie en mer. Les tempêtes fréquentes menaçaient à tout instant le navire de naufrage ; la rencontre la nuit, ou dans le brouillard, de glaces dérivantes, tout comme celle des récifs, étaient causes de chavirement.

Dans l’exposition de nombreuses toiles montrent cette attraction pour cette corporation et pour l’aventure que représentait la grande pêche. Ainsi on peut y admirer celles d’Albert Guillaume Demarest [1848-1906], « Retour d’Islande » [1899] ; de Paul Signac [1863-1935], « Le pardon des terre-neuvas » [1928] ; de Mathurin Méheut [1882-1958], « Goélette islandaise débarquant sa morue » [1939] ; d’Yvonne Jean-Haffen [1895-1993], « Au pardon des Terre-neuvas » [1935]), etc. Certains artistes, comme Mathurin Méheut et Yvonne Jean-Haffen, étaient des spécialistes et passaient leur temps sur la côte bretonne à croquer des sujets marins. Cette dernière illustrait aussi des articles et ouvrages liés à la mer comme le roman de Roger Vercel, En dérive.

Les écrivains n’étaient pas en reste pour décrire le monde de la pêche. Sans parler de Moby Dick d’Herman Melville, qui narre la chasse à la baleine, l‘ouvrage le plus célèbre sur la pêche à la morue est certainement Pêcheurs d’Islande de Pierre Loti (tout un mur d’ailleurs lui est consacré), écrivain et officier de marine, qui décrivit en l’idéalisant le monde des pêcheurs ainsi que celui des femmes attendant le retour des maris. Ce grand succès populaire donna naissance à de nombreuses adaptations cinématographiques – dont les affiches nous rappellent l’existence – celles, par exemple, de 1924 de Jacques de Baroncelli et de 1959 de Pierre Schœndœrffer, qui ont pour interprète Charles Vanel, né en Bretagne, jouant dans le premier film le jeune marin et dans le second l’armateur.

Plus qu’une exposition historique sur la grande pêche à la morue, Dans les mailles du filet évoque aussi le présent et l’avenir de la pêche maritime, notamment par des interviews de scientifiques et de représentants des Organisations non gouvernementales (ONG). Ils mettent en garde le danger que représente la surpêche, laquelle a mis fin au stock de morue en Atlantique Nord, considéré comme inépuisable, ce qui a conduit le gouvernement canadien à interdire cette pêche, au début des années quatre-vingt-dix. Les autorités européennes ont pris des mesures en instaurant des plans de gestion pour sauvegarder les stocks, en imposant des limites aux captures et en répartissant des quotas entre pays, mesures qui paraissent néanmoins insuffisantes, aux yeux des ONG, pour la mise en place d’une vraie pêche durable.

À partir des années 1960, la morue, parallèlement à sa disparition progressive des océans, perdit de son attrait dans la consommation des ménages français ; elle était associée à la pauvreté. C’est pourquoi, l’industrie commercialisa ce poisson, frais ou congelé, sous l’appellation de cabillaud, en réservant le nom de morue lorsqu’il est séché ou fumé. Le colin (terme commercial également) est utilisé pour désigner les poissons blancs en général (bar, lieu, merlan, églefin…), ce qui ajoute encore à l’ambiguïté de la situation, car le cabillaud, donc la morue, est aussi un poisson blanc ! Comme on peut le constater, cette exposition est destinée au marin d’eau douce qu’est le consommateur ne connaissant des produits de la mer que ceux présents dans son assiette. Très pédagogique, elle présente des dessins-animés pour nous expliquer les techniques de pêche utilisées, des maquettes, répliques parfaites des navires en vogue au cours des siècles ; des archives filmiques, datant de la première moitié du XXe siècle, nous donnant un aperçu de la vie des marins sur un chalutier. Des objets s’y rapportant sont exposés (ciré jaune, coffre contenant des hameçons, couteaux spécialisés, flacons de la célèbre huile de foi de morue), et des affiches de cinéma, des ouvrages, des magazines complètent le panorama de la pêche maritime.

Pour se rendre dans les salles de l’exposition, le visiteur doit, au préalable, parcourir au pas de charge le musée, ce qui n’est pas sans rappeler la scène du film Bande à part de Jean-Luc Godard, où le trio de Pieds Nickelés, interprété par Anna Karina, Claude Brasseur et Samy Frey, traverse en courant le musée du Louvre. Au cours de ce passage éclair, les merveilles de l’art maritime (tableaux de genre, figures de proues, reconstitutions de bateaux, maquettes) défilent sous nos yeux, ce qui nous donne le regret de manquer de temps pour visiter aussi les collections permanentes du musée de la Marine, regret qui nous incitera bientôt à retourner dans ce lieu magique où l’enfance éternelle a droit de cité.

Didier Saillier

(Décembre 2015)

Photo : Louis Garneray, La pêche à la morue sur le banc de Terre-Neuve (1824). Aquatinte sur papier. Musée portuaire de Dunkerque.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s